Vers la destruction du métier de soignant en psychiatrie ?

Serge Klopp,   Intervention à Appel des Appels,      Octobre2017

J’ai eu la chance de faire partie de cette génération d’ISP (Infirmiers de Secteur Psychiatrique) qui a inventé son métier.

Je suis entré en psychiatrie en 1978. C’était une époque, d’intenses débats et où l’on était persuadé qu’on allait tout changer, y compris en psychiatrie. Ces débats théoriques et politiques, nous les menions en cours avec les moniteurs du Centre de Formation, en stage avec les infirmiers et les psychiatres.

La formation d’ISP avant le diplôme unique de 1992, ne comprenait pas seulement plus de psychopathologie qu’aujourd’hui, mais nous inculquait une culture du sens et de l’engagement dans la clinique du sujet. Si, après l’obtention du diplôme, nous étions dorénavant autorisés à exercer le métier d’infirmier, on nous a expliqué que notre métier nous ne l’apprendrions vraiment que tout au long de notre carrière, à condition que de faire l’effort de continuer à lire, se former, s’interroger.

Tout au long de ma carrière d’infirmier, puis de cadre soignant, j’ai pu explorer et défricher de nouveaux territoires, dont celui de la psychothérapie. Psychothérapie qui même pour les ISP nous semblait interdite, chasse gardée des psychologues et des psychiatres. C’est pourtant sur cette question que le « groupe de Sèvres » s’était disputé à la fin des années 50. 

J’ai également pu inventer et animer une structure d’accueil pour adolescents.

Attention tous les Infirmiers de Secteur Psychiatrique n’ont pas eu ce parcours. Nombreux sont ceux qui se sont contentés de faire leur travail, sans se poser plus de question. Mais, la minorité engagée a, dans les années 80 et 90, réussi à faire évoluer la psychiatrie. Nous espérions même faire disparaître les chambres d’isolement.

Ce fut possible parce que nous étions très engagés. Nous nous définissions d’ailleurs comme des militants de la psychiatrie.

Lorsque je me heurtais à un obstacle (opposition du Médecin Chef, des collègues, blocages de l’administration,…) je n’ai jamais renoncé. Mais en ayant conscience que si je voulais y arriver, il me fallait à la fois travailler pour me doter d’une argumentation théorique solide et ne pas rester isolé, en me trouvant des alliés. C’est ainsi que je me suis engagé d’abord dans l’Association Scientifique Paris Maison Blanche, pour m’appuyer sur des alliés dans l’hôpital de Maison Blanche où j’exerçais à l’époque, puis dans les réseaux de la Psychothérapie Institutionnelle. Je m’y suis nourri et formé tout au long d’échanges riches que j’y ai eu.

Ces engagements se nourrissent de mon engagement politique et syndical et réciproquement.

Je me rends compte qu’aujourd’hui un tel parcours parait non seulement impossible, dans la culture infirmière actuelle, mais ne fait même pas envie. Pourquoi ?

Nous subissons depuis les années 80 et la « Génération Mitterrand » qui prônait l’individualisme et le désengagement collectif, une intense campagne idéologique visant la réification des individus au travers d’une « culture » de l’hédonisme, où tout serait acquis, où la moindre frustration devient intolérable et source d’angoisse.

Culture de l’hédonisme, doublée aujourd’hui d’un dressage comportemental qui commence dès la petite enfance avec les écrans.

Alors que l’on s’émerveille sur les capacités des enfants à utiliser ces outils, considérant que c’est un signe d’intelligence, il ne s’agit en fait que de l’acquisition d’une technicité opératoire développant plutôt « l’abrutissement ». Il n’y a plus d’espace pour l’imaginaire.

D’où non seulement l’incapacité de certains enfants à jouer, mais surtout le fait que ces situations de jeu où c’est eux qui doivent inventer l’histoire, les mets dans une situation d’angoisse terrible. Révélant, ce que j’appellerait une atrophie de l’imaginaire entraînant un handicap de la relation sociale.

Dans notre société de consommation des loisirs, la vie ce serait le divertissement.

