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> Les Psy-causent invitent Patrick Coupechoux

Vendredi 18 septembre 2015 Centre équestre à Magrin (81) 19h 30 « Les Cavaliers du Pays Cathare » UN HOMME COMME VOUS…

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Est-il possible d’avoir une conception du soin qui considère celui en souffrance psychique comme un sujet à part entière et la folie comme une possibilité d’être de l’homme ? Peut-être faut-il pour cela se pencher sur les pratiques qui ont essayé d’aborder les pathologies psychiatriques non pas comme une anomalie chez l’homme mais comme étant son humanité ? Peut-on écarter d’un revers de main les acquis et convictions de la psychiatrie française depuis cinquante ans, une psychiatrie qui s’est battue pour que les patients, les résidents, délirants ou autres, ne soient pas traités comme des malades mais comme des sujets à part entière, et que le soin soit une relation ? Nous vous convions à un voyage au sein de la pratique psychiatrique de PINEL à nos jours. Tentons de mettre en évidence comment cette question sur l’humanité de la folie est une suite de rencontres… Rencontre de l’asile, rencontre des surréalistes avec les créations qu’elles soient celles des lieux de soins, de vie, de souffrance, celles d’ARTAUD, de VAN GOGH, de NERVAL….

UnknownRencontre avec tous ceux qui au sein des institutions ont tenté (tentent) de transformer le rapport au patient et à la théorie qui vise à penser la maladie psychique comme une affaire avant tout humaine. Notre affaire à tous ! Celle qui nous amène à poser la question de notre position personnelle vis-à-vis de la folie, donc de notre rejet toujours possible… Folie bien ordonnée. Folle humanité…Humanité folle. Dissipons…le trouble ! Contact : 06 14 38 06 90 Mail : lespsycausent@gmail.com Site : http://lespsy-causent.over-blog.fr/ Entrée libre, Sortez libre ! PS :Apporte un plat ou une boisson… comme toi, comme nous. Pour tous ! Avec la participation de Patrick COUPECHOUX, journaliste. Auteur du livre « Un homme comme vous. Essai sur l’humanité de la folie »

> Un homme comme vous.

Patrick Coupechoux: « La santé mentale ne soigne pas les psychotiques »
Médiapart -21 JANVIER 2014 | PAR SOPHIE DUFAU

Dans Un homme comme vous – Essai sur l’humanité de la folie, le journaliste Patrick Coupechoux démontre comment le concept de “santé mentale” exclut les grands malades psychiatriques.

Un article publié dans Médiapart, article réservé aux abonnés, présente ce livre : http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/210114/patrick-coupechoux-la-sante-mentale-ne-soigne-pas-les-psychotiques

> Gaetano Benedetti

Gaetano Benedetti vient de mourir et sera enterré à Bâle le 13 décembre

Pour ceux qui ne le connaitraient pas, son œuvre importante se trouve traduite par Patrick Faugeras et publiée aux Ed ERES.
Bien sur “La mort dans l’âme” qui l’a fait connaitre en France, et aussi un très bon entretien avec Patrick Faugeras “Rencontre avec G.Benedetti” (ed ERES) qui est une excellente introduction à son œuvre.
Il a été une source d’inspiration pour nombre de thérapeutes de psychotiques, et en particulier Françoise Davoine et Jean Max Gaudillière qui en parlent abondamment dans leurs ouvrages.
Il nous laisse ses livres et son expérience à transmettre.
En hommage à Gaetano Benedetti nous publions, avec son accord, un texte de Patrick Faugeras qui constitue la préface d’un livre à paraitre chez ERES : “Entretiens sur la schizophrénie”.
Ce texte a le mérite de situer très précisément les enjeux de l’œuvre au regard du traitement de la psychose, mais aussi d’une ouverture à l’ensemble du champ psychopathologique à partir des découvertes provenant du transfert psychotique.
Patrick Chemla.

