Archives pour la catégorie Analyses et pratiques Professionnelles

> Lieu d’asile – Manifeste pour une autre psychiatrie

Sortie du livre de Thierry Najman.

Lieu d’asile
Manifeste pour une autre psychiatrie

Les mesures d’enfermement, de contrainte, d’isolement, de contention et de surveillance des patients se développent actuellement dans la psychiatrie hospitalière, colonisée par la logique sécuritaire ambiante.

Pour autant, la sécurité est-elle mieux assurée par la fermeture des portes des services de soins ? Les patients sont-ils ainsi mieux soignés ?

Thierry Najman est médecin, praticien hospitalier et chef d’un pôle de psychiatrie dans un hôpital de la région parisienne. Il a déjà publié, comme coauteur, un livre sur la psychanalyse de l’enfant Les Enjeux d’une psychanalyse avec un enfant.

Préface
Pierre Delion est médecin psychiatre, professeur à la faculté de médecine de l’université Lille-II.

Postface
Pierre Joxe est avocat, premier président honoraire de la Cour des comptes.

 

Lieu d'asile

FacebookTwitterGoogle+Partager

Suite au Meeting du 1er Novembre 2014: un groupe initié par le Collectif des 39 pour l’Enfance

Lors de ce meeting où nous  avons participé à un forum « pédopsy » relatif aux modalités actuellement proposées pour aider/ accompagner/éduquer/ soigner des enfants en grande difficultés. Certains membres des 39, travaillant plus spécialement auprès d’ enfants et leurs parents, ont souhaité pouvoir se rencontrer régulièrement afin de :
– faire connaître leurs lectures des situations institutionnelles, leurs positionnements et leurs idées à partir de leurs constats,
– créer dans chaque région des instances de réflexions et de lutte pour défendre l’accueil, l’hospitalité, le temps de penser et de se parler /d’écouter….compte-tenu du saisissement que ns subissons tous, en  réalisant  combien nos métiers, nos cadres de travail et nos valeurs sont  attaqués de façon de plus en plus violente et contraignante.
Le 15 décembre et le 22 janvier ont réunis  sur ces questions ceux et celles qui habitent Paris où sa proximité et nous avons décidé que les prochaines réunions devaient se tenir une fois par mois, un samedi pour permettre à ceux et celles qui habitent en province de nous rejoindre.
LA PROCHAINE REUNION SE TIENDRA  LE SAMEDI 14 MARS de 10H à 13H :
141 rue de Charenton PARIS 12
 -car la prochaine réunion des 39 se tiendra à la même adresse le vendredi 13 mars de 20H à 23h-.et chacun(e) y est le ou la bienvenu(e)-Ces réunions sont OUVERTES à tous ceux et toutes celles qui ont pris conscience de la gravité du « rouleau compresseur » qui menace, sous couvert de restrictions budgétaires, et orchestre une partition où soumission rime avec stigmatisation/exclusion.
Il est temps de fédérer nos luttes et nos îlots de résistance PLUS LARGEMENT ! Nous avons à conjuguer nos efforts de lucidité et nos colères avec nos volontés pour faire entendre combien CETTE CASSE DE L’ENFANCE DOIT CESSER tout autant que ce mépris haineux pour tous nos métiers de la relation HUMAINE, nos années de pratique et nos savoirs faire spécifiques et complémentaires.
J’invite  donc chacun (e) à  RESTER mobiliser activement  ET à MOBILISER tous ceux et celles qui sont empêchés d’exercer leur art et leur patience, ceux et celles interdits de parole, de pensées ou d’initiative, à nous rejoindre, pour que nous dépassions les constats de démantèlement d’équipes, de destruction de services, de suppression de postes, de disqualification des fonctions…..et que nous cherchions ensembledes voies  pour rester solidaires et créatifs et initier un contre-pouvoir.
Bien amicalement,
Liliane IRZENSKI
Ps : je vous transmets en PJ  l’annonce de 3 journées de travail où interviendront nos amies Janine Altounian et Christine Davaudian. L’entrée y est libre. A diffuser. Merci.
 document:

l’AFPEP-SNPP à la journée STOP-DSM

Lors des journées de Lyon de l’AFPEP-SNPP, dont le thème était « Résistances », Patrick Landman nous a présenté son idée d’un colloque « Stop-DSM » (voir numéro 161 de la revue Psychiatries que tous les adhérents viennent de recevoir par la poste). La tentative « d’OPA » lancée par « l’entreprise DSM » sur le diagnostic en psychiatrie nous apparaît tant partie prenante de la main mise qui s’organise sur nos pratiques, que avons soutenu l’initiative de Patrick sur le champ. C’est à nos yeux un enjeu majeur.
Ne nous y trompons pas, l’objectif du DSM est la soumission des acteurs de la santé et de ses « consommateurs ». Une multitude diagnostique, telle que nous la présente le DSM, est sensée saturer les cas de figures en psychiatrie et rendre inutile toute réflexion singulière. C’est là le seul moyen de contrôler de bout en bout le marché des psychotropes. Il s ‘agit de cocher des cases pré-établies qui permettront à l’ordinateur de dicter l’ordonnance. Tout colloque particulier devient une entrave à cette démarche.
Les diagnostics DSM sont jetables selon les aléas du marketing. Inutile de se battre au sujet de leur essence, ils seront abandonnés d’un revers de main et remplacés par d’autres selon les péripéties du marché. Le combat ne se situe pas là. Le DSM a été récupéré par la finance qui a besoin de la prévisibilité des cours boursiers pour exercer son emprise. La soumission réclamée au psychiatre, la même que celle demandée au patient, rassure les investisseurs qui pourront ainsi asseoir leurs investissements sur des opportunités stables, statistiques à l’appui. Si nous feignons d’ignorer la stratégie politico-économique mise en avant avec le DSM, nous n’avons que peu de chance de tirer notre épingle du jeu, faut-il rappeler qu’il s’agit de celle de nos patients ! La lutte à laquelle on nous oblige se situe au niveau politique.
Mais revenons au plus près du diagnostic.
Classifier est un pouvoir social majeur et l’histoire de la psychiatrie en France est à cet égard bien éclairante. L’évolution de la psychiatrie française depuis deux siècles nous oblige à répondre à certaines questions et notamment: Comment se fait-il que le seul bouleversement politique d’envergure qui n’ait pas donné lieu à l’émergence d’un nouveau cadre diagnostic en psychiatrie soit le mouvement d’émancipation des années 60 ? Pourquoi la mise en place du secteur psychiatrique, de la psychiatrie de proximité, de la disparition de l’asile, n’a pas eu besoin d’un nouveau diagnostic mais bien plutôt d’un objectif éthique que nous pourrions appeler « le fou à délier » ? Vous en conviendrez, il ne s’agit pas là d’un diagnostic courant mais plutôt d’une perspective.
La révolution française a permis l’émergence de la monomanie, le retour de la monarchie après Bonaparte celle de la dégénérescence, la troisième république celle de l’hystérie et des psychoses chroniques, le nazisme celle du parasite, le néo-libéralisme actuelle celle de l’handicapé. L’émancipation des années 60 n’a non seulement pas été un événement historique radicalement violent mais a porté une évolution éthique de la société qui n’a pas eu besoin de stigmatiser ses concitoyens. Bien au contraire. Tous les changements politiques radicaux ont porté au pinacle un nouveau diagnostic psychiatrique. L’entreprise DSM conforte cette observation et  sa multitude peut se résumer à une seule question, celle du handicap. La révolution néo-libérale est un bouleversement politique de grande envergure qui possède un besoin massif de classification.
L’histoire nous enseigne également, et c’est là un fait et non une option partisane, que les courants humanistes ont porté, plutôt plus que moins, une psychopathologie tandis que les courants réactionnaires ont toujours préféré des théories dégénératives ou génétiques. Cela en dit long sur la révolution néo-libérale.
Comme vous le voyez, pas moyen de faire de psychiatrie sans en mesurer la dimension politique. Il y en a d’autres, bien évidemment, mais la volonté contemporaine d’enfermer la psychiatrie uniquement dans la science n’est-il pas un moyen de la dénier.
Faire un diagnostic, pour un soignant, est une nécessité. Mais il s’agit d’un cadre dans lequel les soins vont se développer et non d’une étiquette définitive sensée clore un processus. Une psychose décompensée, une névrose invalidante, un état limite ou une perversion, engageront la partie selon des modalités différentes. Les soins, dans le sens de prendre soin, ouvrent des perspectives à l’inverse d’un catalogage de l’autre qui ne serait plus qu’à éduquer. Le diagnostic en psychiatrie fait déjà partie des soins et n’en est pas le préalable.
En France tous les leviers passent progressivement du côté de la finance. Le diagnostic, les cabinets groupés, les plateaux techniques, les médicaments, la recherche, les lieux d’hospitalisation, les entreprises de formation ou de psycho-éducation, les remboursements des soins surtout avec l’émergence du tiers payant généralisé et la part grandissante des assurances privées et des paniers de soins, tous ces flux de capitaux gérés jusque-là par l’assurance maladie et l’état passent sous l’emprise du « marché ».
Présent à tous les niveaux du processus, la finance pourra ainsi fixer son prix, assurer les rendements, exercer sa prééminence.
Le diagnostic est un enjeu politique majeur. Celui qui en dicte les contours est certainement celui qui en tire les ficelles.
Nous avons à tenter de préserver des zones à l’abri des spéculations stérilisantes. Nous avons besoin d’une recherche réellement indépendante, de lieux de soins convenables, de protéger les populations fragiles, de mettre en place des traitements adaptés aux patients et non à l‘industrie, de proposer un épanouissement plutôt qu’un abrutissement.
Nous ne pouvons compter sur un sursaut humaniste du « marché ». Il nous faudra bien compter sur autre chose. Cette journée « stop-dsm », la nouvelle classification française en cours d’élaboration, les mouvements de résistance qui émergent ici ou là, la partie des professionnels qui gardent le cap, tout cela va dans le bon sens.
L’AFPEP-SNPP, fidèle à ses fondamentaux, soutiendra ces initiatives et présentera les siennes.
Je vous remercie

Dr Patrice Charbit  Président de l’AFPEP-SNPP

Intervention pour la journée de STOP DSM, le 22 novembre 2014

J’interviens ici comme représentant du Collectif des 39, mais je parle aussi bien entendu en mon nom propre. Ce collectif a été fondé à l’initiative d’Hervé Bokobza au lendemain du discours de Nicolas Sarkozy  à Antony en décembre 2008, discours  qui voulait criminaliser les prétendus « schizophrènes dangereux », et qui maintenant rassemble familles, patients et soignants.

 J’ai rejoint aussitôt ce collectif d’autant plus que j’avais été à la fondation de la Criée à Reims voici 28 ans : lieu d’une critique radicale de la psychiatrie normative, et de la volonté déjà d’une évaluation lancée à l’époque par un psychanalyste qui croyait mesurer ainsi la pertinence de son orientation.

 Nous avons aussi au niveau du collectif des 39, également remis en cause d’entrée de jeu la conception de la folie qui sous-tendait le discours sarkozyste, concrétisé d’ailleurs par des mesures rapides aggravant l’enfermement dans les HP, et  se cristallisant dans la promulgation d’une nouvelle loi le 5 juillet 2011, étendant la contrainte jusqu’au domicile du patient. Loi à l’époque récusée par l’ensemble de la gauche, et depuis entérinée et tout juste toilettée par le nouveau gouvernement. Dès notre premier meeting, nous avons avancé une critique radicale de la dégradation de la clinique psychiatrique promue par le DSM. Le souci proclamé, comme chacun sait, était celui d’une langue partagée entre les cliniciens et les chercheurs pour améliorer les échanges scientifiques et la recherche. La réalité est tout autre, se concrétisant par l’appauvrissement du regard et de l’écoute du psychiatre et des soignants, la réduction du patient à une sommation de signes, ce qui ferait renoncer à toute recherche de sens au symptôme et au délire qui affecte un sujet parlant. Nous n’avons pas varié dans cette critique de la « clinique du DSM » qui transforme le psychiatre en gestionnaire de populations à risques, instrument du biopouvoir, exécuteur zélé de protocoles de soins basés sur les recommandations de la HAS, lesquelles sont elles-mêmes construites par des experts issus d’une caste où l’on retrouve les PUPH de psychiatrie générale, les laboratoires pharmaceutiques et les lobbies  comme Fondamental. Ce lobby construit par des hommes politiques de droite, des patrons et des psychiatres aux options scientistes clairement réductionnistes, aura  depuis sa création profondément infiltré tous les rouages de l’Etat et de l’actuel gouvernement. Le plan psychiatrie élaboré par Edouard Couty était ainsi effectué sur des transparents marqués du monogramme de Fondamental. Une signature que l’on retrouve au carrefour de toutes les volontés actuelles de détruire l’utopie de la politique de secteur dans ce qu’elle avait de plus riche : une approche du sujet dans sa complexité multidimensionnelle, ce qui inclut de mon point de vue la « double aliénation » avancée par Oury. Une aliénation psychopathologique ou transcendantale, qui s’articule mais ne saurait se confondre avec l’aliénation sociopolitique. Il est clair que la prétention a-théorique et anhistorique du DSM en est l’exact contraire, et aplatit ce qu’il s’agit au contraire de déployer et de complexifier quand nous prenons en charge un patient, et que s’engage avec lui une relation thérapeutique. Cela m’évoque immédiatement plusieurs registres : celui en premier lieu de l’instant de voir, et c’est le « Praecox Gefühl » avancé par Oury ;  Oury qui soutenait que celui qui n’était pas capable de faire un diagnostic en quelques minutes lorsqu’un patient entrait dans son bureau aurait bien fait de changer de métier !

Il ne s’agit pas seulement du regard pour une exigence aussi radicale qui prend en compte en premier lieu le pathique, la sensation et la présence de « l’autre en apparition »: autant dire une approche phénoménologique très précieuse, qu’il s’agit d’articuler avec l’écoute du sujet parlant y compris quand il fait silence. Dans les situations et les moments de transfert psychotique, c’est avant tout dans ce registre sensible du pathique que nous tentons de rentrer en contact avec l’autre pris dans ses empêchements à exister. 

Abord phénoménologique, et écoute fondée en raison sur la psychanalyse, qui ne contredisent en aucune manière un usage bien tempéré des médicaments et de la sociothérapie. J’entends par ce terme la construction avec les patients de lieux de socialisation qui leur permettent progressivement de reprendre leur vie en mains par le biais d’une construction partagée de l’espace thérapeutique.

C’est ainsi qu’à Reims, j’ai cru inventer le club thérapeutique avec les patients dès 1980, avant de découvrir que cette trouvaille avait été faite et théorisée par Tosquelles dès 1943. Cela fait partie des paradoxes de la transmission, que de découvrir en cours de route que nous marchons sur les traces presqu’effacées de nos prédécesseurs, manière de dissiper l’illusion de l’auto-engendrement et de l’anhistoricité, quand rien ne nous a été transmis de l’histoire ou même que celle-ci se trouve silenciée. Ceci dit, j’ai été stupéfait des effets de seuil et de remaniement qu’un tel dispositif produisait, pour peu qu’on y fasse jouer « la fonction moins 1 », autrement dit une analyse institutionnelle permanente qui ne se contente pas de l’écoute du signifiant, mais qui l’articule avec la dimension du lieu et des liens qui s’y nouent.  Ainsi j’ai vu avec étonnement ce que je n’attendais pas,  alors que j’étais encore pris dans des idéaux de resocialisation,  à savoir que des patients psychotiques pouvaient, en quelque sorte, abandonner un temps leur délire et leur apragmatisme au vestiaire pour, quelquefois les retrouver à la sortie, mais que ce temps de suspension pouvait permettre l’apparition ou le surgissement d’un sujet potentiel.

Notons au passage qu’une telle variabilité suppose un repérage diagnostique permanent dans la relation transférentielle, ce qu’il nous faut distinguer soigneusement de l’étiquetage DSM ou autre, où le sujet serait nommé par son regroupement de signes, par son syndrome, ou par sa maladie. Il s’agit pour nous d’un diagnostic dynamique nécessaire dans le repérage à l’autre du transfert, et qui peut d’ailleurs être fort différent d’un « diagnostic de structure ». On sait combien ce type de diagnostic a pu paraitre séduisant à beaucoup, qui nous invitent au retour nostalgique à une ère pré-DSM. Je ne partage pas ce point de vue, même s’il m’arrive aussi d’être tenté par ce type de repérage à l’autre. Le risque est toujours celui de fixer l’autre et la situation thérapeutique, qui ne saurait se confondre avec une « présentation de malades », où il s’agit de faire ressortir le maximum de signes ou de signifiants qui viendraient signer la forclusion ou autres… Dans ce théâtre de la folie directement issu de l’héritage asilaire, le psychiatre même s’il est averti du registre inconscient, travaille hors transfert,  et vient chercher une confirmation de  ses hypothèses théoriques antérieures. Cela peut avoir un intérêt dans la formation en termes d’apprentissage d’un savoir, mais ce savoir qu’on extrait du discours du patient ne peut revenir à celui-ci dans la dynamique d’une cure ou d’une prise en charge. De plus cela interdit de parler de « moments de transfert psychotique » chez un sujet qui n’est pas psychotique à proprement parler, mais peut traverser des moments de folie. J’évoque ici l’enseignement de Françoise Davoine, les livres qu’elle a publiés avec JM Gaudillière à partir de leur pratique hétérodoxe, en prise directe avec leur travail en institution et en cabinet (cf aussi le numéro 9 de Che Vuoi ? « Moments psychotiques dans la cure »). La rencontre avec « la folie Wittgenstein » en 2001 aura marqué pour moi un tournant : ainsi il y avait des collègues qui pouvaient témoigner d’une pratique de la thérapie des psychoses certes issue du lacanisme, mais élaborée aussi dans la rencontre avec des psychanalystes américains et des chamans amérindiens, successeurs de ceux que Devereux avait étudiés en son temps. Et je passe sur l’érudition et la multitude d’autres apports littéraires et historiques qui marquent une pratique soucieuse d’une prise d’une « clinique du transfert » dans la grande Histoire. D’entrée de jeu je me suis reconnu avec eux dans une fraternité de parcours avec la dynamique de la clinique que je découvrais au centre Artaud, mais aussi  dans mon cabinet. Il me semble que nous aurions à déblayer sérieusement, en nous aidant de leurs apports, le terrain encore occupé par une orthodoxie qui nous est de bien peu de secours dans les conditions actuelles de la pratique, et qui du coup ouvre un boulevard aux théories pragmatistes et utilitaristes de réduction des symptômes.  Dans les entretiens et les échanges que je peux avoir avec des patients après 10 ou 15 ans de thérapie analytique en institution, il serait vraiment difficile et même indécent d’aller rechercher les « stigmates » de la structure psychotique. D’entrée de jeu je me suis préoccupé d’aider mes patients, et de les aider à sortir de la folie s’ils pouvaient se le permettre. Je me suis étayé, et je continue à le faire avec le concept de « guérison psychanalytique » forgé par Nathalie Zaltzman dans son texte « la pulsion anarchiste », autrement dit un remaniement psychique du sujet qui n’a rien à voir avec la perspective de suppression des symptômes. J’y rajoute la proposition  winnicottienne : que serait une analyse si elle n’avait pas comme enjeu, je ne dis pas comme projet, l’idée que le sujet puisse se construire ou se reconstruire une vie qui vaille la peine d’être vécue ?

