Introduction du colloque au Sénat 9 septembre 2015

Philippe Bichon  (Psychiatre Cour-Cheverny)

A mesdames et messieurs les parlementaires,

A tous les participants de cet après-midi de travail et d’élaboration collective.

Avec le Collectif des 39, le Fil Conducteur et Humapsy, sous le parrainage de Madame la sénatrice Aline Archimbault, nous venons au Sénat porter une parole qui est le fruit d’un long compagnonnage entre des parents, des patients, des professionnels de la psychiatrie.

Nous sommes venus  pour vous alerter sur nos inquiétudes à l’occasion du débat au Sénat  du projet de loi de modernisation de notre système de santé à la mi-septembre.

Un constat s’impose quand nous prenons le temps d’écouter les témoignages des patients, des familles et de nombreux professionnels. L’accueil, les soins, l’accompagnement de personnes souffrant de difficultés psychiques, de pathologies mentales, n’ont cessé de se dégrader depuis près d’une trentaine d’années

En Décembre 2008, à l’initiative de professionnels qui avaient participé activement aux Etats généraux de la psychiatrie de 2003,  le Collectif des 39 s’est élevé pour dénoncer le discours d’Anthony.

Ce discours sécuritaire renforçait les préjugés de dangerosité vis à vis des personnes gravement malades psychiquement, les transformant en fous dangereux  et réduisant les traitements possibles aux seules cellules d’isolement, camisoles de force, injections contre leur gré et autres procédures d’assujettissement.

Nous avons dénoncé les effets destructeurs de la  loi HPST donnant tout pouvoir aux gestionnaires dont le nombre va toujours croissant, à la mesure de la décroissance du temps affecté aux soins relationnels.

Sous la pression d’une part de la rationalité économique, d’autre part de beaucoup d’universitaires et autres experts coupés des réalités de terrain , l’hôpital se transforme en entreprise quasi industrielle afin de traiter en masse des individus indistincts, en s’appuyant à la fois sur la démarche qualité et sur une formation « industrielle » de plus en plus simpliste et réductrice.

Cette « démarche qualité », copiée sur l’industrie et actuellement proposée par l’HAS, fabrique sans cesse des protocoles de traitement de masse très éloignés de la réalité de tous les jours. Cette politique de protocolisation va à l’encontre de toute démarche de soin qui associe complexité, risque, doute, créativité, spécificité.

Il est encore possible de maintenir une hospitalité pour la folie,  mais cela devient de plus en plus difficile, nécessitant une opiniâtreté et un temps énorme pour  justifier des actes non prévus ou contraires aux recommandations.

Cette démarche qualité, très coûteuse en temps de travail,  favorise chez certains professionnels, sous prétexte d’opposabilité,  une soumission sociale dont le bénéfice secondaire est un évitement de l’objet même de notre travail, l’hospitalité pour la folie.

Son résultat : elle met de plus en plus les patients sous l’inhumanité de la contrainte avec entraves des corps par des sangles.

Nous sommes favorables à des évaluations, à condition que l’ensemble des critères de contrôles soit mis en discussion et non laissé à des professionnels qui se réfugient dans des commissions plutôt que d’être engagés dans la vie quotidienne auprès des patients.

Il est symptomatique et notable de constater que les promoteurs de cette démarche qualité n’aient pas envisagé que la non-utilisation de la contention avec sangle pourrait être un indicateur majeur de la  qualité des soins.

Au contraire, prétendant que la contention est thérapeutique, ils mélangent isolement thérapeutique et contention. Ils inspirent Monsieur le sénateur Alain Milon, président, rapporteur d’une commission sénatoriale  dont je cite un extrait : « L’amendement n° 144 apporte une précision sémantique importante en affirmant que les actes d’isolement et de contention effectués dans le cadre d’une prise en charge psychiatrique sont bien des actes thérapeutiques. »

Nous l’affirmerons haut et fort pendant ce colloque : la contention avec sangle n’est pas thérapeutique. En effet, la contention exprime la faillite de l’alliance thérapeutique et laisse envisager les difficultés de maintenir un traitement et une relation thérapeutique après le séjour en hôpital.

Et il faut souligner que l’hospitalisation devrait représenter le moment privilégié pour la construction d’un projet de soin et de réhabilitation en ville avec la participation active des malades.

Ces universitaires, ces experts qui participent avec la HAS à l’élaboration de toutes ces recommandations et qui conseillent nos élus dans la rédaction de ce type d’amendement, portent une très grande responsabilité dans l’inhospitalité de nos établissements de soin.