Préface
Lorsque Gaetano Benedetti quitte la clinique universitaire psychiatrique de Zurich, demeurée célèbre dans l’histoire de la psychiatrie sous le nom de clinique du Burghölzli, celle-ci bruisse encore des noms et propos des psychiatres qui, à des titres divers, y ont exercé ou y exercent encore leur talent. Outre l’influence toujours marquée de celui qui en fut le directeur, Eugen Bleuler – l’inventeur du terme de schizophrénie -, digne successeur de von Gudden, d’August Forel et de Wilhelm Griesinger et dont le fils, Manfred Bleuler, assura à son tour la direction de la clinique, se laissaient encore entendre les échos et les éclats des débats qu’entretenaient, au début d’un siècle déjà bien engagé, les plus grandes figures de la psychiatrie. S’y cotoyaient, en effet, des dignes représentants de la psychiatrie phénoménologique de langue allemande, tels que Ludwig Binswanger ou Medard Boss, des psychanalystes de renom tels que Carl Gustav Jung (« bon clinicien mais piètre théoricien » selon GB) ou Karl Abraham, ainsi que des neurophysiologistes qui, dans le droit fil des recherches d’Eduard Hitzig, poursuivaient l’étude des localisations cérébrales avec des moyens électriques.
Attendant donc une chaire qui se faisait attendre et après une année passée aux États-Unis auprès du psychanalyste Rosen, Gaetano Benedetti est nommé professeur de psychiatrie et de santé mentale à l’Université de Bâle, poste qu’il occupera jusqu’à la fin de son enseignement universitaire. Mais il serait erroné de penser que la carrière universitaire fut pour Gaetano Benedetti, le motif essentiel qui lui fit quitter d’abord la Sicile, et l’indigence dans laquelle baignaient les études de psychiatrie, en Italie, gangrenées par le positivisme, pour se rendre à Zurich, abandonnant au passage sa langue maternelle, puis quitter la clinique du Burghölzli pour développer, dans un contexte moins favorable, ce qui fut et demeure l’engagement d’une vie : le traitement des patients psychotiques.
Si Ludwig Binswanger, que Gaetano Benedetti rencontra occasionnellement au Burghölzli, a pu écrire à propos de la psychanalyse, que celui qu’elle empoigne, « elle ne le lâche plus », cela pourrait aussi s’appliquer à nombre de cliniciens qui ont consacré leur vie à cette clinique fort exigeante qui réclame tout à la fois une extrême disponibilité, une grande humilité, et une élaboration théorique constante, que chaque rencontre thérapeutique se charge de remettre en cause.
Ce ne fut donc pas essentiellement pour des raisons de carrière que Gaetano Benedetti quitta Zurich, mais plutôt, parce que, tout admiratif qu’il fût de ces luxuriantes descriptions du monde du schizophrène que les psychiatres phénoménologues d’alors concevaient, il restait insatisfait des réponses thérapeutiques qui se situaient bien en deçà de la compréhension de ces existences en échec. Il ne lui suffisait pas de les comprendre, il s’agissait, pour Gaetano Benedetti, de les soigner, voire de les guérir. Quitter la clinique du Burghölzli, ce fut donc accomplir un acte de même nature que celui qui l’avait décidé, des années auparavant, à Catane, alors qu’il regardait, d’une terrasse de l’hôpital, avec ses collègues, la cour dans laquelle croupissaient les malades incurables, à descendre dans la « fosse aux lions ». Cela équivalait à une rupture.
Par ailleurs, Gaetano Benedetti, engagé personnellement dans un travail psychanalytique, pouvait avoir quelque difficulté à articuler les conceptions phénoménologiques, pour lesquelles inconscient et transfert n’étaient pas des dimensions essentielles, avec la conception freudienne de la psychopathologie et de son traitement, laquelle se soutient justement de ces deux concepts fondamentaux. Gaetano Benedetti ne va donc pas se contenter de ces approches qui, néanmoins, réhabilitaient pour une large part le monde schizophrénique, jusque-là disqualifié voire bafoué, en l’élevant à une modalité d’être et en soulignant la complexité et quelquefois l’ingéniosité de sa construction, mais leur reprochera, du point de vue thérapeutique, leur inefficacité. La compréhension, fut-elle empathique ou sympathique, au sens propre des termes, tout en s’intéressant avec attention et compassion à l’être souffrant, peut être le rempart le plus sophistiqué, la résistance la plus élaborée contre un engagement véritable, tel que la clinique le nécessite, et qui ne peut se concevoir sans la prise en compte de cette dimension essentielle de la relation clinique, qu’est le transfert.
La psychanalyse n’était pas pour autant terra incognita à la clinique du Burghölzli, – Karl Abraham y avait officié, ainsi que Carl Gustav Jung, Ludwig Binswanger y intervenait régulièrement et Manfred Bleuler, bien que n’étant pas un adepte de la discipline, était loin d’y être hostile – mais elle était considérée comme l’une des multiples approches qui, à l’époque, coexistaient pacifiquement entre elles. À la lecture de certains ouvrages de Ludwig Binswanger, on peut aisément se rendre compte qu’une approche phénoménologique, inspirée tantôt de Husserl tantôt de Heidegger, avoisine une approche psychanalytique sans que pour autant elles s’interpénètrent ou s’articulent, et d’autres fois on peut voir transparaître le projet implicite qui inspire Binswanger, à savoir que la psychanalyse se trouverait absorbée dans un ensemble plus vaste, la Daseinanalyse, la psychanalyse existentielle ou existentiale, conformément au projet totalitaire que la philosophie ne sait pas toujours éviter. On connaît la réponse de Sigmund Freud à Ludwig Binswanger, lequel n’a cessé de promettre un ouvrage sur la psychanalyse qu’il n’a finalement jamais écrit – : « (contrairement à l’analytique existentielle) Je suis toujours resté au rez-de-chaussée et au sous-sol de l’édifice. Vous prétendez qu’en changeant de point de vue, on peut voir aussi un étage supérieur où logent des hôtes aussi distingués que la religion, l’art, etc. Vous n’êtes pas le seul à penser ainsi, c’est le cas de la plupart des spécimens de l’Homo natura. En cela vous êtes conservateur et moi révolutionnaire… Mais il est probable que nous parlons sans nous entendre et il faudra des siècles pour que notre désaccord soit réglé. »
Gaetano Benedetti, tout en reconnaissant la place que la phénoménologie a su prendre dans la psychopathologie descriptive et dans la nosographie psychiatrique, en perçoit rapidement les limites et comprend que, contrairement à ce que la phénoménologie avance, le transfert n’est pas qu’une simple modalité de la rencontre, mais le point nodal à partir duquel l’hypothèse de l’inconscient se conçoit et s’entend, et que le travail de l’interprétation ne peut se réduire à une herméneutique. Résolument freudien, Benedetti va lui aussi s’intéresser au sous-sol et au rez-de-chaussée de l’édifice, se consacrant à « l’écoute des rumeurs d’une vie », comme l’écrivait Merleau-Ponty à propos de Freud, au « caractère performatif du langage inconscient, des rêves… tout ce qui a échappé à la philosophie ». Résolument freudien, il va toutefois essentiellement s’occuper, de ce que l’on a reproché à Freud d’avoir trop négligé, à savoir la clinique des psychoses. On peut, d’ailleurs, incidemment se demander si les différends qui ont émaillé l’histoire de la psychanalyse, du moins pour la part qui concerne ses relations avec la psychiatrie et la psychiatrie institutionnelle, ne sont pas en partie les conséquences , ou les effets, peut-être contre-transférentiels, que des cures aussi distinctes que celle des névroses et celle des psychoses ne manquent pas de soulever quant au maniement du transfert et à la forme d’engagement qu’elles supposent.
Résolument freudien mais quelquefois infidèle, à bon escient toutefois, Gaetano Benedetti, peut-être influencé par son voyage aux États-Unis et ses lectures de Harry Stack Sullivan et de Frieda Fromm Reichmann, entre autres, ne va pas adhérer à la thèse freudienne selon laquelle il n’y aurait pas de relation d’objet dans la psychose mais, au contraire, il va partager l’idée de ces auteurs selon laquelle l’investissement du monde, dans la psychose, est tellement massif, fragmenté, dissocié, bizarre, symbiotique que le transfert en devient, s’il n’est pas méconnu ou rejeté, difficilement maniable selon les pratiques et les critères habituels. Mais comment, avec un sujet qui se protège du risque d’une absorption par le monde, de la peur d’un engloutissement, et d’une perte radicale de ce qui peut tenir lieu de limites du moi, par un retrait autistique, d’autant plus solipsiste que le danger de disparaître est grand, comment pouvoir entrer en relation avec, sans qu’il se sente menacé, agressé, sans qu’il craigne d’en être détruit ? Comment, autrement qu’en s’intéressant aux phénomènes tels qu’ils se manifestent dans les jeux transférentiels et contre-transférentiels, aux mécanismes défensifs et créatifs, introjectifs et projectifs, plutôt qu’à la biographie, pouvoir être accepté, sans effraction ni artifice, dans ce monde dont la clôture reste encore et toujours, pour le sujet en souffrance, une trop faible protection ?
Gaetano Benedetti rapporte dans l’un de ses nombreux ouvrages, une situation clinique qu’il avait connue en supervision, où une psychothérapeute s’était trouvée engagée dans une relation que l’on pourrait qualifier, à plus d’un titre, de délicate. Cette thérapeute, en effet, recevait une bonne sœur, une religieuse, qui était sujette à d’étranges et pour le moins dérangeantes hallucinations. Abruptement, elle voyait surgir devant elle le Christ en croix, tel qu’on le représente habituellement, mais celui-ci se trouvait hallucinatoirement entouré d’enfants qui le masturbaient. Vision qu’on imagine particulièrement hérétique pour cette bonne sœur tourmentée. La thérapeute, quelque peu déconcertée, eut une réaction qu’il serait difficile de justifier devant des instances psychanalytiques quelque peu conformistes. En effet, se souvenant avoir vu un tableau du peintre Kokoshka qui représentait le Christ entouré d’enfants, et poussée par une inspiration difficile à qualifier, la thérapeute offrit à la bonne sœur une reproduction de ladite toile. Instantanément, les hallucinations firent place à un délire tout aussi luxuriant que soudain, où ce n’était plus le Christ qui était cloué sur la croix mais la thérapeute, entourée elle aussi d’enfants qui se livraient à des pratiques que d’aucuns qualifieraient de honteuses.
On peut tout d’abord s’étonner du fait que Gaetano Benedetti considéra alors cette bascule des hallucinations vers le délire comme une source de progrès. Lorsqu’elle était hallucinée, cette bonne sœur était enfermée, isolée dans son monde hallucinatoire – l’autre, le Christ, par son abstraction et sa distance, n’existait qu’en effigie -, alors que dans le délire, l’apparition de la thérapeute en lieu et place du Christ, signifiait, quoique sur un mode délirant, l’instauration d’un rapport à un autre, existant en chair et en os. Bref cela équivalait à une sortie, certainement particulière, de son solipsisme, de son isolement, de la fermeture autistique dans laquelle les hallucinations la maintenaient.
Mais il est certain qu’à une époque où l’on vise et s’emploie à une éradication rapide et radicale des symptômes, le propos de Benedetti selon lequel l’apparition du délire chez cette religieuse fut une chance peut paraître surprenant, sauf à considérer, à l’inverse, qu’une part importante de notre pratique clinique consiste à trouver place dans le monde clos de l’existence psychotique.
Et l’on peut ainsi comprendre combien le « maniement » du transfert est primordial dans la clinique d’un sujet dont la problématique oscille, sur un mode adialectique, entre dispersion, confusion avec tous les objets du monde, et repli autistique, combien ce maniement du transfert est primordial lorsque l’élection d’une adresse peut servir de point de rassemblement, serait-il délirant, pour un sujet dissocié.
Ce premier mouvement où le sujet souffrant s’ouvre à l’autre sur un autre mode que celui qui était, pour lui, jusqu’alors prévalent – la fixité d’un monde arrêté d’où rien ne procède – pourrait, peut-être, si la chronologie a ici un sens, être considéré comme le premier temps d’un processus, d’un processus qui, selon Gaetano Benedetti, passant par une « dualisation », et par ce qu’il conceptualisera en terme de « sujet transitionnel », mènera, comme un pont jeté par delà l’abîme de la scission, vers une symbolisation, jusque là impossible.
Nul mieux que Gaetano Benedetti ne peut illustrer ce que disait Jacques Lacan lorsqu’il réfutait la dénomination classique de contre-transfert, quelle que soit la source d’où cette relation particulière émane, au profit de la notion universelle de transfert, tant pour Gaetano Benedetti, l’effet thérapeutique majeur résulte de mécanismes inconscients qui, aussi bien du côté du patient que du côté du thérapeute, se produit sous l’effet de forces créatrices et organisatrices qui émergent face au chaos de la désorganisation. Le transfert du thérapeute, s’il permet donc à la fois d’appréhender, dans le cadre d’une relation intersubjective avec un patient schizophrène, les enjeux et mécanismes inconscients qui divisent le sujet, est aussi réaction face au chaos de la désorganisation. Les vécus transférentiels du thérapeute, qui, bien souvent, lorsqu’il s’agit de psychose, alternent entre attrait et rejet vis-à-vis du patient, ne se limitent pas à être le reflet de la scission du transfert ou de la scission interne des vécus du patient, même s’ils permettent d’en prendre la mesure, mais exercent, souvent à l’insu du thérapeute un effet curatif, celui-ci ne serait-il dû qu’à l’impossibilité de « concevoir » la scission pour un sujet qui n’est pas schizophrène. Bien évidemment, cela suppose une conception du symptôme, et partant de l’inconscient, comme un compromis entre les composantes destructrices à l’œuvre dans la psychose et la tentative de guérison que le symptôme échoue à réaliser. L’inconscient n’est pas que répétition, il est aussi tentative de dépassement de ce qui, ainsi, vient régulièrement échouer dans l’épreuve de la réalité.
Et il ne sera pas question, dans cette phase délicate où se joue la sortie de cet isolement autistique, d’interpréter, comme cela peut se faire dans une cure classique, ou de se livrer à une quelconque herméneutique, comme des phénoménologues pourraient le faire, ou bien, à la façon des tenants anglo-saxons de l’interprétation directe, qui tentaient de résoudre, par une sorte de forçage interprétatif, les résistances du patient. L’interprétation, telle qu’elle peut se manier dans une cure classique n’est donc pas ici possible, sinon à soulever de fortes réactions anxieuses, et/ou éventuellement à figer le thérapeute dans la position, rapidement indélogeable, de persécuteur. Il s’agit, plutôt, comme l’exemple de la religieuse le montre, et avant même que n’opère ce processus que Benedetti appelle la dualisation, que le thérapeute prenne pied dans le monde, serait-il halluciné, du patient.
Plutôt que d’interprétation, il serait peut-être plus juste de parler d’un travail d’association auquel patient et thérapeute se livrent en réponse ou en réaction à ce que l’autre énonce, sans que la signification véritable en soit saisie ou même recherchée- si ce n’est dans un travail de supervision . C’est ainsi que va se constituer ce que Gaetano Benedetti appellera, en référence bien sûr à Winnicott et au concept d’objet transitionnel, le « sujet transitionnel », dont il dit qu’il est constitué de parties du patient et de parties du thérapeute, c’est-à-dire un entre-deux, qui n’est ni tout à fait l’un ni tout à fait l’autre mais qui est fait des associations de l’un et de l’autre, et qui représente un point de rassemblement, préalable nécessaire avant tout travail de séparation.
Bien entendu, patient et thérapeute ne se trouvent pas tous deux sur le même plan, le thérapeute reste le thérapeute, même s’il lui arrive de vaciller. Et c’est, essentiellement, par la pratique de la supervision, comme cet ouvrage a le mérite de le montrer, que non seulement le thérapeute pourra se situer ou se resituer par rapport à la relation engagée, mais surtout qu’il pourra se livrer à l’interprétation de ce qui se joue pour l’un et pour l’autre dans cette relation. On pourrait dire que la supervision est le lieu véritable de l’interprétation, et c’est parce qu’elle est telle, que le thérapeute va pouvoir associer librement dans la relation avec le patient. C’est comme cela, me semble-t-il, qu’il faut entendre cette notion d’identification partielle que Benedetti avance quelquefois, lorsqu’il évoque la position du thérapeute qui accepte de répondre, en miroir, à l’appel identificatoire propre à la psychose, par un mouvement identificatoire mais un mouvement qui, contrairement à celui du patient, reste partiel. Cette conception n’est pas étrangère aux théorisations touchant au mécanisme de l’identification projective, processus massivement à l’œuvre dans la psychose et où se trouve projetée sur le monde la dissociation dont le sujet est l’objet, fragmentant ainsi le monde auquel il se trouve identifié. Le thérapeute se trouve contraint de se soumettre partiellement aux exigences dissociatives et projectives que la pathologie du sujet impose, mais s’il ne peut refuser les conditions de la rencontre que le patient lui impose, il ne peut non plus y être totalement assujetti car il risquerait d’être lui-même pris dans une organisation psychopathologique pouvant aller jusqu’à le pétrifier dans le délire ou du moins l’épingler dans une chronicité sans issue. Si l’identification proprement dite est l’envers et le piège dans lequel peut s’abîmer le transfert, l’identification partielle suppose une césure entre une acceptation de l’ordre d’un monde que la psychose, dans sa folie, impose, mais sans pour autant que le thérapeute y adhère, le fasse sien, non par refus ou par rejet ou par calcul mais parce que le délire pourrait s’en trouver conforté, ouvrant alors à ce que les cliniciens appellent une « folie à deux. » Dans les présentations ici rapportées, on peut entendre et ressentir, devant la perte des repères usuels, face à la violence ou à la bizarrerie des comportements, face aux assauts, agressifs ou sexuels, combien il est difficile, pour des thérapeutes profondément engagés dans une relation thérapeutique, qui, tels des funambules, marchent sur un fil entre rejet et confusion, de trouver et garder l’équilibre. C’est bien évidemment, le travail d’interprétation en rapport avec les dynamiques transférentielles, effectué en supervision, qui va permettre au thérapeute, engagé dans la complexité de la relation, de se tenir dans cette position inconfortable qui consiste à avoir un pied dedans tout en gardant un pied dehors.
Résolument freudien, ai-je répété plusieurs fois au cours de cette préface, certes, et cela ne se démentira pas tout au long de l’œuvre de Gaetano Benedetti, mais force lui sera de constater que les découvertes freudiennes, bien qu’essentielles, restent un peu courtes quant à la clinique des psychoses, aussi bien au niveau théorique qu’au niveau technique. Benedetti se rend rapidement compte que le setting analytique classique ne convient pas au patient schizophrène, que la pratique du divan et des associations libres mènent plus sûrement à des difficultés, voire à des catastrophes qu’elles ne permettent un effectif travail. Parce que, comme l’on sait, Freud s’est appuyé sur l’étude des névroses pour appréhender théoriquement la psychose, sans en avoir une pratique clinique effective, et parce que le clivage n’est pas la scission, pas plus que le refoulement dans la névrose n’est de même nature que le retranchement à l’œuvre dans la psychose, le modèle de la cure analytique des névroses ne peut convenir au traitement des psychoses. Donc, Gaetano Benedetti va devoir, au niveau théorique comme au niveau technique, développer et adapter à la clinique des psychoses, ce qui était toutefois en germe dans la théorie freudienne, et ce non sans mal, car les psychanalystes orthodoxes lui reprocheront longtemps ce qu’ils qualifieront d’infidélité par rapport à l’orthodoxie et au maniement de la cure type.
Mais le cheminement théorique de Benedetti, toujours soucieux d’élaborer une clinique des psychoses, va le conduire d’une part à lire Freud, et à s’intéresser au champ des névroses à partir de cette clinique spécifique, qu’il n’hésitera pas à qualifier de fondamentale, plutôt que l’inverse – de la névrose vers la psychose – et, d’autre part, à interroger, plus ou moins directement, ce qu’aujourd’hui en France on semble généralement accréditer, à savoir la notion de structure qui, si elle ne revêt pas une connotation destinale, se trouve souvent bien embarrassante. En effet, cette notion, difficile à manier, amène parfois, paradoxalement, à une conduite de la cure de patients psychotiques qui ressemble fort à des pratiques de type comportementaliste, après qu’elle aura été longtemps prétexte à laisser, par exemple, les patients hospitalisés dans une totale incurie et avoir cantonné le « soin » institutionnel à un simple gardiennage, favorisant des processus de chronicisation devenus indépassables.
Comme nous avons pu le voir à la lecture du Séminaire sur l’hystérie, précédemment publié dans cette même collection, la considération de cette forme de névrose, notamment dans sa constitution, se trouve particulièrement enrichie par les apports théorico-cliniques issus de la clinique des psychoses. La conséquence de tout cela, c’est que Gaetano Benedetti va fréquemment souligner la parenté entre névrose et psychose, tout en reconnaissant leur différence, parlant à ce propos, dans cet ouvrage, de « saut de qualité » – comme on pourrait le dire en physique lorsqu’une certaine accumulation d’éléments produit un changement d’état – marquant ainsi continuité et rupture. Une autre conséquence de cette lecture « inversée », c’est que le regard clinique de Benedetti va porter sur la nature du transfert plutôt que sur la structure psychopathologique du sujet, s’intéressant aux modalités transférentielles qui peuvent revêtir tantôt un caractère psychotique tantôt un caractère névrotique, indépendamment de la « structure », et bien au-delà de la remarque de Manfred Bleuler qui reconnaissait, comme l’un de ses traits pathognomoniques, des zones de normalité au cœur de la schizophrénie.

Les quelques séances de supervision, ici reprises et rapportées, qui se tinrent dans le cadre de l’Institut Milanais de Psychothérapie, à la création duquel Johannes Cremerius et Gaetano Benedetti collaborèrent, ont d’abord l’avantage de nous permettre de ressentir et de percevoir l’atmosphère dans laquelle elles se déroulaient, bien que l’accent soit ici plus particulièrement mis par les curateurs sur les commentaires de Gaetano Benedetti, plutôt que sur les présentations et les nombreux échanges qui suivaient la présentation d’une situation clinique. Mais par là-même, on peut mieux saisir, parce que son intérêt pour l’autre ne se limite pas au sujet souffrant mais s’étend à tout autre, pourquoi Benedetti est un maître aimé et respecté. Jamais ironique ni distant, pour autant il ne cède en rien sur la nécessité d’une rigueur, aux niveaux théorique et clinique, pas plus qu’il n’assène, avec la surdité d’un sonneur, des vérités qui se voudraient définitives. Pas à pas, ses constructions théoriques, qui ne se départissent jamais d’une dimension interprétative par rapport à la situation en cause, avancent, s’infléchissent puis reprennent leur cours, n’hésitant pas, parfois, à rester quelque temps suspendues à titre d’hypothèse, ou accompagnant des concepts déjà fréquentés pour souvent les dépasser ou les déployer au-delà de ce à quoi ils semblaient prétendre.
Mais cette façon de procéder, aussi séduisante soit-elle, ne doit point nous faire oublier l’importance centrale que Gaetano Benedetti accorde au travail de supervision qui, comme nous l’avons déjà vu, va bien au delà du travail de « contrôle » tel qu’on l’entend classiquement, pour devenir un espace nécessaire afin de pouvoir faire face aux aléas transférentiels, souvent déconcertants, quelquefois violents ou tumultueux, d’autres fois quasiment aphones avant que le thérapeute ne s’installe dans un transfert négatif. Le travail de supervision va donc avoir pour motif, outre de permettre au thérapeute de faire face aux difficultés que soulève la dissociation, d’œuvrer, par l’ouverture d’hypothèses de travail et par le travail de l’interprétation, à la transformation des résistances en défenses, celles-ci se distinguant des premières par leur porosité et la respiration qu’elles autorisent.
Et enfin, on peut déduire du travail de supervision tel qu’il nous est ici présenté, une conséquence non négligeable, qui sera de permettre au thérapeute de se laisser aller à la créativité de son inconscient, et de découvrir, au-delà de la clinique des psychoses, une liberté dans sa pratique.