Le travail n’aurait d’autre objet que de permettre de se payer ces loisirs, qui au final coûtent cher. Le travail ne saurait en aucun cas être source de satisfaction.

Dans la santé et en psychiatrie, cette réification est nourrie de manière particulière.

D’abord on fait croire aux nouveaux diplômés que puisqu’ils ont obtenu leur diplôme, ils connaissent leur métier, et n’ont plus besoin de se prendre la tête pour l’apprendre.

Les anciens étant pour la plupart dans les structures ambulatoires, les nouveaux diplômés sont essentiellement affectés dans les UHTP (Unités d’Hospitalisation Temps Plein) et se retrouvent entre eux. C’est de ceux là que je vais parler.

Lorsqu’ils se trouvent à travailler avec un infirmier de ma génération, qui leur conseille d’aborder ce patient plutôt de telle manière, ou qui essaie d’expliquer que si le patient crie et insulte, c’est le symptôme de la maladie et de son angoisse et il ne faut pas le prendre au pied de la lettre, ils refusent toute transmission. Et répondent souvent : « Je connais mon travail, je sais ce que j’ai à faire ! », « Je ne suis pas là pour me faire emmerder et insulter par les malades ! ».

Si un ISP se retrouve en UHTP, cela peut aller jusqu’à son isolement au sein de l’équipe parce que c’est lui qui ne sait pas et fait n’importe quoi avec les patients.

Dans leur formation, l’étude de la psychopathologie et de la théorie psychanalytique est réduite à sa plus simple expression. Ils sont démunis face à la folie qui redevient insensée. Si on ne comprend pas celui qu’on est censé soigner, on va se focaliser sur le symptôme qu’il faut éradiquer.

Et là on glisse d’une fonction où il s’agissait de soigner un sujet, à une fonction où il est question de traiter des symptômes ou des troubles.

Pourtant ils sont tous là, parce qu’ils veulent exercer un métier relationnel au service des autres !

Mais dans la culture totalement imprégnée de l’idéologie dominante qu’ils se fabriquent dans les IFSI, puis dans les équipes d’hospitalisation, la relation est en surplomb.

« Le malade c’est lui. Moi je suis normal. ». Inutile que je fasse un travail sur moi pour comprendre l’autre.

Ça, ça existait déjà il y a 40 ans. Mais ça croise un autre phénomène qui devient de plus en plus prégnant, dans notre civilisation de la connexion et de l’interconnexion. C’est la difficulté de se confronter à l’autre. A se mettre à sa place, surtout s’il ne rentre pas dans les cases. Dans ces cas, l’autre est vécu comme un perturbateur. Et de perturbateur à agresseur, il n’y a plus de nuance. Si l’on est agressé, l’on est tout de suite entraîné dans le rapport de force.

C’est terriblement bien  illustré dans le film de Ken Loach « Moi Daniel Black ».

Cela, joue également dans les rapports au sein de l’équipe. Parce que si la loi du groupe joue à fond, dans le même temps, il n’y a plus aucune solidarité au sein du groupe.

Chacun travaille dans son coin, en ayant le sentiment d’être le seul à faire correctement son travail et passe son temps à dénigrer le travail des autres.

Puisque les soignants savent ce qui est bon pour le patient, celui-ci doit faire ce qu’on lui dit. Si le patient est récalcitrant, il est normal qu’on le recadre et que s’il persiste on l’enferme.

Ils ne sont pas engagés dans la relation, ils n’ont même pas conscience que le transfert ça existe et que ça les agit.

Quoique. N’est-ce pas pour éviter d’être malgré tout pris dans une relation transférentielle, qu’ils ont adopté une stratégie du nomadisme. Ils changent de service tous les 2/3 ans, alors qu’on nous disait lorsque nous arrivions dans une unité que le soin relationnel se construisait sur la durée et que certains patients allaient partager notre vie tout au long de notre carrière.

Ils n’imaginent même pas qu’ils puissent être détenteurs d’une capacité psychothérapique.

Ce qui est valorisé comme thérapeutique aujourd’hui, c’est éventuellement l’entretien médical, en tout cas ce n’est certainement pas la relation singulière de ce soignant avec ce patient. Ce qui soigne de manière certaine c’est les médicaments !

