Débranchez-les !

Sandrine Deloche. Médecin pédopsychiatre                                            Pratiques Les cahiers de la médecine utopique n° 79. Octobre 2017 Dossier : Santé connectée

Quand le numérique s’invite au berceau, on est loin du conte de fée. Irritabilité, agitation, troubles du sommeil, de la communication, retard de langage voire syndrome autistique ont été constatés lors d’une surexposition aux écrans. Une alerte a été lancée sur la toile  !

Un bébé de 7 mois, est assis sur l’herbe à côté de sa mère. Il la regarde parler au téléphone, puis envoyer un texto. Tout est calme bucolique et ensoleillé. La mère dépose le téléphone du côté de l’enfant pour parler à un adulte. Le bébé saisit le téléphone, le met à la bouche, en explore les contours. La mère surprend la scène, lui retire l’objet pour un jouet. Elle reprend, elle, le téléphone en « textotant » quelques instants, le buste et la tête penchés sur l’écran. Le bébé s’impatiente, s’agite. La mère lui parle sans regarder l’enfant qui ne se calme pas. Finalement la mère finit par lui donner le téléphone, qui lui sera retiré par le grand-père, au moment où la mère se lève. Une interaction commence en face à face, le bébé ne réclame plus l’objet. Que nous livre cette scène ? La grande réceptivité du bébé à ce qui nous occupe. Et plus encore, si « ce » est matérialisé. De cette suprématie de l’objet, le bébé en cherchera les ressorts. S’en suit un implicite tenace : l’objet a un pouvoir ! L’investissement de l’objet fait donc écran! Dans le jargon « psy », ce qui fait écran, c’est ce qui fait barrage, ce qui occupe le discours ou l’espace psychique. Au cours de ces échanges mère-bébé, la présence du smartphone fait obstacle à l’interaction, à la découverte du vivant, véritable conditionnement. Imaginons cette séquence anodine se répéter jusqu’à la découverte de la fonctionnalité de cet objet, induite ou non par l’adulte. En mai dernier, une tribune signée par des professionnels de la petite enfance alerte sur « les graves effets d’une exposition massive des bébés et des jeunes enfants à tout type d’écran ». Face à une consommation de 6 à 12 h par jour, certains présenteraient tous les signes d’un syndrome autistique. Une amélioration spectaculaire au sevrage total des écrans mériterait une large campagne de sensibilisation. Mais l’exposition franche n’est pas forcement de mise, l’indisponibilité de l’adulte pris par l’écran fait tout autant de dégâts. On le sait depuis 40 ans, grâce à un pédiatre psychanalyste anglais, Donald W. Winnicott, qui écrit, en 1975, un article sur la fonction miroir de la mère. « La mère regarde son bébé, ce que son visage exprime est en relation directe avec ce qu’elle voit ». S’inscrit alors une expérience fondatrice : le bébé se voit en tout premier lieu dans le regard de l’autre, pour un jour se reconnaître sujet dans le miroir. Que se passe-t-il quand cette structure de la rencontre est contrariée ? « Le visage de la mère n’est alors pas un miroir. Ainsi donc, la perception prend la place de l’aperception. Elle substitue à ce qui aurait pu être le début d’un échange significatif avec le monde, un processus à double direction où l’enrichissement de soi alterne avec la découverte de la signification dans le monde des choses vues » . Face à l’invasion numérique, D.W Winnicott aurait-il décrit différemment, la fonction miroir du visage maternel? Se serait-il insurgé d’une double page intitulée « Écrans : la grande déconnexion parents-bébés», sans une ligne dédiée à la connaissance psychanalytique du bébé?  Le silence sur de tels apports théoriques prouve l’actuelle déconnexion de la pensée. Le numérique proposé aux bébés c’est le florilège de la marchandisation de l’âge tendre, du narcissisme parental et de toute forme de domestication pavlovienne. Ça provoque des glissements de terrain comme persuader à grands coups de pub qu’un écran peut avantageusement distraire, éduquer, consoler un petit ! Ça donne des drôles d’idées d’achat de logiciels pour dégourdir voire aiguiser « babychou » au lieu de s’occuper de lui. La paix dans les foyers depuis l’avènement du numérique n’est plus une gageure. S’ajoute les MDPH qui, au moindre souci d’écriture du bambin maladroit ou rétif à l’école, ont la Solution : une tablette numérique bien sûr, mais une fois l’enfant estampillé handicapé !!

