>Communiqué de presse (18 mars 2010)

« En amalgamant la folie à une pure dangerosité sociale, en assimilant d’une façon calculée la maladie mentale à la délinquance, est justifié un plan de mesures sécuritaires inacceptables. Alors que les professionnels alertent régulièrement les pouvoirs publics non seulement sur les conditions de plus en plus restrictives de leur capacité de soigner, sur l’inégalité croissante de l’accès aux soins, mais aussi sur la mainmise gestionnaire et technocratique de leurs espaces de travail et d’innovation, une seule réponse leur a été opposée : attention danger, sécurisez, enfermez, obligez, et surtout n’oubliez pas que votre responsabilité sera engagée en cas « de dérapage ».

Ceci est un extrait de l’appel lancé par le « groupe des 39 » il y a un an contre « la nuit sécuritaire »

Près de 30 000 citoyens (soignants, patients, familles, etc.) l’ont signé. Nous, soignants en psychiatrie, affirmions dans cet appel :

Devant tant de « dangerosité » construite, la psychiatrie se verrait-elle expropriée de sa fonction soignante, pour redevenir la gardienne de l’ordre social ? Nous, citoyens, psychiatres, professionnels du soin, du travail social, refusons de servir de caution à cette dérive idéologique de notre société. Nous refusons de trahir notre responsabilité citoyenne et notre éthique des soins dans des compromissions indignes et inacceptables. Nous refusons de voir la question des soins psychiques réduite à un pur contrôle sécuritaire criminalisant outrageusement la maladie mentale. Nous refusons d’être instrumentalisés dans une logique de surveillance et de séquestration.

Un an après le discours sécuritaire s’amplifie.

Il est appuyé par les projets de réforme de la loi de 1990, par des circulaires dont la dernière, en date 11 janvier 2010, provoque de toute part des réactions de colère tant la main mise du ministère de l’intérieur et « du maintien de l’ordre public » envahit le champ du soin pour tenter de l’assimiler à du gardiennage décidé par le préfet.

Les raisons sanitaires sont bafouées : le préfet décide « à discrétion » des sorties d’essai qui font partie de stratégies de soins, du ressort de la responsabilité médicale, et il n’est évoqué nul part la détérioration du champ sanitaire dont l’Etat est comptable.

Par la rédaction de cette circulaire, l’état stigmatise les équipes de soin, jugées laxistes ou incompétentes, s’autorise à restreindre les droits des patients et poursuit le chemin de leur ségrégation.

Le collectif des 39 se félicite des réactions unanimes de la profession contre cette circulaire

Il appelle toutes les associations et syndicats de la profession, les parents, les patients, à mener une action unitaire massive contre cette politique inacceptable et à élaborer des pratiques respectueuses des droits et libertés.

Le collectif des 39 est prêt à engager toute son énergie afin qu’une action de grande ampleur puisse se réaliser. C’est là le seul moyen d’endiguer cette machine infernale.

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>Comment ne pas être dans le miroir ? (intervention au Forum à Montreuil, du Collectif des 39 du 9-3)

Actuellement il est intéressant de constater que c’est à partir de faits divers meurtriers, les assassinats à l’hôpital de Pau, le passage à l’acte meurtrier d’un patient dit schizophrène à Grenoble l’an dernier, de leurs commentaires par la presse d’une part et des réponses ministérielles et présidentielles d’autre part, que se produit un mouvement de rassemblement de la psychiatrie française.

Sans ces faits hors limites en serions là aujourd’hui ?

Sans la diffusion médiatique d’informations autour de ces faits en serions-nous là aujourd’hui ?

Sans les réactions et réponses face à ces évènements, largement commentés par la presse, de Monsieur Nicolas Sarkozy, ministre ou président en serions-nous là aujourd’hui ?

Sans la portée au devant de la scène des réactions du président par les média en serions-nous là ?

Autrement dit « la psychiatrie française » ne peut-elle se mobiliser nationalement que dans les situations limites, ne peut-elle s’organiser que contre l’outrance ? Une outrance médiatisée donnant à voir et à entendre.
Avons-nous besoin d’être sous la contrainte du dicta médiatique et de l’esbroufe d’un seul, représentant d’un pouvoir régalien pour nous rebeller un peu plus haut et un peu plus fort ?
Pourquoi faut-il l’outrance pour que l’action commence ? Faut-il être au bord ou au-delà des catastrophes pour que nous puissions nous réveiller ?

Nombre de psychiatres du service public ces derniers mois ont rappelé combien ils n’ont cessé de travailler et de militer pour une psychiatrie humanisée. Comment se fait-il que leur travail n’ait pu être relayé par l’ensemble des secteurs et intersecteurs de France et des dom-tom,  avant la mise en route de cet appel des 39 ?
Sous quel joug sommes-nous ? Dans quoi sommes nous tous empêtrés au point ne pouvoir réagir, se retrouver, débattre que contre un pouvoir politique qui affiche clairement son incapacité à comprendre l’humain autrement que derrière l’œil de la caméra ?

En 1977, Michel Foucault écrivait dans Archives de l’infamie, petit texte qu’il destinait à la préface d’un livre à venir : «  Comme le pouvoir serait léger et facile, sans doute à démanteler s’il ne faisait que surveiller, épier, surprendre, interdire et punir ; mais il incite, suscite, produit ; il n’est pas simplement œil et oreille ; il fait agir et parler ».1

Qu’est-ce qui a empêché une mobilisation nationale soutenue dans le temps ? Aurions-nous oublié que lorsque l’on défend la psychiatrie, lorsqu’on défend ses malades dits fous, nous défendons notre propre liberté ? Le « fou » n’est-il pas le paradigme de notre part obscure ? Est-ce à nouveau à ne plus vouloir accepter cet « Umheimliche » que le combat avait à nouveau cessé pour la psychiatrie ? Ne pouvons-nous lier cet aveuglement, cette mise sous le boisseau de la part étrangère de nous-mêmes, à une nouvelle vague de résistance à la psychanalyse et à l’éviction de celle-ci dans les lieux de soin ? Éviction qui serait un effet de discours de plus en plus nombreux à nier la faillibilité de l’être, des discours de la performance toujours perfectible. La mise à l’écart de la psychanalyse n’est-elle pas liée, au discours de la science, sous l’espèce notamment de la pharmacologie qui exclue le rapport de la pensée d’un sujet à sa « maladie mentale » ?

De quels discours sommes nous les contraints pour que nos paroles n’aient pu être entendues, voire que nous ayons cessé de dire haut et fort quelque chose d’un engagement ?

Travailler dans le secteur public psychiatrique n’est pas un exercice aisé, cela suppose de jouer avec les discours et ceux qui les soutiennent.
Si en tant que sujet nous sommes dépendants des signifiants de notre histoire, en tant que citoyen nous sommes pris dans les discours qui animent notre quotidien. L’institution que constitue un secteur de pédopsychiatrie est conditionnée par un certain nombre de discours. En qualité de clinicien dans l’espace d’un secteur nous sommes individuellement soumis aux discours qu’y s’y pratiquent. Une question se pose alors quelles sont, pour chacun d’entre nous, nos possibilités d’action ? Comment articuler ses actions avec les autres acteurs ?

L’intersecteur de psychiatrie est aux confins de nombreux discours. Chaque service avec son médecin chef prend position par rapport à tous ces discours. Et chaque clinicien se positionne dans le cadre du service dans lequel il travaille. Chaque clinicien est aussi soumis plus ou moins à l’étiquette de son diplôme et de sa formation. Même dans le meilleur des cas, l’adhésion ne peut être constante et totale à la ligne directrice choisie par le médecin responsable. Chaque clinicien est donc lui-même pris dans ce jeu des discours, il a à se positionner à l’intérieur même de l’institution dans laquelle il travaille. Autrement dit le positionnement se fait aussi bien dans l’institution de soin que dans le champ social dans son ensemble.

L’intersecteur est à la croisée des chemins, de l’éducatif, du pédagogique, du social, du médical, du psychologique, du psychiatrique, du psychanalytique, du juridique, du politique et du financier. L’intersecteur de psychiatrie infanto-juvénile est un organisme public financé par des fonds publics et soumis à la politique de soin du ministère de la santé. Quelle marge de manœuvre avons-nous face à des préconisations émanant du ministère. Il est instructif de se prêter à la lecture des différents rapports, circulaires etc. qui sont en ligne sur le site du Ministère de la santé et des sports.

Nous avons à nous positionner en rapport avec la mission dont est chargée la psychiatrie publique et avec l’orientation que nous souhaitons donner à nos actes. L’exercice est rarement aisé.
Dans le rapport de septembre 2003, du Docteur Philippe Clery-Merlin assisté des docteurs Jean-Charles Pascal et Viviane Kovess-Mafety, on peut lire par exemple qu’il est préconisé de « former la communauté éducative 2à la promotion de la santé mentale et au repérage des problèmes ». Un partenariat des CMP des intersecteurs et de l’éducation nationale est recommandé, je cite : « que ces dépistages (des enfants présentant des troubles relationnels) soient inclus dans tous les bilans faits en milieu scolaire et que ces troubles soient pris en compte dans toutes les enquêtes de santé faites dans ces milieux ». 3

Sur ces rapports et circulaire, qui sont en ligne sur le site du ministère, on dicte aux professionnels la façon dont ils doivent agir. Il est par exemple préconisé, avec les familles qui auraient un enfant susceptible d’être autiste, de les diriger vers les espaces spécialisés pour le diagnostic de l’autisme mais on ne doit pas leur dire que leur enfant est autiste. Autrement dit on met les professionnels qui vont accueillir l’enfant face à une situation impossible. Comment espérer voir évoluer certains petits enfants si un lourd signifiant vient les marquer dés avant toute tentative de travail avec eux ?