Patrick Faugeras

>Marcel Storr, bâtisseur visionnaire

Du 16 décembre 2011 au 10 mars 2012, la mairie du 20e arrondissement et la mairie de Paris présentent l’exposition Marcel Storr, bâtisseur visionnaire au pavillon Carré de Baudouin. Entrée libre.

L’oeuvre de Marcel Storr est à la fois intrigante dans le détail, époustouflante dans son ensemble. Elle regroupe une soixantaine de dessins de cathédrales et mégapoles imaginaires réalisés clandestinement par un cantonnier du bois de Boulogne, décédé en 1976 dans le plus complet anonymat. Il s’agit sans doute d’une des plus importantes découvertes d’art brut de ces dernières années en France.


Cette oeuvre magistrale est à découvrir pour la première fois dans son intégralité, du 16 décembre 2011 au 10 mars 2012 au pavillon Carré de Baudouin. L'exposition Marcel Storr, bâtisseur visionnaire est présentée par la mairie du 20e arrondissement et la mairie de Paris, avec la collaboration de Liliane et Bertrand Kempf (les collectionneurs), Laurent Danchin (commissaire de l'exposition) et Géraldine Gauvin (coordination muséographique).

Cet événement sera également l’occasion de rencontres et de projections sur l’architecture utopique.

 

Marcel Storr

On ne sait presque rien de lui. Il est mort il y a plus de trente ans et son oeuvre, clandestine, découverte par hasard par un couple d’amateurs d’art en 1971, n’a presque jamais été montrée. Pourtant Marcel Storr (1911-1976), simple balayeur au bois de Boulogne – ou "cantonnier d’empierrement saisonnier" des parcs et jardins de la Ville de Paris, selon son statut officiel – était un dessinateur de génie. Tout au long de son existence, il a poursuivi avec obstination la construction d’un univers parallèle au sein duquel il prenait chaque soir sa revanche contre sa condition ingrate et la misère de ses origines.

Enfant abandonné, placé par l’Assistance publique dans des fermes où il était battu, Storr, devenu sourd, condamné à l’illettrisme, a toujours aimé dessiner, et l’expérience amère de la vie a renforcé en lui le besoin d’accéder, par la voie symbolique, à un univers supérieur qui lui était refusé. Son oeuvre, jardin secret d’un autodidacte visionnaire, obsessionnellement inspiré, est un cas spectaculaire de résilience du don créateur malgré tous les obstacles et toutes les vicissitudes d’un destin contrarié.

L’exposition

L’exposition Marcel Storr, bâtisseur visionnaire consacre une découverte exceptionnelle présentée pour la première fois dans son intégralité.

Il n’existe qu’une soixantaine de dessins de Marcel Storr, s’échelonnant des années 1930 à 1975, et représentant exclusivement des architectures imaginaires. Tous figureront dans l’exposition. Parfois de très grandes dimensions et de plus en plus complexes au fil du temps, ces dessins sont coloriés au crayon ou aquarellés à l’encre, et extrêmement fouillés dans la période finale, celle des chefs d’œuvre des dix dernières années. Développant au départ un thème purement religieux, donc plutôt tournés vers le passé du temps des basiliques et des cathédrales, ces dessins s’orientent brusquement vers un futur de science fiction à partir de l’année 1965. C’est, par coïncidence, l’époque où apparaissent les premières tours de la Défense que Storr, quotidiennement, pouvait voir émerger de la cime des arbres sur son lieu de travail. Du premier au dernier, tous ces dessins manifestent une unique tendance : l’obsession de construire, d’inventer du jamais vu et de défier la pesanteur en s’élevant toujours plus haut vers le ciel. « Des tours, il faut des tours », répétait Storr en guise d’explication, convaincu que le Président des Etats-Unis viendrait en personne le consulter pour reconstruire Paris après une catastrophe nucléaire inévitable.

L’exposition propose un parcours en quatre étapes, correspondant à quatre périodes de sa production. Un parcours chronologique qui servira de fil conducteur. Une série d’agrandissement photographiques de certains détails sont également proposés afin de donner accès au deuxième niveau de lecture que permet difficilement la vision globale de ces oeuvres étonnantes. Ces agrandissements permettront au visiteur de se faire une idée de la richesse interne de chaque image, et l’inciteront à poursuivre lui-même l’effort d’exploration.

 

Storr, Architecte de l'ailleurs

 

Françoise Cloarec est psychanalyste et peintre, diplômée des Beaux-Arts de Paris. Elle a consacré une thèse de psychologie clinique au peintre autodidacte Séraphine de Senlis avant de lui dédier un essai, Séraphine, sorti chez Phébus en 2008 en même temps que le film aux 7 Césars de Martin Provost.


 

Storr
Architecte de l'ailleurs

Citation:
Présentation de l'éditeur
Qui est Storr ?
Le jour où Françoise Cloarec est contactée par un mystérieux couple de collectionneurs, elle ne se doute pas qu’elle va découvrir une œuvre époustouflante, jamais sortie de l’ombre. Sous ses yeux ébahis se déploient soixante-douze dessins au crayon et à l’encre de couleur, représentant cathédrales lumineuses, bâtiments exotiques et cités utopiques tout droit sortis de l’imaginaire de Marcel Storr, cantonnier de la ville de Paris décédé en 1976 dont on ne sait presque rien. Qu’importe ! Écrire, n’est-ce pas se confronter à l’inconnu ?
Pas à pas, l’auteur reconstitue le parcours d’un enfant de l’Assistance publique élevé à la dure par des paysans sans scrupules, puis d’un homme blessé, illettré et solitaire, dont le talent fou s’est épanoui malgré tout. Le soir, le balayeur fasciné par Paris et les États-Unis se transforme en architecte : il dessine ses propres villes et sa propre vie.
Françoise Cloarec signe là une évocation biographique bouleversante, véritable porte ouverte sur l’univers d’un créateur visionnaire, qui n’eut pourtant « pas de mode d’emploi, ni de l’art, ni du monde, ni du cœur ».

Dans la postface:

Je ne voulais ni écrire sur, ni l'étouffer sous des interprétations, ni être indiscrète. Dans cet écrit, mon propos n'a pas été de faire une étude picturale, ni psychanalytique, mais de donner au lecteur l'envie de partager la beauté et l'originalité de ce que cet homme a produit tout sa vie.

>J…(Texte paru dans la revue « Une larme du diable », décembre 2011 )

(illustration de Lucella Grondin)

-Tais-toi

-Je n'ai rien dit

-Tu as pensé

-A peine

-Tu as voulu penser

-Mais j'ai échoué

-Alors tais-toi. Tu ne sais pas qui je suis.

-Bien sûr je le sais. Tout le monde sait ici.

-Allons donc, je suis venu incognito.

-Si tu le dis

-N'est-ce pas ? J'ai considérablement adouci ma voix

-Voilà

-Je suis mieux accueilli ainsi

-Mettons

-Quoi ! Tu trouves que je n'ai pas réussi mon entrée ?

-Je n'ai rien dit de tel

-Tu ferais mieux de te taire

-Je ne parle pas, je soupire. Involontairement. Moi comme les autres. Ici, nous soupirons tous. C'est une mode, ou, je ne sais pas, une contagion qui nous attrape dès notre arrivée. 

-Soit. Je te passe le soupir. Moins bruyant qu'un éternuement. Moins grossier qu'un reniflement. Moins énervant qu'un toussotement. J'admets le soupir. 

-Je ne soupire pas personnellement

-Pfuit ! Tu raisonnes de travers. Ou tu soupires, ou tu ne soupires pas. Point.

-Ici, c'est ainsi. Inspiration profonde et soulagement. Malgré le grand isolement, malgré le peur et l'oppression, les poumons sont encore là, le souffle est encore là. Peu importe qui personnellement inspire, car tous nous participons de l'exhalaison. 

-Comment tu t'exprimes ! Approximation de la fonction sujet. Approximation de la fonction attribut. Logique déviée. Logique dévoyée.

-N'est-ce pas pour cela que tu m'as choisie ?

-Jeanne !

-Je ne m'appelle pas Jeanne.

-Moi je t'appelle Jeanne

-Je ne suis pas seule ici.

-Tais-toi

-Je n'ai rien dit. Je n'ai jamais rien dit. J'ai crié parfois. Pas même à pleine voix. Je serais capable, pourtant. Renoncer à tout effort d'articulation et lancer un cri, un vrai cri…

-Serait-ce une menace ? 

-Je suis hors d'état de proférer la moindre menace. A qui l'adresserais-je ?

-Moi, je suis là.

-Toi, tu n'es qu'une voix;

-Quand même

-Oh tu ne te laisses pas oublier. Tu t'agrippes, tu m'empêches de sentir, tu m'empêches de penser et de parler, tu contrôles jusqu'à mes soupirs Mais enfin, tout bien pesé, tu n'es qu'une voix.

-Pas n'importe laquelle. Tu sais d'où je viens?

-Je sais même ce que tu veux. 

-Ah ?

-Tu veux parler. 

-Sans doute

-Encore parler

-Et… 

-Et encore. Répéter, ressasser. Ton égal, inébranlable. Vocabulaire invariable. Ta passion : discourir, quoiqu'il arrive. De préférence seul en chaire. 

-Tais-toi

-Je ne fais que cela. Me taire afin que toi tu parles

-Tais-toi

-Volontiers.

-Tu n'es pas une débutante, n'est-ce pas. Il t'en est passé, des voix à travers la gorge… Les suppliantes, les insinuantes et les déclamantes. Tu les as connues de tout genre : les flatteuses, les amoureuses et les persécutoires…  Tu en a hébergé combien ?

-Je ne sais pas. Je n'ai pas de souvenirs, je n'ai que des voix

-Et moi, je suis en somme leur chef, leur commandant de bord. Leur président, pour dire le mot. Tends-moi les bras ! 

– C'est étrange, je ne t'entends plus.

-Comment ! Comment ! Tu es malade. Tu as les oreilles malades, saturées, gonflées d'avoir trop travaillé. Il va falloir les soigner…Des gouttes, vite, des gouttes pour soigner les oreilles de Jeanne.

-C'est à dire…. J'entends bien quelque chose, mais pas toi

-Mais quoi ?

-Un bruit. Fréquence sonore inédite. Ça grince, ça racle, ça vrombit. Pas une voix, plutôt une machine.

-Mais c'est moi, Jeanne, moi le président. C'est mon discours qui prend forme.

-Impossible

-Mon discours imparable. Nouvelle règlementation d'application immédiate. Sécurisation des émissions de voix. Tout doit passer par moi. Je suis la voix des voix. 

-Silence ! Ça brouille dans la transmission

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

-…

-…

-Tu m'as déçu

-…

-Pour une fois, l'évènement est à mettre en avant, qu'un président se déplace jusqu'à vous. Un président élu selon les procédures régulières, disposé à vous servir un discours régulier. 

-…

– Je souffre,  Jeanne, je souffre. J’ai mal à mon discours interrompu. Localisation mal définie. ça tire dans la chair, serait-ce l'ancien tourment qui revient, ou qui n’a jamais cessé, c’est possible, malgré tout l’entraînement, ça tire, ça déchire. Et tu ne fais rien pour moi ?

-J'entends

-Ah !

-J'entends…

-Pas trop tôt !

-J'entends quelque chose de nouveau

-C'est moi, Jeanne, c'est moi qui suis là

-Non, j'ai entendu un mot

 -Franchement, pas très nouveau

-Pas un écho, un mot

-Le mot de la fin ?

-Non, un mot qui en rappelle un autre

-Pfft!

-C'est nouveau. Je suis touchée… je ne sais pas l'expliquer

-Balancement d’une jambe sur l’autre tandis que tu  t'obstines à chercher…Je te vois, Jeanne

-Je ne me nomme pas Jeanne

-Moi je te nomme Jeanne. Et tu ferais mieux de ménager tes forces pour la reprise de mon discours. N'oublie pas que tu es mon porte-voix.

-Suis touchée par le souvenir d'un mot 

-Toi, toi ? Tu n'as pas de souvenir toi. Comment pourrais-tu avoir des souvenirs, toi ?

-Personne ne peut dire personne à personne

-Je te parle sérieusement, tu réponds fariboles

-Je parle d'un mot

-Qui vient de moi ?

-Bien avant toi

-Tu n'aimerais pas un petit souvenir de moi ?