Le terme de rétablissement nous vient du monde anglo-saxon et il est issu de la mouvance post-DSM, d’une mouvance qui a souvent connu le pire de la psychiatrie DSM, et qui a choisi à juste titre de la récuser radicalement. Mais cela fait longtemps, on l’aura compris, que je raisonne avec ce registre du rétablissement, quand bien même j’avais du mal à lui trouver un nom partageable.

Certes chaque concept a une histoire, mais il n’est pas interdit d’opérer des recouvrements lorsqu’ils nous apparaissent opératoires. Et je pense que le rétablissement peut aussi être une visée dans une clinique du sujet, sensible à l’inconscient freudien et aux effets de retournement : à maintes reprises il arrive qu’un sujet qui semble toucher le fond opère une sorte de rebond. On pourrait d’ailleurs le formuler en terme lacaniens : lorsque le sujet psychotique, objet jusque-alors du désir d’un Autre trompeur et diabolique, chute et risque l’effondrement, il peut se produire un rebond où il décide de reprendre sa vie en mains. Cela peut se produire hors transfert et en dehors de toute relation thérapeutique qui peut être violemment rejetée et vomie, et ce point de rebroussement peut constituer le point d’auto- fondation d’un sujet. Lors du meeting des 39 le 1° Novembre, tout le monde aura pu entendre ces patients militants qui s’en sont sortis par le militantisme antipsychiatrique, et recherchent  aujourd’hui l’alliance avec nous. Ce mouvement de retournement peut aussi se produire dans un travail thérapeutique et être entendu comme « une construction dans l’analyse » au sens freudien de ce terme. Mais je pense également important de relier cette approche freudienne avec la recherche d’un pouvoir instituant pour les patients que permet « la fonction club » quand elle ne se limite pas à un local ou à un dispositif, mais qu’elle constitue le soubassement d’une praxis dans un collectif de soins.

Dans les mobilisations que le Collectif des 39 relance contre la prochaine loi de santé et auxquelles je l’espère STOP DSM continuera à s’associer, d’où l’importance de signer l’appel des 39 et de le diffuser, il me semble essentiel de ne pas nous en tenir à un registre purement idéologique de dénonciation d’une loi biopolitique. Il s’agit de nous appuyer en premier lieu sur nos pratiques instituantes, sur leur valeur inestimable incompatible avec toute évaluation comptable, et sur les pratiques à venir respectueuses d’une éthique du soin psychique, qui ne peuvent se définir autrement que post DSM !

http://www.hospitalite-collectif39.org/?CA-SUFFIT

Patrick Chemla, pour le Collectif des 39

> Entre les maraudes

L'équipe qui présente son travail dans ce texte, sera présente aux assises citoyennes des 31 mai et 1er juin 2013 à Villejuif.

Entre les maraudes,

Réunion clinique à Médecin du Monde-Marseille

 

Entre les Maraudes

Présentation

Lancelot Hamelin

 

C’est au cours d’une enquête sur la ville de Marseille, menée dans le cadre d’un projet journalistique, que j’ai rencontré l’équipe de la « mission mobile sans-abri ».

Pierre-François Pernet de SOS Médecin m’a mis en contact avec Marie-France et Raymond Négrel, qui partaient pour un séjour professionnel à Cuba.

C’est donc Marie-Hélène Vernet qui a assuré les premiers entretiens téléphoniques, au cours desquels, j’ai découvert le travail de Médecin du Monde : les questions qui se posent aux gens qui vivent dans la rue, les questions que « la rue » pose à la ville – et la spécificité de Médecin du Monde-Marseille qui s’appuie sur le travail de la psychothérapie institutionnelle.

Suite à ces échanges, avec Cynthia Charpentreau, la photographe avec qui je travaille, nous avons arpenté les rues dont Marie-Hélène m’avait parlé – et rencontré les personnes qu’elle avait évoquées. Bien sûr, nous n’avons pris aucune photo. Nous avons seulement découvert cette évidence trop facilement oubliée, que les sans-abris sont des êtres humains et que, ancrés dans leur condition, différente de la nôtre, génératrice d’affects de rejets ou de compassion, ils sont prêts à la rencontre. Et qu’ils ont quelque chose à nous dire, sur leur douleur mais pas seulement : sur l’existence, sur les choix de vie, sur le désir.

Il n’est pas exagéré de dire que nous avons rencontré le monsieur qui vit dans le parking du Centre Bourse. Pendant dix jours, nous sommes allés le voir régulièrement, pour échanger quelques mots, apporter un café, un thé ou des cigarettes qu’il n’acceptait pas toujours. La simplicité exemplaire de son refus nous a marqué.

Et même si pour lui nous étions parfois des personnes qui avaient un rôle étrange dans son théâtre intime (« tu retournes à Londres ? » me demande-t-il, comme si nous avions parlé de cette ville, et que c’était là d’où je venais), une reconnaissance était à l’œuvre entre nous.

Marie-Hélène nous a proposé de venir participer à une réunion clinique du mardi soir, au retour de Marie-France et Raymond Négrel. Nous avons rencontré l’équipe de la « mission mobile sans-abri » qui se réunie pour déplier les expériences de la semaine.

Voici le compte-rendu de cette soirée.

 

 

 

 



 

 

« Ainsi l’existence de chaque être appelle l’autre ou une pluralité d’autres (car c’est comme une déflagration en chaîne qui a besoin d’un certain nombre d’éléments pour se produire, mais risquerait, si ce nombre n’était pas déterminé, de se perdre dans l’infini, à la manière de l’univers, lequel lui-même ne se compose qu’en s’illimitant dans une infinité d’univers). Il appelle, par là, une communauté : communauté finie, car elle a, à son tour, son principe dans la finitude des êtres qui la composent et qui ne supporteraient pas que celle-ci (la communauté) oublie de porter à un plus haut degré de tension la finitude qui les constitue. »

Maurice Blanchot, La Communauté inavouable.

 

 

 

Eucharistie aux Mojitos

 

Raymond est assit en bout de table derrière une rangée de verres, une bouteille de rhum et une botte de menthe fraîche. C’est une étrange Cène laïque qui se trouve réunie sous les tubes fluo de la salle de réunion du CASO de Médecin du Monde-Marseille.

Le CASO est le Centre Accueil, de Soin et d’Orientation de Médecins du Monde. Le bâtiment constitue une clinique ouverte, gratuite, qui dispense tous les soins, à tout le monde, sans poser de question.

Dans la salle de réunion, les murs sont couverts d’affiches de prévention.

En décembre, à Marseille, il fait froid. Marie-France nous dit que huit ans après, c’est toujours pareil, on n’est jamais blindé : « Dès que le froid arrive, on ressent un pincement au cœur. »

Raymond complète : « Les médias insistent sur les plans « grand froids », alors que l’été, avec les grandes chaleurs, on compte plus de morts. »

« On ne peut pas éviter de projeter. C’est pour ça qu’on se réunit toutes les semaines, reprend Marie-France : pour parler. Parler de nos impressions, échanger sur nos sentiments. »

Ce soir, l’eucharistie se fera aux mojitos et aux tapas. Raymond et Marie-France Négrel reviennent de Cuba, où ils ont participé à un séminaire avec des psychiatres cubains, comme tous les deux ans. C’est une collaboration qui dure depuis plusieurs années. La psychiatrie à Cuba est très avancée, notamment autour de la psychiatrie institutionnelle.

 

Psychiatrie institutionnelle

 

La psychiatrie institutionnelle est la technique qui donne sa particularité à la « mission mobile sans abri » de Médecin du Monde-Marseille.

Marie-France s’enflamme quand elle évoque cette branche de la psychiatrie. Elle raconte comment la psychothérapie institutionnelle est née après guerre, de travaux conjoints menés par différents psychiatres soucieux d’aborder la folie autrement. Parmi ces explorateurs, on peut citer : François Tosquelles, Jean Oury, Georges Daumezon, voire Félix Guattari…

La psychothérapie institutionnelle repose sur deux principes : la psychanalyse, pour penser l’aliénation mentale, et le marxisme, pour penser l’aliénation sociale. L’idée c’est qu’on n’est pas fou par hasard, et que dans les déterminismes qui mènent à la folie, il y autant de part de fonctionnement psychiques que de conditions socio-économiques, voire politiques.

 

Le chêne et l’olivier

 

Pendant qu’elle parle, Raymond la couve du regard. Il ne perd pas une de ses paroles, et on entend qu’il pense chaque mot que Marie-France prononce, comme s’ils les avaient forgés ensemble, ces mots, contre les maux. Ici, le jeu de mots est un jeu des corps. Ils sont comme ces arbres du mythe, d’espèces différentes mais unis par une vie commune sur un même terrain, au point que branches et racines se sont nouées et s’entraident comme un seul être.

Raymond Négrel a un physique en éclat de chêne, sculpté de rides. Marie-France est comme ces arbres fragiles qui ont dû adapter leur grâce à la violence du terrain, contre vents et marées. Elle a quelque chose de l’olivier. La beauté de son regard vert condense la fragilité d’une existence que son corps aujourd’hui protège de toute atteinte, un corps ancré dans l’air qu’elle occupe, capable d’arrimer les peines et les doutes de toute l’équipe qui constitue la mission. Raymond et Marie-France sont les référents de la « mission sans abri » de Médecin du Monde-Marseille.

Marie-France et Raymond ont une carrière en hôpital psychiatrique. Qu’est-ce qui détermine une telle passion, un tel engagement ? Depuis cinq ans, Marie-France est au Collège Régional. Raymond sera discret lui-aussi sur son parcours et son engagement. Il est responsable de la « mission sans-abri » depuis huit ans.

Il est référent du groupe « santé mentale» à Paris. Dans ce groupe, ils s’interrogent sur ce qu’est la souffrance psychique et la santé mentale par rapport aux préconisations de l’OMS sur la santé psychique. Ils se penchent sur la souffrance, de celle qui frappe au travail en passant par celle qui touche les précaires et les SDF.

Il explique : « En matière de souffrance psychique, on doit toujours réviser où on en est, en fonction des régions. Que ce soit dans le vaste département d’Ile de France ou en Alsace, les profils et les problématiques sont différentes que dans les municipalités « subversives » du sud, comme à Marseille où le maire a fait passer un arrêté anti-mendicité… »

Marie-France ajoute en rebonds, la pensée est incidente, comme la structure d’un discours encore désorienté par le décalage horaire : « Ici, sur la mission des sans-abris, ce qui nous paraît essentiel, pour éviter que les maraudeurs sédimentent de la souffrance psychique… Si on ne se voit pas une fois par semaine ensemble, on se met en danger, et on met en danger les gens dans la rue. »

 

« Si tu fais sans moi, tu fais contre moi »

 

Oui, en maraude, il faut se laisser guider par ses intuitions, ne pas avoir peur de se livrer à l’errance que pratiquent les sans-abris – mais il ne faut pas perdre le fil… Pour la santé psychique des maraudeurs, deux maraudes par semaine sont suffisantes, et requièrent cette séance clinique hebdomadaire, au cours de laquelle chacun se livre à un travail d’écoute, d’observation, de bonne distanciation, de vigilance.

L’essentiel est de ne pas se mettre en position de faire à la place de l’autre.

Raymond glisse un « si tu fais sans moi, tu fais contre moi. » Mais en général, ce soir-là, il laissera parler les autres. Son domaine est l’action. La fabrication des mojitos sera sa façon de théoriser sa pratique de l’échange, et de cette prise de risque permanente qu’est le travail de rue.

 

L’équipe de la « mission sans-abri »

 

Les autres membres de l’équipe sont là, avec leur histoire, leurs questions, leur expérience. Chacun vient ici pour aider, « soigner et témoigner », comme le dit la devise de Médecin du Monde.

Soigner, dans le sens « prendre soin ».

Emilie est une actrice pleine d’énergie, qu’on sent habitée par une tourmente permanente, un Mistral sombre qu’elle doit dompter. Elle découvre Médecin du Monde, et a commencé par faire des collectes de fond comme sa copine :

Amélie est une étudiante en art dramatique. Très jeune, elle ouvre des yeux étonnés de passion sur tout ce qui se présente à elle lors de ses bouleversantes maraudes. Elle connaît Médecin du Monde depuis un an, pour qui elle a fait de la collecte de fond. A présent, elle fait des maraudes de temps en temps. On devine que la spirale va l’entraîner.

Marylise est infirmière à la retraite. Poursuivre sa pratique du soin était une évidence, qui l’a portée vers le bénévolat chez Médecin du Monde.

Sophie est professeur des écoles. Nous n’en saurons pas plus. Avons-nous assez bien écouté, ou n’était-ce pas le moment pour Sophie de livrer ses raisons et secrets ?

Marie-Hélène Vernet est psychologue et psychanalyste. Elle est engagée dans l’aventure de Médecin du Monde-Marseille depuis trois ans, et explique : « Nous ne sommes pas là pour nous soigner, ni pour sauver le monde. L’expérience de la rue est une constante épreuve de ses propres limites, en même temps qu’elle est le théâtre de toutes les projections. C’est une expérience de réel, une traversée du miroir qui a des allures de voyage au cœur des ténèbres. Oui, c’est une véritable expérience de mort, qui nécessite que chaque maraudeur travaille sur les sentiments d’impuissance qui le traversent, impuissance et toute-puissance ne faisant qu’un. »

Marie-France ajoute : « Il faut souligner les effets que la maraude fait sur les gens qui la font. On est embarqués, autant que les SDF qu’on rencontre. La déambulation est psychique et par les méandres de cette cité intime, on arrive souvent au même endroit de souffrance que le psychotique. »

Le travail clinique n’est pas à proprement parler psychothérapeutique (psychothérapique) au sens où nous pourrions l’entendre ou l’imaginer d’une pratique hospitalière ou de cabinet classiques. C’est une posture, qui a des effets psychothérapeutiques. C’est ce qui fait que même des non-soignants ont une fonction soignante. La question est de distinguer la fonction du statut. Mais en aucun cas les maraudeurs ne se prennent pour des psychothérapeutes. Ce travail se vit dans le transfert et a donc des effets contre-transférentiels. C’est la raison pour laquelle, une fois par semaine, tous les mardis soirs, les maraudeurs de Médecin du Monde se retrouvent pour leur supervision.

C’est une « réunion clinique » qui consiste à revenir sur l’expérience des maraudes de la semaine, afin de faire le point sur les expériences vécues dans la rue, les personnes rencontrées ou retrouvées dans la rue, l’évolution des situations, les besoins nouveaux des sans-abris, mais aussi, et peut-être surtout, afin de faire le point sur l’état psychique des maraudeurs eux-mêmes.

 

Sans badge ni dossard

 

A Marseille, la « mission Sans Abris » de Médecin du Monde a un fonctionnement très particulier. Chaque représentation de Médecin du Monde dans chaque ville de France a son autonomie de fonctionnement. Ici, nous sommes dans la seule ville où les bénévoles maraudent à pieds, en binômes, et sans porter de badge ni les gilets bleus et blancs de l’ONG.

« Sinon, ça coupe la relation, explique Raymond, à cause des gens qui s’arrêtent, qui regardent. Ce sont les autres qui coupent la relation. »

Au sein de Médecin du Monde, on trouve différentes missions : « mission prévention des risques toxicomanes », « mission Roms », « mission travailleurs agricoles sans papiers », « mission bidonvilles », « missions fêtes », qui opère sur les lieux des raves, gay prides etc… afin de guider les teuffeurs dans leur consommation de stupéfiant… Pour les missions de rue, le statut de soignant n’est pas obligatoire.

La mission des maraudeurs n’est pas d’apporter de la nourriture, des couvertures ou des médicaments. Ne pas « donner » mais travailler sur le don, notamment mesurer la part d’assujettissement qui peut miner le don.

Les maraudeurs pratiquent une écoute de l’autre – ainsi qu’une veille de l’état psychique de la ville et de ses rues. Une rue qui laisse vivre les sans-abris témoigne d’une ville dont la santé mentale est bonne. Comme si elle laissait respirer les créatures de son subconscient…

 

Soutenir un désir

 

Marie-Hélène Vernet est bénévole depuis trois ans. Elle exprime son engagement ainsi : «  Notre action consiste à témoigner une attention à l’autre, ça peut ne sembler servir à rien. Sauf que nous faisons le pari de soutenir un désir. Quel désir ? Celui peut-être de seulement tenir bon dans l’humain. Quand nous travaillons aux confins de l’humain, nous ne pouvons céder sur ce désir. Il en va de notre éthique ! »

Ca peut être choquant de parler de désir à propos de gens qui sont dans la rue, à qui on prête des « besoins », et qui en plus n’ont pas toute leur tête, reprend Marie-Hélène. Mais c’est le pari que nous faisons. Le désir, ce n’est pas le besoin, comme ce n’est pas l’envie ni le caprice. Le désir, ce n’est pas «  ce à quoi je tiens », mais c’est ce qui me tient. C’est le lieu du sujet de l’inconscient, et il y a de l’inconscient dans la rue, sans parler du fait que la rue est l’inconscient de nos foyers, de notre confort… C’est un engagement politique que de dire : il ne faut pas lâcher sur le désir.»

La présence régulière des maraudeurs est une façon de prouver que celui qui est à terre continue de faire partie de la communauté des humains. Elle permet une inscription dans le temps et l’espace, la régularité donne un rythme, comme une ponctuation donne souffle et sens à la phrase. Parfois, il suffit d’être soi-même, aussi, dans la rue, assis sur des cartons, pour faire pierre avec l’autre : le lester d’un poids qui le rattache à la communauté, autant que de lui offrir un petit caillou blanc qui lui permette de retrouver son orientation.

Les gens qui habitent la rue sont souvent des personnes âgées, avec des profils psychiatriques. Ils vivent dans les parkings, les poubelles, les décharges, les gares, les passerelles d’autoroute, se nichent dans les allées, changent souvent de lieux, parfois tous les soirs. Et nous, il faut alors qu’on les retrouve. Les psychotiques se protègent de la ville en cherchant des odeurs insupportables, des bruits impossibles. « Ils vivent leur folie à bas bruit dès lors qu’on sait respecter leur espace, la bonne distance », dit Marie-Hélène qui nous explique comment la ville est de moins en moins adaptée pour les sans-abris.

 

Entraver la vie dans la rue

 

On sait qu’il existe une politique consciente destinée à entraver la vie dans la rue. Les contraintes sont données explicitement aux designers et aux urbanistes par les promoteurs et les pouvoirs publics. Mais on conçoit la chose autrement lorsqu’on en entend les répercussions de la bouche des personnes qui travaillent dans la rue, auprès de ceux qui y vivent.