Si dans la pratique tant au quotidien que dans des réunions institutionnelles on n’interroge pas ces recommandations voire les directives ministérielles, à quoi participe-t-on ? L‘enfant, les enfants se retrouvent au centre d’un dispositif de bilan et d’évaluation. Nous faisons ainsi de l’enfant l’objet de nos pratiques et non plus le sujet.

Autrement dit quels liens pouvons-nous entretenir avec les différents acteurs du terrain où évolue l’enfant pour que notre action soit éminemment politique ? Politique au sens où il y a lieu de défendre dans la cité une parole qui se défalque un tant soit peu des discours du pouvoir, d’un pouvoir administrant en l’occurrence. Un pouvoir qui saurait peut-être ce qu’est la santé mentale.
Comment trouver un chemin qui ne soit pas directement contre, qui ne soit pas contre le pouvoir, dans un jeu de miroir ? Comment trouver un chemin autre, décalé ?

Peut-être avons à travailler à l’intérieur même des institutions nos rapports aux discours ? Les travailler ces rapports au sein même de l’institution mais aussi avec tous ceux, qui comme nous, accueillent des enfants. Essayons de poursuivre et d’inventer, poursuivons le débat dans des lieux de parole comme celui d’aujourd’hui mais aussi au sein des institutions.

Il ne suffit pas de dire que l’on peut écouter autrement un enfant, sa famille, en permettant le travail de l’inconscient. Il est nécessaire d’inscrire le travail de l’intersecteur dans le tissu social par notre parole et par la façon dont nous la faisons jouer et circuler dans la cité. La psychanalyse est politique quand elle dynamise la circulation des différents discours et permet au sujet de s’y repérer.

1.Collectif Maurice Florence. Archives de l’infamie. Les prairies ordinaires. Paris 2009. 
2. C’est moi qui souligne.
3. On peut lire aussi par exemple pour ce qui concerne « l’autisme »: « PLAN AUTISME 2008-2010 : Dossier de presse, Vendredi 16 mai, Construire une nouvelle étape de la politique des troubles envahissants du développement (TED) et en particulier de l’autisme(…)
9. Elaborer des recommandations de pratique professionnelle et évaluer leur mise en œuvre : La HAS et l’ANESMS seront chargées, chacune pour ce qui les concerne, d’élaborer ces recommandations. Pour évaluer les pratiques, un programme d’évaluation sera mis en œuvre par la HAS à destination des professionnels de santé. De leur côté, les établissements médico-sociaux seront encouragés à entamer des recherches actions, avec l’appui de partenaires scientifiques extérieurs, afin d’évaluer leurs procédures de prises en charge. (…)
13. Expérimenter un dispositif d’annonce du diagnostic qui facilite l’orientation et l’accompagnement des familles : l’annonce du diagnostic doit être l’occasion pour les familles d’être informées sur les prises en charge existantes, les aides possibles et d’obtenir un soutien psychologique si elles le souhaitent. Un cahier des charges national sera conçu et donnera lieu à un appel à projet pour des expérimentations locales et permettront de concevoir différents supports d’information à destination des parents lors de l’annonce du diagnostic. (c’est moi qui souligne)

Françoise L. Meyer
Psychanalyste
Intersecteur de Saint-Denis 93

Notes sur les débats du Forum du 3 juin à Ville Evrard

Un intervenant :

A l’hôpital psychiatrique on en vient à ce qui se passe sur une chaîne d’ouvriers, c’est la libre concurrence et ceux qui écoutent sont eux-mêmes en souffrance.
Il existe une concurrence entre services autour de la T2A, de la production de chiffres….

L. Vassal :

Avant on était des équipes.
Les fiches de signalement d’évènements indésirables sont des outils fascinants de délation, là où ça semblait être fait pour améliorer les choses. C’est inutile car personne ne connaît les évènements à signaler…Une dame a rendu un rapport surréaliste sur l’ensemble du recueil de ces fiches, c’est complètement incroyable et surréaliste…
Le manque de colère [en rapport avec l’intervention de Mr Constant] mais tout ça paraît tellement surréaliste… Petit à petit se crée de la délation, sans que l’on s’en rende compte, que quelqu’un s’est fait tapé sur les doigts parce qu’il n’a pas changé une ampoule…
Là l’humour a toute sa place.

Patrick Coupechoux :

L’optimisme.
La folie doit pouvoir redevenir une question importante. Derrière la folie il y a le sujet, et on est dans une société de l’individu roi, où il n’y a plus de société mais que des individus. [une référence à M. Thatcher]
L’individu roi c’est celui qui gagne, le sujet c’est celui qui manque, qui sait qu’il peut perdre son boulot….
Des questions politiques ont été un peu abandonnées sous prétexte que le collectif serait dangereux. C’est le collectif même qui disparaît. Les gens ne travaillent plus ensemble, les équipes n’existent plus…l’individu se trouve pieds et poings liés.
Comment inventer une nouvelle dialectique de l’individu et du collectif ?

Antoine Machto :

La colère [toujours par rapport à l’intervention de Mr Constant]
Le collectif des 39 s’est formé autour de personnes qui se sont retrouvées après le discours de Sarkozy, puis il y a eu 2500 signataires, ce sont 2500 personnes en colère et indignées.
Penser, prendre la parole sont des actions politiques, qui se situent en chacun quand on se pose ces questions.
Se battre pour que des mots ne soient pas enterrés demande un courage, une volonté très importante.
D’où la nécessité de se réunir en collectif pour ramener cette énergie dans nos secteurs. Le désir et la passion sont là. Nous restons déterminés.

Serge Klopp :

Je me bats contre la position de victime des collègues. Le manque de temps : combien de temps on passe à écrire, devant les ordinateurs, en réunion pour faire des évaluations, des transmissions ciblées…Là ou ça risque de conduire, comme à Maison Blanche, où on a prévu un protocole de mise à l’isolement au nom de l’efficacité, avec l’interdiction de détacher un patient, même pour manger, ou c’est une faute.
Les priorités sont d’abord éthiques et soignantes.

Emmanuel Constant

Mon interpellation des médecins sur la question de la colère est une interpellation tendre. Les élus interpellent aussi de temps en temps… J’ai des attentes vis à vis du monde de la psychiatrie. Lors de la contestation autour de la loi Bachelot, quels médecins étaient dans la rue ? Qui a entendu ? Les médecins doivent pouvoir élire des représentants pour représenter la totalité du champ médical. J’étais énervé de ne voir que des médecins du champ MCO. Même si on sait que la presse est aux mains de certains.
Les médecins ont décidé de boycotter les instances. Moi aussi j’ai pris cette décision. A compter de ce jour, il n’y a plus de CA qui va se tenir. La question des budgets [ de leur vote ? ] va se poser. C’est en contestation à la loi HSPT, en soutien à la lutte contre cette loi que j’ai décidé de ne pus tenir les CA ;

Une syndicaliste :

C’est une étape, un signe aux tutelles et aux directeurs d’établissement.
Pour les repas de nuit, le personnel s’est mobilisé, il y a eu une rencontre avec Mr Lamoureux, les repas ont été rétablis.
Quand on résiste, quand on se tient debout malgré les pressions, on y arrive. Quand on devient sujet de soi-même, de son travail, de sa lutte, on y arrive et on peut obtenir des choses.
Les amendements de la loi Bachelot concernant la nouvelle gouvernance ne changeront pas grand chose. Il faut se mobiliser pour le retrait pur et simple de la loi.

On doit conclure …

Proposition d’un autre forum à la rentrée.
Quelqu’un pose la question de la place des patients dans cette association ? [le collectif des 39 du 93]

Paul Machto :

Ce n’est pas une association mais un collectif ouvert, ouvert à tous ceux qui se sentent concernés, pas seulement les professionnels.

Henriette Zoughébi

La population du coin, qui voit cette grande route avec les deux hôpitaux de part et d’autre est concernée de manière profonde.
On pourrait l’y associer, avoir une contribution, inviter la population à y contribuer. Ces choix ont des conséquences sur ce qui se passe ici. Je suis partante pour essayer de faire des ponts. Ce qu’on dit sur le travail, ça se partage. Que chacun ne reste pas dans son métier et qu’on crée des ponts.

Mathieu Bellahsen

Le soin psy s’oppose à l’évaluation. Pourquoi pas une journée sans ordi, et une journée de la relation.

P. Machto

Il faut vraiment qu’on s’arrête.
On refait donc un forum après la rentrée, et à l’extérieur de Ville Evrard.