-Impossible avec toi, tu parles trop. Tu ne me laisseras aucune trace

-Arrête de crier s'il te plait

-Je ne crie pas

-Tu renverses la tête et tu cries et tu tournes ton visage vers le ciel et tu redoubles ton cri

-Je ne frappe personne

-Je me méfie

-Et moi je me souviens. Derrière une voix s'ouvrait une autre voix. Et derrière l'autre voix une autre…

-Et derrière l'autre une autre, je parierais….

-Non. C'est arrivé une fois: l'autre voix était comme une fleur, mais qui aurait poussé en terre

-Dis donc, tu te piques de poésie

-La vérité. Je me suis accrochée au bulbe, tout en songeant que ce devait être une plante carnivore.

-Poésie, poésie ! Je préfère peut-être quand tu cries.

-La plante a mangé la voix. La voix a mangé la voix. 

-Tu es folle

-Un grand silence. Baigner dans le parfait silence sans que rien de particulier ne se produise. Lentement, toutefois, l’ouïe s’aiguisait. Sans rien forcer. Je recevais de minuscules pointes de bruits, comme des froissements de feuilles, qui, à peine apparus, se dissolvaient. L’impression était si ténue…  Des bulles d’air, discontinues, se rapprochant comme si un son était sur le point de se former, puis s’atténuant à nouveau jusqu’à l’infinitésimal. Et plusieurs fois ce cycle. Jusqu'à l'apparition du mot.

-N'est-ce pas le mot qui t'aurait fait perdre la mémoire? Une telle perturbation…

-Possible

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – 

-Quel est le mot?

-Tu n'en as pas besoin. 

-Dis-le moi. 

-Non

-Parleras-tu ?

-Motus

-Décris au moins son aspect. Lisse ou râpeux, rutilant ou discret ? Je le rajouterai à mon discours. Mot de passe ou mot-valise ?

-Trop tard pour ton discours

-Tu mens. Tu n'as pas le mot.

-Hélas je ne sais pas mentir

-On ne saurait se passer de mon discours

-La catastrophe qui va s'ensuivre inéluctablement…

-Et quoi encore

– La catastrophe qui plane sur nous avec ton discours….

-Allons donc, des visions maintenant!

-Que les murs devront être des murs et seulement des murs, que les portes devront être des portes et seulement des portes, et qu’en aucun cas on ne prenne le risque de confondre des murs avec des portes… 

– Tu ne tiens pas seulement sur tes pieds. Tiens, le bout de ta semelle a dérapé, chaussures inadéquates à l’exercice de prédiction !

-Portes et fenêtres, ouvertures en général, faisant l’objet d’une surveillance constante et assidue, appuyée par tout moyen technique adéquat. En sorte de vérifier qu’on n’y entre ni n’en sort plus sans arrêté en bonne et due forme. En sorte que ceux du dedans ne déteignent en aucun cas sur ceux du dehors, et que ceux du dehors soient préservés de la tentation d’aller y voir dedans. 

-Et après?  Regarde-toi: absence dramatique d'équilibre. Tu n'es rien sans moi.

-Rien

-Rien du tout. Tu a beau grimper sur la pointe des pieds pour t'allonger – tu gagnes quoi, un demi centimètre ?  Tu n'as rien sans moi.

-Rien

-Rien du tout. Un visage ? Plus de visage. Plus d'yeux, plus de nez. Plus de lèvres. Pus de bras, plus de dos.  Visage et corps absorbés par le milieu.  A peine te reste une tentative de t'étirer, qui t'emporte dans son déséquilibre…  Tu n'arriveras nulle part sans moi

-Nulle part

-Nulle part. Il te manque la localisation.  Ma pauvre Jeanne, tu ne l'as jamais eue ! Contente-toi donc de me faire écho. 

Maintenant tiens-toi prête. Sens comme ça vibre. Accroissement de la tension ambiante. C'est le moment. 

-Le moment ?

-De mon discours évidemment!  Ça va secouer, je te le promets. Règle bien tes tympans.

-Sont déréglés

-Règle-les ou ne les règle pas. Qu'importe !  De toutes façon, ça va rugir….

Vriller, traverser les muscles et les os, et encore, avec la même aisance, atteindre jusqu'à la moelle… Mon heure de gloire. Mon apothéose. Ils sont tous pour moi

-Tous ?

-Tous les mots prêts à s'enfiler dans la ligne de mon discours. 

-Tous ?

-Tous sauf rien. Tu n'es rien. Ton malheureux mot n'est rien. Pas même un mot. Pas formé. Un grognement, un chuintement…. Rien d'articulé, rien qui puisse m'empêcher de rien…

-Un

-Hein ? Je confirme. Un simulacre plutôt qu'un mot proprement dit

-Mot dit ? 

-Maudite!  

-Même pas. Puisque je ne suis rien. 

-Maudite !

-Ah, je me doutais que tu savais fabriquer ton propre écho ! Saurais-tu accorder l'adjectif au pluriel ? 

-Maudites ?

-Car je ne suis pas la seule ici. Vois cette forme humaine, deux bras et deux jambes, elle se rapproche. 

-Elle vient pour mon discours ?

-Tu ne mesures pas l'effet que tu fais. Indiscret, insistant, et j'en passe. Aussi vient-elle avec ses ruses, elle s’essouffle et s’affole sur les premiers temps, s’égare,  et puis elle vire, soudain décidée.

-Mais qui ? 

 -Plus décidée que moi. Posément, avancer pied gauche, assurer main droite, relever pied droit, balancer main gauche, et ainsi de suite. Courageuse ou inconsciente. Oh, le bout de sa semelle à dérapé, chaussures inadéquates à l’exercice, cependant elle se rattrape, bravo ! joli sens de l’équilibre. Bras écartés, elle pivote lentement, elle tourne sur elle même, tout simplement, en sorte de se présenter, de dos, de face et de profil, c’est bien elle. Une autre….

-Non, non, pas une autre !

-Dis le toi-même

-Une autre Jeanne ?

-Bien sûr

-Et mon discours ?

-Ton discours est fichu. Nous sommes éternelles


Patricia Janody

>Les enseignements de la folie : Un feuilleton «dangereux», Clinique de Dostoïevski : Crime et châtiment, 1/20

Raskolnikov

Wood Allen a écrit quelque part : si Dieu existe il faudra qu’il ait une bonne excuse. Cette phrase a derrière elle plus d’un siècle et demi de travail de pensée dans l’institution de la culture. C’est par cet angle que je commencerai à aborder le roman Crime et châtiment sur lequel nous travaillerons maintenant.

L’homme du sous-sol, terré au fond de sa solitude, lance un défi fou à l’autre. Incapable d’aimer et, pour cela, méchant et malade, il veut prouver – et d’abord à lui-même – qu’il n’a besoin de personne, que sa haine lui suffit pour vivre. L’autre est convoqué sous la forme d’un interlocuteur impossible, pour qu’il lui dise son désintérêt pour son existence, pour qu’il lui raconte son crime, le meurtre de Lisa. La parole de l’homme du sous-sol n’a pas d’adresse. N’empêche que, pour dérouler sa pensée, il a besoin de la présence de l’autre à cette place d’un spectateur impuissant. La tension que cette présence provoque lui est nécessaire ; il en tire l’énergie pour affirmer fébrilement l’inutilité de cette présence. D’où le caractère stérile, ressassant, vertigineux, infini, tragique de sa parole. Ce qui fait de l’homme du sous-solun personnage tragique c’est, comme le dit Leslie Kaplan, qu’il veut se passer de l’autre pour penser, mais comme « c’est l’autre qui est le support de la parole, sans adresse la parole se perd, se dilue, s’effiloche». (cf.L’expérience du meurtre, in Les Outils, POL, Paris, 2003.)

Avec Raskolnikov la tragédie change de configuration. Avec lui Dostoïevski inaugure la série de personnages tragiques qui vont l’occuper jusqu’à la fin de sa vie. Il ne s’agit plus ici de convoquer l’autre pour nier son existence, mais de répondre à une question : si Dieu n’existe pas, comment vivre ? Et aux corolaires de cette question : si Dieu n’existe pas,  quel référent garantit la réalité de la vie et de la pensée ? Si Dieu n’existe pas, que devient la loi ? 

Cette question a beau avoir été posée il y a plus d’un siècle et demi par Dostoïevski, elle est loin d’être une donnée commune pour la pensée. Le retour du religieux, avec la place importante des intégrismes, atteste son urgente actualité.

Une chose est sûre : si Dieu n’existe pas, l’autre a toute sa place. Mais il faut maintenant la définir, repérer son agencement avec le monde et soi-même – d’autant plus qu’il n’y a plus de Dieu pour la garantir, cette place, et qu’elle est donc absolument tributaire du réel de la rencontre. Si Dieu n’existe pas, alors c’est à la communauté des humains que revient la garantie précaire et mouvante du sens de notre existence. Cette précarité est source d’angoisse. Un complicateur : pour qu’une communauté sans Dieu existe, cela présuppose qu’elle soit constituée par un ensemble de singularités, où chacun reconnaît la différence des autres comme un opérateur de pensée, et comme un support du désir.

Raskolnikov est notre précurseur à tous dans cette aventure de cheminer sans Dieu dans l’angoisse et le désir. Absolument seul lorsque nous le rencontrons, il ne veut avoir des comptes à rendre qu’à lui-même. Ceci implique un changement de cadre de pensée (Loup Verlet). Pour rendre compte de ce que cela implique, réfléchissez à la peine de penser en dehors d’un cadre de savoir constitué, qu’il soit philosophique, universitaire, médical … ou psychanalytique. Puis, imaginez un monde où la religion est un référent obligatoire, incontournable, un monde où elle est le cadre de toute pensée, le seul cadre idéologique qui, exactement pour cela, ne peut être reconnu – le regard qui scrute, cherche, juge ou contemple ne voit pas l’œil qui explore. 

Marcel Gauchet, dans Le Désenchantement du monde, remarque que, pour peser la nouveauté de notre présent il faut faire le détour par la religion, clé de tout notre passé. Toutes les sociétés “primitives” vivent sous l’emprise de la religion. Cette universalité première du religieux est due, très probablement, aux conditions d’existence et de survie des sociétés sans État. “La cohésion de ces sociétés doit être établie et maintenue par des mécanismes qui échappent à l’intervention active de leurs membres. ». (Cité par Loup Verlet in La malle de Newton, Gallimard, Paris, 1993) Or, dans la société de la Russie tzariste où vivaient Dostoïevski et Raskolnikov, la religion joue encore un rôle essentiel. Un début de capitalisme – la fin du servage – et une légère atténuation de la censure, sont cause de grands bouleversements sociaux. Dans ces circonstances, il est compréhensible que le pouvoir s’accroche au cadre religieux pour y trouver une cohérence au moment de l’introduction des nouvelles institutions. Compréhensible aussi, puisque comme l’ordre habituel bascule, le corps social a fortement besoin de la religion comme ciment de la cohésion entre ses membres.

Loup Verlet fait remarquer dans son livre que le changement du cadre de pensée se heurte à une énorme difficulté. Quand l'ancien cadre est devenu branlant et que le nouveau n'est pas encore advenu, le "fondateur" – et Raskolnikov est un fondateur – se trouve dans un entre-deux très inconfortable. Comment penser dans ces conditions ?

La fondation d’un nouveau cadre de pensée est une expérience effrayante pour le fondateur. Pour faire comprendre cet effroi je proposerai le terme deparcours. Ce parcours est le temps qui va entre le moment où le sujet commence à abandonner un cadre de pensée et celui où un nouvel ensemble de références est constitué. Pour rendre compte de ce parcours Loup Verlet avance les notions de franchissement et de paradoxe. Lorsqu’un sujet prend le risque psychique de franchir les limites données par un cadre de pensée pour s’aventurer vers l’impensé il s’engage dans un paradoxe. Parce que ce franchissement suppose “ la suspension plus ou moins marquée des prémisses épistémologiques (du cadre qu’il franchit et, en même temps, il) s’appuie sur ce qui n’(est) pas encore ». Or, cette constellation, propre à toute pensée créatrice, est une situation psychique à risques, une situation psychique limite. Dans ces situations, le sujet puise son énergie dans la démesure de son désir. Et il lui faut beaucoup d’énergie pour tout ce qu’il est en train de créer : un nouveau cadre de pensée pour un nouveau sujet. Mais, pendant tout ce parcours incertain de création, le danger qu’il bascule définitivement dans la folie est permanent.

Avec Raskolnikov, Dostoïevski annonce la tragédie qui sera le fondement de la modernité : l’effroi qui consiste à refuser le cadre de pensée où Dieu est le garant, pour retrouver en soi, au-delà de l’angoisse, ce qui authentifie le désir et la vie vivante.

Chez les grecs la tragédie consiste à se rebeller contre le destin écrit par les dieux. Dans ce sens, l’issue ne pouvait qu’être catastrophique et l’intérêt se concentre sur le mode singulier par lequel le héros s’engage dans cet affrontement impossible, affrontement qui signe son humanité.

Avec Dostoïevski la rébellion a été remplacée par l’angoisse et l’inconnu. La singularité se déploie sur un fond de néant, la morale cède sa place à une exigence de vérité, le souci éthique remplace le confort donné par la cohésion du groupe. Les grands personnages dostoïevskiens, que Crime et châtiment inaugure avec Raskolnikov, seront donc des archétypes des réponses possibles à cette situation-limite où le sujet, au risque de la folie, est tenu de tout inventer d’une vie où le ciel est vide de promesses. Et la mort la limite.