Les bancs sont de plus en plus étroits, avec des incurvations et des séparations. On voit apparaître de plus en plus de herses. Près du boulevard de Paris, il y avait, nous dit Marie-Hélène, une alcôve où logeaient deux SDF. Elle a été équipée d’une herse. Les fontaines aussi sont rendues inaccessibles : l’espace entre le bec et l’évier est trop étroit pour y placer une bouteille.

Mais les sans-abris développent des contre-stratégies. Par exemple, autour de la gare Saint Charles, les Roms viennent avec des tuyaux qu’ils adaptent aux robinets. Ainsi peuvent-ils laver leur linge.

Les services de voierie font le nettoyage des rues très tôt. Il s’agit ici aussi de nettoyer le bitume « au karsher ». Les cantonniers ou les agents de police détruisent les matelas. De cette façon, on pousse les sans-abris à s’excentrer dans les quartiers pauvres, déjà stigmatisés, où les habitants supportent mal de voir arriver des gens encore plus pauvres. On assiste à des situations de tension. On sait que la concentration des pauvres est toujours dangereuse.

Les sans-abris âgés sont encore tolérés dans le centre ville, mais les jeunes ou les nouveaux venus, Roms ou Polonais, n’ont pas leur place.

A Marseille, la pauvreté est contenue par le milieu associatif, qui travaille en réseau. La ville se désengage. Elle prétend qu’il y a plus de 400 fontaines dans la ville. Mais Médecin du Monde dément ce chiffre, parce que sur les 400, il n’y en a qu’une seule qui soit accessible.

La seule action du maire envers les sans-abris a été de prononcer un arrêt anti-mendicité.

« Mais les actions des bénévoles et de la charité, dit Marie-Hélène, c’est un emplâtre sur une jambe de bois. A Médecin du Monde, nous sommes trop peu. Nous avons chacun nos rues et un certain nombre de sans-abris que nous suivons. Nous ne pouvons pas couvrir tout le territoire, et il est important que nous privilégions le travail dans la continuité. Nous proposons un travail qui s’inscrit dans l’espace et dans le temps.

Toutes les rénovations de la ville vont dans le même sens : derrière le cours Belsunce, autour de l’église Saint Laurent, du côté des boulevards de Paris et de Strasbourg, le quartier va être rénové. Il va falloir que les pauvres qui y habitent aillent voir ailleurs. Ils veulent en faire un quartier chic. Comme sur la rue de la République, ils construisent des décors de théâtre.

C’est une stratégie d’occupation lente : par exemple, ils ont rénové l’Hôtel Dieu, un hospice magnifique, pour le transformer en palace. Sauf qu’il se trouve en plein quartier du Panier, au milieu des toxicomanes. Ce n’est pas très commercial, pour les clients attendus dans ce genre d’établissement. On voit donc quelle sera la deuxième étape de l’opération : le nettoyage des pauvres… »

 

Le Hameau

 

Raymond reprend la parole : « Je voudrais revenir sur une idée qu’on a évoqué en début de réunion. C’est important de le redire : loger les sans-abris n’est pas une évidence. Car avec la mise à l’abri, on observe souvent un effondrement des mécanismes de défense suivi de décompensation, avec des complications somatiques, cardiaques, ou même de cancéreuses. »

Dans la rue, il est interdit de se plaindre ni de souffrir. Pour se protéger, la personne s’est mise en état de glaciation psychique. Le phénomène est décrit dans La Glaciation de Salomon Reznik. La sortie de la rue équivaut à une décongélation : l’être en sort fragilisé. En outre, les gens qui vivent dans la rue ont souvent eu des vies normales avant de basculer. Revenir dans un foyer leur rappelle un temps déjà vécu. Le traumatisme est insupportable pour l’organisme lui-même. Penser leur histoire équivaut à la revivre. C’est parfois un second traumatisme.

Raymond nous raconte une expérience de relogement qui répond à cette difficulté. Le Hameau est une expérience initiée par la fondation de L’Armée du Salut.

Le Hameau consiste en douze chalets de deux places, construits dans le quartier du 3e arrondissement de Marseille, pas loin du CASO. L’idée est de fournir une habitation à des personnes qui avaient vécu dans la rue depuis longtemps, mais qui sont susceptibles de s’adapter à des conditions de vie dans un logement.

Plutôt que de loger les gens à l’hôtel, il s’agit de leur fournir un véritable petit foyer, afin de les réadapter progressivement à un mode de vie normal.

Des équipes de spécialistes issus de Médecins du Monde, de l’Armée du Salut et d’éducateurs de rue, se sont concertées pour déterminer quelles personnes vivant dans la rue étaient susceptibles de s’adapter à ces endroits. Ensuite, les personnes qui intègrent ces chalets du Hameau sont accompagnées par des éducateurs et des médecins.

Le Hameau, ça marche donc, comme par exemple avec Ben Hur et Cathy.

 

Ben Hur et Cathy

 

« Ben Hur vivait sous le terminus du tramway. Mais c’est comme s’il habitait dans son manteau, qui pèse au moins vingt kilos, car il accumule des outils dans les poches. »

C’est Raymond qui l’a poussé à aller se faire opérer de l’œil pour sa cataracte. Ensuite, pour le deuxième œil, Ben Hur est allé tout seul prendre rendez-vous avec le médecin. « Ici, Ben Hur par son déplacement géographique nous a beaucoup dit sur son déplacement psychique ! », dit Raymond.

C’est à partir de là, comme si Ben Hur y voyait plus clair grâce aux actes qu’il avait effectués, et qui l’avaient décollé du bitume, qu’il a pu intégrer un chalet du Hameau.

Dans cette maison, il a vécu avec Cathy.

Cathy est une petite bonne femme aux épaules frêles. Elle portait des tresses africaines et Ben Hur la vouvoyait. Mais le jour où sa coiffeuse a pris sa retraite, Cathy a pété les plombs et s’est rasée le crâne.

On l’avait abandonnée, elle s’est fait payer elle-même son impuissance à garder les êtres qu’elle aime.

Elle est revenue au chalet le visage en sang : elle s’était lacérée la face avec ses ongles. Il suffisait de peu pour que sa réintégration fonctionne, mais elle est retournée à la rue.

Cathy avait eu un enfant et on le lui avait enlevé.

C’est le cas de la plupart des femmes qui vivent dans la rue.

La rue n’est pas faite pour les femmes. Elles le savent. Il en faut beaucoup pour qu’elles y échouent. Les femmes ont d’autres moyens de vivre leur psychose et de se couper du monde.

Raymond dit : « On n’a pas plus de dix pour cent de femmes dans la rue. »

 

Epopées minuscules

 

Raymond : « La souffrance psychique, c’est comme le nœud borroméen. Il y a une pelote de fil, il suffit de tirer un fil pour tout démêler. Ou pour resserrer les nœuds et ficeler encore plus la psychose. Ou raccrocher l’homme à la communauté… C’est un travail sans fin. Dans la souffrance psychique, il y a des fils de trame. On essaye de tisser un petit morceau. Parfois, on arrive à faire se déplacer le motif. Les SDF, ce qui n’est pas pareil que les sans-logis, ils sont parfois collés à l’asphalte. Notre travail, ce n’est pas de les loger, mais de faire un travail de lien. Si on arrive à créer un déplacement par rapport à l’asphalte, on va créer un déplacement psychique. Ils vont pouvoir commencer à nous parler de leur souffrance psychique, enkystée depuis des années. On devient la prothèse de l’autre, sa navette qui le relie au monde général.»

Marie-Hélène parle de cet homme qu’elle va voir à l’hôpital. Il est à la fin de sa vie. Il souffre beaucoup d’être alité et Marie-Hélène lui masse les mollets pour le soulager. « Il a toujours beaucoup marché dans la ville. Il marchait beaucoup, mais dans sa tête, c’était un immobile. »

Il est musulman et comme il buvait beaucoup, lorsqu’il passait dans le quartier de la porte d’Aix pendant le ramadan, il se faisait lapider par les salafistes du Boulevard National.

Il dit : « J’ai fait de mal à personne, mais j’ai beaucoup bu dans ma vie. »

Il a peur d’aller en enfer. Marie-Hélène a dû faire venir un imam pour le rassurer. Pour lui rendre la paix.

C’est un homme que Marie-Hélène a mis du temps à apprivoiser. Pendant longtemps, il lui faisait peur.

Elle dit en riant, mais dans son rire, reste un frisson de frousse : « Avec son œil de lynx, il me regardait et me disait d’une grosse voix : « Jeune fille de bonne famille ». Ca me terrifiait.  Mais après avoir maraudé avec Raymond, qui était son grand copain, on a tissé une relation. Et aujourd’hui, je lui masse les mollets. »

Raymond raconte : « Il faut accepter la non-maîtrise du transfert. Le mec, il te fait chier, mais il faut être là quand même. »

 

Quelqu’un à cintrer

 

Les récits d’expériences de maraudes se succèdent, se croisent et parfois se rejoignent et se nourrissent les uns les autres, lorsque la parole arrive à un cas que plusieurs maraudeurs ont suivi, dont ils ont partagé le destin. Les témoignages de Raymond et Marie-Hélène continuent de se mêler dans un même récit de vie. Une vie, une autre vie, brisée, une autre encore…

Raymond raconte l’histoire de cet homme qu’ils ont vu pendant plusieurs années. Toujours à leur gueuler après.

Marie-Hélène dit : « Il sentait la pisse au kilomètre. Il vivait sur un matelas au bord des rails. Dans une vraie poubelle, au milieu du bruit et des rats. »

Raymond entre dans le vif du sujet : « J’ai pas vu, c’était en pleine nuit, ses pieds étaient en train de geler. On lui a amputé les pieds. Quand je suis allé à l’hôpital, il m’a cintré : « C’est de sa faute, il m’a donné une tente et puis il m’a laissé crever. » »

Marie-Hélène revient : « Raymond était la seule personne capable de l’approcher. Moi, je restais loin. Donc, aux yeux de cet homme, Raymond était plus coupable que quiconque. »

Elle se tourne vers Raymond : « Mais il a quand même donné ton numéro de téléphone au professeur de l’hôpital, comme ça Raymond a pu être appelé. Tu étais son seul lien avec le monde. »

Raymond rit : « Oui, comme ça, il avait quelqu’un à cintrer. »

 

Pas loin du rivage

 

En fin de réunion, Amélie prend la parole. Elle a des questions à poser quant aux personnes qu’elle suit dans ses maraudes. Amélie est prise par un mouvement de panique. La réunion va s’achever et on n’a pas tout dit. Elle voudrait ne rien oublier. Comme si la parole avait un effet de sauvegarde – et que le silence risquait d’entériner l’oubli.

Elle évoque cet homme qui est à la morgue depuis deux mois, toujours pas enterré, parce qu’on ne connaît pas son identité. La police et les services sociaux cherchent encore sa famille. Un commissaire s’occupe personnellement de cette enquête. On cherche le nom du mort.

Amélie dit : « Maintenant, ils ont une photo. » Elle s’adresse à Marie-France : « Ils attendent tes photos. Ce sera un premier pas. »

Amélie poursuit son mouvement d’emballement, et elle évoque un autre cas.

C’est celui d’un homme qui n’est pas dans la rue depuis longtemps. Il n’est pas loin du rivage mais il ne fait rien pour s’en sortir. On la sent en colère contre cet homme qui ne fait aucun effort pour se reloger, alors qu’il a les papiers qu’il faut. Même son copain de rue le secoue.

Amélie dit : « Son fils est venu le voir. Mais rien n’y fait, il se laisse aller. Parce qu’il a la flemme.»

Amélie met de la colère dans ce dernier mot. Elle aimerait pouvoir faire quelque chose pour cet homme.

Marie-France dit : « Ce n’est pas la flemme, c’est une paralysie psychique. »

Raymond dit : « Tu es prise dans l’emballement. Il te prend dans les rets de sa glaciation. »

Marie-France nuance la remarque de Raymond : « Elle a du désir pour lui. »

Amélie comprend : « Mais comment ça se fait ? Comment ça se passe ? »

Raymond ne lâche pas Amélie : «  Ne cherche pas comment, cherche pourquoi. »

Amélie répond : « J’ose pas. »

Raymond continue, Marie-France dit les mêmes mots en même temps que lui : « Il faut oser. »

Amélie lâche : « Ce monsieur – J’ai dix neuf ans. Ca pourrait être mon grand père… » 

Raymond dit : « Nous, on est des passeurs, pas des donneurs. Je dis que ce qui nous menace toujours, c’est le problème de l’emballement. Dans la rue, il faut maîtriser l’envie de pleurer, l’empathie, la violence, l’agressivité, le sentiment d’échec, les pensées qui surviennent lorsqu’une personne disparaît, lorsqu’elle meurt… »

 

Jamais ressoudé

 

Raymond revient sur ce cas douloureux d’une femme venue de Paris. Elle était un peu déficiente et buvait cinq litres de vin par jour. Un jour, une veine de son nez avait explosé, elle pissait le sang et semblait la première surprise. Il avait fallu la conduire à l’hôpital.

Elle avait vécu quelques temps dans le parking souterrain du Centre Bourse, avec Monsieur Behti qui y a élu domicile depuis au moins vingt ans. Quand ils fermaient le parking, elle se laissait enfermer dans le parking. Monsieur Behti ne la supportait pas. Il lui reprochait de boire et d’attirer les hommes qui venaient rôder autour d’elle.

Elle est morte de froid dans une cabine téléphonique. Elle s’était fait violer quatre ou cinq fois, on lui avait cassé le bras qui ne s’était jamais ressoudé.

Marie-France dit : « Les fragments d’histoires s’accumulent avec le temps, on emmagasine, on archive, sans faire de fiches, sans tenir de comptes, sans chiffre… Dans nos mémoires et parfois dans notre chair. »

 

Le regard dans la rue

 

Raymond conclut : « Le travail de rue, c’est être bien campé sur ses deux jambes et se balancer. On est sur une chaloupe. Il faut juste avoir l’œil. Avoir le regard vif. Le regard qui ouvre la porte et celui qui la ferme. Dans la rue, les gens qui ont une psychose te scannérisent. Le regard de l’œil va plus vite que n’importe quelle optique. Il va très vite et travaille avec l’inconscient. Il y a un regard qui rend vivant et un regard qui tue.»

 

Lancelot Hamelin

 

Cynthia Charpentreau est photographe. Son travail cherche à saisir le silence dans des images « hors temps ». On peut avoir un aperçu de son travail sur son blog :

http://cynthiacharpentreau.tumblr.com/

Elle se frotte parfois à la photographie de reportage, comme dans ce voyage que nous avons fait ensemble aux Etats-Unis pendant les élections présidentielles.

http://www.lesinrocks.com/2012/11/06/actualite/a-la-nouvelle-orleans-le-blues-du-lower-9th-ward-11321045/

Lancelot Hamelin est auteur de théâtre, publié aux éditions Quartett et Théâtre Ouvert. J’ai publié un premier roman chez L’Arpenteur-Gallimard, Le Couvre-feu d’octobre.

 

> De l’interdiction de débattre du « packing » ou des effets d’une politique gestiocratique.

De l’interdiction de débattre du « packing » ou des effets d’une politique gestiocratique.

 

Sans bruit, sans que personne ne s'en indigne, autres que ceux qui en ont pâti directement, sans même qu'une ébauche d'étonnement médiatique ou politique ne se fasse jour, une association se présentant sous les couleurs des droits de l’autisme : « Autisme Right Watch », d'une extrême attention aux droits de ceux, qui parmi nous en souffrent, au point d’y adjoindre une résonnance de leurs droits avec ceux des droits de l'homme, nous convie, à sa façon, au débat.

Qui, soucieux du défi démocratique d’être tous égaux en droit  n’y souscrirait-il pas ?  

 

Communautarisme et laïcité

 

De plus son intitulé en langue anglaise, assone avec une association importante  « Human Right Watch » dont chacun peut prendre connaissance des nombreux et courageux combats qu’elle mène contre toutes les formes d’oppression au niveau planétaire. Voilà bien une association qui par son intitulé laisse d’emblée espérer en un combat similaire, qui par avance forcerait plutôt respect et admiration. Mais voilà que la demande par laquelle elle se glisse sur la scène publique est une demande d’interdiction d’expression, elle menace assez, il est vrai avec une efficacité déconcertante, sous couvert d’une recommandation de l’H.A.S. deux présidents d'université, pour que ces derniers interdisent à des professeurs de faire état et de débattre de leurs recherches autour du packing et des jeux d’eau, en ce qui concerne le traitement des manifestations d’auto-agressivité, que peuvent présenter certains enfants atteints d’autisme.

La liberté d’expression vaut même pour ceux qui portent atteinte par leurs demandes à ladite liberté d’expression, à condition qu’elles restent sans effet liberticide sur ce qui représente la base même de la question démocratique. Évidence qui n’a même pas besoin de se gausser de cette constatation logique que si la liberté d’expression autorisait en son nom l’interdiction d’elle-même, nous serions face à une aporie exemplaire.

C’est pourquoi cette association nous importe peu en elle-même, elle a bien sûr le droit de s’exprimer. De tout temps des petits groupes se sont rassemblés pour asseoir leur vérité en limitant la liberté des autres. Souvent même ils se repèrent assez facilement à leurs penchants pour profiter d’étendards qui ont fait leurs preuves et dont il faut bien reconnaître que les « droits de l'homme » font bien souvent partie.  Qu’ils gravitent et s’agitent à l’ombre de ces grandes causes porteuses, cela fait partie du débat démocratique, à la condition que la démocratie ne se laisse pas aller à la simple réponse d’évitement déficitaire des questions qui la maintiennent dans le vif de ce défi toujours à relever de la liberté d’expression, qui ne va pas sans de sereines disputes

La gravité de cette affaire ne tient pas à la demande de censure de cette association, mais à la facilité avec laquelle nos institutions par un renforcement en cascade se sont aisément pliées à l’appliquer.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Comment notre institution universitaire s'est-elle aussi facilement soumise à deux reprises à cette demande de censure ?

La question pour nous n'est pas d'opposer la vérité absolue d'une méthode contre une autre, mais de reconnaître ce droit élémentaire pour des personnes, quand bien même ne seraient-elles pas professeurs, mais effectuant un travail de recherche et qui ne font que soumettre leurs réflexions, à présentation et à discussion, de pouvoir le faire au sein de nos universités.

 

Naissance d’un concept : « la maîtrise médicalisée des dépenses de soins »

 

Quand on y regarde de plus près on s'aperçoit que cette demande de censure est avancée, de la part de cette association, comme n'étant que le prolongement, « légalement indiscutable » d'une recommandation de la haute autorité de santé : l’HAS. La soumission immédiate à cette demande de la part des universités n’est pas sans soulever les effets de la nouvelle loi LRU. Il est difficilement imaginable que l'État, avec ses différentes instances, eût accepté sans mot dire de se plier à une telle injonction. Nous pouvons constater que certaines formes de délégation avec autonomie ont pour effet d'ouvrir sur une gestion au plus près des intérêts immédiats, peu soucieuse dans les faits de la question éthique des services publics. Cela mériterait à lui seul une analyse qui dépasserait notre propos.