Ce qu’a apporté Patrick Coupechoux  est important et lourd. On peut avoir des moments de pessimisme, mais on n’a pas oublié l’impact des 39 fin décembre. Suite à cet appel, fin janvier, Sarkozy essayait de rectifier le tir. Fin janvier, Sarkozy et Bachelot commençaient à annoncer une loi modifiant le rapport Couty pour le printemps. Les initiatives, les meetings suite à l’appel des 39 y sont pour quelque chose.
Nous sommes en train d’inventer quelque chose, on ne sait pas où l’on va mais on s’appuie sur des choses importantes.
Comme dans des partis ou différentes tendances s’opposent, il y a des différences, entre professions, entre psychiatres, entre soignants.
Une certaine omerta règne dans l’hôpital, où l’on connaît la présence de patients enfermés de façon scandaleuse. Il ne faut pas avoir peur d’interpeller, que chacun soit interpellé, puisse se retrouver dans une parole et se poser la question : qu’est ce qu’on est en train de faire ?

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : L’écrasement des professionalités

Anik Kouba

De tout ce que l’on vient d’entendre, on l’aura compris : Au-delà des détails, à travers les détails, c’est une véritable politique qui est en marche.

Avec la menace d’un retour à une psychiatrie au service de l’ordre public, et non plus d’abord et essentiellement soignante, et qui plus est soumise à une logique marchande. Ca fait beaucoup !

Sur le front du refus de cette psychiatrie-là, nous opposons :
Les pratiques aux procédures
L’équipe cad pluridisciplinarité Et complémentarité A la polyvalence, sous entendu interchangeabilité anonyme
Le singulier aux statistiques
L’éthique à la gestion

Négation de nos pratiques, mise à mal de notre identité de soignant, voilà de quoi justifier notre volonté de résister.
Mais ce qui est plus grave c’est que nous ne sommes pas les seuls à être malmenés de la sorte. Du coup, et c’est heureux, nous ne sommes pas, non plus, les seuls à résister.

« Ecrasement des professionnalités » est sans doute, pour moi, le maître mot de cette mise à mal. L’expression est de Denis Salas (…) pour parler de la justice et de la maltraitance actuelle des magistrats.
Je prendrai juste deux exemples pour illustrer les parallèles possibles avec ce que nous vivons.

Au nom d’une politique du résultat : chaque jour, l’écran géant du grand bureau du Ministère de la justice affiche combien de peines planchers pour les récidivistes ont été appliquées aujourd’hui. Dans quelles cours, ville par ville ? Par quels juges ?

« Quels juges ? », là on rejoint un élément qui nous parle aussi directement : la responsabilité individuelle. La personnalisation est un outil redoutable pour déployer une politique de la peur, de la soumission. Vous, Mr, Mme, vous là, n’avez pas répondu aux exigences attendues, vous serez mal noté, vous allez être muté, voire…

On se souvient qu’à Grenoble, après le meurtre du jeune homme, le Directeur de St Egrève a été suspendu ainsi que le Préfet. Ce n’est qu’un exemple parmi déjà de nombreux autres.

La disqualification. La suppression du juge d’instruction, pour laisser le Parquet seul maître des lieux, (les avocats en sont absents), souligne à quel point les compétences – au sens de l’exercice indépendant d’un savoir -, la recherche de la vérité, une enquête contradictoire sont de peu de poids au regard de procédures expéditives dont tous les protagonistes seront dans une stricte dépendance au pouvoir exécutif (pour leur nomination, leur avancement de carrière…) C’est dire !

Enfin, le projet du « plaider coupable » installerait la justice dans une logique clairement marchande, où toute fonction symbolique de la peine cèderait la place à du calcul, de la négociation.

Si on regarde du côté de l’éducation nationale, on retrouve les mêmes éléments. Les enseignants en grève, à l’initiative de multiples actions, souvent originales, dont la ronde des obstinés, résistent vaillamment.

Ils dénoncent les discours ministériels qui, sous couvert de pseudo exigences scientifiques plus élevées, cachent une logique d’économie budgétaire. Réduction des moyens pour plus de résultats. Ca nous dit quelque chose !!?

Ils dénoncent la création d’instances d’évaluation dont tous les membres sont nommés par le ministère de l’éducation nationale (aucun membre élu).
Et où l’évaluation se mesure A la « bibliométrie » : Combien de publications cette année ? Combien publiées dans des revues de langue anglaise ?
Mépris des recherches en cours, de la liberté du chercheur…

Quant à la presse c’est dramatique parce qu’on a l’impression qu’elle a déjà obtempéré à ces mots d’ordre de rentabilité, de libre concurrence et de soumission au pouvoir politique. Je me souviens quand j’étais jeune, on disait « quand la presse sera aux mains des marchands de canon, on sera foutus ». Et bien on y est ! Et il n’y a pas que Dassault.

A l’échelle nationale, nous avons les nominations directes, … par le président de la république, L’ami de tous les marchands, du président de la télé publique (pourtant le concurrent direct de son ami Bouygues !!!), de radio France et j’en passe.
Sur fond d’une haine de la culture. « Donnez leur des jeux, du sport et du fait divers » serait le slogan qui réunirait notre président et, de l’autre côté des Alpes, Berlusconi.

On en parle moins mais la pression du chiffre et du résultat touche un autre corps professionnel, la police. Depuis 2006-2007, les suicides de policiers augmentent, souvent sur leur lieu de travail et avec leur arme de service ( +_ un/semaine). Un délégué syndical, interviewé après le suicide d’un collègue, dira :« Avant on faisait équipe, maintenant c’est chacun pour soi ».

Mis bout à bout, tout ceci dessine une société effrayante : une société néo-libérale et autoritaire. Ce qui est une oxymore, a priori. Cette société néo-libérale, avec ce que cela suppose de violence de la libre concurrence, ET autoritaire, avec le contrôle centralisé par l’exécutif, réduit nos professions – que l’on soit juge, soignant, prof, journaliste…- à une peau de chagrin.

Et ce sont justement les métiers qui travaillent avec l’humain qui sont visés par cette volonté de domestication. Ces « professions intellectuelles» qui donnent consistance à la société civile et garantissent d’une certaine façon l’exercice de la démocratie. Avec leur disparition, en tant que contre-pouvoir potentiel, le risque est grand qu’il n’y ait plus rien entre un Etat inféodé au marché et l’individu.

La démocratie gît… aussi dans les détails.
Elle est en péril.

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : La fonction du cadre de santé entre gestionnaire et soignant

Serge Klopp
Cadre de Santé

Il est évident que je vais être très caricatural dans mon propos, quoique…

Quelle place ont aujourd’hui les cadres dans le dispositif de psychiatrie de Secteur ?
Il est évident que la plupart de mes collègues cadres, considèrent qu’ils ne sont plus soignants. Il y a quelques années on disait d’ailleurs aux postulants à l’école de cadres qu’ils devaient faire le deuil du soin.
Ce qui fait qu’ils se positionnent clairement du côté du management et de la gestion, délaissant la clinique.
Ce qui se révèle lorsque l’on observe le peu de formations continues cliniques suivies par les cadres.
Ce qui fait qu’ils sont de plus en plus courroie de transmission de la direction et particulièrement de la direction des soins et non plus dans une fonction de pivot centré sur la mise en lien et l’articulation entre les différents membres de l’équipe pluridisciplinaire. Du coup ils deviennent même un écran, voire un obstacle à cette articulation, au lieu d’être en étroite collaboration avec le corps médical.
Ils vont renforcer l’idée que l’équipe c’est l’équipe infirmière et que les autres professionnels (psychiatres, assistants sociaux, psychologue, etc…) sont en dehors.
Quel rôle jouent-ils dans l’institution ?
Ils sont de plus en plus souvent en opposition avec le corps médical, ou du moins génèrent cette opposition entre la filière infirmière et les autres professionnels.
Au nom de la valorisation du rôle propre infirmier ils vont mobiliser une part importante de leur énergie et de celle des équipes (au sens restreint de l’équipe infirmière) pour mettre en place des outils qui isolent la clinique des infirmiers de celle des autres membres de l’équipe pluridisciplinaire.
Notamment on va tout protocoliser. Mais ces protocoles ne visent pas à aider les jeunes collègues qui manquent d’expérience, puisqu’ils deviennent de plus en plus souvent opposables.
C’est-à dire que l’on ne répond plus à des situations singulières mettant en jeu l’histoire et la psychodynamique propre à chaque patient.
Du coup puisqu’à chaque situation correspond une réponse normalisée prédéfinie, les infirmiers deviennent totalement interchangeables.
Ce n’est plus la relation qui est thérapeutique c’est le protocole.
C’est la négation de sa position de sujet du patient mais également de la position de sujet du soignant.
Fut un temps, on aurait appelé cela une aliénation.
Tout ça au nom de la qualité des soins.

Pourtant, si l’on tient compte :
Que le statut des cadres est toujours : « infirmier cadre de santé ».
Que la fiche métier du Ministère concernant le cadre de santé sur une grille de priorité de 1 à 5 (1 étant la priorité la plus basse et 5 la plus haute) estime de niveau 1 les compétences à la gestion et de niveau 5 les connaissances cliniques et l’impulsion de la réflexion clinique des équipes !
Du fait que le Ministère reconnaît un déficit de formation initiale des infirmiers nouveaux diplômés exerçant en psychiatrie – ce déficit se situant évidemment du côté de la psychodynamique et du soin relationnel puisque les protocoles ils savent faire !
Du fait que les infirmiers ont encore, dans le rôle sur prescription, la possibilité de faire des entretiens et des activités à visée psychothérapique
Cela ouvre d’autres perspectives aux cadres.

