« Non à la nuit gestionnaire »

PRATIQUES Les Cahiers de la médecine utopique , 77 Avril 2017 Tout le Contraire

Sandrine Deloche, médecin pédopsychiatre.

La nouvelle loi de la Santé confisque la dimension artisanale du soin psychique. La prédation se loge partout : des groupements hospitaliers de territoire au dossier patient informatisé, en passant par l’invasion d’une novlangue technocratique. Après la nuit sécuritaire, Non à la nuit gestionnaire.

En Afrique, il existe une jolie formule pour lutter contre les pachydermes indigents, car toujours plus proches des villages, ravageant les récoltes. Il s’agit de bâtir des clôtures d’abeilles. Les ruches sont disposées dans les arbres, reliées par un fil, entourant un territoire à protéger. En tentant de franchir l’obstacle, les éléphants secouent les ruches, énervent les abeilles. La piqûre voire le seul bruit du bourdonnement de l’essaim les fait fuir. S’organise alors une sorte d’intelligence de préservation réciproque entre les différentes communautés végétales animales et humaines. L’expérience le prouve et s’étend.

Quelle ruse, et quelles ruches doit-on inventer pour lutter contre les mastodontes qui avancent et menacent nos cultures du soin psychique, celles qui se réfèrent à l’éthique du sujet, à l’existence de l’inconscient, et à la nécessité de lieux de proximité à taille humaine, surtout pour soigner les maux d’enfants ?

Depuis juillet 2016, les mastodontes ne sont plus uniquement la masse technocratique, organisatrice des soins : le ministère, les Agences Régionales de Santé ou la Haute Autorité de Santé. Ceux-là en ont engendré de nouveaux, définissant l’archétype géopolitique de l’offre de soins de demain. Les 1100 hôpitaux publics ont été rassemblés en 150 groupements hospitaliers de territoire (GHT), démolissant au passage toute l’organisation de la psychiatrie de secteur. Ce premier acte de parquer ensemble et de rendre solidaires plusieurs établissements d’un point de vue comptable, précède celui que l’on redoute, l’acte de la compression. Des fusions d’établissements, des fermetures de services, des réductions d’effectifs, des mobilités forcées sont sur plan… Et les patients dans tout cela ?

Pour la psychiatrie, il s’agit d’une réorganisation territoriale complète, selon l’article 13 de la loi de Santé 2016, sous le vocable très subtil du « nouveau service territorial de santé au public ». Le discours  sert une volonté géopolitique : subtiliser l’ancrage du soin dans un espace socio-thérapeutique au profit d’un parcours de soin. Je cite : « l’organisation de parcours en santé mentale se fera par des contrats territoriaux de soins entre acteurs sanitaires sociaux et médico-sociaux  pour obtenir une traçabilité du patient grâce au dossier patient informatisé partagé ».

Cette novlangue véhicule un nouvel espace de non pensée ou de fausse cohésion du dire qui finit par contaminer le cadre thérapeutique commun. Plus encore avec l’imposition de l’outil informatique dans les espaces de soins. Il dématérialise la parole et les interstices qui la portent et font lien. Ce qui fait acte pour l’hôpital-entreprise c’est de rentrer une codification dans la machine. Flux d’informations, de protocoles, de traçabilité, de transversalité, d‘évaluation-qualité. Le dossier patient informatisé fait partie de ce flux incontrôlable. Une mécanique des flux, comme valeur partagée, on en est là. Pour finir, la confiscation des lieux de proximité dans les quartiers, les centres médico-psychologiques, vise également à faire disparaître la dimension subjective du patient et le savoir-faire clinique qui va avec, incluant une pensée plurielle dont la pratique psychanalytique et sa transmission.

Beaucoup de soignants se sont fortement mobilisés contre cette réforme de santé, dénonçant la casse du service public aux antipodes des besoins du terrain, et de la parole des cliniciens. Pourquoi les psychiatres l’ont-ils si violemment fustigée ? Sans doute, parce qu’au delà de cette confiscation prédatrice du langage et du lieu de soin, ils craignent la  résurgence de la part malade de notre Histoire. Viktor Klemperer ou David Roussetl’ont regardé en face, afin de mieux nous prémunir de ses effets.

L’un a traqué le processus de déconstruction de la langue allemande par le nazisme. La mise en garde est éloquente : l’origine de la novlangue idéologique nazie est construite sur un mixte entre le technique et le biologique. La langue que nous parlons en est infestée.

L’autre, a démontré comment « le concentrationnaire » a contaminé nos sociétés.  Selon lui, quatre caractéristiques peuvent définir une société concentrationnaire : la première est géographique : isoler construire des murs de plus en plus hauts, la deuxième est spatiale, réduire l’espace et loger le plus grand nombre possible. La troisième est l’action psychologique : perte de la dignité et maintien de l’incertitude la plus totale, et l’ultime contour : organiser la misère, ou « art de la décomposition sociale ».

Ceux qui disent non à la nuit gestionnaire, n’ont pas oublié que l’invention du secteur psychiatrique s’enracine, en autre, dans notre responsabilité collective face aux crimes perpétrés dans les camps et dans les asiles. Lutter contre l’enfermement et la ségrégation, défendre un accueil humaniste de la folie ont été un mandat de réparation et de reconstruction, au sortir de la deuxième guerre mondiale.

A peine un demi-siècle plus tard, pour avoir vécu en avant-scène le premier GHT parisien, puisque faisant partie d’un secteur de pédopsychiatrie rattaché à l’hôpital Sainte-Anne, je peux témoigner d’une trame déshumanisante ultra morbide pour les patients comme pour les soignants installée à tous les échelons dont les caractéristiques cardinales (citées ci-dessus) sont de véritables « avertisseurs d’alerte », selon la formule de Walter Benjamin, de cette part d’ombre de l’Histoire.

Nous devons maintenir des lieux de soins dignes de la parole des patients petits et grands. Maintenir le creux de ces lieux dont les contours préservent l’imaginaire, le sensible et la rêverie du sujet, pour nous tous, soignés comme soignants. A l’inverse des mastodontes creux et aveugles, abritant le silence d’un scientisme ambiant. Michel Foucault écrivait : «  je rêve d’une science qui aurait pour objet ces espaces différents, ces autres lieux, ces contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons. Cette science étudierait (…) les hétérotopies, les espaces absolument autres ; et forcement, la science en question s’appellerait, s’appellera et s’appelle déjà «l’hétérotopologie ». »

Voici une idée de ruche que je lance.

1. Technique mise au  point par Lucy King en 2008.  Audrey Garric, Le Monde rubrique Sciences, 10 janvier 2016

2. Ma rie José Mondzain, Nous sommes en pleine confiscation prédatrice du langage, Médiapart, le 28 mars 2016.

3. Victor Klemperer, LTI- lingua Tertii Imperii : Notizbuch eines Philologen (1947), traduction française, LTI , la langue du III Reich, éd Pocket, 2003.

4. David Rousset, la fraternité de nos ruines. Ecrits sur la violence concentrationnaire de 47-70, Paris Fayard, 2016.

5. Roger Ferreri, Enfance effacée ?….Résister inventer ! Meeting poétique et politique du collectif des 39, le 16 octobre 2016

6. Sandrine Deloche, l’hôpital Sainte-Anne fossoyeur de la santé mentale des enfants en ligne sur le blog «  Contes de la folie ordinaire », Médiapart.

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