Quant à l’HAS, cette autorité indépendante à caractère scientifique, elle n'a probablement même pas entraperçu l'usage fait de ses recommandations aux fins de prohibition ; en tout cas, au jour d'aujourd'hui, nulle protestation de sa part contre leur utilisation abusive, pire peut-être n’y a-t-elle vu que dévotion, certes un peu excessive, envers ce qu'elle met en scène en prodiguant une vérité scientifique supérieure à ceux qui œuvrent au plus près de chacun, avec leur art, pour que l'effet de la science ne se substitue pas aveuglément au choix individuels.

En ce qui concerne la santé, de tout temps les gouvernements et c’est leur rôle produisirent des recommandations. Que recommandaient-t-ils ? Ils recommandaient que les forces vives en matière de santé s'attellent à un certain nombre de problèmes repérés dans la société, la tuberculose, le cancer, la maladie mentale pour ne citer que ceux-là. Les termes de lutte contre les fléaux sociaux furent même utilisés pour mieux en préciser l'urgence et la nécessité de s’y atteler. Des moyens furent alloués et des centres, dispensaires furent ouverts pour y répondre.

Il apparaît à l'évidence que nous ne sommes plus dans le domaine des recommandations de combat, mais que nous avons versé progressivement vers des recommandations de maitrise et de contrôle d’une supposée qualité des pratiques courantes.

De quel esprit « créatif » est donc sortie cette autorité sanitaire qui se présente au peuple déjà parée de toute sa hauteur ? D'une loi en date du 13 août 2004 relative à l’assurance maladie qui  énonce dans son titre Ier  les « dispositions relatives à l’organisation de l’offre de soins et à la maîtrise médicalisée des dépenses de santé », puis dans son titre II, elle fonde la Haute Autorité de Santé présentée sous la forme d’une « autorité publique indépendante à caractère scientifique dotée de la personnalité morale », qui a pour mission de «  Procéder à l’évaluation périodique du service attendu des produits, actes ou prestations de santé et du service qu’ils rendent, et contribuer par ses avis à l’élaboration des décisions relatives à l’inscription, au remboursement et à la prise en charge par l’assurance maladie des

produits, actes ou prestations de santé ainsi qu’aux conditions particulières de prise en charge des soins dispensés aux personnes atteintes d’affections de longue durée. »

 

Cette HAS reprenant les prérogatives accordées à l’ANAES (l’Agence Nationale d’Accréditation et d’Évaluation en Santé) mises en place par les ordonnances « Juppé » en 1996, ordonnances qui affirmaient la valeur d'un nouveau concept, non pas que cette idée n'a pas toujours été plus ou moins présente dans l'histoire qui consiste à prodiguer des soins en tenant compte du coût des techniques et des personnels, mais ici en lui donnant force de loi : « la maîtrise médicalisée des dépenses de soins ».

 

Du concept au régime de vérité du « seul chemin » quant à l’offre de soin.

 

Ce concept de maîtrise médicalisée des dépenses de santé est situé au centre du dispositif des ordonnances de 96, pour preuve prenons l'entame du « Rapport au Président de la République relatif à l'ordonnance n 96-345 du 24 avril 1996 relative à la maîtrise médicalisée des dépenses de soins » qui postule que «Maîtriser les dépenses de soins par des procédures médicalisées qui veillent à la qualité des soins est le seul chemin qui permettra de sortir de l'alternative entre l'accroissement des prélèvements obligatoires et la diminution du niveau de la couverture sociale. Ainsi doivent se concilier le perfectionnement de notre système de soins et le rétablissement des comptes sociaux.»

Pourquoi nous attachons-nous à aller chercher dans les prérogatives de l’HAS, dans les termes qui l’ont promue, dans la mission qui lui est confiée, dans l'espace délimité par les nouveaux objets qu'elle construit où  l'expertise, les comités d'experts, ceux-là mêmes dont Cornelius Castoriadis soulignait qu'ils étaient appelés a en dire toujours plus à partir de toujours moins, construction qui ne cesse de se départir de la politique pour y substituer des techniques de gestion, si ce n’est pour essayer de comprendre comment se sont installées progressivement les conditions d'apparition d'un tel déficit démocratique, vide dangereux dans lequel s'est glissée, sans retenue, une revendication de maîtrise du monde, ici monde proposé aux autistes, en interdisant à tout étranger à leur conception éducative de pouvoir s'exprimer.

Pour cela suivons le fil des termes, « maîtrise médicalisée », « procédures médicalisées », termes qui de l’HAS nous ont conduits à l’ANAES. Il est affirmé que le seul chemin, la seule façon, qui nous permettra de ne pas payer plus, tout en ne baissant pas notre niveau de couverture sociale, consiste à mettre en place une diminution des coûts uniquement au sein de l’organisation médicale tout en maintenant leur niveau de qualité. Qu’est-il proposé dans cette affirmation ? Rien de moins qu’un déplacement de la question politique : à savoir qu’est-ce qu’un pays, une société, souhaite attribuer comme moyens pour se prémunir et lutter contre les maladies qui peuvent toucher chacun d’entre nous, vers une réponse technique. Il n'est pas question ici de laisser croire que le calcul de l’effort national à engager dans l’offre de soin serait d'une simplicité évidente au point qu’il existerait une logique assez pure qui conduirait d’elle-même au choix parfait. C’est un choix de société, qui nous concerne tous et qui ne peut être écarté du débat démocratique sous ses formes diverses, institutionnelles, populaires, y compris spécialisées, par l'interpellation des différents domaines des sciences humaines, bref  un débat politique étendu et toujours à renouveler.

 Que l'on puisse optimiser les soins de façon à soigner mieux qui s'y opposerait ? Ce n'est donc pas la finalité en elle-même qui est critiquable, mais bien qu'elle soit présentée comme le seul chemin, comme si c'était à l'intérieur de la « maîtrise médicalisée » que toute la complexité d'un engagement social, d’une extrême importance parce qu’au centre de la question démocratique : – nous ne sommes pas égaux devant la maladie – devait être résolue. Les investissements et choix en matière de santé représentent un des modèles de la lutte nécessaire contre les inégalités. Ce qui est proposé, dans ce rapport au président de la République par les ordonnances Juppé, sera nommé par les historiens qui étudieront cette période – d’une proposition politique, qui par les mécanismes mis en place se révélera un véritable « coup politique » – soit une proposition qui vise à éluder la dimension d’un problème réel en déplaçant l'analyse sur une courte séquence, un petit sous-ensemble de ce problème lui-même, escamotant ainsi tout le reste qui pourrait poser question.  Le choix de ce sous-ensemble n'est pas anodin, en effet la « maîtrise médicalisée » permet de construire une réponse qui nous est présentée comme essentiellement technique. Le coup politique prend assez d’ampleur pour construire une réalité « objective » qui attire toute l’attention sur elle et dont la réponse passe par un dispositif d’évaluation et de contrôle dont les résultats définissent « objectivement » l’enveloppe à attribuer. Le coup politique s’est progressivement transformé en vérité politique. Là où la vérité judiciaire impose la lecture univoque d’un acte, la vérité politique présente une orientation comme incontournable. Un savoir gestionnaire, fondé sur un nouveau régime de vérité quant à l’offre de soin, se construit par l’intermédiaire d’un dispositif qui a comme objet la réalisation de la « maitrise médicalisée ». 

 

Une gestion au nom de la science qui fait autorité au nom d’une gestion.

 

Elle doit être indiscutable, elle aura donc un caractère scientifique, elle doit faire autorité, une autorité au-dessus de la politique, parce que représentative de la vérité. Une vérité incontestable, indépendante de toutes influences politiques. Ne relève-t-elle pas cette haute autorité de l’assise de deux  registres de vérité, la vérité gestionnaire des équilibres financiers et la vérité scientifique du recueil des  discours experts. D’une part l’objectivité localisée de la maîtrise des crédits et des débits, d’autre part les experts désignent ce qui fait autorité scientifique, il suffit d’y ajouter le nombre, la quantité, d’extraire de chaque cohorte une résultante et sciences fait force de loi. Tout cela pour le bien du peuple,  elle aura l’autorité publique en son nom, L’HAS vient de naître, sur son acte de naissance est noté que quelques étranges fées l’ont dotée d’une : autorité publique indépendante à caractère scientifique dotée de la personnalité morale.

La démocratie vient d'accoucher d'une étrange créature qui va rapidement prendre son autonomie en mettant en place un dispositif d'évaluation continue, de contrôle, de procédure, de visiteurs experts, de recommandations, d’accréditation… Créature assez subtile qui sait jouer du savoir médical et du pouvoir qui s'y accroche pour les plier à son service. Plus subtile encore, peut-être, elle va favoriser au quotidien le travail de l'encadrement, qui désormais peut se déplacer au sein des soignants, muni des tables de la loi et des nombreuses vérifications de son application.  Bon nombre de ses recommandations sont on ne peut plus évidentes et souhaitables, même si cela n'empêche pas la revue « Prescrire » d’en retoquer une à chaque numéro, mais le problème majeur ne se situe pas dans l'amélioration de ses recommandations. Ces recommandations ne sont que l'arbre qui cache la forêt. Forêt constituée par l'ensemble du dispositif de contrôle et d'asservissement avec ses effets d'infantilisation des responsabilités médicales et soignantes, avec ses formations, qui ne sont, de fait, que des formations à ses propres demandes, essentiellement à l’adresse des fonctions encadrement,  qui se voient renforcées en les promouvant au nom de la vérité médico-gestionnaire.

Cela fonctionne comme un nouveau modèle, qui n'est pas sans rappeler le dispositif techno bureaucratique soviétique, l'État supposé au service du peuple fabrique une machinerie qui met le peuple au service de l'État. Plus subtile ici, certes où l'auto-évaluation correspond à la forme délicate et maniérée de l'autocritique. Verticalité de la transmission des ordres, horizontalité des contraintes pour les acteurs de terrain qui se retrouvent ainsi en position de dé-laïcisations internes. Les différentes références, qui formaient l'assise de la reconnaissance d'intérêts contradictoires au sein de la médecine publique, puisque cette vérité affirme que : -pouvoir de financement et pouvoir médical ne font qu'un –  au nom de la maîtrise médicalisée des offres de soins, ne sont plus fonctionnelles. Cela s'est fait progressivement sous nos yeux avec, de la part des acteurs concernés, une bonne dose de leur servitude volontaire. C'est un peu comme si l'art de la table et les métiers de la bouche étaient passés sous le contrôle de leur stricte qualité chimique et calorique, comme si les grands chefs cuisiniers se devaient de se soumettre à une haute autorité de la bouche faute d'être désignés comme de vilains garnements désobéissants. Tout ça pour masquer que les marchés en fruits, légumes, volailles et autres denrées ne sont plus approvisionnés comme il le devrait. Surtout le peuple ne doit pas être trop au fait des réelles données du problème.

D'une certaine manière nous pouvons presque remercier, faute de mieux, que la question de la prohibition des débats scientifiques et de sociétés, organisée par cette gigantesque machinerie de reproduction de sa vérité politique masquée, soit débusquée  par ce consommateur un peu fixé sur un seul met comestible, qui tente de se donner un peu d'élan en mimant l'intitulé d'une grande revue de gastronomie, et qui pour être bien sûr que son choix de nourriture soit le bon, demande à l'université de la gastronomie de prohiber l'enseignement de tout ce qui ne concernerait pas son choix. Au nom de quoi le fait-il ? Au nom de l'instance reproductrice de la vérité des offres de soins qui dévoilent ainsi ses effets de monstruosité ordinaire.

 

D’une vérité de la gestion de l’offre de soin à une vérité de la gestion des « autistes ».

Que deux universités aient obtempéré sans mot dire, que le vaste dispositif de contrôle et d'asservissement que nous venons de rapporter en dessine la toile de fond,  ne nous permettra plus jamais de dire que nous n'étions pas prévenus des effets destructeurs de l'idée même de service public et de son nerf de la guerre représenté par la démocratie.

Cela ne peut être un hasard que ce soit au sein du domaine du soin, là où la question de l'inégalité de chacun devant le devenir de son corps et de son esprit est criante, là où la solidarité collective doit se montrer exemplaire pour lutter contre les inégalités du destin. Que ce soit là que se soit infiltré un processus antidémocratique, qui sous prétexte, à son origine, d'un coup politique, se soit transformé en un virus destructeur des espaces de travail, du débat contradictoire, virus qui ne cesse de détourner au profit de sa reproduction une somme non négligeable des forces vives de la nation.

L'interdiction de pouvoir discuter du packing, dans le cadre de cette attaque contre tout ce qui parle et discute, ne peut en aucun cas être défendu uniquement par la preuve de sa valeur scientifique propre, qui à ce niveau d'enjeux politiques ne ferait que renforcer un fanatisme scientiste en s'y opposant en miroir.

La défense est celle du maintien du débat démocratique, du maintien des espaces de travail des différentes références et disciplines que nos sociétés ont construites.

 

Une haute autorité de la confusion : «  soins psychiatriques / choix éducatifs »

L'éducation n'est pas le soin. Chaque parent à la liberté d'orienter son enfant vers des choix de rencontre avec le monde qu'il lui imagine profitable. Le soin n'a rien à dire en son nom de ce genre de choix. Il est heureux que la psychiatrie, la psychanalyse, les psychologies, n'ait aucune généralité à affirmer quant à ce genre de choix, qu'il relève d'une éducation musicale ou artistique, d'une éducation sportive, d’un renforcement éducatif, d'un soutien pédagogique ou d'une éducation religieuse… Bien sûr en respect avec les règles et lois régissant nos sociétés. Les enfants dits autistes comme les autres. Si des parents souhaitent que des méthodes éducatives leur soient appliquées, tant que cela ne compromet pas le devoir des parents envers leurs enfants ainsi que le droit des enfants tels qu'il a été récemment édicté qu'ils le fassent. Ils peuvent d'ailleurs en débattre s’ils le souhaitent avec l'ensemble des sciences humaines concernées par les sciences de l'éducation. Il ne suffit pas de passer du domaine de l'éducatif au domaine du soin pour devenir prophète,  nul n'est prophète en son pays n'a jamais voulu dire qu'on devenait naturellement prophète en allant dans le pays des autres.

Que des présidents d'université qui devraient avoir une vague idée de ce qu’est le service public d'éducation nationale n’ait rien compris à l'attaque portée contre elle est plus que désolant.

Quant à l’HAS et à tous ses dispositifs d'amplification, en particulier au sein de loi HPST, on ne peut pas lui reprocher d'avoir les effets du calcul de sa fonction. Par contre, en ce qui concerne l’autisme que la résultante des auditions des nombreux experts qui ont été consultés n'est même pas remarqué la différence qu'il y a entre le soin et l’éducatif dans nos constructions sociales n'est pas désolant, mais effarant.

Il est urgent de prendre des mesures réfléchies, sévères et rigoureuses pour remettre de la laïcité dans la confusion des rôles, et de remettre de la démocratie là où le désastre guette, en particulier dans le sanitaire et probablement aussi dans l'éducation nationale.

 

Roger Ferreri   le 17 / 12 / 2012

 

 

 

> Accueillir la psychose dans le médico-social : enjeux politiques et cliniques

Accueillir la psychose dans le médico-social : enjeux politiques et cliniques

Plan

·      Le secteur MS de 1975 à aujourd’hui

·      Enjeux actuels et perspectives

·      Une initiative psychiatrique médicosociale : le service de l’APPUI

Ce n’est certes pas d’un eldorado dont je vais vous parler, ni d’une terre promise, mais tout de même d’un espace différent, champ de cultures diversifiées, ensemble complexe et ramifié dont l’hétérogénéité protège encore quelques-uns de ses hôtes des effets massifs de rationalisation financière, d’homogénéisation et de règlementation tout azimut que l’on connaît aujourd’hui dans le secteur sanitaire. La construction en « tuyaux d’orgue » du SMS permet aujourd’hui de comprendre comment ce secteur parvient à garantir des offres de soin et d’éducation diversifiées, parfois originales et atypiques ; comment il parvient aussi à résister peut-être un peu mieux au « rouleau compresseur » technocratique et organisationnel actuel. Mais, si mon propos, au final peut s’entendre comme une invitation au voyage, au voyage au sens de vous tourner vers cet espace et peut-être d’aller y travailler, je ne prétends nullement vous y garantir « luxe, calme et volupté », car les Fleurs du Mal y sont tout de même bien plantées.

 

1.  Le secteur MS de 1975 à aujourd’hui

Pour introduire mon propos sur l’accueil de la psychose aujourd’hui dans le SMS, je ferais d’abord un bref retour sur l’histoire singulière de ce secteur qui, vous le savez certainement, s’est construit et élaboré de manière très hétérogène, depuis les années d’après-guerre, jusqu’à nos jours, en passant par deux lois importantes, sa reconnaissance officielle en 1975 et son récent rapprochement avec le sanitaire, via la loi HPST.

Nous pourrions dire qu’originellement, c’est à partir du manque réel, en termes d’offre de soin et d’éducation, de l’absence de structures – services, établissements – que l’on voit dans les années des trente glorieuses, germer ces premières expériences qui vont conduire à la reconnaissance en 1975 de ce SMS.

La déficience, le handicap, l’enfance dite à l’époque inadaptée qui rassemblait un vaste champ de pathologies pédopsychiatriques – des autismes aux psychoses infantiles en passant par les dysharmonies évolutives -, ces problématiques ne faisaient pas encore l’objet d’une réelle prise en considération par les services publics. Face à ce manque manifeste, des collectifs de professionnels, de parents, parfois mixtes s’organisent, se mobilisent, bousculent les cadres administratifs présents, se constituent en associations loi 1901 pour répondre concrètement au besoin d’accueil, de soin, d’éducation et de prise en charge de ces publics oubliés. C’est aussi à cette époque que l’on voit des militants engagés pour une cause proposer des projets de structures d’accueil et oser parfois défier les services publics ; projets qui, souvent d’ailleurs, ont trouvé des réponses favorables, et cela pour deux raisons : la connaissance que ces personnes avaient du handicap ou de la déficience était réelle et bien concrète, aussi parce que les services publics, dans l’incapacité à pouvoir répondre aux besoins, étaient plutôt satisfaits que des associations ou des professionnels leur proposent des projets élaborés et réalisables rapidement.

C’est donc souvent sur les bases d’une histoire personnelle, familiale, souvent douloureuse, dans un mouvement d’engagement, de résistance et une dynamique faite de pragmatisme que ces établissements se sont construits. Cet arrière-pays est important à situer car il explique la diversité des structures et leurs singularités. Il permet de comprendre cette construction anarchique du secteur, contrairement aux structures sanitaires qui relevaient d’une planification établie et d’une histoire, celle de l’hôpital public depuis l’édit de Louis XIV en 1656.