Du coup, les soignants sont interchangeables.

Tous ces phénomènes sont renforcés institutionnellement par la logique sécuritaire et par la démarche qualité.

La sécurité c’est l’absence de sentiment de danger, ce qui permet au sujet de s’engager dans le travail et de prendre des risques. A contrario, le sécuritaire est fondé sur le présupposé que nous serions tous et constamment en danger. Pour se mettre en œuvre sur la durée il nécessite d’entretenir le sentiment de danger. Il est donc antinomique avec la recherche de sécurité.

Le sécuritaire est particulièrement entretenu par les formations à la gestion de la violence qui sont quasi obligatoires pour tous les jeunes diplômés et l’obligation de porter le bip PTI (Protection du travailleur Isolé)

Il y a 40 ans on ne nous parlait pas de violence. Mais on nous expliquait « Quand l’angoisse d’un patient commence à monter, si tu ne l’apaises pas tout de suite, une heure plus tard tu risques de te prendre une baffe. Mais ce sera parce que tu n’auras pas fait correctement ton boulot ! »

Aujourd’hui si on est face à un patient qui monte, on ne fait plus appel à la capacité du soignant à apaiser cette angoisse (ce qui peut prendre du temps), on déclenche le PTI et dans les instants qui suivent les collègues sont là pour établir le rapport de force. Ça finit généralement en chambre d’isolement et pour peu qu’il se débatte, il est contentionné !

Pour les soignants, ça finit souvent en accident du travail !

La peur des soignants devient un élément permanent des lieux de soins. Ce qui a pour effet de potentialiser l’angoisse des patients.

D’où cette explosion des mises en chambres d’isolement et du recours à la contention que tout le monde ne peut que constater.

Jean Claude Pénochet, lorsqu’il était encore président du SPH à déclaré : « Quand une équipe a peur il est certains que le médecin va prescrire des contentions. » Ajoutant « la contention est un indicateur de la bonne ou de la mauvaise santé de la psychiatrie. Plus la psychiatrie va mal, plus la contention sera utilisée. Aujourd’hui, la psychiatrie va très mal ! »

Mais comment se fait-il que ces collègues n’aient pas conscience que ce n’est pas ça soigner ?

C’est parce qu’ils font ce que prescrit la « démarche-qualité » et la certification.

La qualité du soin ne se mesure plus à l’effet sur le sujet, mais à la manière dont on a appliqué le protocole.

Le soignant, de l’aide soignant au psychiatre, n’est plus que l’opérateur des protocoles établis par la « cellule-qualité ». Il est totalement enfermé dans les réponses prédéfinies d’arbres décisionnels de plus en plus étroits.

Il est dépossédé de son métier !

Dans cette conception de la psychiatrie, patients, comme soignants, sont totalement réifiés.

Au travers de cet exemple de la psychiatrie c’est toute une conception de l’homme dans notre société qui est en cause. Nous vivons une révolution anthropologique visant à fabriquer l’Homme réifié, qui n’ait plus la capacité de se penser ni de penser sa place dans le monde, et donc incapable de peser sur la réalité et de la transformer.

Cela se mesure sur le terrain des luttes sociales, où la victimisation tend à remplacer la revendication. Où l’arrêt de travail n’est plus le résultat d’un appel à la grève, mais d’un certificat médical.

Regardons la lutte des Huber, en tout cas, ceux que j’ai entendus dans les médias.

Ils ne luttent pas pour obtenir les mêmes conditions de travail et de rémunération que les taxis, mais ils luttent pour que se réalise le rêve qu’on leur a vendu à savoir qu’ils gagneront beaucoup en travaillant peu !

Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas les soutenir, mais que nous avons un gros effort d’ouverture et de créativité, à faire pour construire du commun et empêcher cette révolution anthropologique !

Et, que nous aurons, tous ensemble, la force de briser les chaînes de notre servitude volontaire.

Pour conclure je citerai mon ami Roger Ferreri : « C’est pas parce que c’est pire qu’avant, qu’avant c’était mieux ! »

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