Pour ma part, je considère que ma première fonction, ma tâche la plus essentielle c’est de veiller à la qualité des soins dispensés aux patients.

Si je me réfère à la Charte des usagers et à la loi sur le droit des usagers, la qualité des soins se détermine bien vis-à-vis du patient et non de l’efficacité à éradiquer les symptômes.
La nuance est fondamentale.
La qualité des soins dispensés dans ma structure va donc se mesurer qualitativement et non pas uniquement quantitativement sur la capacité de mon équipe au sens pluridisciplinaire à inventer des projets de soin individualisés propre à chaque patient et non au travers de la généralisation de protocoles.

Du coup, mes priorités en tant que cadre se déclinent sur deux plans :
Œuvrer pour que le dispositif permette cette créativité pour chaque patient
Œuvrer pour permettre aux membres de l’équipe d’élaborer collectivement ces projets, en dégageant des espaces temps de réflexion et en amenant des éléments théorico clinique

Ce qui implique :
de travailler en étroite collaboration avec le médecin responsable – il s’agit pour moi d’une réelle co-élaboration !
et de continuer à se former à la clinique pour pouvoir impulser la réflexion de l’équipe. Il ne s’agit bien évidemment pas de se mettre en position d’expert, mais si l’on veut impulser la réflexion des autres, il faut déjà commencer par la sienne.

Ce qui peut aller jusqu’à participer directement à certaines prises en charge ou modalités thérapeutiques.
C’est ce que je fais.
Mais c’est aussi parce que je ne sais pas faire de la théorie sans pratique, c’est la raison pour laquelle je ne suis pas enseignant dans un IFSI.
Aujourd’hui, si actuellement, je n’ai pas de prise en charge individuelle d’enfant , je participe en tant qu’accueillant aux deux séances d’accueil de l’espace ados que j’ai monté et je suis co-thérapeute au psychodrame pour adolescents qu’on mène dans le service.
Mais cette position me permet également de mieux tenir sur certaines exigences.
A l’accueil ados par exemple, le fait que je sois confronté au même titre que les collègues à certains ados qui nous mettent en difficulté, me permet de tenir lorsque tel ou tel membre de l’équipe considère que tel jeune est trop lourd et qu’il faudrait plutôt l’adresser à un groupe fermé.
Dernière anecdote.
A Maison Blanche lorsqu’il s’est agit de mettre en place le tutorat des nouveaux infirmiers, en comité de formation Permanente nous étions d’accord avec la Directrice pour considérer qu’un nombre important d’infirmiers qui avaient quelque chose à transmettre étaient aujourd’hui cadres. Il paraissait donc évident que les cadres seraient sollicités pour être tuteur. Or, le Directeur des Soins, s’appuyant sur la commission des soins a dit que ce ne serait pas possible.
Bien que je ne sois pas parano (c’est ce qu’ils disent tous) serait-ce parce que j’étais le seul cadre à avoir fait connaître son désir de participer au tutorat ?
Raison invoquée : étant donné que le tuteur suit un infirmier d’une autre unité que la sienne, cela pourrait mettre le cadre de cette unité en difficulté si le tuteur est un cadre.
Ce qui pose plusieurs problèmes :
les pratiques dans leur service sont-elles tellement peu éthiques qu’ils auraient quelque chose à cacher ?
sont-ils tellement peu convaincus de la justesse de ces pratiques qu’ils ne sauraient les défendre ?
S’ils considèrent le fait d’être bousculés dans leurs pratiques comme un danger, cela ne révèle-t-il pas le manque de pensée clinique de leur service ?
Pour ma part, je trouverais cela plutôt enrichissant puisque cela m’obligerait avec mon équipe à requestionner nos pratiques !
Ce qui aurait peut-être pour effet d’influer nos pratiques, ou, au contraire, de les conforter en leur donnant encore plus de sens.
Je ne demande pas à ce que tout le monde travaille avec les mêmes références théorico cliniques que moi. Mais au moins que chacun puisse défendre ses références. Et que le cas échéant on puisse les confronter.

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : « Partir des détails pour réinventer nos pratiques » Objet Inconnu

Dr Laurent Vassal

Tout d’abord je voudrais vous ou plutôt nous remercier d’être aussi nombreux aujourd’hui.
D’autant qu’on sait qu’il est difficile aux soignants de se mobiliser alors qu’ils sont souvent en effectif minimum.
Minimum ou de sécurité, on ne sait plus très bien. Le minimum n’est pas la sécurité !
Moi je ne suis pas contre une politique de soins psychiatriques plus sécuritaire !! A condition que cela se fasse par un renforcement des effectifs soignants. Non par celui des machines, des procédures et autres protocoles.
Je voulais aussi féliciter pour le titre de ce forum : ce projet de partir des détails pour repenser nos pratiques me semble un abord des plus pertinent d’autant plus si ces détails sont ceux de la clinique.
Ceux qui me connaissent savent mon goût pour les productions des patients. Non celles de l’arthérapie mais celles du symptôme. J’avais ainsi, il y a deux ans, aux journées de RIVE présenté l’intérieur d’un patient délirant, véritable mise en scène, décor de son délire de persécution.
Pour moi le symptôme est création et en tant que tel, œuvre. Ce n’est pas le désir du créateur qui fait œuvre, c’est le regard qu’on porte dessus. Une certaine lecture du symptôme en fait une œuvre et c’est à nous, thérapeute, de le lire comme telle pour permettre au patient de faire de même.
Je fais, dans ma pratique, le choix résolu de mettre sur la même scène œuvre d’art et symptôme psychiatrique. C’est la meilleure façon de passer au delà des logiques comptables procédurales et sécuritaires que l’on nous impose et dans lesquelles nous laissons sinon la clinique, comme dans tout discours pervers, s’engluer.
Aussi, je suis ravi que le premier forum du groupe des 39 se soit tenu chez Armand Gatti, à la maison de l’arbre à Montreuil, haut lieu du théâtre et que celui d’aujourd’hui se tienne, à Ville-Evrard aux Anciennes Cuisines, résidence de Frédéric Ferrer et de sa troupe, Vertical Détour, que je remercie de nous accueillir.
Profitez de l’architecture du lieu classé au registre des monuments historiques et sachez que là où vous êtes assis, en d’autres temps, bouillaient les marmites.
Un des symptômes typiques (pathognomonique dit-on en terme savant) de la schizophrénie est l’emploi de néologismes qui sont des mots créés ou inventés. La valeur poétique de ces créations est évidente, qu’il s’agisse du « Snark » de Lewis Carroll, du « syntome » de Jacques Lacan ou de la « nostalgérie » de Jacques Derrida.
En schizophrénie, de fait, les néologismes sont plutôt rares. Plus fréquents sont les paralogismes qui sont des termes employés dans un sens autre que celui reconnu, voire sans signification explicable par le patient. Un détournement de mot en quelque sorte.
Ainsi de tel patient qui se plaignait de ce que son coiffeur lui avait fait du « tiramisu » ; tout en reconnaissant que le tiramisu est un dessert et ne sachant expliquer ce que cela signifiait ici, pour lui. En tout cas, scandalisé de ce que ledit coiffeur lui avait fait là, il l’avait expédié au tapis et lui de finir en HO.
Le premier texte que j’ai écrit à partir de ce type de symptôme l’a été à partir d’une expression d’une patiente qui souffrant d’un automatisme mental se plaignait de ce qu’on lui fasse du « là on me dit ». Persécutée, furieuse contre ceux qui lui imposaient des idées, des voix, elle vociférait
contre eux. J’ai mis du temps à réellement entendre cette expression qu’elle répétait pourtant avec insistance.
Très « culture banlieue », « neuf-trois », cette jeune patiente et son « là on me dit » m’ont inspiré ce texte qui est à « slamer » :

Lorsque je lui ai lu ce texte, la question qui se posait alors à moi et que je lui posais était de savoir à qui il appartenait puisque si l’expression était d’elle ainsi que le personnage décrit, le travail d’élaboration (de sublimation pourrait-on dire) était de moi. Elle m’a répondu souhaiter que je le garde, qu’elle était surprise que j’écoute autant ce qu’elle disait et de m’en servir si cela pouvait aider à soigner d’autres jeunes en difficulté du fait de cette maladie.
Propos touchants non ?

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : « Partir des détails pour réinventer nos pratiques »

La crevette de Clichy sous Bois

Bernadette Boisse- Christine Manguin
Infirmières.

« Mais bon dieu, ils ne voulaient pas de pommes dauphines pour une fois ! »

Ce soir nous n’allons pas vous raconter l’histoire de la sardine qui boucha le port de Marseille mais celle de la crevette qui mit à mal le budget de l’hôpital.

Plantons le décor :

Un appartement thérapeutique et ses 3 résidents, 2 infirmiers, un dimanche de fin août.