Ces universitaires instrumentalisent des recherches scientifiques et des courants de pensée dont les propositions diagnostics et thérapeutiques sont en congruence à la fois avec les intérêts des laboratoires et avec leur inexpérience concrète du suivi au long cours des patients psychiatriques.

Nous passons du soin de sujets singuliers, que permettait la  législation à l’époque de la mise en place du secteur psychiatrique, au traitement des populations pour une santé mentale positiviste dont les indicateurs sont  un supposé bien-être pour tous.

Nous  mesurons les effets au quotidien de cette absorption de la psychiatrie par la santé mentale. Les plus touchés par la folie  bénéficient de moins en moins de soins relationnels au long cours  pendant qu’une foule de simples « déviants » du système scolaire sont étiquetés handicapés  pour pouvoir bénéficier de soutiens purement pédagogiques, assommés d’amphétamines dans un aveuglement largement partagé.

Quand aux familles, ce sont plus particulièrement les mères, qui sont assignés à la place d’aidant familiaux pour faire le travail d’accompagnement du quotidien que le service public abandonne.

Nous vous alertons sur cette tendance forte : la réduction de la conception de l’homme et de la folie à une visée uniquement organiciste qui tend à assimiler l’âme humaine à la « machine cerveau ».

Nous défendons une approche polydimensionnelle pour tenir compte de la complexité et ne pas sombrer dans un simplisme réducteur quasi totalitaire par son intentionnalité à faire taire toute approche différente.

Le plan Autisme 2012, construit autour d’une recommandation plus que critiquable élaboré par ces experts de la HAS, tend à établir quasiment une science d’état.

Cette réduction simpliste pose une question  cruciale sur notre conception de l’homme et de la folie, et du type d’hospitalité qui en résulte.

En ne tenant pas compte de la complexité,  privés de nombreux outils conceptuels et thérapeutiques, beaucoup de professionnels, en accord avec cette chosification réductrice de la folie, sont confrontés au réel de leur impuissance devant l’insuffisance des seuls traitements médicamenteux.

Les malades  résistants, récalcitrants à obéir à cette injonction à la guérison sans parole, subissent des isolements punitifs voire même sont contentionnés avec des sangles.

Quand l’orage est passé, que le patient finit par obtempérer, il est rapidement repoussé hors  du champ sanitaire grâce à l’étiquette « handicap ».

Mais cette étiquette ne tient pas compte des processus morbides en cours, et les difficultés psychiques non traités réapparaissent dans le médicosocial.

Accueillir et soigner un fou, demande une certaine attitude qui s’appuie sur une intelligence collective dont les possibilités d’émergence nécessitent de retravailler sans cesse les règles de métiers. C’est aux professionnels d’élaborer aux seins de leurs équipes les effets psychiques du risque de la rencontre avec la folie afin de ne pas construire des dispositifs d’évitement et de maîtrise des corps.

La question du lien social, les difficultés de la relation, du lien et de « l’être-avec », qui prédominent dans bien des troubles psychiatriques, nécessitent une conception qui  tienne  compte du fait que l’homme est un être politique dont l’existence se tisse dans des histoires partagées, des compagnonnages qui s’édifient au travers de rencontres  vivantes avec les autres hommes, les  groupes et les collectifs.

Nous vous soumettons notre travail d’élaboration collective, rassemblant professionnels de terrains, patients, parents, citoyens qui sont engagés concrètement  dans ce souci commun de l’ hospitalité  pour la folie,

«Alerte : un enfant risque de ne plus être soigné ! »

Cette première table vous alerte sur la dégradation progressive des soins proposés aux enfants, sur la sur-médication croissante, sur la généralisation du handicap, sur la place de l’école.

« Pour l’hospitalité à la folie, non à la contention »

Cette deuxième table, vous alerte sur l’attaque considérable des libertés et des droits des patients psychiatriques, et sur la nécessité de réinventer collectivement les outils et les dispositifs permettant d’abandonner de telles pratiques coercitives et non thérapeutiques.

« Quels espaces citoyens pour les patients dans le sanitaire et le médicosocial »

Cette troisième table, soutient des alternatives  à ces dérives si on garde des secteurs de taille humaine avec une place possible pour les associations ouvertes à la parole des patients et des soignants. Ceci afin de favoriser l’engagement des patients dans le processus thérapeutique.

Après cet après-midi d’expression polyphonique et d’échanges, nous sommes prêt à continuer avec vous Mesdames et Messieurs les sénateurs et parlementaires, ce travail de mise en débat de la conception de la folie et de son hospitalité dans notre société pour travailler collectivement ce passage d’une  psychiatrie sécuritaire à une véritable hospitalité pour la folie.

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