Par ailleurs, l’émergence de ces structures, dans une époque féconde pour la pensée, a contribué à y réunir des influences plurielles :

·                                                                                                                                                       l’importance des soins avec d’emblée la volonté que ces établissements soient médicalisés ce qui se traduit par le recrutement de professionnels de santé : psychiatres, infirmiers, aides-soignants… Ces ESMS s’inscrivent dans ce rapport au soin médical.

·                                                                                                                                                       La place de l’école, obligatoire pour tous depuis la fin du XIXème siècle, qui engage à inventer des dispositifs scolaires au sein des établissements : classes ateliers ou parfois même parle-t-on vraiment d’école, soutenue administrativement par l’Education Nationale

·                                                                                                                                                       L’introduction de l’éducation dite spécialisée avec la création du métier d’éducateur spécialisé en 1967, sur les traces essentielles de l’éducation populaire, alors que parallèlement dans le secteur justice, le métier d’éducateur a déjà pris forme et tente de répondre à certaines missions, telle celle donnée par l’ordonnance de 45.

·                                                                                                                                                       L’influence de la psychanalyse qui traverse les différents champs et se propose non pas dans un dogmatisme et un savoir, mais d’avantage comme un outil pour penser le travail, en l’occurrence le travail social. Mercredi soir à Caen, le CRIC, l’association culturelle caennaise en lien avec l’IRTS a organisé une soirée dédiée à cette question : « Comment la psychanalyse aide à penser le travail social ? », avec notre amie Marie-Odile Supligeau, venue nous parler de cette question, en prenant appui sur le film d’Arthur Penn « Miracle en Alabama ». Riche soirée.

·                                                                                                                                                       L’expérience institutionnelle qui déborde St-Alban et invite les professionnels militants à proposer des expériences dans le même registre, même s’il ne s’agit pas d’un hôpital. De nombreuses expériences institutionnelles naitront ainsi dans ce secteur propice aux créations création : ce fut le cas du FLR qui voit le jour en 1975.

·                                                                                                                                                       Les liens et articulations entre psychothérapie institutionnelle et pédagogie institutionnelle qui participeront à soutenir sur des bases communes, que le soin et la pédagogie relèvent de logiques et dispositifs assez proches, notamment avec la création de certains outils, tels le conseil et le club thérapeutique.

Pour vous donner un exemple de ces références plurielles, en travaillant cette intervention, je me suis remis à lire la revue Recherches, revue de la FGERI – Fédération des Groupe d’Etude et de Recherches Institutionnelles – en l’occurrence les deux numéros de septembre 1967 et décembre 1968, consacrés à l’Enfance aliénée. Le premier numéro prépare le colloque qui s’est tenu à l’automne 1967 et rassemble un ensemble de textes d’auteurs aujourd’hui prestigieux : Rosine et Robert LEFORT, Maud et Octave MANNONI, Moustafa SAFOUAN, Ginette MICHAUD, Jean et Fernand OURY, François TOSQUELLES. Le second volume constitue les actes du colloque intitulé « L’enfant, la psychose et l’institution » et rassemble les textes des auteurs précédents auxquels se sont joints Sami ALI, Jean AYME, LAING et COOPER, Françoise DOLTO, Lucien ISRAEL, WINNICOTT, Jacques LACAN et Jacques SCHOTTES qui était le président du colloque. Prestigieux colloque dont les travaux vous l’imaginez bien ont été particulièrement féconds et ont amenés à des avancées importantes sur le plan de la prise en charge des enfants psychotiques. Il est intéressant de voir qu’à cette époque où la pédopsychiatrie n’existe pas vraiment, c’est sur le terrain associatif que des expériences de soin et d’éducation proposés aux enfants psychotiques se sont concrètement jouées.

A Caen, dans ces mêmes années, l’Institut Camille Blaisot a fait figure d’institution innovante en inventant une institution susceptible d’accueillir des enfants ayant des problématiques diverses : des troubles du comportement à la psychose, aussi des enfants autistes en externat. Institution éducative mais aussi et surtout de soin, de pédagogie car tous les enfants étaient inscrits dans les classes ateliers de l’institution ; c’est aussi dans cette institution que fut créée l’un des premiers services de placement familial spécialisé pour traiter les problématiques de carence et de maltraitance. L’ICB accueillait alors 200 enfants et travaillait avec les références de la psychothérapie institutionnelle que Jean Prochasson, directeur de l’époque, soutenait avec son équipe pluridisciplinaire.

Ces expériences médicosociales visent à proposer plusieurs scènes liant ensemble soin, éducation, pédagogie et inscription sociale ; cette double articulation médicale et sociale est garantie par l’esprit associatif, laïc et républicain, qui caractérise la plupart des associations gestionnaires qui assurent le pilotage des établissements.

Dire que c’est un secteur à côté du social ou à côté du sanitaire ne correspond pas exactement à la réalité. Il est certainement davantage une tentative expérimentale de synthèse qui s’appuie sur des besoins concrets, des projets humanistes visant à permettre à ceux que l’on appelle aujourd’hui des personnes souffrant de handicap de trouver une place dans la société.

La loi du 30 juin 1975 (n°75-535) a consacré la rupture entre les secteurs sanitaire et social et a organisé pour la première fois cette offre sociale et médico-sociale. De  1975 à 1995, ce secteur s’est développé de manière très disparate et hétérogène, en « tuyaux d’orgue », en fonction de chaque territoire, souvent après les lois de décentralisation, les départements ; aucune planification ne le réglementait véritablement et les structures se constituaient souvent à l’initiative des associations elles-mêmes qui, en fonction de leurs initiatives et besoins, proposaient aux tutelles l’ouverture de tel service ou tel établissement.

À partir de 1995, une réflexion entre les pouvoirs publics et des acteurs du secteur s’amorce quant à la modernisation de la législation de ce secteur, jusqu’à l’obtention d’un relatif consensus autour de la loi du 2 janvier 2002, dite loi rénovant l’action sociale et médico-sociale. L’objectif est d’organiser sur un même plan l’ensemble des structures intervenant auprès des publics dits fragiles, tout en les invitant à valoriser leurs spécificités. En d’autres termes, il s’agit, je cite « de mettre de la cohérence et du sens dans le paysage très morcelé du secteur social et médico-social ». Cette loi organise certes l’offre mais introduit au travers de ses outils obligatoires pour les établissements, une première dose de formalisme et d’organisation statutaire. Première étape qui préfigure la suite, c’est-à-dire la tentative d’homogénéisation du secteur.

Le texte est paradoxal car il constitue une ouverture considérable en situant l’usager au cœur des dispositifs institutionnels, prémisse de ce que la loi du 11 février 2005 énoncera de manière beaucoup plus claire, notamment en permettant aux usagers d’être présents et représentés dans de nombreuses instances, notamment administratives (MDPH, CDCPH, conseil d’administration des hôpitaux…). Il y a donc au travers de cette loi, une réelle avancée sociale qui, dans le même temps, introduit des kyrielles d’obligations formelles dont les usagers au final risquent d’en subir les effets de rationalisation et de formalisme. Michel CHAUVIERE, sociologue et chercheur au CNRS, a longuement analysé les dérives de cette loi 2002-2 qui, d’un principe premier humaniste, dans le même temps, introduit aux pratiques et logiques d’évaluation pour tendre vers le concept de performance aujourd’hui.

Je reviendrai dans quelques instants sur cette évolution et ses risques.

Mais pour vous présenter l’étendu et la diversité du SMS aujourd’hui, faisons un bref constat chiffré :

·      35 000 établissements, la plupart de statut privé à but non lucratif – essentiellement des associations loi 1901 -, les autres de caractères public, surtout territoriaux

·      1,5 millions de places

·      > 400 000 salariés

·      Financement assuré par les collectivités territoriales, les ARS, l’assurance maladie, la CAF.

·      Selon le CASF, une grande diversité de services et établissements :

o     Les établissements de l’aide sociale à l’enfance

o     Les établissements de l’enfance handicapée et inadaptée

§     CMPP

§     IME

§     ITEP

§     IMPRO

§     IR

§     SESSAD

o     Les centres d’action médicosociale précoce (CAMPS)

o     Les ESAT (ex CAT)

o     Les centres de réadaptation, réorientation et de rééducation fonctionnelle

o     Les établissement et services pour personnes âgées

§     EHPAD

§     EHPA

§     Foyers logements

§     SSIAD

§     SAAD

o     Les établissements et services pour personnes handicapées

§     FAM

§     MAS

§     SSIAD

§     SSAD

§     SAVS

§     SAMSAH

o     Les CHRS ou centres d’hébergement et de réinsertion sociale

o     Les centres spécialisés de soins aux toxicomanes (CSST), les centres d’accueil pour alcooliques (CAA), les appartements de coordination thérapeutiques (ACT)

o     FJT

o     Les services mettant en œuvre des mesures de protection des majeurs

o     Les services mettant en œuvre des mesures d’aide à la gestion du budget familial

Vous voyez que ce secteur couvre pratiquement tous les temps de la vie, du bébé jusqu’à la personne âgée, même des services de soins palliatifs à domicile ; il s’adresse aussi à des personnes dont les conditions de vie sont fragiles –les publics dits précarisés-  et bien sûr propose accueil et soins à des populations souffrant de pathologies physiques et psychiques, souvent chroniques, entrainant une dépendance plus ou moins importante.

La psychiatrie y tient une place importante car les institutions et services du secteur médicosocial hébergent actuellement plus de 250 000 patients dont une majorité souffre de troubles graves, notamment psychotiques. Ces services assurent plus de 150 000 consultations ou prise en charge ambulatoires annuelles. Les financements publics qui lui sont consacrés s’élèvent à 84 milliards d’euros : 42 par l’assurance maladie, 33 par les départements et 9 milliards par l’Etat.

Actuellement, plus de la moitié en volume de la psychiatrie infanto juvénile est pratiquée dans des établissements relevant du SMS, en l’occurrence dans des CAMPS, des CMPP, des Hôpitaux de Jour, des ITEP. Signalons aussi que la moitié de la population des IME, des MAS, des FAM et des ESAT est constitué de personnes psychotiques avec des déficits plus ou moins prononcés.

Enfin, vous savez que dans la planification de la prise en charge des personnes dites handicapées psychiques, en l’occurrence, beaucoup de patients psychotiques, le SMS est désigné pour accueillir ces patients qui ne sont plus censés rester dans les hôpitaux psychiatriques. C’est là où l’enjeu se situe suivant que nous, soignants, allons au pas occuper les places dans ce secteur, participer à sa restructuration et soutenir la réalisation de services réellement outillés à accueillir la psychose et non aux orientations faites par défaut, ce qui est malheureusement le cas dans de nombreux endroits, notamment vers les MAS.

 

2.   Enjeux actuels et perspectives

Depuis 1995, ce secteur est engagé dans un mouvement de réforme et d’adaptation sans précédent sous l’impulsion de textes de lois dont les principaux sont :

–          la Loi du 20 juillet 2001 relative à la prise en charge de la perte d’autonomie des personnes âgées et à l’instauration d’une allocation personnalisée d’autonomie ;

–          la Loi du 2 Janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale qui réforme la loi fondatrice du 30 Juin 1975, relative aux institutions sociales et médico-sociales. Cette loi situe l’usager au cœur du dispositif et impose aux établissements plusieurs outils obligatoires pour bénéficier d’un agrément de fonctionnement.

Sept outils sont recensés :

1.    Projet d’établissement

2.    Livret d’accueil

3.    Dispositif de participation des usagers (CVS, enquête de satisfaction…)

4.    Charte des Droits des personnes accueillis

5.    Règlement de fonctionnement

6.    Contrat de séjour

7.    Evaluation interne et externe

–          La Loi du 30 Juin 2004 relative à la solidarité pour l’autonomie des personnes âgées et des personnes handicapées ;

–          La Loi du 11 Février 2005 relative à l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, qui réforme la loi d’orientation en faveur des personnes handicapées.

Si ces lois ont garantie droits et reconnaissance des personnes en situation de handicap, elles ont parallèlement forcé les ESMS à entrer dans des catégories, à répondre de nouvelles règlementations et à se soumettre à de nouvelles logiques, telle celle de l’évaluation. Un parallélisme peut être établi entre ce qui, dans le secteur sanitaire s’est mis en place dès les années 90 (accréditation) et ce qui est aujourd’hui présent dans le SMS. Des outils communs de règlementation financière telle la convergence tarifaire, les ratios et indicateurs, CPOM et CGSMS, se sont progressivement installés dans la gestion quotidienne des établissements, poussant les directeurs d’ESMS qui jusqu’alors étaient relativement protégés de ces contraintes et assuraient une fonction de direction selon un style patriarcal, à s’y former et à y répondre. Nous avons vu se transformer la fonction de direction de la figure du « bon père de l’institution » au gestionnaire, voire au manager d’entreprise sociale.

La RGPP et la loi HPST sont venues ébranler le SMS en attaquant sa structuration sur deux plans :

·      D’une part, sur le plan de la dimension associative,

·      D’autre part, l’intégration du SMS dans les compétences de l’ARS, via la loi HPST.

La mise en question de la dimension associative, de ses valeurs et de sa fonction de porte-parole des personnes qu’elle représente, a été mise à mal lorsque politiques et administrations ont d’un commun accord décidé de réduire le nombre d’associations gestionnaires d’ESMS d’environ 30 000 à 3 000 pour lever, je cite, « l’obscurantisme de ce secteur, y introduire de la transparence et faciliter sa représentativité ». Plutôt que de négocier budgets et projets avec une multitude associations et encore davantage de directeurs, les tutelles ont souhaité réduire le nombre d’interlocuteurs pour soi-disant faciliter le dialogue. Nous avons alors assisté à une cohue médicosociale monumentale – et elle est toujours d’actualité -, chaque association envisageant de se rapprocher d’autres associations pour éviter d’être « mangées ». Les termes de rapprochement, de mutualisation, de regroupement, de fusion… termes empruntés à d’autres secteurs, en l’occurrence marchands, sont venus infiltrer le discours quotidien des professionnels et administrateurs. Les menaces de fermeture, les fantasmes de dévoration (qui mange qui ?), les angoisses liées aux restrictions budgétaires, les comparaisons et rivalités entre services du même type, entre associations cousines… bref un vent de fin du monde possible et un flux de représentations archaïques ont secoué l’ensemble des structures médicosociales au point de faire perdre tête et raison aux dirigeants, directeurs et administrateurs, et surtout de perdre le sens de la fonction première de ces établissements, qui est de répondre à une mission sociale.

Les turbulences furent et sont encore terribles dans de nombreuses petites et moyennes associations qui, dans ces négociations et marchandages technocratiques et financiers, ont vu parfois leurs conseils d’administrations perdre leurs distance symbolique au profit de manœuvres managériales à jouer, au mieux, un coup stratégique ; j’ai pu mesurer que le grand âge de certains administrateurs ne rime pas forcément avec l’idée que l’on se fait de la sagesse, mais qu’en situation de menace et jouant de nouvelle règles du jeu où l’argent est très présent, ils peuvent ranger leur éthique associative de côté, enfiler d’un coup la panoplie de PDG et boostés par les enjeux de pouvoir et l’objectif imaginaire de faire grossir suffisamment l’association pour manger les voisins plus fragiles, passer sur une autre scène. Restructuration, mutualisation, modernisation, mondialisation… tous ces termes sont dès lors d’usage avec les effets que l’on connait de déplacements de certains salariés de leurs postes et métiers (notamment les services administratifs qu’il est plus facile de regrouper), parfois même le licenciement de quelques-uns pour répondre aux ratios posés par l’administration. Logique du bon élève qui anticipe même les attentes de l’administration et les conjugue de son propre chef dans une dynamique de servitude volontaire ou de rapport surmoïque dominant.

Les associations les plus importantes – certaines emploient plus de mille salariés – ont continué leur expansion en phagocytant les plus petites sans se préoccuper de l’histoire de la structure, de ses salariés et des publics accueillis. Ainsi ces mastodontes du social sont-ils aujourd’hui en force pour investir dans de nouveaux marchés, tel celui des psychoses, même si rien ne les dispose dans leur histoire, à s’y intéresser ; si ce n’est le marché que cela représente aujourd’hui du fait de la fermeture de lits en psychiatrie et de la réduction des temps d’hospitalisation.

La loi HPST a rapproché le SMS du secteur sanitaire même si la ministre de la Santé, Bachelot, s’est engagée selon une formule qui a marqué les esprits à garantir « la fongibilité asymétrique des budgets ». Traduisez : garantir que les budgets alloués aujourd’hui au SMS ne glissent pas vers ceux, gigantesques et pourtant insuffisants, du sanitaire ; l’asymétrie permettrait qu’éventuellement le sanitaire abonde vers le SMS mais là, nous pouvons toujours rêver. Cette garantie budgétaire semble jusqu’alors relativement respectée, mais comment peut-on garantir que dans le contexte actuel et surtout dans cette logique d’homogénéisation, un jour, le SMS qui aura subit les restructurations homogénéisantes de la loi du 02 janvier 2002, ne verse pas vers le sanitaire ? Même si les outils diffèrent – accréditation/évaluation – les logiques sont les mêmes et tendent vers des buts similaires.

[Lorsque l’ARS de Basse Normandie s’est constituée, nous avons invité le DG ARS à visiter notre établissement pour faire entendre justement la spécificité de l’accueil de la psychose. Il a accepté notre invitation et au milieu du repas quelques peu tendu par la présence autour de lui de quelques psychotiques marqués, il me demande pourquoi nous ne sommes pas rattachés à l’hôpital psychiatrique de Caen. Je lui raconte notre histoire médicosociale, soulignant que la psychiatrie déborde du seul champ sanitaire et lui fait remarquer que dans le cadre de la règlementation hospitalière, ce déjeuner au restaurant associatif La Loco ne serait certainement pas possible. Il s’en étonne, je m’étonne alors de son étonnement et de son manque de connaissance de la règlementation. Il m’avoue alors ne rien comprendre à la psychiatrie dans sa diversité, sa complexité avec ses approches différentes, aussi au SMS qui est une vraie nébuleuse. Manifestement, le DG ARS rêve d’un monde homogène, uniforme, ce qui simplifierait certainement sa tâche de DG ARS car on imagine bien que de la hauteur de sa pyramide statutaire, il ne peut disposer d’aucune représentation fiable de ce qui se passe sur la scène du quotidien.]

Justement, c’est bien la dimension de nébuleuse qui peut certainement garantir la spécificité de notre champ, les traits de nos organisations, tant sur le plan de la diversité clinique que sur celui des conditions de travail, avec notamment les différentes conventions collectives qui se sont construites au fil des années. Plutôt que d’une nébuleuse, je parlerai d’une constellation de services et d’établissements dont il est vrai que, si vous ne disposez pas d’une connaissance cartographique et historique, vous ne pouvez pas vous repérer. Là, pas de repérage comme dans l’organisation sanitaire, chaque territoire diffère. Certains départements sont largement dotés de structures pour enfants, d’autres pour adultes, d’autres encore dans le champ de la psychose… ceci en fonction des rencontres qui se sont faites, en fonction de l’histoire locale, de l’histoire associative, en fonction des personnes qui ont marqué la création de certains services. Cette absence de planification et de cartographie ne plait pas aux administrations car vous voyez bien qu’elle introduit distinctivité et hétérogénéité.