Nous voilà partis au marché afin de préparer tous ensemble le repas thérapeutique dominical.
Liste des courses en main, nous allons d’étals en étals jusqu’à celui du poissonnier. La vue de belles crevettes, des gambas, nous ont mis l’eau à la bouche.
Quelle bonne idée …….
Les patients nous demandent si c’est possible ……
Certains n’en ont jamais mangé, voudraient goûter……
Alors pourquoi pas quelques crevettes bien roses …… Après tout, ça ne va pas chercher bien loin…. et puis c’est pour toutes les fois ou nous nous sommes contentés d’un jambon /beurre. Qu’à cela ne tienne, nous achetons en plus les crevettes, ce qui fera le repas à 14€50 par personne.

Trois mois plus tard, SCANDALE, le service économique a fait ses comptes et nous écrit :

« En dehors de la période pas très propice à la consommation de fruit de mer et du risque de rupture de la chaine du froid dans le transport, le montant de l’achat m’a paru élevé pour un produit qui n’est pas couramment utilisé en restauration collective (sauf en période de fête) »

Telle une crevette décortiquons ce texte :

1) « En dehors de la période pas très propice » : y a-t-il une saison pour les crevettes ?

2) « du risque de rupture de la chaine du froid dans le transport » Comment faire les courses avec les patients, si ce n’est comme tout un chacun ! Après le marché, nous rentrons à la maison avec notre petit panier au bras !

3) « le montant de l’achat m’a paru élevé » Certes si on considère le prix au kilo mais pas si nous ramenons au coût du repas par personne. De plus, nul n’a remarqué à la régie tous les pique-niques très peu onéreux, pris en cette période estivale … C’est aussi un élément de réalité, terme très à la mode en ce moment !

4) « pas couramment utilisé » … et pourquoi ? il faut faire comme tout le monde ???

5) « en restauration collective » Depuis quand faisons nous de la restauration collective à l’appartement thérapeutique ?

6) « sauf en période de fête » pourquoi ? il y a aussi des dates pour faire la fête ???

Mais que diable, arrêtez de casser notre énergie, il nous faut déjà une bonne dose de dynamisme, d’ingéniosité et de motivation, pour susciter du plaisir, de l’intérêt chez des personnes en souffrance, en panne de désir….
Il faudrait en plus se battre face à une administration comptable qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez ?

Il y a des personnes payées pour éplucher nos factures ?

Où donc est passé le temps, où notre compétence était reconnue ?

Rappelez-vous, il y avait des ouvriers qui marquait d’un poinçon le fruit de leur travail. Cette marque laissait une trace singulière et personnelle : le sceau de la qualité.
Nul ne vérifiait ensuite les pièces fabriquées par eux ….

AH……. MANGER….. !

Manger est un acte tellement ordinaire qu’on en oublie combien il est chargé de sens.
Le repas thérapeutique va au delà du choix d’un menu, de la gestion d’un budget et de l’organisation de l’espace et du temps.

Médiateur privilégié, le repas est un temps de convivialité, de partage, de plaisir. Il est l’occasion de stimuler, valoriser l’autre dans ses capacités.
Et, en plus, quand on mange, on parle ! Moment de socialisation…

Mais ma parole…. c’est un SOIN !

Nous devons souvent justifier notre travail.
Au nom de quelle connaissance du soin le comptable juge t-il, intervient il pour mettre en question cet acte ?
Réduire le repas thérapeutique à sa plus simple expression, c’est dénier le processus qui s’est construit autour et donc dénier l’acte soignant.

Et puis, tout soin à son plateau ……. Celui-ci, et bien, ce sont des crevettes !!!!!

« Si on traitait les autres comme on traite les objets qui nous tiennent à cœur, ce serait un progrès fantastique » disait Jean Oury

«  Monsieur le comptable », nous vous le disons :
Nous ne sommes pas diplômées en restauration collective !
La chaîne du froid n’est pas notre premier souci
Nous confondons peut-être les saisons
Celle des coquillages et celle des fêtes
Mais nous revendiquons d’être des soignants à part entière
Dans les actes que nous posons
Tant qu’ils s’inscrivent dans un projet thérapeutique
Défini et soutenu collectivement (ou par l’équipe ?)

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : Détails et Cuisines, des recettes ?

Docteur PROCA-KRIMPHOFF :

Je voulais commencer par une question qui concerne de façon aiguë l’Hôpital de Jour de Bondy dont je suis devenue le Praticien Hospitalier responsable, mais qui concerne également d’autres hôpitaux de jour.
La question est la suivante : qui mange demain à l’Hôpital de Jour ?
Pour compliquer un peu plus cette question épineuse (qui d’ailleurs, je m’en excuse, n’est pour moi en rien un détail mais au contraire un point essentiel), c’est sous forme de questions à choix multiples, à défaut d’avoir entièrement le choix des réponses.
Alors allons-y : qui mange demain à l’Hôpital de Jour ?

A – Des patients
C’est vrai qu’il y a des patients à l’HDJ (ce qui, à l’heure où l’on s’interroge sur à quoi sert un HDJ, peut paraître étonnant) et que, de surcroît, ils ont faim.
Certains disent : « Saine maladie ! » Ils voient vraiment la maladie partout, quoique les neuroleptiques que les confrères du C.M.P. prescrivent puissent contribuer à ouvrir l’appétit.
En tout cas, on a eu l’idée, je ne sais plus comment, que manger était peut-être bien une nécessité vitale, et que pour les patients, partir de cet ancrage dans la réalité quotidienne ça pouvait, à travers les différentes activités qui s’y rattachent, être un support à la relation thérapeutique.

B – Des soignants 
C’est vrai qu’il y a des soignants à l’HDJ (ce qui, à l’heure où l’on s’interroge sur à quoi sert un HDJ, peut paraître bien étonnant) et que, de surcroît, ils ont faim.
Mais toutes ces bouches à nourrir, est-ce bien raisonnable ? Sûrement pas !
Alors voici comment faire des économies et même combler les déficits, en trois points :
1- Réduire les effectifs soignants. Un poste vacant  = un poste supprimé, ni vu ni connu.
2- Réduire les effectifs soignants. Depuis une semaine, les repas (issus de la liaison froide) ne sont plus livrés que pour la moitié des soignants. L’autre moitié peut mourir de faim.
3- Réduire les effectifs soignants. Tous les soignants (ceux qui mangent et ceux qui ne mangent pas) voient ainsi la valeur et la qualité de leur travail au moment des repas mises en doute. Ils peuvent perdre l’envie de travailler ici dans ces conditions et partir.

C – Des patients et des soignants
Alors ça c’est la meilleure. Mais que font-ils là ensemble ? Pardon ? Ils mangent ensemble à la même table ? Le même repas ? Et ils causent ensemble ? Du jamais vu ! Pardon ? Un repas thérapeutique ?
Bon, ben voilà ça vient de sortir, ça fait même 30 ans que ça vient de sortir, depuis l’ouverture de l’HDJ de Bondy….

On a eu l’idée que, partager un repas en commun, patients et soignants, permettait de vivre un moment ensemble et de tenter d’entrer en relation avec autrui, socle de tout effet thérapeutique.
Bien qu’il s’agisse d’une pratique exigeante, requérant beaucoup d’attention et d’énergie, tous les soignants de l’HDJ de Bondy estiment que les repas thérapeutiques sont particulièrement intéressants et à certains égards irremplaçables tant en ce qui concerne la richesse clinique de ces moments, que leur potentialité thérapeutique.
Supprimer une partie des repas destinés aux soignants ou envisager de leur faire payer leurs repas est ainsi vécu comme une attaque des repas thérapeutiques qui non seulement font partie intégrante du travail, mais qui nécessitent en outre de redoubler de vigilance et de disponibilité psychique.
Les soignants de l’HDJ de Bondy demandent donc que les repas soient livrés comme précédemment à tous les soignants présents à l’HDJ, sans contrepartie autre que le travail soignant effectué.

D – Un cuisinier
Un cuisinier ? Et puis quoi encore ?
Petit détour par l’histoire :
Monsieur Jochel, cuisinier, travaillait antérieurement toute la semaine à l’HDJ de Bondy où toutes les étapes de la confection du repas (définition d’un menu, courses chez les commerçants du quartier, préparation du repas, etc…) se faisaient avec les patients de l’HDJ.
Certains y reconnaîtront un petit parfum de psychothérapie institutionnelle.
Depuis la mise en place brutale de la liaison froide, du lundi au jeudi (ce qui a fait perdre une partie de la richesse de ce qui se passait autour des repas), nous continuons à soutenir toutes les activités menées avec les patients en lien avec les repas : qu’il s’agisse d’une contribution destinée à améliorer le repas issu des barquettes de la liaison froide, ou de la préparation complète du repas le vendredi avec Monsieur Jochel. Mais sa présence vient de nouveau d’être remise en cause, sous forme d’anticipation de son départ à la retraite….
Donc à la question « Qui mange demain à l’HDJ ? » on peut dire : pas Monsieur Jochel puisque demain c’est jeudi, mais pour les vendredis à venir ce n’est pas sûr non plus.
Nous demandons donc à ce qu’il puisse continuer à travailler à l’HDJ les vendredis jusqu’à sa retraite.

E – Un chien
Non, non, c’est une blague !
Les services de l’hygiène en seraient tout retournés.

F – Personne
Parce que les repas livrés sont vraiment trop mauvais (il faut dire que le contraste avec les bons plats cuisinés par Monsieur Jochel tourne franchement à leur désavantage).
Et parce que personne n’apprécie le goût de ce qu’il vaudrait mieux appeler la dé-liaison froide.