La tragédie grecque commence lorsque le citoyen s’approprie le mythe pour juger la démesure et les transgressions du héros. Le chœur représente les citoyens hésitants et ambivalents entre les raisons du héros et celles des dieux. Et, à la fin, c’est toujours du côté des dieux que penche la balance ; le temps des hommes, où domine le hasard, ne peut pas grand chose devant le temps des dieux. Pierre Vidal-Naquet commente : « Les mythes comportent certes, en aussi grand nombre ces transgressions dont se nourrissent les tragédies : l’inceste, le parricide, le matricide, l’acte de dévorer ses enfants. Mais ils ne comportent en eux-mêmes aucune instance qui juge de tels actes comme celles qu’a créée la cité, comme celles qu’exprime à sa façon le chœur (…) Le chœur exprime donc à sa façon, face au héros atteint de démesure, la vérité collective, la vérité moyenne, la vérité de la cité ». (Pierre Vidal-Naquet, préface aux Tragédies de Sophocle, FOLIO, 1990)

Le héros dostoïevskien n’aura pas le chœur comme interlocuteur, comme « régulateur » de ses actes. Le héros dostoïevskien est le seul responsable de son destin devant sa conscience et, plus précisément, devant son Surmoi qui, invariablement, représente le cadre de pensée que le héros conteste, dont il veut se séparer. Comme dit Aristote dans sa Politique : « Celui qui ne peut vivre en communauté ne fait en rien partie de la cité et se trouve par conséquent soit une bête brute, soit un dieu ». Le héros dostoïevskien est un dieu devenu bête brute parce que absolument humain, seulement humain. Comme un dieu, le héros dostoïevskien ne connaît pas le temps ; ses changements, quand changement il y a, sont toujours et avant tout des changements internes, conséquence du dialogue qu’il entretient avec lui-même. L’autre, comme je le disais au début, occupe une place fondamentale dans ce dialogue ; généralement un double, parfois radicalement différent, l’autre met au travail les contradictions, rend encore plus aigu le sentiment de solitude et l’absence de tout recours – sinon celui de l’affirmation de son désir en dehors de toute garantie.

Heitor de Macedo (article original sur les cahiers de la folie Mediapart)

 A suivre : le temps de l’insomnie 

>Pour la psychanalyse et une culture humaniste Contre le scientisme et le chosisme nord-américains

Pour la psychanalyse et une culture humaniste

Contre le scientisme et le chosisme nord-américains

Parution de trois livres :

 

Six Manifestes contre le DSM. Ravenne, Paris, Barcelone, Buenos Aires, São João Del Rei. Présentation et commentaires d’Émile Jalley. Tome 1.

La rédaction, en la période resserrée de tout juste un an (2010-2011), de six Manifestes contre le DSM représente l’un des événements les plus importants dans les sciences de la vie mentale, depuis la disparition de Jacques Lacan et de Jean Piaget en 1980-1981. Le DSM, ou Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux, de source essentiellement nord-américaine n’en prétend pas moins à une hégémonie croissante mais de plus en plus discutée aussi sur l’ensemble de l’espace mondial. Or la rédaction et la publication communes des Six Manifestes de Ravenne-Italie (2), Paris-France, Barcelone-Espagne, Buenos Aires-Argentine et São João Del Rei-Brésil, organise  le fait sans précédent de la première émergence réelle d’un front unique des cultures latines contre l’impérialisme idéologico-scientifique nord-américain en matière de soins psychiques.

 

Les deux volumes de notre ouvrage sont coordonnés mais peuvent être lus séparément. Dans ce tome 1, nous présentons d’abord ces six manifestes, dont trois ont été traduits par nos soins, en les assortissant de commentaires et d’annotations personnelles. On s’intéresse ensuite à présenter pour la première fois aussi le cadre philosophique de ce que nous appelons « les divers visages de l’empirisme nord-américain ».

 

Émile Jalley. Six Manifestes contre le DSM. Ravenne, Paris, Barcelone, Buenos Aires, São João Del Rei. Suite des commentaires : censure, crise de l’enseignementTome 2.

 

Le DSM n’est que l’une des manifestations, certes spectaculaire, d’un impérialisme idéologico-scientifique propre à l’empirisme nord-américain. En fait, l’esprit d’autoritarisme technocratique propre au DSM est présent aussi bien ailleurs qu’en psychiatrie, dans d’autres secteurs de notre vie sociale. Tout d’abord, une telle configuration exercerait une emprise diffuse mais incontestable en un domaine tel que la circulation et le contrôle de l’information par le Web. Il y aurait lieu de parler d’une forme incontestable de filtrage et même de censure de la psychanalyse par un tel canal ainsi du reste que par d’autres médias, télévision,  radio et  presse, comme on l’avait déjà montré dans Anti-Onfray 2 et Anti-Onfray 3.

 

On poursuit également les analyses entreprises dans Le débat sur la psychanalyse dans la crise en France tome 2, à propos de l’enseignement primaire et secondaire, sur lesquels aussi pèse aujourd’hui le paradigme, essentiellement lié à l’empirisme nord-américain, d’un homme-cybermachine, offrant un modèle de formatage mental pour les enfants destinés, par un tri social précoce et irréversible, à « la fabrique des citoyens de deuxième classe ». Les deux tomes de cet ouvrage sont coordonnés mais peuvent être lus séparément. Plutôt que d’un mythique conflit des civilisations, il y a lieu de parler déjà au sein de la culture occidentale elle-même d’un conflit entre les deux paradigmes du sujet et de l’homme-cybermachine.

 

Émile JALLEY, né en 1935, professeur émérite de psychologie clinique et épistémologie à l’Université Paris Nord, au cours de 17 volumes publiés aux Éditions L’Harmattan et de 23 autres  titres individuels et collectifs – 7 000 pages depuis 2004, soit 8 500 en tout, a conduit la tâche de longue haleine d’une Critique générale de la psychologie scientifique et des neurosciences contemporaines menée en vue d’une défense argumentée de l’importance de la psychanalyse dans les sciences humaines et la culture françaises et européennes. La confrontation récente avec le phénomène Onfray (3 volumes parus depuis juin 2010) poursuivait cette question tout en l’élargissant vers l’analyse d’une configuration de crise plus vaste et multiforme : opposition d’une contre-université à l’université officielle, débat sur le statut de la psychanalyse au sein des sciences humaines et des autres sciences, conflit social et politique larvé, avec divergence déjà fort sensible entre une tendance populiste et un bastion élitiste. Cependant, il s’agit encore au-delà de continuer à prendre en compte l’actualité d’autres questions tout aussi urgentes, dans la crise française des champs pédagogique, culturel, scientifique, biomédical, institutionnel et politique.

 

Vient de paraître également :

Guy Laval : Un crépuscule pour Onfray. Minutes de l’interrogatoire du contempteur de Freud, Paris, L’Harmattan, septembre 2011.

Edmond Cros : De Freud aux neurosciences et à la critique des textes, ibid.

>Lettres de psychotiques (magazine Books-février 2011)

Après la publication de ses « Confessions d’un schizophrène (1) », Luiz Ferri Barros a commencé à recevoir des lettres des quatre coins du Brésil. Nous publions des extraits de deux d’entre elles, et l’une de ses réponses.

Le Livre

Un ange facteur. Correspondance de la psychose

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par Luiz Ferri Barros

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Babel, 18 août 1993
 

Cher Lucas (2),

Le fait est que nous sommes comme frère et sœur. J’ai découvert que je souffrais de cette maladie et, grâce à votre livre, j’en ai eu la confirmation. Je m’en doutais déjà, je le savais inconsciemment, à travers les bribes de conversation que j’ai surprises tout au long de ces années. Je ne prends aucun médicament (d’allopathie). J’ai eu une crise il y a moins d’un an, dont je tente encore de me relever. J’en ai eu d’autres auparavant. J’ai tenté de me suicider à 20 ans, quand j’étais enceinte. J’aimerais vous remercier du courage avec lequel vous vous mettez à nu : les psychotiques sont plus qu’un diagnostic, ce sont des êtres humains.

Enfin ma vie fait sens et je peux expliquer les regards étranges, les amitiés perdues et tout le reste. Peut-être que ma plus grande angoisse n’est pas causée par cette maladie incurable mais par le rejet et les préjugés avec lesquels les gens nous traitent.

J’ai 30 ans, trois enfants et quatre ou cinq ans de séparation. Je vis avec mes parents, mon seul et unique soutien. Je sais exactement comment vous vous sentez. J’en connais un rayon sur la solitude ; sur la tristesse. Moi aussi j’avais tout, et j’ai presque tout perdu.

J’ai développé comme vous un mécanisme pour limiter les attentes, ainsi la frustration ne se concrétise pas et on peut supporter un peu plus. Je n’ai pas fait de thérapie. Et je n’ai pas été hospitalisée. J’ai déjà consulté un psychiatre une fois, quand j’ai été agressée après mon accouchement. Finalement, j’ai compris pourquoi j’avais un jour trouvé une corde près du lit dans lequel je dormais. Je ne sais si je dois être heureuse de ne pas être complètement folle ou triste de ne pas être normale. Mais j’ai vu tant d’absurdités dans ce monde que je me demande parfois si cela vaudrait la peine d’être normale.

Maira
 

Fortaleza, 15 mai 1993
 

Cher Lucas,

Les circonstances dans lesquelles je vous écris sont particulières. Depuis trois jours, je remarque que mon comportement s’altère insensiblement. « Je suis » en partance, mes idées s’enfuient, je ressens un sentiment d’urgence à faire des choses que, finalement, j’interromps et laisse inachevées. Le raisonnement s’accélère, vole, m’échappe. Ma pensée, rapide, vole, s’échappe. Mon esprit fonctionne à toute vitesse, sans repos. Bref, « je suis » à deux pas de ce long voyage que font les maniaco-dépressifs au pays de la folie.

Comme vous, j’ai été diagnostiquée à 24 ans. Aujourd’hui, j’en ai bientôt 47. Vingt-trois ans déjà. J’ai emprunté tant et tant de chemins dans cette quête incessante de la guérison. J’ai déjà pris dix gouttes de « calmant », l’Haldol. Plus 200 mg de Tegretol. Plus 10 mg de Valium. Ce soir, je prendrai encore de l’Haldol et du Dalmadorm, un somnifère lourd. C’est un bon cocktail, n’est-ce pas ? J’ai téléphoné à mon médecin. Il m’a orientée sur le traitement. Je lui ai dit que nous allions affronter ensemble une nouvelle bataille. Comme vous l’avez dit vous-même dans votre livre, ce sera une course contre le temps. Si « le temps m’est donné », je réussirai à surmonter la crise avec les remèdes. Sinon, qui sait, l’internement, comme cela s’est passé en décembre 1992. Je prie seulement pour en revenir. Revenir du voyage, encore plus blessée et marquée, mais vivante.

Je suis trop émue. Je sens monter la panique. C’est pourquoi je m’arrête là. Comme d’habitude, j’écris au fil de la plume. Nous sommes « fous » mais, grâce à Dieu, que nous sommes intelligents et uniques ! Serait-ce une consolation ?

Fraternellement vôtre,
Cléo

P.S. Mon appartement reflète mon état d’esprit. C’est le chaos. Et même si je m’efforce de le ranger, ça ne change rien. Y a-t-il de la lumière au bout du tunnel ?

 

São Paulo, 24 juin 1993
 

Cléonice, ma chère amie,

Je n’écris pas du haut d’une chaire. J’écris du fond d’un puits.

Si quelqu’un un jour estime qu’il y a du vrai dans ce que je vous dis, c’est parce que les médecins, jusqu’à aujourd’hui, n’ont jamais été capables de construire une « Psychologie de la maladie mentale ». Ils n’ont construit que des modèles de compréhension de la maladie – les descriptions psychiatriques des symptômes, des artifices pharmacologiques et des modèles de comportement absolument primaires et grossiers du fonctionnement psychique des malades. Ils ne savent rien sur la guérison et ses processus. Ils ne prennent pas en considération le fait que des types de personnalité différents développent des manières différentes de vivre avec la maladie et présentent des potentialités et des chemins différents pour ladite guérison. C’est comme si tous les malades mentaux étaient les mêmes, d’après leurs modèles. J’imagine que si un psychologue me lisait, il serait en ce moment en train de sourire des critiques que je fais de la psychiatrie – mais de quoi rirait-il ? Ne faisant que regarder de haut l’hostilité entre psychologues et médecins, il ne verrait pas que la psychologie, elle non plus, n’y connaît rien en matière de maladie mentale […]. 

Nous sommes seuls dans cette bataille. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas nouveau, puisque Rilke disait déjà à son jeune poète : « Au fond, et précisément pour l’essentiel, nous sommes indiciblement seuls. »

Je vous embrasse,
Lucas

Lire l'article sur le site du magazine : http://www.booksmag.fr/sciences/lettres-de-psychotiques/

>Ce jour-là, Sally a basculé ( Magazine Books-février 2011)

Courant dans le flot des voitures, sûre de pouvoir les arrêter du simple fait de sa volonté… Aujourd’hui pudiquement baptisée trouble bipolaire, la psychose maniaco-dépressive touche, comme la schizophrénie, 1 % de la population.