Vous me voyez venir à grands pas vers cette proposition ou du moins interrogation : le SMS n’est-il pas encore un champ possible des expériences institutionnelles ? N’est-il pas plus praticable au sens où nous l’entendons dans nos pratiques ? Là où le secteur sanitaire semble malheureusement écrasé par les contraintes de toutes sortes, le SMS, grâce à sa structuration et à son obscurantisme historique, dispose encore de recoins, d’espaces qui échappent à cette logique de la transparence.

Un autre élément me semble important et fera lien avec la suite de mon propos, de vous parler concrètement de notre expérience, il s’agit du fait que contrairement au secteur sanitaire où les références sont pensées en dehors de l’institution (HAS, recommandations de bonnes pratiques…), dans le SMS, la loi du 02 janvier 2002 a situé le projet d’établissement comme référence au travail qui est décliné dans l’institution. Il s’agissait à l’époque de permettre à ces établissements qui travaillaient sans aucune autorisation officielle, sans aucun contrôle, de nommer précisément leurs références, outils et fonctions. Le projet d’établissement est donc un outil produit par l’institution, dans lequel les références éthiques, théoriques sont défendues. Jusqu’à présent, ce document n’est pas attaqué par les tutelles qui le réceptionnent sur la forme et discute sur le fond les aspects essentiellement budgétaires. Mais elles ne contredisent pas par exemple la référence psychanalytique d’une institution. C’est un élément essentiel car ce document nous permet de dire très précisément ce que nous faisons, comment nous le faisons et pourquoi.

Bien sûr, les recommandations de bonnes pratiques éditées par l’ANESM, Agence Nationale  de l’Evaluation et de la qualité des ESMS, sont tout de même présentes avec en arrière-plan, les orientations idéologiques que l’on connait. De même, l’Agence Nationale d’Appui à la Performance (ANAP) énonce certaines orientations qui ne trompent personne sur leurs origines, leurs finalités. Peut-être n’est-ce qu’une question de temps, mais il semble que ces orientations restent relativement à distance des pratiques pour peu que directeurs et administrateurs ne les imposent pas comme référentiel des pratiques des professionnels.

Enfin, un dernier point qui me semble important, c’est la dimension du fait associatif. Vous le savez, la loi du 1er Juillet 1901 portée par Pierre WALDECK-ROUSSEAU, en reconnaissant à tout citoyen le droit de s’associer, sans autorisation préalable, a ouvert un espace de création et de liberté considérable.

Rappelons que l’article 1 définit une association comme étant : " la convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices".

Pour peu que cette liberté soit garantie et développée au sein de l’association par ses membres, par les salariés et aujourd’hui souvent les personnes accueillies, cette construction associative introduit un autre rapport aux tutelles et modifie les rapports de dépendance. Il est vrai que notre fonctionnement dépend concrètement des budgets alloués par le Conseil Général et l’ARS ; nous savons bien actuellement combien ce rapport est déterminant. Mais tout de même, ce n’est pas la même chose de se référer à une éthique associative, éventuellement énoncée dans un projet associatif, que d’être en lien direct avec la tutelle. En ce sens, le rapprochement associatif voulu par les gouvernements successifs, est une tentative de réduire cet espace de liberté. A nous de nous battre pour la maintenir car elle maintient un écart symbolique essentiel.

3.  Une initiative psychiatrique médicosociale : le service de l’APPUI

« Il faut savoir parler papou avec les papous » disait la psychiatre Léone Richet qui for de sa formation engagée auprès de Françoise Dolto et de son expérience auprès de nombreuses institutions, connaissait bien la langue de l’autre, aussi l’art de la guerre pour parvenir à se faire entendre. Apprendre à parler la langue de l’autre, c’est aussi ce à quoi notre ami Régis Gaudet nous invite dans son très beau texte « Parler les deux langues », qui a été publié dans la revue Institutions ; difficile exercice, dans lequel il convient de ne pas perdre son latin, ne pas se perdre dans l’autre.

Je vais vous faire partager succinctement notre histoire institutionnelle au foyer et comment nous avons tenté de prendre en compte le contexte et discours ambiant de nos tutelles pour  le subvertir, le tordre, le déformer et tenter d'y inscrire nos projets institutionnels. Autrement dit, à partir d'une expérience de 37 années d'accompagnement et de soins de jeunes adultes psychotiques, nous avons mesuré que ce n'est pas dans un rapport de force frontal que l'on négocie les projets, car dans cette rencontre entre notre monde et celui des administrations (je dis des car les échanges ne se jouent pas exactement de la même manière avec l'ARS et le Conseil Général), il s'agit toujours d'une négociation. Nous parlons de places différentes, avec des cultures et langues différentes, des représentations très différentes quant à la clinique, en l’occurrence la psychose ; bref il faut bien prendre la mesure de nos écarts manifestes et nos territoires totalement étrangers. Un pas de l'un vers l'autre est donc nécessaire pour amorcer les échanges d’une négociation.

Trois grandes périodes caractérisent l'histoire de notre institution et je vous les résume en quelques mots :

les fondations : en 1975, année de la reconnaissance du SMS, se crée le foyer de Cluny à partir d'une conjonction, celle de la rencontre d'une femme avec une histoire institutionnelle en Afrique du sud, du désir d'un psychologue de l'ICB, Claude Deutsch, de créer un lieu institutionnel pour des jeunes psychotiques et d'une première équipe engagée dans cette aventure collective. Dans l’ouverture créée par la loi de 1975, s'ouvre le foyer avec à l’époque, les moyens du bord, autrement dit du désir, des idées, parfois pas très réalistes, mais ce qui est plus certain, peu de moyens. Dans les années 80, l'institution passera par des statuts administratifs différents : lieu alternatif à l'hospitalisation, CAT sans atelier, centre d’accueil thérapeutique…

Cette absence de cadre administratif sera l'objet de nombreux problèmes, avec parfois le risque de fermeture de la structure ; paradoxalement, ce flottement administratif a certainement permis à l'institution de ne pas se retrouver enfermée dans un cadre réglementaire trop formel.

Après des années 80 plutôt marquées par les expériences institutionnelles d’une structure naissante, dans un contexte général plutôt libre de toute contrainte, le début des années 90 se caractérise par la professionnalisation de l’institution sur ces deux versants, médical et social. Les postes d’infirmiers et d’éducateurs sont inscrits à l’organigramme, les professionnels se forment. Quand, au milieu des années 90, il commence à être question d'une restructuration du SMS, l'institution aborde ces changements avec inquiétude. Comment garantir le fonctionnement du restaurant associatif La Loco ? Comment maintenir une liberté de circulation dans l’institution alors que les lois qui s’annoncent vont nous apporter des contraintes ? En même temps, situer l’usager au cœur de l’institution ne nous préoccupe pas car c’est ainsi que nous avons toujours travaillé.

Paradoxalement à nos inquiétudes, la loi du 02 janvier 2002 apporte enfin un statut à l’établissement en transformant notre agrément de foyer à double tarification, terme assez ingrat mais que nous avions accepté bien volontiers pour dormir un peu plus tranquillement, en le statut d’un FAM. Non ni infâme, ni une femme, mais un foyer d'accueil médicalisé, terme toujours ingrat mais qui correspond mieux à notre fonction, même si la dimension du social à laquelle nous sommes attachés n’apparait pas dans le terme.

dans ces mêmes années fin 90, nombreux sont les pensionnaires qui, stabilisés ont accédé à un appartement personnel et continue à être soignés et accueillis dans le cadre de l’externat. Mais la psychose reste la psychose, cela ne tient que si les étayages sont présents au quotidien. Dans la vie quotidienne de l'internat, ces béquilles se conçoivent bien mais dans un appartement, à distance de la présence des soignants, le soir, les week-ends, le risque de décompensation n'est jamais loin.

Nous proposons alors une aide à la vie quotidienne, dispositif d’étayage, en la présence plusieurs fois par semaine d'aides ménagères à domicile. Plusieurs montages se suivent : d'abord l'aide assuré par la femme de ménage de l'internat, puis en 1999, une convention avec l'ADMR qui permet à quelques aides ménagères d'être détachées de leur emploi habituel, de travailler pour le foyer accompagnée par une ES et supervisées par un psychologue. L'expérience prend forme et rapidement le service expérimental déborde de son champ premier, celui de l'accompagnement des externes du foyer, pour répondre à des demandes émanant des services de psychiatrie de Caen. Un partenariat s'institue entre les secteurs et ce service, le SSMAD. Le service accompagne alors une trentaine de personnes. Un nouveau statut lui est donné par l'intermédiaire des réseaux de santé qui permettent d'allouer des moyens supplémentaires.

En 2005, le SSMAD s’étoffe encore et se compose d'un temps de coordinateur, d'un poste d'ES, d'un temps de psychologue et de 5 postes d'AVS. Il accompagne 50 personnes et travaille en liens étroits avec les secteurs de psychiatrie, les associations tutélaires et d'autres partenaires.

2007 le temps se gâte. Les crédits alloués aux réseaux de santé commencent à être menacés. Parallèlement, nous avons pris la mesure que si notre service est maintenant bien repéré et répond à un vrai besoin dans la cité, il n'en reste pas moins insuffisamment professionnalisé. Il conviendrait d'y développer un accompagnement éducatif plus soutenu et surtout d’y apporter une dimension de soin que les personnes que nous accompagnons ne reçoivent pas toujours. La psychiatrie publique commence à perdre ses moyens et nous mesurons ces effets en la raréfaction des VAD, l’éloignement des consultations.

Nous réunissons alors sur notre terrain (et cela eût de l’importance) nos tutelles, CG, DDASS, CPAM pour discuter ensemble de l’avenir du service : de sa possible disparition ou de sa pérennité. Temps de négociation en langue papou qui conduit après deux heures d’échanges à l’accord de transformer le service expérimental en un triple service : un SAAD, un SAVS et un SAMSAH.

Il est vrai que les textes relatifs à ces nouveaux services étaient relativement récents et les tutelles ont vu dans cette négociation, l’opportunité d’inscrire dans un délai relativement court l’existence de ce service dédié aux personnes souffrant de troubles psychotiques. Pardon, de handicap psychique, avons-nous dit !

Accompagné par un service extérieur qui nous a aidé à traduire notre projet en langue formelle, nous avons donc écrit un projet d’un service d’accompagnement à domicile qui conjuguerait plusieurs interventions différentes et complémentaires : l’aide à la vie quotidienne par le SAAD pour 65 personnes, l’accompagnement dans la vie sociale par le SAVS, pour 20 personnes et le suivi psychothérapique psychiatrique par le SAMSAH pour 15 personnes.

En novembre 2009, ce triple service ouvre ses portes et se nomme l’APPUI tel un appui à la vie quotidienne. 16 salariés le font vivre : 1 CDS, 7 AVS qui se rebaptisent intervenants à domicile, 2 EC, 1 infirmier, 1 AMP, 1 AS, 1 psychologue, 1 psychiatre, 1 secrétaire.

Après trois années de fonctionnement, l’APPUI accompagne plus de cent personnes dans la ville de Caen, en lien avec les services de psychiatrie partenaires, les services de tutelles. Les patients reçoivent donc la visite des professionnels à leur domicile mais ils viennent aussi dans le service. Cette circulation permet de sortir, d’éviter le repli au domicile, aussi elle travaille l’accueil et permet de rencontrer les autres. Cette année, s’est mise en place une réunion hebdomadaire pour parler de l’actualité du service et surtout essayer de faire des choses ensemble. De l’accompagnement individuel prescrit, nous tentons de créer du collectif, du faire ensemble, du lien social.

Si la commande était bien de développer un service qui réponde aux nouvelles logiques d’accompagnement comme cela se pratique dans une logique de société de services, nous avons certes un peu répondu à la demande mais surtout, nous avons saisi le dispositif de ces nouveaux services, non sans questions et inquiétudes, pour en faire autre chose, selon les principes qui sont les nôtres.

Aujourd’hui l’APPUI est un service reconnu dans le champ de la psychose, identifié pour la plasticité de ses réponses et la disponibilité des professionnels qui le font vivre. En aucune façon, il ne rapt le travail des professionnels de la psychiatrie car il se situe dans une complémentarité, notamment au travers de cette prise en compte du domicile. Par ailleurs, l’APPUI complète le travail de soin proposé par le FAM qui propose une prise en charge en internat et externat. En quelques sortes, la négociation est réussie et à des places différentes et pour des raisons différentes, les tutelles comme nous, sommes satisfaits de la création de ce service qui propose un accompagnement spécifique. 

En conclusion : je faisais référence en introduction aux Fleurs du Mal qui, depuis 10 ans, poussent dans la terre médicosociale. Il est vrai que le contexte devient de plus en plus difficile : il s'agit bien sûr des aspects financiers et budgétaires, mais pas uniquement. La culture médicosociale s'étiole au fil des années et des transformations que les lois et réglementations dont je vous ai parlé ont introduites. La fragilisation du monde associatif va de pair avec la disparition du service public, c'est-à-dire avec une perte de la dimension symbolique que l'état garantissait jusqu'alors.

Nous sommes donc en risque de nous trouver pris dans des logiques analogues à celles qui œuvrent actuellement dans le sanitaire.

Mais encore une fois, n’oublions l’aspect nébuleux de ce secteur et tel un maquis, il est encore possible de s’y cacher, d’y résister et surtout de continuer à penser notre travail au plus près des besoins des personnes. Alors comme le dit le fabuliste Jean-Pierre Claris de Florian dans la morale de sa fable « le Grillon », « pour vivre heureux, vivons cachés », alors oui, vivons cachés et gardons-nous bien de vouloir rendre transparent ce secteur car c’est de la vie de nos institutions dont il est question.

 

Pascal Crété

Caen, le 2 décembre 2012

> Transmettre le mouvement de la PI c'est récuser l'arrêt sur image

Dans la dynamique de préparation des Assises que les 39 et les Ceméa organisent en 2013 (31 mai et 1er juin ) P. Chemla propose à la lecture ce texte qui amorce une élaboration sur la transmission de la PI mais aussi le combat pour la construction des Assises.

 

TRANSMETTRE LE MOUVEMENT DE LA PI C EST RECUSER L’ARRET SUR IMAGE

 

J’aborde cette intervention et ce colloque avec un sentiment d’urgence : urgence politique devant les menaces fascisantes de ces groupes qui tentent actuellement de nous faire taire et d’interdire de parler, penser, agir avec la psychanalyse et la PI.

Urgence aussi à transmettre dans un contexte où les représentations de la folie se trouvent bouleversées et se présentent comme une sorte de kaléidoscope : entre l’image du « fou à délier » de l’Asile traditionnel qu’une génération de psy a voulu libérer de ses chaines et celle du handicapé psychique qu’il s’agit de gérer et de normaliser, il semble bien qu’une constante demeure, celle de faire taire et de mettre au silence les témoignages et  la tentative que représente la crie de folie de trouver un lieu d’adresse. Envers et contre tout la Folie s’exprime à sa manière.

Entre temps la psychanalyse et la PI qui étaient « à la mode » il y a 40 ans et qui avaient de fait profondément transformé les représentations de la folie et de la prétendue normalité connaissent un discrédit dans les media mais aussi sur le terrain. Cela alors que les méthodes se réclamant d’une pseudo-scientificité s’appuyant sur la biologie ou le comportementalisme ont fait la preuve de leur peu d’efficacité : il n’y a eu aucun progrès significatif dans l’approche thérapeutique malgré les progrès des neurosciences.

Il s’agit donc d’une imposture mais tous ces discours occupent aujourd’hui une position dominante au point de vouloir éradiquer toute autre approche. Il y a les interdictions récentes qui exigent une mobilisation de notre part, mais elles ont été précédées par de nombreuses autres offensives : dois-je rappeler que l’enseignement de psychanalyse et de PI que nous proposions au titre de la Criée  à la fac de psycho de Reims a été purement et simplement supprimé voici 5 ans ? Comme dans de nombreuses facs maintenant, des psychologues sont formés sans entendre parler de Freud et à fortiori de la PI.

Bien plus grave : certains lobbys de parents d’autistes ont obtenu de la HAS la « non recommandation » du packing et de toute approche fondée sur la psychanalyse et la PI. Et même la promesse de généraliser cet interdit de penser à toute la psychiatrie !

Il s’agit à proprement parler d’une déclaration de guerre que l’on aurait bien tort de négliger en croyant qu’elle pourrait cesser à la faveur d’un changement de gouvernement. Car elle est le symptôme d’une défaite que j’espère provisoire de toute  pensée critique et de la promotion de « pensées » techniques et opératoires qui se prêtent aisément à l’évaluation, à la mesure de la performance et sont ainsi en sympathie profonde avec l’ordre néolibéral. Nous aurions bien tort de croire que ces attaques soient uniquement centrées dans le champ spécifique de notre praxis, alors qu’elles s’appuient sur une conception du monde et de l’humain qui envahit tous les espaces de la société.

Cette nouvelle raison du monde que Pierre Dardot a exposé à l’ouverture de ce colloque ne pouvait qu’entrer en collision frontale avec nos représentations de l’homme en tant que sujet parlant, divisé par son désir inconscient mais aussi inscrit dans une histoire à la fois personnelle et collective.

Cette intrication qui est le ressort crucial de notre praxis est absolument antagonique avec l’ordre néolibéral. Et les efforts pathétiques de certains analystes pour inventer des échelles d’évaluation afin de rivaliser avec les TCC sont bien à côté de la plaque d’enjeux bien plus radicaux.

La guerre nous est déclarée en termes d’éradication, et tout se passe comme si un grand nombre d’entre nous ne voulait rien en savoir au sens du refoulement, mais sans doute aussi du déni de réalité. Longtemps l’illusion a prévalu que nous pourrions traverser le tsunami en évitant le combat frontal et en préservant le noyau dur, autrement dit la psychanalyse. Nombre de collègues sont encore persuadés que cette crise est seulement celle de la psychiatrie, et certains ont même cru un temps que cela laisserait la place libre à une « clinique psychanalytique autonome » et délivrée de toute aliénation à l’ordre médical. Il y aurait beaucoup à dire de cette vision d’un progrès pour l’analyse qui consisterait à se délier de la médecine, pour promouvoir une « psychanalyse pure » prétendument détachée du registre de l’imaginaire pour viser le réel par le biais des mathèmes dont certains à l’ECF prétendent maintenant qu’ils permettent même de se passer du transfert et de raccourcir l’analyse.

Je n’insisterais pas sur cette dérive aberrante si elle n’avait pas envahi le champ de la formation avec une visée hégémonique, discréditant de fait la pratique d’une psychanalyse vivante qui nous permet de penser mais aussi de construire une représentation de notre travail. Sans un acte de foi sans cesse à relancer dans l’inconscient freudien, sans les praticables et constructions imaginaires que nous ne cessons de produire, nous ne pourrions tenir le coup et accueillir les patients, et en particulier les psychotiques et les borderline.