Avis à tous ceux que cette question intéresse : je n’ai pas la réponse pour demain, mais peut-être vous pouvez nous aider à ce que demain ne soit pas comme aujourd’hui.
Je voulais vous lire un texte présenté par Jean Oury sur la symphonie inachevée de Schubert.

Un jour, un président de société reçoit en cadeau un billet d’entrée à un concert de la symphonie inachevée de Schubert. Ne pouvant s’y rendre, il donne l’invitation au responsable de l’étude des méthodes industrielles de sa société. Le lendemain matin, le président se voit remettre le rapport suivant :

1. Les quatre joueurs de hautbois demeurent inactifs pendant des périodes considérables. Il convient donc de réduire leur nombre et de répartir leur travail sur l’ensemble de la symphonie, de manière à diminuer les pointes d’inactivité.

2. Les douze violons jouent tous des notes identiques. Cette duplication excessive semblant inutile, il serait bon de réduire de manière drastique l’effectif de cette section de l’orchestre. Si l’on doit produire un son de volume élevé, il serait possible de l’obtenir par le biais d’un amplificateur électronique.

3. L’orchestre consacre un effort considérable à la production de triples croches. Il semble que cela constitue un raffinement excessif et il est recommandé d’arrondir toutes les notes à la double croche la plus proche. En procédant de la sorte, il devrait être possible d’utiliser des stagiaires et des opérateurs peu qualifiés.

4. La répétition par les cors du passage déjà exécuté par les cordes ne présente aucune nécessité. Si tous les passages redondants de ce type étaient éliminés, il serait possible de réduire la durée du concert de deux heures à vingt minutes.

Nous pouvons conclure, Monsieur le Président, que si Schubert avait prêté attention à ces remarques, il aurait été en mesure d’achever sa symphonie.

Ce texte évoque avec élégance comment une logique opératoire, uniquement guidée par des visées économiques restrictives (ce qui n’est pas du tout le cas actuellement dans cette période d’abondance et de prodigalité…) mais bref, si on est dans une logique opératoire, uniquement guidée par des visées économiques restrictives, cela conduit à être totalement hors sujet.
Ce qui est saisissant, c’est à quel point quelqu’un dans une telle logique peut écouter, et même écouter très attentivement, tout en étant complètement sourd, sourd à la dimension artistique et humaine.
Ce qui est pire encore, c’est que la surdité n’est pas seulement une perte pour qui se situe dans cette logique d’économie coûte que coûte, mais c’est une surdité destructrice pour tous ceux qui participent à une œuvre d’art, car la réduction projetée porte toujours en germe la mise en pièce, voire la mis à mort de l’œuvre, par ignorance, méconnaissance ou déni, quand ce n’est pas par malveillance.
Or un orchestre symphonique, composé de dizaines de musiciens, où chacun joue sa ligne mélodique sur son instrument, au service d’une symphonie à l’unisson, peut être une image du travail des équipes soignantes.

On sait bien l’importance de pouvoir, en tant que soignant, à la fois s’engager personnellement dans la relation à l’autre et jouer sa propre partition, ou plutôt trouver sa propre voix, et à la fois former une équipe où l’on s’écoute et l’on se coordonne, c’est-à-dire où l’on se met au diapason des autres.
L’enjeu est le suivant : comment aller vers une cohésion d’ensemble, tout en étant riche de nos différences ?
C’est déjà difficile de se rassembler quand surgissent des divisions, ce qui arrive tout le temps, dans tous les groupes humains.
C’est un défi – de l’ordre du soin – de se rassembler quand on est pris dans les effets morcelants de la psychose.
N’oublions pas que la personne psychotique dissociée ne peut qu’établir un transfert dissocié.
Toute la difficulté consiste alors à repérer et réunir ces investissements hétérogènes, à rassembler ces fragments projetés, pour permettre à la personne psychotique de se (re)donner cohérence.

Mais c’est un devoir de se rassembler pour faire face aux tentations, parfois exploitées sans vergogne, du « diviser pour mieux régner ».
À nous de refuser ce remaniement de tel avantage ou de telle prime quand ça vient cliver les uns contre les autres. À nous de rester solidaires les uns des autres.
C’est d’autant plus nécessaire que les règnes actuels ont une fâcheuse tendance à se faire despotiques, au mépris de la liberté intrinsèque de chacun.
Oui, bon, on ne va pas perdre son temps à lui demander son avis, à écouter ce qu’il dit, à attendre qu’il en finisse avec ses hésitations et ses propos décousus ! De toute façon, ce fou, dit n’importe quoi, sa parole ne compte pas, il ne compte pas.

J’espère que vos tympans ont perçu ces notes grinçantes et graves : ça devrait nous faire l’effet d’une sirène d’alarme qui nous écorche les oreilles, devant cette logique d’exclusion et d’élimination. Ça devrait nous faire sursauter, réfléchir et réagir :

Est-ce le fait… De phénomènes psychopathologiques? De l’écrasement sécuritaire? De protocoles de « pseudo » rationalisation économique des soins, qui ne tiennent pas compte de la personne humaine ?
En tout cas, comment en sommes nous venus à oublier à ce point notre humanité ?
Comment en sommes nous venus à oublier à ce point que nous partageons avec cet autre, ce fou, cet exclu, cette personne si différente… la même humanité ?

Et pourtant, les patients que nous recevons sont de fins détecteurs de ce qui sonne faux, de ce qui révèle l’exclusion, pour peu qu’on vieille bien les entendre. Mais ils en sont aussi malheureusement les premières victimes.

Alors voilà, ceci est un appel vibrant à ouvrir les écoutilles, à se rassembler en dépit de toutes les lignes de divisions (et je pense que le Collectif de la Nuit Sécuritaire peut permettre cela) et à résister, depuis là où nous sommes, debout face à toutes les menaces, pour garder notre humanité.

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : « Partir des détails pour réinventer nos pratiques »

« Les détails »
Docteur Evelyne Lechner :