Le Livre

Le jour où ma fille est devenue folle

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par Michael Greenberg

Flammarion

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« Le 5 juillet 1996, commence Michael Greenberg, ma fille a été prise de folie. » L’auteur ne perd pas de temps en préliminaires, et le livre avance promptement, de façon presque torrentielle, à partir de cette phrase introductive, à l’unisson des événements qu’il rapporte (1). Le déclenchement de la manie est soudain et explosif : Sally, sa fille de 15 ans, était dans un état survolté depuis quelques semaines, écoutant les Variations Goldberg par Glenn Gould sur son Walkman, plongée dans un volume de sonnets de Shakespeare jusqu’à des heures avancées de la nuit. Greenberg écrit : « Ouvrant le livre au hasard, je découvre d’invraisemblables griffonnages faits de flèches, de définitions, de mots entourés au stylo. Le Sonnet 13 ressemble à une page du Talmud, les marges remplies d’un si grand nombre de commentaires que le texte imprimé n’est guère plus qu’une tache au centre de la feuille. » Sally a également écrit des poèmes troublants, à la Sylvia Plath (2). Son père y jette discrètement un coup d’œil. Il les trouve étranges, mais ne songe pas un instant que l’humeur ou le comportement de sa fille soit de quelque manière pathologique. Elle a rencontré des difficultés d’apprentissage dans son jeune âge mais, enfin en possession de ses capacités intellectuelles, elle est en train de les surmonter. Une telle exaltation est normale chez une adolescente de 15 ans douée. Ou du moins, c’est ce qu’il lui semble.

Mais, en ce jour torride de juillet, elle craque – interpellant les passants dans la rue, exigeant leur attention, les secouant, avant de partir soudain en courant dans le flot des voitures, convaincue de pouvoir les arrêter du simple fait de sa volonté (un ami a la présence d’esprit de l’attirer hors de la chaussée juste à temps).

Le poète Robert Lowell rapporte avoir vécu un épisode tout à fait semblable dans un accès d’« enthousiasme pathologique » : « Le soir précédent mon enfermement, je courais dans les rues de Bloomington, Indiana […]. Je pensais pouvoir arrêter les voitures et paralyser leurs moteurs en me tenant simplement au milieu de la route, les bras écartés. » De telles crises d’exaltation et de tels actes aussi soudains que dangereux ne sont pas rares au début d’un accès maniaque.

Lowell a eu une vision du Mal dans le monde, et de lui-même, dans son « enthousiasme », sous la forme du Saint-Esprit. Sally a eu, d’une certaine manière, une vision analogue d’un effondrement moral (voyant autour d’elle l’anéantissement ou la répression du « génie » donné aux hommes par Dieu) et de sa propre mission – aider chacun à recouvrer ce droit imprescriptible perdu. Qu’une telle vision ait été à l’origine de sa confrontation passionnée avec les passants (l’étrangeté du comportement de Sally se doublant d’une forte conscience de ses pouvoirs), ses parents s’en sont rendu compte quand ils l’ont interrogée le lendemain : « Elle a eu une vision. Elle lui était venue quelques jours plus tôt, dans le square de Bleecker Street, alors qu’elle regardait deux petites filles jouer sur la passerelle en bois près du toboggan. Dans une illumination, elle avait discerné leur génie, leur génie inné et sans limites de petites filles, et pris dans le même temps conscience que nous sommes tous des génies, que l’idée même que le mot désigne a été faussée. Le génie n’est pas ce coup de chance tombé du ciel auquel on veut nous faire croire, non, il est aussi fondamental pour nous tous que notre idée de l’amour, notre idée de Dieu. Le génie, c’est l’enfance. Le Créateur nous le donne avec la vie, et la société l’extirpe hors de nous avant que nous ayons eu la chance de suivre les impulsions de nos âmes naturellement créatrices.

Elle voyait la vie cachée des choses

« Sally a raconté sa vision aux petites filles du square. Elles ont semblé la comprendre parfaitement. Puis elle est sortie dans Bleecker Street et a découvert que sa vie avait changé. Les fleurs devant l’épicerie coréenne dans leurs vases en plastique vert, les couvertures des magazines dans la vitrine du marchand de journaux, les immeubles, les voitures – tout prenait une acuité au-delà de tout ce qu’elle avait imaginé. L’acuité, disait-elle, “du temps présent”. D’abord faible, une vague d’énergie a alors grossi depuis le centre de son être. Elle pouvait voir la vie cachée des choses, leurs détails et leur éclat, le génie canalisé qui avait fait d’elles ce qu’elles étaient. Ce qu’elle voyait avec le plus d’acuité était la souffrance que l’on pouvait lire sur les visages des gens qu’elle croisait. Elle a essayé de leur expliquer sa vision, mais ils continuaient à marcher sans ralentir le pas. Puis tout est devenu clair pour elle : “Ils savent déjà, à propos de leur génie, ce n’est pas un secret ; c’est même bien pire : le génie a été réprimé en eux, de même qu’il avait été réprimé en moi.” Et l’énorme effort requis pour l’empêcher de remonter à la surface et de réaffirmer, dans sa splendeur, sa mainmise sur notre vie est la cause de toutes les souffrances humaines. Souffrances que Sally, avec cette révélation, a été chargée – elle seule entre tous les êtres humains – de guérir. »

Pour surprenantes que soient les nouvelles croyances passionnées de Sally, son père et sa belle-mère sont encore davantage frappés par sa façon de parler : « Pat et moi-même sommes sidérés, moins par ce qu’elle dit que par sa façon de le dire. À peine une pensée jaillit-elle de sa bouche qu’une autre la supplante, produisant un empilement de mots désordonné, chaque phrase annulant la précédente avant même qu’elle ait eu la possibilité de se former. Le cœur battant, nous tentons à grand-peine d’absorber l’énorme quantité d’énergie qui s’échappe de son corps minuscule. Elle donne des coups de poing dans le vide, elle tend son menton en avant […]. Sa volonté de communiquer est si forte que cela devient pour elle une torture. Chaque mot individuel est comme une toxine qu’elle doit expulser de son corps. Plus elle parle, plus elle devient incohérente, et plus elle devient incohérente, plus aigu est son besoin de se faire comprendre de nous ! Je me sens impuissant quand je la regarde. Et pourtant, je suis galvanisé de la voir si pleine de vie. »

On pourrait appeler cela manie, folie, ou psychose – un déséquilibre chimique dans le cerveau –, mais le mal se présente sous la forme d’une sorte d’énergie primordiale. Pour Greenberg, c’est comme si « on se trouvait en présence d’une force de la nature peu commune, telle une violente tempête de neige, ou une inondation : un phénomène destructeur, mais à sa manière, stupéfiant ». Une telle énergie débridée peut ressembler à celle de la créativité, ou de l’inspiration, ou du génie – celle-là même que Sally sent bouillonner en elle –, non à une maladie, mais à l’apothéose de la santé, à la libération d’un moi profond, jusque-là réprimé. Tels sont les paradoxes qui entourent ce que John Hughlings Jackson, neurologue britannique du XIXe siècle, appelait « états super-positifs » : ces derniers témoignent d’un désordre, d’un déséquilibre dans le système nerveux, mais l’énergie, l’euphorie qui les accompagnent les font ressembler au comble de la santé. Certains malades, à leur grand effroi, peuvent parvenir à comprendre leur état de l’intérieur, comme l’a fait l’une de mes patientes, une très vieille dame souffrant de délire lié à la syphilis. De plus en plus alerte passé 90 ans, elle s’est dit à elle-même : « Tu te sens trop bien, tu dois être malade. » George Eliot, de la même façon, disait se sentir « dangereusement bien » avant le début de ses crises de migraine. La manie est une affection biologique ayant l’apparence d’un trouble psychologique – d’un état psychique. À cet égard, elle ressemble aux effets de certaines intoxications. J’ai vu cela de façon très nette avec certains des patients dont je parle dans L’Éveil, cinquante ans de sommeil, quand ils commençaient à prendre de la lévodopa, un médicament qui se transforme dans le cerveau en un neurotransmetteur appelé dopamine (3). Leonard L., en particulier, eut un accès quasi maniaque en consommant cette substance : « Avec de la lévodopa dans mon sang, écrivit-il à l’époque, il n’y a rien au monde que je ne puisse faire si telle est ma volonté. » Appelant la dopamine la « résurrectamine », il commença à se prendre pour un messie – il était convaincu que le monde était pollué par le péché et qu’il avait été appelé pour le sauver. Et en dix-neuf jours non stop, presque sans dormir, il tapa à la machine une autobiographie entière d’environ 200 pages. « Est-ce le médicament que je prends, écrit un autre patient, ou simplement mon nouvel état psychique ? »

S’il y a une incertitude dans l’esprit d’un malade sur ce qui est « physique » et ce qui est « mental », il peut exister une incertitude encore plus profonde sur ce qu’est le moi ou le non-moi – comme dans le cas de ma patiente Frances D. qui, de plus en plus surexcitée du fait de la lévodopa, fut la proie d’étranges passions et images qu’elle ne pouvait simplement écarter comme entièrement étrangères à son « moi réel ». Elle se demandait si elles venaient de parties très profondes d’elle-même, jusque-là réprimées ? Mais ces patients, à la différence de Sally, savaient cependant qu’ils prenaient un médicament, et pouvaient voir, tout autour d’eux, des effets similaires s’exercer sur d’autres.

Elle n’avait plus la même voix

Pour Sally, il n’y avait ni précédent ni guide. Ses parents étaient aussi désemparés qu’elle – plus qu’elle, en fait, car ils n’avaient pas l’assurance que lui donnait sa folie. Avait-elle pris quelque chose ?, se sont-ils demandés. De l’acide, ou pire ? Et si ce n’était pas le cas, était-ce quelque chose qu’ils lui avaient transmis dans ses gènes, ou quelque chose de mal qu’ils auraient « fait » à un stade critique de son développement ? Était-ce quelque chose qu’elle avait toujours eu en elle, même si la maladie s’était déclenchée de façon soudaine ?

Ce sont des questions que mes propres parents s’étaient posées quand, en 1943, mon frère de 15 ans Michael avait été atteint d’une psychose aiguë. Il voyait des « messages » partout ; il avait l’impression que ses pensées étaient lues ou diffusées à la radio, il était pris d’étranges ricanements et imaginait avoir été transporté dans un autre « royaume ». Les médicaments soignant les hallucinations étant rares dans les années 1940, mes parents, qui étaient tous deux médecins, se demandèrent si Michael avait pu contracter une maladie qui serait à l’origine de sa psychose, comme un dérèglement de la thyroïde ou une tumeur au cerveau. Finalement, il s’avéra que mon frère souffrait d’une psychose schizophrénique. Dans le cas de Sally, des tests sanguins et des examens physiques permirent d’écarter tous les problèmes susceptibles d’avoir être provoqués par des taux anormaux d’hormone thyroïdienne, des substances toxiques ou des tumeurs. Sa psychose, bien qu’aiguë et dangereuse (toutes les psychoses sont potentiellement dangereuses, au moins pour le patient), était « simplement » maniaque. On peut devenir maniaque – ou déprimé – sans devenir psychotique, sans avoir des illusions ou des hallucinations, sans perdre le sens de la réalité. Sally, cependant, a bel et bien basculé. En ce jour torride de juillet, quelque chose s’est produit, quelque chose s’est rompu. Tout à coup, elle est devenue une personne différente – elle était méconnaissable, elle n’avait plus la même voix. « Soudain, tous les points de contact entre nous avaient disparu », écrit son père. Elle l’appelle « Père » (au lieu de « Papa »), et parle d’une voix « forcée, fausse, comme si elle récitait le texte d’une pièce appris par cœur, […] ses yeux noisette, normalement chaleureux, sont maintenant vitreux et sombres, comme s’ils avaient été enduits de laque ».

Greenberg essaie de lui parler de sujets ordinaires, lui demandant si elle a faim ou si elle veut s’allonger : « Chaque fois, cependant, son aliénation reprend le dessus. C’est comme si la vraie Sally avait été kidnappée, et qu’à sa place se trouvait un démon qui, comme celui de Salomon, se serait approprié son corps (4). L’antique superstition de la possession ! Comment, sinon, faire face à cette absurde transformation ? […] Au sens le plus profond du terme, Sally et moi sommes étrangers l’un à l’autre : nous n’avons pas de langage commun. »

Les symptômes caractéristiques de la manie ont été reconnus, et distingués des autres formes de folie, depuis que les grands médecins de l’Antiquité ont écrit sur le sujet. Arétée de Cappadoce, au IIe siècle de notre ère, a décrit clairement comment des états agités et déprimés pouvaient alterner chez un même individu, mais la distinction entre les différentes formes de folie n’a été formalisée qu’avec l’essor de la psychiatrie en France, au XIXe siècle. C’est à cette époque que la folie circulaire ou folie à double forme (5) – ce qu’Emil Kraepelin devait appeler plus tard syndrome maniaco-dépressif et que nous appellerions de nos jours trouble bipolaire – fut distinguée du désordre beaucoup plus grave nommé dementia praecox ou schizophrénie. Mais les descriptions médicales, comme toute description faite de l’extérieur, ne peuvent jamais rendre compte de ce qu’éprouvent vraiment les patients sujets à de telles psychoses ; il n’y a ici aucun substitut aux témoignages de première main.