Je passe beaucoup de temps, en consultation, à conforter les parents dans leur fonction, à  constater et expliquer les méfaits des écrans. Mais, les familles démunies, les mères isolées venues d’ailleurs, croient bien faire en mettant leurs enfants devant, comme usage d’intégration. Je pense aux parents jouant des heures aux jeux vidéo, en présence de très petits, simples spectateurs. Je songe à ces gamins qui ne connaissent rien aux saisons mais qui citent les héros « Yo Kaï Watch » à 4 ans. Je pense à toutes ces espèces de solitudes comblées par l’écran roi. Alors oui, troquer le doudou, supplanter l’initiation aux jeux, le goût des livres par l’écran n’est pas sans conséquence. Pour le bébé, l’exposition à toute stimulation doit être régulée, son excès libérant une grande source d’excitation. La mère apprend à le repérer, pour neutraliser le trop. Face à un écran, le bébé subit une haute stimulation neuro-visuelle qui crée, par répétition, une accommodation puis une addiction. S’enclenche un « agrippement sensoriel », véritable poison anti-découverte. Il signe à la fois l’incapacité intégrative du bébé à s’en détourner et une forme de retrait, protectrice dans un premier temps mais potentiellement lourde de conséquences. S’ajoute à cela, une sédentarité accrue qui enfreint ce qui construit la proprioception du petit d’homme. A savoir l’intelligence corporelle comme l’adresse et l’adéquation du mouvement. Cette intégration-là s’enracine dans le nursing précoce, mais surtout, dans l’exploration corporelle, sur 360°. Éveil sensitivo-moteur qui préfigure le langage et la pensée abstraite.

Au fait, apprentissage et dépendance numérique font-ils bon ménage ? L’envie d’apprendre fait écho au manque, à l’ennui, à la suspension. Avec le numérique dès le berceau, ces ressentis s’étiolent. Le plaisir de l’écran se loge dans l’immédiateté, la captation, et l’atemporalité, court-circuitant les processus imaginatifs, narratifs. Pris par le flux d’images, l’enfant s’absente à lui-même et aux autres. L’imposition numérique organiserait-elle une modernité morbide, dès la prime enfance ? La noirceur de l’écran tel un miroir sans fond ? Une forme de retrait social sévère des adolescents a été décrite au Japon et qualifiée de syndrome de Hikikomori. Ces adolescents cloîtrés ne gardent qu’une fenêtre sur le monde, leur écran. Leur indifférence à l’absence de liens incarnés est frappante. De notre société ultra-connectée, Giorgio Agamben la qualifie de « corps social le plus docile et le plus soumis qui ne soit jamais paru dans l’histoire de l’humanité. ». Pour y échapper, il faut froisser l’écran, passer par la Veduta pour atteindre une perspective sauvage comme restituer la « nidation culturelle » ! Tony Lainé, psychiatre humaniste plaidait pour une « mise en relation de tous les enfants, avec l’ensemble des ressources culturelles, car pour lui la ségrégation humaine ne commence pas par le tri des individus mais par le tri des objets culturels ». Ainsi « nidé » dans un espace humanisé de réseaux culturels producteurs de sens, tout enfant peut entrer activement dans sa culture et dans la culture, et exercer son pouvoir créatif. Urgent aussi de reconstruire les PMI, les centres médico-psychologiques, les maisons vertes, indispensables nids de quartier, pour que naissent d’innombrables branchements pour de vrai !

 

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