Si le Président Obama a été plébiscité par ses concitoyens les plus déshérités, c’est, en grande part, pour sa volonté de réformer le système de santé libéral américain qui est non seulement inégalitaire mais économiquement défaillant : le premier au monde en terme de coût, mais le 37ème en terme de qualité des soins, selon l’estimation de l’OMS en 2000. Dans le même temps, le dispositif français, alors reconnu comme le meilleur mondial, va être fondamentalement chamboulé par la loi «  Hôpital, patients, santé, territoires » et sa logique purement financière et managériale. Notre Ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, affirme que bien manichéens sont ceux qui voient là une atteinte du service public hospitalier et un risque de marchandisation de la santé. Or, si nous ripostons, aujourd’hui, à Ville-Evrard, par la grève des instances et le refus de transmettre les données du RIMpsy à nos tutelles, contre ce projet de loi, c’est que nous en connaissons un avant-goût amer et en mesurons déjà les effets délétères sur notre pratique soignante quotidienne.
Bien que l’Etablissement Public de Santé de Ville-Evrard ne soit pas encore soumis à la tyrannie de la T2A et reste un des rares hôpitaux français à clore, depuis pas mal de temps, ses comptes annuels avec un à deux millions d’excédents, y règne actuellement un climat insidieux et rampant d’économie de bout de ficelle… A coup de notes de service lapidaires, mentionnant les sommes insensées qu’on espère ainsi économiser, ou subrepticement sans qu’on y prête garde, se multiplient les restrictions les plus infimes. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est la suppression des bouteilles d’eau minérale remises jusque-là aux patients entrants et/ou en isolement : on sait combien nos malades, notamment sous neuroleptiques, risquent la déshydratation (à cela ne tienne : les bouteilles pourront être délivrées au compte-goutte sur prescription médicale) ; pour les autres, il y a la fontaine. Dans le pavillon de mon service, la fontaine a failli être retirée, l’an passé, comme « nid à microbes » ; elle a été décrétée totalement salubre, cette année, et chacun de s’y abreuver à plein goulot, faute de gobelet jetable. De même, les chiffonnettes destinées au ménage devaient, dans un but de prévention des maladies nosocomiales, être jetées après usage ; elles sont remplacées, cette année, par des lingettes à laver, impérativement, avant de resservir. Jusqu’à un certain type de culottes de dépannage en filet qui doivent, désormais, être soigneusement marquées au nom du malade et, elles aussi, lessivées pour réutilisation éventuelle… Nous sommes dans de beaux draps ! Le service de la laverie centrale mis à la disposition des patients a été fermé en fin d’année dernière et voilà plus de six mois que nous attendons, pour y suppléer, l’installation dans le pavillon d’une machine à laver. Du coup, le linge sale, notamment des patients régressés et incontinents, s’accumulent ; les familles, mises à contribution quand c’est possible, se découragent devant l’ampleur de la tâche et les malades chroniques préfèrent contourner la difficulté en revêtant les pyjamas de l’hôpital plutôt que leurs vêtements personnels. Il n’y a qu’à voir la belle exposition que la SHEREP consacre, en ce moment, à l’histoire des « vêtures d’asile » pour réaliser quelle régression cela suppose… Excusez la trivialité du propos, mais même les dépenses en seaux hygiéniques disposés, au besoin, dans les chambres d’isolement, ont été revues à la baisse ; qu’importe que ceux-ci aient des bords acérés et puissent si facilement se fendre en autant de débris tranchants. Enfin, signalons le système de chauffage confié, il y a quelques années, à une entreprise de sous-traitance peu réactive, nous obligeant parfois, par grand froid, à accueillir les patients dans des chambres plafonnant à 15° avec juste une couverture bien fine à se mettre sur le poil. Et les commandes de travaux 2009 qu’on nous demande de réduire de 20%, au nom des sempiternelles « tensions budgétaires », et qui, de toute façon, ne seront étudiées qu’en octobre prochain… Face à ces petites misères domestiques, aux sordides détails de cette économie de survie imposée à une population doublement stigmatisée, en tant que malades mentaux, et, trop souvent, en tant que précaires des fameux « quartiers » du 9-3, je ne peux m’empêcher de penser à Primo Lévi et à ses réflexions sur la dignité humaine…
Avoir fait tant d’études pour, au bout du compte, se débattre, au jour le jour, avec ces questions essentielles de torchons et de pots cassés, et, cahin-caha, essayer de sauver les meubles. Presque tous les courriers adressés à nos responsables restent lettre morte, le mépris affiché à l’encontre des soignants étant à la hauteur de celui dont souffrent les malades. Beaucoup de médecins ne touchent pas les primes auxquelles ils ont, statutairement, droit et il vient d’être décrété que les primes de responsable et de cadre assistant de pôle ne seront attribuées qu’à ceux qui sont prêts à signer, à la va-vite, sans concertation avec les acteurs de terrain, des pré-contrats de pôle avec la direction. Or, quand on sait que le Contrat d’Objectifs et de Moyens, ayant présidé à la création du 18ème secteur dont je m’occupe, n’a, à ce jour, pas été intégralement honoré, il y a de quoi être dubitatif… Aucune catégorie professionnelle n’est épargnée : les contrats à durée déterminée se multiplient… Les effectifs du service des spécialités et du laboratoire de biologie sont dangereusement menacés. Par manque d’ASH, on laisse croupir certains espaces dans un état d’incurie inimaginable, notamment le secrétariat du 18ème secteur, mais qu’importe : c’est là que siège la toute nouvelle équipe mobile « psychiatrie et précarité » ! Quant aux psychologues, les seuls professionnels du champ de la psychiatrie à abonder sur le marché, il est question de les faire travailler plus, pour mieux en diminuer le nombre et de ne plus les titulariser à l’avenir. La difficulté à embaucher des infirmiers est considérée par notre directeur comme un « effet d’aubaine » et, après une fastidieuse démarche de diagnostic partagé sur les besoins, il vient de nous être annoncé, comme une faveur, des recrutements sur même pas la moitié des postes infirmiers vacants alors que les mensualités de remplacement et le recours aux heures supplémentaires sont en forte diminution. Mais plus grave que les baisses de personnel, est le discrédit, dont ils sont victimes : les repas accordés aux infirmiers de nuit sont soudain arbitrairement remplacés par une légère collation et ceux pris dans le cadre des repas thérapeutiques, désormais facturés aux agents, comme s’ils n’avaient, jusque-là, sous le prétexte fallacieux des soins, fait que grignoter indûment les deniers de l’Etat. Mais qui décide de ce qui est thérapeutique ? Qu’est-ce que nos administratifs connaissent des nourritures un peu plus spirituelles, de l’échange et de la relation dans la grande cène du repas partagé avec les psychotiques ?
Certes, tous ces petits tracas quotidiens n’ont rien de mortel, mais on ne peut pas vivre que d’Haldol et d’eau du robinet ! Nos patients ont non seulement un corps, mais aussi un esprit, et l’ouverture sur l’extérieur, le lien avec l’autre, la parole, l’intelligence, ont, qu’on le veuille ou non, une valeur thérapeutique. L’IGAS a reproché aux soignants de Ville-Evrard de ne pas passer suffisamment de temps « au lit du malade ». Or, nos malades ne sont pas au lit : ils trainent devant de minables écrans de télévision, leur accès aux journaux est de plus en plus limité ; ils manquent de papier pour écrire et dessiner ;  s’ils commencent à pouvoir bénéficier, à titre « pédagogique », d’ordinateurs, c’est sans l’apport d’Internet. Les associations de soutien aux actions thérapeutiques, et en particulier aux précieux appartements associatifs, où patients et soignants sont engagés à parité, sont considérées avec méfiance et ont un mal fou à défendre, d’année en année, les modestes subsides que l’hôpital leur consent. L’Hôpital de Jour de Noisy-le Grand a demandé, en janvier 2009, projet thérapeutique à l’appui, l’autorisation d’accueillir en son sein un artiste plasticien prêt à intervenir bénévolement auprès des patients, mais cela ne nous a, à ce jour, pour une mesquine question de responsabilité civile, toujours pas été accordé. Ce n’est donc pas d’argent qu’il s’agit, mais bien d’idéologie !
La priorité n’est naturellement ni à la culture, ni à la citoyenneté, mais bien, encore et toujours, à surveiller et punir : un grand panopticon virtuel est en train de se mettre en place ! A force de rogner sur les postes soignants et les petits riens du quotidien, l’Hôpital de Ville-Evrard a thésaurisé de quoi se lancer dans les grands chantiers du Plan Hôpital 2012. La restructuration et l’humanisation des pavillons d’hospitalisation sur le site sont renvoyées aux calendes grecques. Mais l’informatique est à l’honneur et l’Etablissement a élaboré un schéma directeur du système d’information hospitalière s’élevant, investissements et fonctionnement compris, à pas moins de 35 millions d’euros sur les six ans à venir, pour mieux saisir, tracer, compter, calculer… L’initialisation de ce dispositif complexifie actuellement plus la communication qu’il ne la fluidifie et nous savons bien qu’aucune liste de chiffres, qu’aucune AVQ, ni mise en cases et en tableaux ne saura rendre compte de la subtilité de notre travail soignant. 2009 ressemble étrangement à « 1984 » d’Orwell si l’on songe, en outre, à cet autre cheval de bataille de notre Président Sarkozy qu’est la sécurité. A Ville-Evrard, des caméras vont fleurir, ça et là, dans le parc et l’on s’interroge sur le bien-fondé d’en installer jusque dans les chambres d’isolement. Qu’importe le risque de renforcer le délire de persécution de certains de nos malheureux malades en phase aiguë, l’important étant que rien n’échappe des moindres replis de leur intimité. Parallèlement, il est programmé la mise en place, à l’entrée et à la sortie du site de Ville-Evrard, d’un système de reconnaissance des plaques d’immatriculation des véhicules, entre autre « pour prévenir les fugues », comme si nos patients avaient la maladresse de se faire la belle en voiture. En quoi cette trouvaille améliorera-t-elle le sentiment de sécurité de nos patients au fin fond de leur pavillon ? Qui surveille qui et qui protège qui ? Alors que je tentais de pointer l’inanité d’une telle innovation, notre directeur s’étonnait de tant de formalisme, affirmant que cela se faisait partout et que ça ne représentait, somme toute, que peu de chose au regard du budget de l’ensemble de l’Etablissement… Et il a raison : 145.000 euros, tout compris, ça n’est jamais, grosso modo que l’enveloppe annuelle allouée à l’équipe mobile « psychiatrie et précarité » que l’Hôpital de Ville-Evrard est si fier d’avoir créée récemment à destination des personnes en situation de précarité et d’exclusion.
En conclusion, refusons d’être les complices du tout-économique et du retour des pauvres et des fous dans des hôpitaux-poubelle ! Ne cédons pas à la peur que les médias ont insensiblement instillée dans le monde des soignants, peur d’être pris en faute, d’être encore plus réduits à l’impuissance, peur de parler et peur d’agir. Or, les obstacles ont ceci de positif qu’ils aiguillonnent inlassablement notre énergie et notre ténacité et force est de constater que l’action, pas à pas, n’est jamais totalement stérile : les repas viennent d’être restitués aux infirmiers de nuit, le secrétariat de mon secteur est devenu miraculeusement propre, la providentielle machine à laver doit arriver d’un jour à l’autre… Donc, ne laissons passer aucune épine irritative et attachons-nous, sans complexe, aux petites choses : « Il n’y a pas de détail. Chaque infime partie contient tout » dit Barjavel. Si nous voulons préserver notre capacité thérapeutique, il nous faut apprendre à rester libre, libre de penser, d’avoir du temps pour ne rien faire, pour errer, manger, discuter, lire, écrire, jouer, désirer, créer, rêver, rire, éprouver du plaisir et tout simplement vivre avec ceux que nous soignons. Afin qu’ils puissent accéder à un vrai statut de sujet, exigeons, pour eux, tout à la fois, du pain et des roses, l’indispensable et puis le superflu…

Forum du Collectif des 39 du 9-3 à Ville Evrard (ouverture)

Ouverture
Paul Machto.
Psychiatre

Merci à vous d’être là ce soir pour ce premier forum de notre Collectif, le Collectif des 39 du 9-3.