Avec eux nous sommes nous aussi mis à mal et questionnés dans nos fondations, nos croyances et préjugés, notre représentation de la folie mais aussi du transfert psychotique et de la PI.

D’où le détour que je vous propose par l’histoire, ou plus exactement par les moments qui auront marqué notre praxis.  Comment faire autrement que de nous appuyer sur les constructions qui ont marqué l’histoire de notre praxis, en particulier sur les praticables que nous avons pu inventer et qui ont pu soutenir un désir soignant mis en acte ?

Jean Oury témoigne d’une prise de position qui aura marqué un inaugural : avec Tosquelles, dans une transmission articulée avec l’enseignement de Lacan et de multiples apports hétérogènes, il devenait possible de subvertir les établissements et de promouvoir des institutions soignantes, ou tout au moins qui seraient support potentiel du soin psychique. Je le dis pour situer l’enjeu que je vais tenter de déployer : s’agirait-il de poursuivre de façon linéaire une fondation dont chacun sait ici la part de courage, et qui a pu tenir pour nous la place d’un mythe fondateur ? Je vais tenter de questionner ce qui ici pourrait passer pour une évidence et qui risquerait fort de nous conduire dans une impasse.

Une telle perspective risquerait en effet de fixer la figure de jean Oury ou celle de Tosquelles comme icone ou comme fétiche et de produire une mystification, voire une religiosité de très mauvais aloi.

Poursuivre comme si le temps n’avait pas passé reviendrait à croire à ce que les artifices inventés à l’époque par la PI soient perçus comme des invariants structuraux. Et comme ils deviennent de plus en plus difficiles à mettre en œuvre, une telle posture nous fixerait dans la déploration et la nostalgie d’un prétendu âge d’or. Nous avons beau savoir que cet âge d’or n’aura jamais existé ailleurs que dans nos pires moments de nostalgie, il n’empêche que nous aimerions y croire, et oublier l’extrême difficulté rencontrée par quelques-uns qui ont voulu promouvoir le désaliénisme et une praxis de l’analyse articulée avec la phénoménologie. Nous voudrions oublier aussi la lutte opiniâtre d’un Bonnafé arrivant sur le long cours à convaincre de la politique de secteur des gaullistes et des hauts fonctionnaires qui n’étaient pas du tout de son bord politique. Nous aimerions sans doute aussi escamoter les disputes violentes entre les courants de la PI, les scissions justifiées par des enjeux aussi forts que l’obligation faite par le PCF aux psychiatres qui s’en réclamaient de dénoncer la psychanalyse comme « un faux contre-révolutionnaire ». Sans compter la rupture du congrès de Sèvres sur l’enjeu crucial de la participation des infirmiers à la psychothérapie, et la réplique fameuse de Jean Oury : « les infirmiers ne sont pas des cons »…

Ce que je vous propose comme projet : lever en permanence le refoulement et le désaveu d’une histoire qui sinon deviendrait pure mystification, sans pour autant se tenir dans une sorte d’hypermnésie qui maintiendrait le passé comme une chape de plomb paralysante. Mais aussi  refuser « de faire du passé table rase » avec les conséquences tragiques qu’une telle posture entraine…

Se tenir dans une transmission consisterait à nous écarter sans cesse de ces deux écueils pour continuer à penser, créer, agir. Nous ne voulons aucunement d’une tabula rasa pas plus que d’une histoire monumentale.

Je voudrais ici évoquer ma première rencontre avec Tosquelles en 1987 aux journées de St Alban. Nous y allions en équipe invités par Gentis, et ne connaissions personne de la bande de la PI autrement que par le nom. A quelques-uns nous exposâmes dans un atelier la pratique balbutiante du centre Artaud, le club extrahospitalier que nous avions construit depuis 1980, la lutte anti asilaire qui nous agitait, et aussi le récit clinique d’une psychothérapie à domicile d’une patiente psychotique qui d’ailleurs s’en est très bien sortie depuis…

Dans la salle je sentis monter une grande incompréhension, pour ne pas dire une certaine hostilité : ce que je racontais n’était pas très casher : la lutte contre l’asile et l’idée même d’un club extrahospitalier paraissaient condamnables pour une grande partie de l’auditoire, dont une grande partie soutenait explicitement qu’à moins de 100 lits d’hospitalisation on ne pouvait pas faire de PI, cela jusqu’au moment où un petit vieux assis au premier rang prit la parole avec un accent inimitable pour m’intimer l’ordre de ne pas répondre à tous ces « hystériques de merde ». Puis d’annoncer avec un enthousiasme juvénile qu’il s’agissait là du renouveau de la PI alors qu’il avait eu l’impression jusque-là d’être dans la posture d’un Buffalo Bill qu’on exposerait comme à la foire. Je venais de faire la connaissance de Tosquelles sur le mode de la tuche, et il avait donc saisi qu’il ne s’agissait pas de faire du clonage de St Alban, mais de produire le changement possible et nécessaire à partir des conditions concrètes de chaque époque. Les conditions de l’HP de Chalons nous empêchaient de faire à l’époque un travail dans l’intra, la notion de club thérapeutique était vomie par l’établissement et nous étions même moqués voire menacés physiquement par une majorité assez bruyante nous considérant comme des gauchistes en train de détruire l’hôpital, leur outil de travail. Il n’est pas inutile de rappeler cette séquence historique, car si nous avions raison de vouloir le changement, ceux qui nous critiquaient n’avaient pas non plus entièrement tort. Ils avaient tort bien sûr de défendre l’Asile dans toute sa cruauté sordide, mais ils avaient raison quant à la défense du service public. La suite a montré hélas comment notre discours a pu être récupéré par le néolibéralisme qui nous a instrumentalisé pour fermer des lits sans pour autant construire les lieux d’accueil ambulatoires que nous espérions.

Nous aurions ainsi à élaborer ce paradoxe de toute transmission, et à nous dégager d’une opposition binaire où le changement comporterait forcément l’idée de progrès, alors que la défense d’une position ancienne serait forcément rétrograde.

Il me semble que dans les combats actuels que nous menons, nous nous trouvons régulièrement affrontés à ces paradoxes, en ayant souvent tendance actuellement à préserver nos acquis quand nous en avons, tellement la conjoncture nous est défavorable. Or une telle posture par trop défensive est peu propice à la créativité et risque fort de stériliser ceux qui voudraient aujourd’hui se replier dans un lieu qui fut créatif un temps, mais qui pourrait bien vite se transformer en « forteresse vide ». De nombreux collègues ont ainsi récusé le travail en direction de la précarité, et toutes les nouvelles formes que la souffrance psychique emprunte pour s’exprimer, ainsi que les demandes sociales embarrassantes qui nous sont adressées, et nous obligent à des déplacements psychiques : travail avec les familles, avec les réseaux de santé mentale, avec les GEM etc…

A ce point de l’exposé je voudrais évoquer une deuxième rencontre personnelle que j’ai eu avec Tosquelles. Ce fut la dernière hélas, car après il mourut et j’aurais aimé poursuivre avec lui, mais elle fut moins gratifiante que la précédente. Je lui confiais mon projet, déjà à l’époque d’un colloque de la Criée à Reims sur la transmission pour faire valoir l’actualité de la PI. Or il se fâcha tout net en m’opposant la « permanence » sur le modèle de la «révolution permanente ». Comme certains le savent ici, j’étais d’autant plus fâché que je m’inscrivais sur ce bord-là du marxisme, et que j’étais ainsi taxé d’incompréhension radicale du politique par un maitre qui m’inspirait une grande admiration.

Oury a souvent développé depuis combien la structure du POUM aura pu servir pour Tosquelles de matrice aux formes imaginées pour la PI : la transversalité, autrement dit l’articulation permanente entre verticalité et horizontalité dans l’établissement doit beaucoup à cette conception d’un collectif qui refuserait d’aplatir sa multidimensionnalité. Donc pas seulement une dette politique/ la guerre d’Espagne, mais la source d’une gestaltung, d’une forme en mouvement qui laisse place aux vecteurs de singularité tout en soutenant la dimension du politique.

Peu après sans nous laisser trop démonter par la parole du maitre, nous organisâmes à Reims des rencontres de la Criée sur la transmission, et par ailleurs un livre parut sous la direction de Pierre Delion intitulé « Actualité de la PI » auquel notre équipe contribua activement : c’était notre perspective de travail.

Que dire de cette discorde apparente ? Sinon qu’elle révélait dans son malentendu même l’enjeu d’une transmission où le vif de la subversion institutionnelle se poursuivait avec d’autres mots que ceux du fondateur, voire même se relançait dans un nouveau contexte qui nous déclarait déjà has been.

L’enjeu d’une transmission ce serait cette fidélité à la méthode et surtout au mouvement qu’il s’agit d’impulser et de relancer. En aucune manière une fidélité à la personne du fondateur, ou pire à une fondation statufiée qui nous ferait en quelque sorte nous tenir dans un plan fixe, une sorte d’arrêt sur image : une image couleur sépia au charme désuet mais définitivement révolu. Cette fixité-là serait à mon avis à la source d’une posture de déploration qui a ruiné une génération de psychistes tournés vers un passé idéalisé et n’arrivant pas à affronter l’actuel. Cela nous ne pouvons le faire qu’avec notre manière d’être au monde, et surtout en tenant compte du contexte politique et institutionnel dans lequel nous nous inscrivons pour le meilleur et aussi pour le pire.

Nous aurions aussi à soutenir une fondation toujours en devenir, toujours à relancer contre le mirage inquiétant d’une fixation de l’origine ou de l’originaire, qui transformerait inéluctablement l’histoire en image pieuse et les journées de St Alban en pèlerinage au lieu de la révélation.

Ces préliminaires étant posés, il nous resterait à déployer les lieux nécessaires pour métaphoriser le changement, ou pour le dire plus précisément pour relancer le mouvement instituant.

Pendant longtemps nous avons pu nous imaginer qu’il suffirait de développer des lieux suffisamment accueillants, de conjuguer la verticalité de l’établissement avec la fonction club, et de soutenir une analyse institutionnelle permanente.

Cela d’ailleurs reste  vrai, je continue à le soutenir dans ma pratique comme dans mon enseignement, et pourtant je reste persuadé que cela n’a jamais suffi. Il n’y a qu’à constater la multiplicité des lieux que le mouvement de PI s’est donné au cours de son histoire : groupe de Sèvres,  GTPsy, Fiac actuellement etc… pour en déduire la nécessité de lieux d’élaboration extérieurs aux institutions. Ces lieux ont permis la confrontation et la dispute au sens noble de ce terme, mais aussi la confrontation au politique. Il parait en effet difficile à l’échelle d’un seul établissement même bien vivant de se faire une idée de la multiplicité des situations et de mener l’analyse nécessaire de la double aliénation. Concept clé que je garde sans cesse à l’esprit pour éviter tout rabattement unidimensionnel. Il y a une aliénation psychopathologique mais aussi une aliénation au politique (et non à la politique)  et nous aurions  à penser cette duplicité en terme de nouage hétérogène et non de compartimentation.

De plus nous avons à échanger avec ceux qui travaillent en dehors des institutions, et aussi en dehors de la psychiatrie : psychanalystes, mais aussi philosophes, écrivains, artistes, poètes qui explorent et éclairent un réel que nous partageons peu ou prou.

Cette nécessité de lieux tiers figure ainsi une extériorité ou plutôt une figure de bord sur le modèle de la bande de Moebius comme échangeur avec le monde.

Faute de quoi en restant repliés dans les institutions nous pourrions nous figurer une réalité illusoire à la mesure de nos fantasmes ou de nos hantises.

Or cette confrontation au réel est absolument indispensable dans notre travail psychothérapique avec la psychose quand nous tentons de reconstruire avec le patient un monde habitable. Ce qui me fait irrésistiblement penser à Winnicott se levant au cours d’une réunion de la société britannique de psychanalyse pendant la guerre pour déclarer « Nous sommes en train de subir un bombardement ». Cela alors que ses collègues continuaient leur discussion psychanalytique comme si de rien n’était…

C’est ce geste tout simple qui déterminera un point d’accrochage transférentiel avec Margaret Little. Celle-ci sensible à un tel sens du réel, décidera de lui demander une analyse dont elle a fait par ailleurs le récit remarquable ; moment paradigmatique assurément où l’attitude de l’analyste devant le monde permet l’ouverture du transfert psychotique. Rappelons que M.Little avait poursuivi plusieurs analyses, longues pour l’époque, qui lui avaient permis de devenir didacticienne sans pour autant apaiser sa souffrance et ses moments de déréliction.

Car les patients, et Margaret Little en témoigne très précisément dans le récit de son analyse avec Winnicott sentent très bien quand l’attitude de leur analyste est dans le « comme si », empruntée ou convenue. Et de nombreuses analyses menées sur ce mode, en copiant le maitre du moment, M.Klein à l’époque ou Lacan aujourd’hui, ne peuvent être que des analyses « comme si », passant à côté du vif du sujet, le laissant en souffrance d’un lieu d’adresse et de fiabilité.

Car il faudra en cabinet comme en institution tenir cette dimension de la fiabilité qui a toujours manqué au patient psychotique ou borderline : que l’on reprenne l’hypothèse winnicottienne de l’agonie primitive et de l’effondrement ou l’hypothèse lacanienne de la forclusion, nous butons toujours sur une zone de catastrophe, une zone de mort psychique au sens de Gaetano Benedetti.

Or pour traverser ces zones où les boussoles s’affolent, il faudra au patient un thérapeute et si possible un collectif suffisamment vivants, et lui offrant ce petit bout de monde fiable sur quoi il puisse poser ses pieds. Ce bout de monde ayant les plus étroits rapports avec « la fabrique du pré » dont parle Oury dans son séminaire sur « Création et Schizophrénie », un lieu du pathique qui tient d’un dire sensible, ou plutôt d’une conjugaison de dires lorsqu’il s’agit d’un collectif.

Nous savons que l’ambiance, la stimmung tiennent une très grande place dans cette sensation de vivance et de fiabilité qui ne trompe pas la sensibilité de ces écorchés vifs qui sont en attente d’un accueil humain. Et donc la construction permanente de la vie quotidienne est de la plus haute importance pour permettre qu’il y ait de la rencontre.

Mais nous savons aussi que la confusion des registres, l’absence de diacritique, constituent autant d’écueils dans cette construction. Affaire de tact, d’adresse et pas seulement de théorie. Certains y excellent sans aucune formation initiale, alors que d’autres blindés de la « vraie théorie »,  se trouvent dans l’incapacité de faire surgir cet espace de possibilisation de la rencontre.

Et l’expérience montre aussi que certains patients peuvent être à leur tour support de transfert, voire même tenir par moment « la fonction psy » pour d’autres patients ou même soignants. Il n’est pas rare dans mon expérience à Artaud que des patients mettent ainsi leurs soignants référents en analyse plus ou moins sauvage ; ce qui peut induire des effets de déstabilisation si les soignants en question (c’est le cas de le dire) ne s’engagent pas dans une analyse pour leur propre compte. S’ils ne le font pas, ils peuvent avoir tendance alors à se tenir dans un retrait défensif, ou même à s’expulser d’une telle situation.

D’où l’importance des lieux de métaphorisation que j’ai évoqués précédemment et qui peuvent permettre aux soignants d’exprimer leurs éprouvés sensibles, voire d’élaborer leur contre-transfert en théorisant leur traversée en se fabriquant une boite à outils métapsychologique. Mais aussi en rencontrant les éprouvés des patients, des familles et de tous ceux qui se sentent concernés par la folie et la souffrance psychique.

C’est ainsi que j’ai fondé avec d’autres la Criée il y a 26 ans à Reims pour qu’existe un lieu sur le bord du Centre Artaud, tenant séminaires et conférences en dehors des horaires de travail et relançant ainsi délibérément les enjeux hétérogènes du politique et de la psychanalyse avec des étrangers à l’institution.  D’entrée de jeu, cet acte fut vécu comme une dépossession imaginaire par de nombreux soignants : « on parle de nos patients en notre absence », et je persiste à penser que cette dépossession, tout imaginaire qu’elle soit, comporte des effets de réel tout à fait essentiels.

La rencontre avec le mouvement de PI mais aussi avec des analystes de différents courants, à la condition qu’ils acceptent de témoigner de leur clinique,  et les colloques organisés avec des collègues toujours plus nombreux nous permettent  je crois de nous décentrer par rapport au vécu circulaire et autocentré de toute institution.

Il y a de l’ailleurs et de l’hétérogène à accueillir, et de la confrontation aussi avec des discours qui nous sont radicalement étrangers voire carrément hostiles. C’est ainsi que nous avons accueilli et combattu le discours de l’évaluation et de la « bonne gestion de la folie » chère à Edouard Couty, et que nous avons fait valoir une autre manière de parler de notre praxis à partir des éprouvés sensibles et de la théorisation de l’expérience.

C’est dans cet espace que nous sommes rentrés en collision frontale avec le discours de celui que Jean Oury a appelé « la puce » : en nous piquant il a réveillé certains, mais il a propagé une sorte d’épidémie de peste dont nous avions sous-estimé la dangerosité.

C’est dans ce contexte violemment hostile que j’ai participé à la fondation du  « groupe des 39 contre la nuit sécuritaire » avec un sentiment d’urgence à se mobiliser que je n’avais jamais ressenti avec autant d’intensité.

Je passe sur les nombreux meetings et les pétitions qui ont rencontré un succès allant bien au-delà de nos espérances et qui se sont poursuivis jusqu’aux dernières élections ; le départ de Sarkozy ouvrant une nouvelle période sur laquelle je reviendrai plus tard.

Ce sur quoi je voudrais insister c’est la participation active de familles et de nombreux patients, prenant la parole en leur nom et témoignant de leur place dans tous les rassemblements que nous avons provoqués.

Des témoignages qui m’ont d’ailleurs atteint et montré à quel point je méconnaissais la gravité de la situation de la psychiatrie, et le retour de pratiques barbares que je croyais sottement révolues.

Brusquement les pratiques de contention se sont répandues avec une facilité, une absence de résistance des soignants qui m’ont troublé.

Récemment une soignante m’expliquait-mais c’est un discours largement partagé- que si les patients n’étaient pas attachés alors qu’ils sont déjà enfermés et isolés, ils pourraient se faire du mal en se tapant la tête contre les murs. Et comme c’était dit avec une grande sincérité je me suis retenu de lui dire que c’était effectivement à se taper la tête contre les murs !! Vous voyez que l’autocensure m’est venue tout naturellement, alors que j’aurais témoigné aussitôt de ma colère il y a quelques années…

Par contre, il existe aussi un envers de cette banalisation de la violence : plusieurs patients ont rejoint progressivement les 39, dont certains du centre Artaud. Ce qui me met transférentiellement dans une situation délicate, mais qui leur a permis de faire une avancée impressionnante.