Un gouffre sans fond

Plusieurs récits personnels de ce type ont paru au fil des années, et l’un des meilleurs, à mon avis, est le témoignage de John Custance, publié en 1952 (6). On peut y lire : « La maladie mentale à laquelle je suis sujet est […] connue sous le nom de dépression maniaque, ou, plus exactement, de psychose maniaco-dépressive […]. L’état maniaque est un état d’exaltation, d’excitation agréable confinant parfois au comble de l’extase ; l’état dépressif est son exact opposé, un état de souffrance, d’abattement, et par moments, d’horreur absolue. »

Custance eut son premier accès maniaque à l’âge de 35 ans, et continua à souffrir périodiquement d’épisodes de manie ou de dépression pendant les vingt années suivantes : « Quand le système nerveux est profondément dérangé, les deux états psychiques contraires peuvent gagner quasi indéfiniment en intensité. J’ai eu parfois l’impression que mon trouble avait été spécialement conçu par la Providence pour illustrer les concepts chrétiens de Paradis et d’Enfer. Il m’a assurément montré qu’existent en moi-même des possibilités de paix intérieure et de bonheur au-delà de toute description, ainsi que des abîmes inconcevables de terreur et de désespoir.

» Quand je considère la vie normale et la conscience de la “réalité”, j’ai l’impression de marcher sur un étroit plateau marquant la ligne de partage entre deux univers distincts l’un de l’autre. D’un côté, la pente est verdoyante et fertile, menant à un magnifique paysage où l’amour, la joie et les beautés infinies de la nature et des rêves attendent le voyageur ; de l’autre, un dévers désolé et rocheux, où sont tapies les horreurs sans fin d’une imagination perturbée, descend vers un gouffre sans fond.

» Dans la maladie maniaco-dépressive, cette crête est si étroite qu’il est extrêmement difficile de s’y maintenir. On commence à glisser ; le monde alentour change imperceptiblement. Pendant un temps, il est possible de conserver une sorte de prise sur la réalité. Mais, une fois qu’on a vraiment basculé, une fois que la prise sur la réalité est perdue, les forces de l’Inconscient prennent le dessus ; commence alors ce qui semble être un interminable voyage dans l’univers de la félicité ou l’univers de l’horreur, selon le cas, voyage sur lequel on n’exerce soi-même absolument aucun contrôle. »

Récemment, Kay Redfield Jamison, brillante et courageuse psychologue affectée elle-même d’un trouble maniaco-dépressif, a écrit la monographie médicale définitive sur le sujet et un livre de témoignage (7). Dans ce dernier, elle écrit : « J’étais en terminale au lycée quand j’ai eu mon premier accès maniaco-dépressif ; une fois que le siège a commencé, j’ai perdu assez rapidement la raison. Au début, tout semblait si facile. Je courais en tous sens comme une belette devenue folle, débordant de projets et d’enthousiasme, passionnée de sports, passant plusieurs nuits blanches d’affilée avec des amis, lisant tout ce qui me tombait sous la main, remplissant des carnets de poèmes et de fragments de pièces, et formant des projets d’avenir dispendieux, et totalement irréalistes. Le monde était rempli de plaisirs et de promesses ; je me sentais en pleine forme. Pas seulement en pleine forme, je me sentais vraiment en pleine forme. Je pensais que je pouvais faire n’importe quoi, qu’aucune tâche n’était trop difficile pour moi. Mon esprit semblait clair, fabuleusement concentré, et capable de résoudre par la seule intuition des problèmes mathématiques dont les solutions m’avaient jusque-là entièrement échappé. En fait, elles m’échappent toujours.

» À ce stade, cependant, non seulement chaque chose faisait parfaitement sens, mais tout commençait à se fondre en une sorte de merveilleuse connexité cosmique. L’enchantement que m’inspiraient les lois du monde naturel me faisait exulter, et je me suis retrouvée à importuner mes amis en voulant leur faire comprendre à quel point tout cela était beau. Ils n’étaient guère fascinés par mes idées sur les interconnexions et les beautés de l’univers. Ils étaient en revanche atterrés de constater à quel point il était épuisant de me suivre dans mes divagations exaltées… “Ralentis, Kay… Pour l’amour de Dieu, Kay, ralentis.”

» J’ai finalement ralenti. En fait, je me suis arrêtée net. »

K.R. Jamison compare cette expérience avec les épisodes qui suivirent : « À la différence des épisodes maniaques très sévères qui survinrent quelques années plus tard, et furent terriblement plus graves, pour déboucher sur une psychose échappant à tout contrôle, cette première vague proprement dite de douce manie offrit un léger et plaisant avant-goût de la vraie manie […]. Cette vague fut de courte durée et se consuma d’elle-même rapidement : fatigante pour mes amis, peut-être ; épuisante et enivrante pour moi, certainement ; mais rien de dérangeant ni d’excessif. »

Ses sens semblent exacerbés

Jamison et Custance décrivent tous les deux comment la manie altère non seulement les pensées et les sentiments, mais aussi les perceptions sensorielles. Custance explique avec précision ces changements dans son témoignage. Parfois, il émane des lumières électriques du service hospitalier « un halo brillant semblable à une constellation d’étoiles […] pour former finalement des entrelacs de motifs iridescents ». Les visages semblent « irradier une sorte de lumière intérieure faisant ressortir leurs traits de façon extrêmement nette ». Dessinateur « désespérément nul » en temps normal, Custance est capable de dessiner très bien pendant ses accès maniaques (cela m’a rappelé qu’il m’était arrivé exactement la même chose, il y a de nombreuses années, pendant une période d’hypomanie provoquée par des amphétamines) ; tous ses sens semblent exacerbés : « Mes doigts sont beaucoup plus sensibles et habiles. Bien que généralement maladroit, avec une graphie exécrable, je peux écrire avec beaucoup plus de dextérité que d’habitude ; je peux calligraphier, dessiner, colorier et effectuer toutes sortes de petites opérations manuelles, telles que faire des collages sur des albums et autres choses du même genre qui m’auraient en temps normal vite énervé. Je sens aussi des picotements étranges au bout de mes doigts.

» Mon ouïe semble être plus sensible, et je suis capable de percevoir […] un grand nombre d’impressions sonores différentes en même temps […]. Des cris des mouettes à l’extérieur aux rires et aux bavardages des autres patients, je suis pleinement réceptif à ce qui se passe autour de moi, et cependant, n’éprouve aucune difficulté à me concentrer sur mon travail.

» […] Si j’avais la possibilité de marcher librement dans un jardin d’agrément, j’apprécierais le parfum des fleurs beaucoup plus intensément que d’habitude […]. Même l’herbe de la pelouse a un excellent goût, tandis que des fruits aussi délicats que les fraises et les framboises procurent des sensations extatiques dignes d’une véritable nourriture des dieux. »

Au début, les parents de Sally croient de toutes leurs forces (comme Sally elle-même) que son agitation est positive, autre chose qu’une maladie. Sa mère lui donne un sens légèrement New Age : « Sally est en train de vivre une expérience, Michael, j’en suis sûre, ce n’est pas une maladie. C’est une fille hautement spirituelle […]. Ce qui arrive en ce moment est une phase nécessaire dans l’évolution de Sally, son voyage vers un domaine supérieur. »

Et cette interprétation trouve des échos d’un type plus classique chez Greenberg lui-même : « Je voulais y croire aussi, […] croire en son bond en avant, en sa victoire – l’efflorescence tardive de son esprit. Mais comment fait-on la différence entre la “folie divine” de Platon et le charabia ? Entre [l’exaltation] et la démence ? entre le prophète et le “médicalement fou” ? »

(Le cas de James Joyce et de sa sœur schizophrène Lucia, fait remarquer Greenberg, était similaire. « Ses intuitions sont étonnantes, note Joyce. La moindre étincelle de talent que je possède lui a été transmise, et a nourri un feu dans son cerveau. » Plus tard, il devait confier à Beckett : « Ce n’est pas une folle furieuse, juste une pauvre enfant ayant tenté de trop faire, de trop comprendre. »)

Mais il devient clair, au bout de quelques heures, que Sally est bel et bien psychotique et hors de contrôle, et ses parents la conduisent dans un hôpital psychiatrique. Au début, elle s’en réjouit, voyant les infirmières, les aides-soignants et les psychiatres particulièrement disposés à comprendre ses visions, son message. La réalité est cruellement différente : elle est abrutie par des tranquillisants et placée en isolement.

La description du service psychiatrique laissée par Greenberg a la richesse et la densité d’un roman, présentant toute une galerie de personnages à la Tchekhov – le personnel, les autres patients. Greenberg observe notamment un jeune juif hassidique extrêmement perturbé, à l’évidence psychotique, dont la famille refuse de reconnaître qu’il est malade : « Il a atteint l’état de devaykah, explique son frère, l’état de communion permanente avec Dieu. »

Le personnel de l’hôpital n’essaie guère de comprendre Sally. Sa manie est traitée avant tout comme un trouble médical, une perturbation de la chimie cérébrale devant être soignée par des moyens neurochimiques. La médication est cruciale, voire vitale, dans des manies aigües qui, non traitées, peuvent conduire à l’épuisement et à la mort. Mais Sally n’est hélas ! pas sensible au lithium, remède qui s’est révélé précieux pour de nombreux maniaco-dépressifs. Ses médecins doivent donc recourir à de puissants tranquillisants, qui étouffent son exubérance et son excitation, mais la laissent hébétée, apathique et parkinsonienne pendant un certain temps. Voir sa fille adolescente dans cet état de quasi-zombie est pour son père presque aussi choquant que sa manie a été traumatisante.

« Un lion à l’intérieur de toi »

Après vingt-quatre heures de ce traitement, Sally peut rentrer chez elle – encore quelque peu délirante et sous de puissants tranquillisants –, sous une surveillance attentive et, au début, permanente. Hors de l’hôpital, elle noue une relation cruciale avec une thérapeute exceptionnelle, qui sait s’adresser à Sally comme à un être humain, en tentant de comprendre ses pensées et ses sentiments. Le Dr Lensing fait montre d’une franchise désarmante : « Je parie que tu as l’impression d’avoir un lion à l’intérieur de toi-même », sont les premiers mots qu’elle adresse à Sally. « Comment avez-vous deviné ? » Sally est stupéfaite, et sa méfiance se dissipe instantanément. Le Dr Lensing continue à parler de la manie, de celle de Sally, comme s’il s’agissait d’une sorte de créature, d’un autre être, à l’intérieur d’elle-même : « Elle s’assied prestement dans le fauteuil de la salle d’attente à côté de Sally et lui dit, sur le ton d’une franche discussion entre femmes, que la manie – et elle en parle comme s’il s’agissait d’une entité distincte, d’une connaissance commune – est une dévoreuse d’attention. Elle a impérieusement besoin de sensations fortes, d’action, elle veut sans cesse grandir, elle fera tout pour continuer à vivre. “N’as-tu jamais eu une amie si épatante que tu as toujours envie d’être avec elle, mais elle te conduit à la catastrophe et, à la fin, tu aurais préféré ne l’avoir jamais rencontrée ? Tu vois de quelle sorte de personne je veux parler : la fille qui veut toujours aller plus vite, qui veut toujours plus. La fille qui se sert la première, et gruge les autres […]. Je donne juste un exemple de ce qu’est la manie : une personne avide, charismatique, qui fait semblant d’être ton amie.” »

Le Dr Lensing tente d’obtenir de Sally qu’elle fasse la distinction entre sa psychose et sa propre personnalité, pour se tenir à l’extérieur de la maladie et prendre la mesure de la relation complexe, ambiguë, qu’elle a nouée avec elle. (La psychose « n’est pas une identité », dit-elle brusquement.) Elle parle aussi de cette question au père de Sally – car sa compréhension est également nécessaire si Sally doit aller mieux. Elle insiste sur le pouvoir de séduction de la psychose : « Sally ne veut pas être isolée, son élan est tourné vers l’extérieur, ce qui, je puis vous l’assurer, est une extrêmement bonne nouvelle. Son désir est d’être comprise, et pas seulement par nous ; elle veut aussi être comprise d’elle-même. Elle reste attachée à sa manie, bien sûr. Elle se souvient de l’intensité de ce qu’elle a vécu, et elle fait tout son possible pour préserver cette intensité. Elle pense que, si elle y renonce, elle perdra les formidables capacités qu’elle croit avoir acquises. C’est vraiment un terrible paradoxe : l’esprit tombe amoureux de la psychose. J’appelle cela la séduction du mal. »

« Séduction » est le mot essentiel, en l’occurrence (c’est aussi le mot le plus important dans le titre d’un merveilleux livre d’Edward Podvoll, The Seduction of Madness, sur la nature et le traitement des maladies mentales (8)). Pourquoi la psychose, et la manie en particulier, devrait-elle être séduisante ? Freud parle de toutes les psychoses comme de désordres narcissiques : on devient la plus importante personne au monde, choisie pour un rôle unique, qu’il s’agisse d’être un messie, un sauveur d’âmes, ou (comme dans le cas de psychoses dépressives ou paranoïaques) d’être l’objet de toutes les persécutions et accusations, ou de tous les sarcasmes et outrages.

« Impitoyable boule de feu »

Mais même sans de tels délires messianiques, la manie peut communiquer à celui qui en est affligé une sensation d’immense plaisir, voire d’extase – et l’intensité même de cette sensation peut faire qu’il est difficile d’y « renoncer ». C’est ce qui pousse Custance, bien qu’il sache à quel point une telle conduite est dangereuse, à éviter de se soigner et de se faire hospitaliser lors d’un accès maniaque, préférant le vivre pleinement, et entreprendre une équipée assez risquée, à la James Bond, à Berlin-Est. Peut-être une intensité semblable des sensations est-elle recherchée par les toxicomanes, surtout ceux ayant une dépendance à des stimulants tels que la cocaïne ou les amphétamines ; et là aussi, un « haut » a de fortes chances d’être suivi par un effondrement, de même que la manie est généralement suivie d’une dépression – dans les deux cas, peut-être, du fait de l’épuisement causé par les neurotransmetteurs tels que la dopamine dans les systèmes de récompense hyperstimulés du cerveau.

La manie, cependant, n’est en aucun cas une suite ininterrompue de plaisirs, comme ne cesse de l’observer Greenberg. Il parle de l’« impitoyable boule de feu » de Sally, de sa « logorrhée grandiloquente mêlée de terreur » ; il nous dit à quel point elle est angoissée et fragile à l’intérieur de la « vaine exubérance » de sa maladie. Quand on s’élève jusqu’aux sommets extravagants de la manie, on se coupe très vite des relations humaines ordinaires, de l’échelle humaine – même si cet isolement peut être dissimulé par une grandiloquence ou une arrogance défensives. C’est la raison pour laquelle le Dr Lensing voit dans le désir de Sally de renouer de vrais contacts avec les autres, de comprendre et d’être comprise, un signe augurant favorablement de son retour à la santé, de son retour sur terre.

La psychose, comme dit le Dr Lensing, n’est pas une identité, mais une aberration temporaire ou une perte d’identité. Et, pourtant, le fait de souffrir d’une maladie chronique ou récurrente altérant le psychisme comme un trouble maniaco-dépressif ne peut qu’exercer une influence sur l’identité du patient et finir par faire partie de ses attitudes et de ses manières de penser. « Après tout, écrit K.R. Jamison, ce n’est pas simplement une maladie, mais quelque chose qui affecte chaque aspect de ma vie : mes humeurs, mon tempérament, mon travail, et ma réaction face à presque tout événement qu’il m’est donné de vivre. »

De même, il ne s’agit pas simplement d’une malchance biologique sur laquelle il n’y aurait rien à dire. Même si elle estime qu’il n’y a rien de bon à dire de la dépression, K.R. Jamison est convaincue que ses manies et hypomanies, quand elles n’échappaient pas à tout contrôle, ont joué un rôle crucial et parfois positif dans sa vie. Elle a ainsi réuni dans un autre livre consacré à la maladie maniaco-dépressive et au tempérament artistique un grand nombre de données suggérant une relation possible entre psychose et créativité, mentionnant de nombreux artistes – au nombre desquels Schumann, Coleridge, Byron et Van Gogh – ayant vraisemblablement vécu avec un trouble maniaco-dépressif (9).

Quand Sally est hospitalisée, son père interroge le responsable du service de psychiatrie sur son diagnostic. « La maladie de Sally, répond le médecin, se développait probablement depuis un certain temps, gagnant progressivement en intensité jusqu’à ce qu’elle finisse par la submerger. » Greenberg lui demande de quelle « affection » elle est affligée : « Le nom qu’on lui donne importe peu aujourd’hui. Il est certain que de nombreux signes du trouble bipolaire sont là. Mais 15 ans est un âge relativement précoce pour qu’une manie aussi fulgurante se déclare. » Au cours des deux dernières décennies, l’expression « désordre bipolaire » est entrée en usage, notamment parce qu’elle est jugée moins stigmatisante que « maladie maniaco-dépressive », suggère K.R. Jamison. Mais, prévient-elle, « répartir les désordres de l’humeur entre deux catégories bipolaire et unipolaire présuppose une distinction entre dépression et maladie maniaco-dépressive […] qui n’est pas toujours claire, ni corroborée par la science. De même, cette distinction perpétue l’idée selon laquelle la dépression existerait soigneusement séparée sur son propre pôle, tandis que la manie en constituerait proprement et discrètement un autre. Cette polarisation […] va à l’encontre de tout ce que l’on sait de la nature bouillonnante, fluctuante, de la maladie maniaco-dépressive ».

En outre, la « bipolarité » est caractéristique de nombreux troubles du contrôle – telles la catatonie ou la maladie de Parkinson – où les patients quittent l’état médian de la normalité et alternent entre états hyperkinétiques (grande agitation et mouvements incontrôlés) et akinétiques (impossibilité de faire certains mouvements). Même dans une maladie métabolique comme le diabète, on peut assister à des alternances spectaculaires entre (par exemple) des taux de sucre dans le sang très élevés et des taux très bas, lorsque les mécanismes homéostatiques complexes sont compromis. Il y a une autre raison pour laquelle la notion de maladie maniaco-dépressive en tant que maladie bipolaire, oscillant d’un pôle à l’autre, peut être fallacieuse. Elle a été mise en évidence par Kraepelin il y a plus d’un siècle, quand il a décrit ce qu’il appelle les « états mélangés, » dans lesquels il existe des éléments relevant aussi bien de la manie que de la dépression, inextricablement entremêlés. Il décrivait la « relation profonde et intime liant deux états apparemment aussi contradictoires (10) ».

Nous parlons de « pôles distincts », mais les pôles de la manie et de la dépression sont si proches l’un de l’autre qu’on peut se demander si la dépression ne serait pas une forme de manie, ou inversement. (Une telle conception dynamique de la manie et de la dépression – leur « unité clinique », selon les termes de Kraepelin – est étayée par le fait que le lithium, pour les patients sur lesquels il est efficace, agit aussi bien sur les deux états.) Cette situation paradoxale est décrite par Greenberg au moyen d’oxymores parfois surprenants, comme lorsqu’il parle de l’« exaltation abyssale » qu’éprouve parfois Sally « dans les affres de sa manie dystopique. »

Aider à vivre avec ce trouble

Le retour définitif de Sally depuis les hauteurs démentes de sa manie est presque aussi soudain que le début de son ascension vers ces mêmes sommets sept semaines plus tôt, comme le raconte Greenberg : « Sally et moi-même sommes dans la cuisine. J’ai passé la journée à la maison avec elle, travaillant sur mon scénario pour Jean-Paul.
– Veux-tu une tasse de thé ?, lui ai-je demandé.
– J’aimerais bien. Oui. Merci.
– Avec du lait ?
– S’il te plaît. Et du miel.
– Deux cuillerées ?
– D’accord. Je mettrai le miel dedans. J’aime le voir couler de la cuiller. Quelque chose dans son ton a retenu mon attention : la modulation de sa voix, sa franchise où n’entrait rien de forcé – une voix mesurée, avec une chaleur que je n’ai pas entendue chez elle depuis des mois. Ses yeux se sont adoucis. Je reste sur mes gardes, car je ne veux pas me donner de fausses joies. Et cependant, le changement chez elle est incontestable.
» […] C’est comme si un miracle s’était produit. Le miracle de la normalité, de l’existence ordinaire […]. J’ai l’impression que nous avons vécu tout cet été comme dans un conte. Une belle jeune fille transformée en pierre comateuse, ou en démon. Elle est séparée de ceux qu’elle aime, du langage, de tout ce qu’elle avait maîtrisé jusque-là. Puis le maléfice est rompu, et elle se réveille. »

Après son été de folie, Sally est en mesure de retourner à l’école – anxieuse, mais déterminée à rentrer en possession de sa vie. Au début, elle garde sa maladie pour elle, et apprécie la compagnie d’amis proches de sa classe. « Souvent, écrit son père, je l’écoute leur parler au téléphone, tantôt encline aux confidences, tantôt incisive, adorant papoter – c’est la joie de la santé revenue que l’on entend. » Quelques semaines après le début de l’année scolaire, après de longues discussions avec ses parents, Sally révèle à ses amis sa psychose : « Ils acceptent volontiers la nouvelle. Le fait d’avoir fréquenté l’unité de psychiatrie d’un hôpital confère à Sally un statut social. C’est une sorte de titre. Elle est allée là où ils ne sont pas allés. Cela devient leur secret. »

La folie de Sally s’est résorbée, et l’on aimerait que l’histoire s’arrête là. Mais le trait le plus caractéristique de la maladie maniaco-dépressive est sa nature cyclique, et, dans une postface à son livre, Greenberg confie que Sally a eu deux autres attaques : quatre ans plus tard, à l’université, et encore six ans plus tard (après l’interruption de son traitement). Il n’y a pas de « remède » à la maladie maniaco-dépressive. Mais la prise de médicaments, l’attention et la vigilance (en particulier, en minimisant les causes de stress telles que la perte de sommeil, et en sachant détecter les premiers signes de la manie ou de la dépression), et, ce qui n’est pas moins important, l’écoute et la psychothérapie peuvent énormément aider à vivre avec ce trouble. Par son attention portée aux détails, sa profondeur, sa richesse et son intelligence même, le livre de Greenberg sera reconnu comme un classique dans son genre, au même titre que les témoignages de Kay Redfield Jamison et John Custance. Mais ce qui rend le livre unique est le fait que tant de choses ici sont vues à travers le regard d’un parent extraordinairement ouvert et sensible – un père qui, s’il ne tombe jamais dans le sentimentalisme, a une remarquable perception des pensées et des sentiments de sa fille, et une capacité rare à trouver des images et des métaphores pour décrire des états psychiques quasi inimaginables.

L’opportunité de « raconter », de publier des récits détaillés de vies de patients, de décrire leur vulnérabilité, leurs maladies, est une question moralement très délicate, parsemée d’embûches et de dangers de toute sorte. Le combat de Sally contre la psychose n’est-il pas une affaire privée et personnelle, ne regardant qu’elle (sa famille et les médecins mis à part) ? Pourquoi son père devait-il révéler au monde entier le calvaire de sa fille et la douleur de sa famille ? Et qu’allait penser Sally de la révélation publique de ses tourments et de ses exaltations d’adolescente ? Ce n’était pas une décision rapide ou facile, ni pour Sally ni pour son père. Greenberg s’est gardé de prendre son stylo et de commencer à écrire pendant la psychose de sa fille en 1996 – il a attendu, il a réfléchi, il a laissé l’expérience pénétrer profondément en lui. Il a eu des discussions longues et approfondies avec Sally, et ce n’est qu’une décennie plus tard qu’il a estimé avoir trouvé l’équilibre, la perspective, le ton dont son livre aurait besoin. Sally, de son côté, a fini par éprouver les mêmes sentiments, et l’a incité non seulement à écrire son histoire, mais à utiliser son vrai nom, sans dissimulation. C’était une décision courageuse, étant donné le stigmate et l’incompréhension entourant encore les maladies psychiques de toutes sortes.

C’est un stigmate qui affecte de nombreuses personnes, car la maladie maniaco-dépressive est présente dans toutes les cultures, et frappe au moins une personne sur cent – il y a, à tout moment, des millions de gens, dont certains sont encore plus jeunes que Sally, qui peuvent avoir à affronter ce qu’elle a affronté. Lucide, réaliste, compatissant, instructif, le livre de Grenberg pourrait constituer une sorte de guide pour ceux qui doivent s’aventurer dans les régions obscures de l’âme et surmonter l’épreuve d’un tel voyage – un guide, aussi, pour leurs familles et leurs amis, pour tous ceux qui veulent comprendre ce que leurs proches traversent. Peut-être aussi nous rappellera-t-il à quel point la crête de la normalité sur laquelle nous cheminons est étroite, les abîmes de la manie et de la dépression béant de part et d’autre.

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 25 septembre 2008. Il a été traduit par Philippe Babo.

 

L'auteur de l'article

Oliver Sacks

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Médecin spécialisé dans les troubles mentaux, Oliver Sacks est, entre autres, l’auteur de L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau(Seuil) et de Musicophilia (Seuil), dont nous avons rendu compte avant sa parution en français (« L’ensorcelant pouvoir de la musique », Books, n° 1, décembre 2008-janvier 2009). Il est professeur de neurologie et de psychiatrie à l’université Columbia à New York.

De cet auteur La splendeur perdue des asiles

                        Darwin à l’école des fleurs

 

La mode du « bipolaire »

L’expression « psychose maniaco-dépressive » est de moins en moins utilisée. La tendance actuelle est de parler de « troubles bipolaires de l’humeur ». Lesquels envahissent le paysage. « Classiquement réputés toucher 1 % de la population générale, [ils] ont vu depuis une vingtaine d’années leur prévalence grimper de manière exponentielle », écrit le psychiatre français Thierry Haustgen *. Près de la moitié des consultations pour troubles de l’humeur et des patients psychiatriques en ambulatoire relèveraient de cette catégorie. « Pourquoi une telle inflation ? », se demande Haustgen. Il s’étonne que l’on mette désormais sur le même plan les formes « subsyndromiques » (ne justifiant pas le diagnostic de maladie pleinement déclarée) et des pathologies « à forte potentialité suicidaire ». Il regrette une situation dans laquelle à la confusion des concepts semble répondre celle des traitements. « Les patients peuvent recevoir un “nouvel” antipsychotique travesti en thymorégulateur » (régulateur de l’humeur). Une mode ? Ce ne serait pas la première fois. « Maintenant, tout est de la folie maniaque-dépressive », notait en 1912 un sémiologue de la psychiatrie de la Salpêtrière, Philippe Chaslin. Mais une mode liée à une forme de psychiatriquement correct : « Le trouble bipolaire n’est plus une psychose. » De même, on ne veut plus diagnostiquer de « personnalités limites » : ces patients sont également « déclarés bipolaires ».

Ce nouveau pot-pourri des troubles bipolaires est efficacement denoncé par le psychiatre irlandais David Healy dans son livre Mania. A Short History of Bipolar Disorder (« La manie. Brève histoire du trouble bipolaire »), The Johns Hopkins University Press, 2008.

* « Le monde bipolaire », Psychiatrie, Sciences humaines, Neurosciences 2010 (8), p. 117-120.

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