Il faut dire que nous tenons depuis longtemps, outre les clubs et lieux de parole, une AG du centre Artaud où toutes les questions de la vie quotidienne peuvent être abordées. Généralement cela tourne autour de la gestion du club, des comptes, des activités et autres fêtes à organiser.

Mais au moment du discours de Sarko, les patients nous ont immédiatement interpelés pour nous demander comment nous nous positionnions.   

Et là impossible de se dérober : j’ai dû leur dire avec un certain embarras mon engagement dans les 39 contre un tel discours qui les criminalisait et qui était aux antipodes de ma conception du soin. Ce qui me retenait jusqu’alors d’évoquer mes positions politiques avec les patients, c’était bien sur le risque de les instrumentaliser dans le transfert et de m’embarquer avec eux dans une aventure dangereuse. Nous ne pouvons en effet méconnaitre les ravages qui ont eu lieu dans les années post68 quand certains que jean Oury appelle les     « régénérés de 68 » ont voulu embrigader les patients dans des groupes gauchistes en méconnaissant précisément la double aliénation et le transfert.

Je pense que l’embarras qui m’a saisi est pris dans cette histoire et m’a permis en quelque sorte d’anticiper les difficultés à venir ; car dans une telle situation, le pire serait l’ingénuité et l’engouement qui risquerait de nous aveugler collectivement.

Or d’engouement il n’y eut point, certains soignants disant leur réticence qu’il s’agissait d’entendre, à se retrouver dans une telle situation de proximité avec les patients ; au point que certains purent témoigner de leur trouble dans une telle occurrence, avec la question : comment nous distinguer des patients si nous manifestons avec eux et que plus rien ne nous différencie?

Où l’on entend que la peur de la folie et de sa contagiosité ont encore un bel avenir y compris dans les équipes les plus engagées et que de telles situations permettent de faire émerger des questions cruciales que l’on aurait pu croire élaborées. Ces questions étant souvent masquées par de l’idéologie ou par une représentation idéalisée que le Collectif se donne de lui-même

Je dois aussi mentionner les très nombreux patients qui ne voulurent rien entendre de toute cette cruauté déversée sur les ondes contre les prétendus  « schizophrènes dangereux » et qui continuent à se boucher les oreilles ou à quitter les réunions dès qu’il en est question.

Mais il y eut aussi la création de l’association Humapsy l’année dernière. Tout commença par des réunions le jeudi après-midi au moment de la fermeture du centre pour cause de réunion institutionnelle. Et les patients nous envoyèrent des messages et même au début des comptes rendus où il était d’ailleurs question « de leur douleur dans le transfert pourtant nécessaire », et de revendications tout à fait pertinentes sur leur situation de stigmatisatisation.

Puis ils prirent de nombreuses  initiatives à nos côtés dans les meetings et manifestations contre le projet de loi sécuritaire.

Et puis arriva le meeting des 39 à Montreuil du 17 mars où deux d’entre eux prirent la parole à mes côtés dans une table-ronde sur la norme avec également un philosophe politique Pierre Dardot. Vous pourrez les voir et entendre leurs interventions remarquables sur le site des 39.

 Mais je voudrais citer l’ouverture : l’un deux pour rendre compte de la naissance de leur association, expliqua qu’au cours des rencontres, ils s’étaient rendus compte de situations désastreuses pour les patients et les soignants, qu’ils s’étaient alors rendu compte de leur chance d’avoir été soignés correctement, et me montrant du doigt il insista en me désignant sur la nécessité que « ça continue quand il ne serait plus là… »

Puis il annonça la première des initiatives qu’il venait de décider : le forum fou sur une barge à Paris, où Humapsy a réussi à rassembler et à donner la parole à de très nombreux patients venant témoigner de leur situation et de leur révolte. Mouvement qui continue depuis avec récemment la tenue d’un stand à la fête de l’Huma et leur projet de s’adresser au public et maintenant de former les soignants en souffrance

On ne saurait mieux dire la nécessité de la transmission et combien celui qui parle alors arrive de façon surprenante à symboliser la perte à venir, et à métaphoriser cette perte en en faisant un gain psychique. Ainsi en anticipant sur ma disparition, ces patients se mettent en position active, dans leur vie comme dans la transmission, et quittent toute assignation à résidence dans un quelconque statut « d’handicapé psychique » ou de « bon malade ».

D’ailleurs les réactions du public en témoignèrent partagés entre la gêne vis-à-vis de moi et le fou-rire que l’on aurait trop vite fait de qualifier d’hystérique. Car il s’agit sans doute d’un rire défensif devant l’angoisse de mort : en tout cas c’est ainsi que je l’ai interprété, dans la mesure où j’étais renvoyé à la possibilité de ma disparition. Nous sommes bien loin du principe de plaisir dans une telle passe mais bien plutôt dans une symbolisation de la mort qui m’a laissé perplexe.

Voilà des patients qui viennent formuler très exactement l’enjeu même de toute transmission, ce que de nombreux névrosés n’arrivent pas à faire, empêtrés qu’ils  sont dans l’inhibition de leur agressivité et de leur angoisse à l’idée de la disparition de leur analyste ou de leur maitre.

Surtout et c’est là que je voudrais vous amener pour conclure sur un questionnement : j’ai bien peur que des lacaniens trop orthodoxes viennent affirmer que si des patients franchissent cette passe, c’est qu’ils n’étaient pas psychotiques, puisque «ils en sont empêchés par leur structure». Propos récurrent qui a le don de me mettre en colère et qui revient à chaque fois qu’un patient s’en sort et passe en quelque sorte de l’autre côté de la psychose, ce que je n’hésite pas à qualifier de « guérison psychanalytique » au sens que Nathalie Zaltzmann donnait à ce terme dans son œuvre.

Ceux que Jean Clavreul  appelait les lacanistes dans son livre ultime (l’homme qui marchait sous la pluie) ont considérablement discrédité la psychanalyse en transformant le diagnostic de structure psychotique en verdict d’incurabilité.

Ils ont beau citer les écrits de Lacan à propos de Joyce et du sinthome, tout se passe comme si leur clinique de la psychose se réduisait à une clinique hors transfert, d’observation psychiatrique dans le cadre de la présentation de malades. Or ce que nous avons à faire valoir c’est cette réalité vivante du transfert : le ressort de la psychanalyse qui empêche toute conception fixée du psychisme humain, tout arrêt sur image.

Faute de quoi, et ce n’est pas seulement vrai pour la psychose, la psychanalyse se mettrait en posture conservatrice pour ne pas dire réactionnaire, en collusion avec toutes les forces de la pulsion de mort qui détruisent actuellement la Culture.

Vous l’aurez compris, je pense que la psychanalyse vivante, celle qui s’occupe de la souffrance et du soin psychique, qui se soucie de la guérison au sens winnicottien de redonner gout à l’existence (qui fasse « que la vie vaille la peine d’être vécue »), cette psychanalyse en mouvement constitue le soubassement nécessaire qu’il s’agit de re/construire sans cesse.

Faute de quoi nos propositions ne seraient que des prothèses au mal de vivre : car ce n’est pas seulement de moyens financiers ou de reconnaissance imaginaire dont nous aurions prétendument besoin, mais surtout de retrouver du désir mis en acte dans des collectifs. Nous aurions à soutenir une relation à l’inconnu qui peut effrayer certains d’entre nous mais qui est nécessaire pour ne pas se figer dans une défense des acquis alors qu’il s’agit de se tenir du côté de la gestaltung, autrement dit de l’invention de formes nouvelles.

Il est clair en tout cas pour moi qu’il nous faudra compter sur les patients et les familles, et qu’il n’est pas trop tard pour le faire et affirmer que cette transmission/réinvention de la PI peut constituer une cause commune.

Encore faut-il créer le lieu de ce partage et de cette construction commune, et c’est pour cela que le collectif des 39 a décidé de lancer en lien avec les CEMEA des Assises citoyennes pour l’hospitalité dans la psychiatrie et le médicosocial.

Une manière de mettre en acte le pari d’une reconstruction de la psychiatrie par ceux qui en font l’expérience à des titres divers et qui pourraient en témoigner. Un pari sur la démocratie aussi car nous ne pouvons pas savoir à l’avance ce qui résultera d’une telle rencontre que nous commençons à préparer dans des collectifs locaux et qui mise sur la longue durée.

Un pari enfin sur la construction collective qui nous dégagerait d’une simple dénonciation d’une psychiatrie décérébrée, violente et normalisante.

Un pari me semble-t-il aussi pour la psychanalyse qui ne saurait se réfugier dans ses formes anciennes ou ses fondations héroïsées mais devrait se refonder dans cette conjoncture où elle se trouve radicalement menacée. 

 Autrement dit il s’agirait de trouver le courage de sortir du discours de la plainte pour se rassembler dans la diversité des points de vue et des vecteurs de singularité et tenter de poursuivre, c’est-à-dire de réinventer la psychanalyse et la PI de notre époque en frayant notre propre chemin sur les traces de ceux qui nous ont précédés. 

J’en profite pour vous inviter à vous mettre vous aussi en mouvement et que ce colloque soit l’occasion « d’entrer dans la danse » et dans les enjeux de ces Assises.

EUROPSY 2012 –  P. CHEMLA

 

>A Lille, le procès d'une méthode de traitement d'enfants autistes (Mediapart)

(par Sophie Dufau, Mediapart)

La prise en charge des enfants autistes selon les méthodes de Vinca Rivière, dans le Nord, est loin d'être le conte de fées que cette enseignante à l'université s'évertue à présenter. Après le rapport de l'agence régionale de santé qui, en réponse à un courrier de parents, concluait en février que le centre Camus présentait des « dysfonctionnements »constituant « des facteurs de risques de maltraitance susceptibles d'avoir des répercussions sur les enfants accueillis » (lire les révélations de Mediapart), c'est un procès au civil qui se prépare pour l'automne pour « pratique déloyale de Vinca Rivière et de son association Pas-à-pas et manquements contractuels » dans la prise en charge d'un enfant à domicile. Autrement dit, à entendre cette famille raconter son histoire : mauvais traitements et personnel incompétent.

Jacques Turan, le père de l'enfant, ne fait pas ce procès «pour l'argent» – les parents réclament 5 000 euros, bien loin des sommes engagées et s'ils obtiennent gain de cause, la somme sera reversée à une association de prise en charge de l’autisme –, « c'est simplement pour dénoncer le mépris qu'elle a eu de notre enfant : elle l'a pris comme un Kleenex, elle l’a exclu sans aucun scrupule. On ne voulait pas partir avec ce sentiment d'impunité. Et on espère, en témoignant, que ça servira aux autres parents ».

Vinca Rivière, à droite.Vinca Rivière, à droite.

Pour comprendre les enjeux de cette plainte, il faut d'abord se souvenir que Vinca Rivière est une petite sommité dans le monde de l'autisme. Responsable d'un master et d'un diplôme universitaire à l'université de Lille 3, elle se targue d'avoir introduit en France la méthode ABA – Applied Behavior Analysis, ou, en français, analyse appliquée du comportement –, une méthode comportementale d'apprentissage que la Haute autorité de santé a classée en mars dernier dans les « interventions recommandées » dans la prise en charge des personnes présentant des troubles envahissants du développement.

Même si nombre de professionnels contestent à Vinca Rivière le titre de pionnière, même si l'unique association à laquelle elle revendique appartenir« la fédération pour le développement des sciences du comportement qui réunit jusqu’à 12 associations nationales et 2 associations étrangères», fut simplement créée par elle en 2009, c'est pourtant vers Vinca Rivière que bien souvent se tournent les médias pour illustrer les nouvelles prises en charge de l'autisme. Et le grand public se souvient sans doute de la soirée que France-2 lui a consacrée en juin 2008, lorsque l'acteur Francis Perrin eut carte blanche dans l'émission Envoyé spécial pour présenter la méthode et les professionnels qui s'occupaient de son fils Louis.

Dans notre enquête d'avril dernier, outre que Vinca Rivière défendait pour certains cas de patients adultes « des procédures de punition par choc électrique », nous révélions aussi que forte du soutien écrit de Xavier Bertrand qu'elle a obtenu, le centre Camus qu'elle a ouvert en 2008 se voyait octroyer par le ministère de la santé un budget de fonctionnement de plus de 80 000 euros par enfant et par an, soit une somme 2,5 fois plus élevée que des centres fonctionnant de façon similaire en France.

C'est dans ce contexte que ces courriers et plainte de parents prennent tout leur relief. A Roubaix, Vinca Rivière dirige deux structures : l'association Pas-à-pas qu'elle a fondée au début des années 2000 (elle en est aujourd'hui la trésorière) pour assurer une prise en charge à domicile des enfants et le centre Camus ouvert en 2008, dont le gestionnaire est l'association Pas-à-pas. Aujourd'hui 20 enfants sont accueillis dans le centre et 80 dans l'association.

C'est au milieu des années 2000 que Jacques Turan croise la route de Vinca Rivière.

Fin 2006, il s'inscrit au diplôme universitaire qu'elle dirige à Lille 3. Il est alors médecin en Franche-Comté. Son fils, 6 ans à l'époque, ne parle pas, n'est pas propre et n'avait pas particulièrement de prise en charge. Le père espère que ces allers-retours mensuels Lille-Vesoul lui permettront de rencontrer des psychologues ABA disposés à s'installer dans l'Est de la France.« Mais Vinca Rivière m'a affirmé que si on venait à Lille, Zacharie pourrait bénéficier d'une prise en charge de 40 h par semaine à domicile. » En avril 2007, la psychologue avec laquelle il fut mis en relation lui assure que « tout est prêt pour l'accueil de Zacharie ». « Et il ne fallait pas traîner. A 6 ans, disait-elle,chaque jour compte. Il faut venir vite, très vite. C'était presque du harcèlement. »

Même si l'association n'avait fait aucun diagnostic de l'enfant et s'était contentée du récit du père pour évaluer ses besoins, les époux Turan décident de s'engager. Du jour au lendemain, ils quittent la Franche-Comté, vendent la maison « qu'on avait fait construire », mettent fin « à la collaboration avec le cabinet de médecins avec qui je travaillais ». Face à l'indigence des prises en charge de leur enfant autiste, toute perche qui se présente fait espérer de pouvoir sortir la tête de l'eau.

Mais arrivés à Lille, ce fut la « grande surprise, il n'y avait pas d'équipe, seulement une étudiante fraîchement diplômée, incapable d’élaborer ou de modifier un programme selon l’évolution de l’enfant, et une autre en 4e année d'études », raconte le père. La mère poursuit : « Dès le départ, il y avait beaucoup de choses qui clochaient : la psychologue était complètement à côté de la plaque, vague, évasive. Elle a fait passer le test de capacités à Zacharie à toute vitesse. Dans tous les centres de ressources autisme, ce test est suivi d'un compte rendu écrit, nous en avions d'ailleurs eu un à Strasbourg. Mais quand je le lui réclame, elle me répond que ce n'est pas “dans sa pratique” et qu'elle fera un bilan verbalement. Nous avions quand même payé 545 euros… »

Vinca Rivière vient alors chez eux pour discuter. Les parents demandent non seulement un compte rendu écrit du test, mais aussi un bilan des séances que Zacharie suivait avec la psychologue et l'intervenante. « Pas à l'issue de chaque séance,explique le père, mais une fois par semaine ou même 2 fois par mois, simplement quelque chose qui nous détaille le programme, les progressions éventuelles. »

Alors qu'ils pensaient, en arrivant à Lille, pouvoir disposer de personnel expérimenté, les parents comprennent vite que tous les intervenants sont des étudiants. (« On les payait en chèque emploi service : 12 € net de l'heure, pour ceux qui étaient en master 2 ; 10 € pour ceux qui étaient en master 1 ; et 8 € pour ceux qui étaient en licence. ») Une psychologue est là pour assurer la supervision des intervenants, une sorte de formation continue.« Nous avions convenu au départ que Zacharie aurait chaque semaine 40 h de séances à domicile, et que la psychologue nous facturerait en plus 10 heures de supervision. »

Mais face aux difficultés rencontrées par les intervenants, la psychologue n'avait qu'une seule réponse : « Dès que ça n'allait pas avec telle ou telle, il fallait superviser. C'était toujours plus de supervisions, payées 35 € de l'heure, et donc toujours plus d'argent. Ou alors elle se proposait pour intervenir elle-même, mais au tarif de 25  de l’heure, ce qui n’était pas du tout prévu dans notre budget », explique Zakia Turan. En moyenne, cette prise en charge leur a coûté quelque 2 000 euros par mois.

 

Lire la suite sur Mediapart

>Droit de réponse à l'interview de Madame Rogé sur Mediapart

A Madame Bernadette Rogé, à la suite de son interview dans Médiapart le 14 mai

 

De la part de Madame Dominique Amy, présidente de la CIPPA


Bonjour Madame,

Bien que co-éditées par Dunod, nous n'avons jamais eu l'occasion de nous rencontrer et je le regrette.

En tant que présidente de la CIPPA (Coordination Internationale de Psychothérapeutes Psychanalystes et membres associés s'occupant de Personnes avec Autisme), je souhaite faire un commentaire à votre interview  du 14 mai dernier dans Médiapart.

Etant, comme un certain nombre de membres de la CIPPA, formée aux approches éducatives et aux évaluations cognitives, je ne peux que m'associer à la plupart de vos assertions.

Toutefois les réactions virulentes d'un nombre important de nos membres psychanalystes ou non, m'amène à revenir auprès de vous sur ce que vous dites de la psychanalyse et qui, nous semble-t-il, relève d'une vraie méconnaissance de notre pratique.

Comment pouvez-vous imaginer un seul instant que nous allongeons des enfants, des adolescents ou des adultes autistes sur un divan?  Si tant est qu'il y en ait un dans le bureau – ce qui est loin d'être toujours le cas ! – il est, comme tout le reste du matériel, à la disposition de la personne autiste comme un objet de mise en scène d'un état qu'elle vit et que nous cherchons à comprendre et à l'aider à comprendre elle même.

Vous le savez aussi bien que moi, les autistes vivent des émotions dont le sens leur échappe. Lorsqu'ils sont sans langage, c'est bien par le corps qu'ils nous montrent à la fois ce qu'ils vivent et leur incompréhension de ce vécu. Comment donc imaginer qu'un psychanalyste puisse allonger une personne autiste ( j'en connais peu qui se plieraient à cet exercice ) et qu'assis derrière lui ou elle, il attende sagement qu'elle  se mette à parler?

Tout ceci me désole car si une personne aussi bien formée que vous l'êtes (j’ai lu votre livre avec le plus grand intérêt) imagine que la psychanalyse est ce que vous semblez penser qu'elle est, on comprend mieux ce qu'il en est des parents ou de certains professionnels non avertis.

J'espère que nous aurons l'occasion d'une rencontre et d'une discussion approfondie sur tout cela et vous prie, en attendant, de croire, Madame, à mes sentiments cordiaux.

 

Marie Dominique Amy

 

P.S. voici notre cite: www.cippautisme.org