Tout d’abord il nous faut remercier Frédéric Ferrer et la compagnie Vertical Détour de nous accueillir ici, aux Anciennes Cuisines. Ce lieu de l’hôpital mis à la disposition de la Culture par la Direction, se prête très bien à cette rencontre, car la psychiatrie par le fait même de son objet est un fait de culture, doit se confronter avec le culturel et le social. Cette initiative d’affecter des lieux de l’établissement à la Création est un excellent choix qui rejoint ce que nous tentions d’avancer l’an dernier lors d’une rencontre sur l’Avenir de Ville Evrard.

Je tiens aussi à remercier la Direction de l’hôpital d’avoir permis que se tienne ici ce premier forum.

« Forum » : ce mot nous l’avons choisi au Collectif des 39 pour bien souligner notre désir de porter sur la place publique ce débat essentiel à propos de la place faite aux fous dans cette société. Il s’agit de débattre de la conception des soins aux malades mentaux. Nous voulons des pratiques dignes et humaines pour la psychiatrie. Nous voulons soutenir pour toutes celles et ceux qui sont concernés par la psychiatrie, le respect nécessaire de la responsabilité des professionnels, et la reconnaissance de leur place de sujet à ceux que l’on désigne comme « autre », y compris dans leur irresponsabilité même.

C’est à une véritable bataille des idées à laquelle nous sommes convoqués.
Notre responsabilité est immense car nous sommes confrontés à un moment où tout peut basculer.

Ce collectif de Seine-Saint-Denis s’est créé le 1er avril dernier.
Quelle belle date pour la création d’un mouvement ! Une blague, mais quelle blague à opposer à la violence, à la brutalité, à la bêtise aussi des gouvernants !
1er avril, cela me fait penser au « Rire de résistance », cette initiative de Jean Michel Ribes en … 2007. Déjà ! « Le rire désarme, ne l’oublions pas » disait Pierre Dac. Et Freud : « L’humour ne se résigne pas, il défie ! ».

Car de « résistance » il en est question, et depuis plusieurs années en psychiatrie, mais ailleurs aussi dans la société, dans les colloques, dans les différents mouvements de revendication des dernières années. « Résistance » invoquée de façon par trop incantatoire, comme dans un prolongement du discours de la plainte qui s’est développée, discours de la plainte, triste pendant de la servitude volontaire qui s’est installée face au rouleau compresseur de l’idéologie dominante : gestion, évaluation, déshumanisation, marchandisation.

Avec ce mouvement naissant, il s’agit de passer aux actes de résistance, à la construction d’un discours qui nous donne un cadre pour agir, pour soutenir les pratiques que nous avons mises en œuvre, et pour combattre les pratiques qui prennent les sujets comme des objets, combattre les pratiques qui abandonnent la dignité des individus en souffrance, et poussent à l’indignité les soignants.

Alors « rire » oui, 1er avril, oui ! Car il s ‘agit aussi de faire l’éloge du jeu, du plaisir dans notre métier, plaisir des rencontres, plaisir des inventions, plaisir de la créativité dans nos pratiques. Plaisir revendiqué dans cette confrontation avec la folie, avec les folies des hommes. Pour inventer des pratiques qui puissent accueillir la plus grande des souffrances, celle du psychisme, qui va jusqu’à envahir les corps, et exclure celui qui en est atteint d’abord de la cité, mais pire encore, l’exclure de lui-même.

C’est dans l’enthousiasme que nous avons organisé ce forum.
C’est dans l’enthousiasme que nous avons lancé l’appel des 39 « La Nuit Sécuritaire » le 15 décembre dernier dans un regroupement de toutes les catégories de soignants.
C’est dans l’enthousiasme des 25000 signatures réunies en trois semaines, que nous avons organisé ce meeting à la Parole Errante à Montreuil le 7 février, où 2000 personnes se sont rassemblées.
C’est dans l’enthousiasme encore, que nous avons lancé le Manifeste pour « un Mouvement pour la Psychiatrie ».

Des lettres ont été envoyées par des soignants et par des citoyens au Président de la République pour dire, chacun avec ses mots, son indignation en réaction à son sinistre discours du 2 décembre à l’Hôpital Erasme d’Antony. Érasme ce magnifique auteur de l’Éloge de la Folie, aurait pu entendre ces indignes propos fous de la fureur du rejet de l’autre, de la désignation de l’autre comme s’il s’agissait d’un monstre, comme si la part d’humanité dans la folie était déniée.
Ces lettres, il faut continuer à en envoyer, que ce soit aux élus, aux gouvernants, pour témoigner que nous refusons ce nouvel ordre sécuritaire.

Nous avons effectué un certain nombre de démarches auprès des partis politiques, des parlementaires, et nous continuons pour faire valoir notre exigence d’un moratoire pour que s’organise un grand débat national avant toute nouvelle législation sur la psychiatrie. Car il s’agit de défendre la politique de secteur mise en œuvre depuis près de 40 ans et tout particulièrement développée en Seine-Saint-Denis. Il s’agit de se battre contre son démantèlement comme le prévoit la loi H.P.S.T. ou encore le rapport Couty.

Depuis février, des collectifs nombreux se sont constitués dans le pays. Des forums se sont tenus :
– A Reims d’abord fin janvier, pour protester contre la suppression de l’enseignement de psychothérapie institutionnelle à la Faculté de psychologie de Reims.
– À Montreuil à nouveau en mars avec l’association UTOPsy qui réunit des jeunes psychiatres, des internes, des étudiants en psychologie, des éducateurs en formation des travailleurs sociaux.
– À Uzès, à l’hôpital du Mas Carreyron, à l’initiative de soignants
– À Montpellier, à l’initiative de l’association Isadora de la Clinique St Martin de Vignogoul,
– À Charleville-Mézières, à l’initiative de syndiqués de la C.G.T.

D’autres sont prévus :
– À Paris le 5 juin à l’initiative de l’association Pratiques de la Folie.
– À Marseille le 5 juin également, à l’initiative de l’association des Psychiatres Privés, l’A.F.P.E.P.
– À Reims, le 13 juin, avec la Criéé et le Diwan Occidental- Oriental.
– À Saint Alban le 20 juin.
– À Béziers le 28 septembre dans le cadre des journées annuelles des Croix – Marines.

À chaque fois c’est le désir de parole qui surgit. Le désir de dire nos pratiques, de dire les contraintes bureaucratiques, de dire la folie des protocolisations, de la normalisation, de l’homogène et soutenir la richesse de l’hétérogène dans les équipes, dans les institutions.

Car c’est bien la singularité qui est visée. La singularité des histoires individuelles mais aussi des histoires collectives qui ont été le terreau des innovations thérapeutiques institutionnelles. Avec ce discours du 2 décembre, c’est l’histoire même des pratiques psychiatriques des 50 dernières années qui est balayée.
À n’en point douter, en balayant l’Histoire, c’est bien le projet de ne plus prendre en compte l’histoire du sujet souffrant avec les pratiques centrées sur les comportements telles qu’elles se sont développées depuis une dizaine d’années.

Car ce discours présidentiel pour choquant et indigne qu’il soit ne doit pas nous détourner dans la facilité de la réaction. Ce discours est venu là, comme un effet de miroir sur ce qui s’est développé de façon si facile et insidieuse en psychiatrie à partir du milieu des années 90 : le retour à une médicalisation avec l’objectivation du malade, l’effacement de la pensée critique sur les pratiques, le développement énorme du recours aux médicaments, l’oubli des thérapeutiques institutionnelles, la mise à l’écart des psychothérapies, des soins psychiques, les réponses immédiates, le principe de précaution érigé en conduite à tenir, la banalité du recours aux chambres d’isolement, la banalité de la contention qui avaient complètement disparu dans les années 70- 90. À ceci il faut aussi bien sûr rajouter les ravages de l’accréditation, ce processus abêtissant du formatage normatif, l’idéologie de l’évaluation, la gestion comptable, la suspicion, voire le mépris des administratifs sur les pratiques soignantes et les professionnels, la dérive gestionnaire de la formation des cadres de santé dont certains ont oublié trop vite leurs engagements et leur fonction soignante, la frilosité de nombre de psychiatres.

Et pourtant vaille que vaille, dans les difficultés, dans l’adversité, dans le combat pied à pied, des équipes ont maintenu des pratiques dans lesquelles les patients sont acteurs de leurs soins, où la prise en compte de leur parole est essentielle, où l’on ne parle pas à leur place où pour eux, on sollicite leur engagement, plutôt que de vouloir leur bien, vouloir à leur place, les assister, faire dans l’occupationnel, l’éducatif ou l’assistance. Des pratiques où les soignants sont soutenus dans leurs initiatives, leurs engagements, ce qui ne peut qu’encourager leur sentiment de responsabilité, la reconnaissance de leur savoir-faire. Des pratiques qui se soutiennent de la créativité, de l’invention mais aussi du risque inhérent à l’humain, inévitable dans tout engagement thérapeutique.

Il nous appartient de mettre en avant, de penser, de repenser, ces questions fondamentales qui sont le socle de la psychiatrie humaine, désaliéniste, que nous faisons, que nous voulons développer encore plus, et que nous voulons défendre :
– L’accueil,
– L’hospitalité,
– Le Collectif.

Il nous faut avoir l’audace de nos idées, l’audace des théories et des pratiques qui nous ont été transmises, et que nous devons à notre tour porter et transmettre.

Parce que « L’essentiel se niche dans les détails », nous avons souhaité aborder par le biais des détails de nos pratiques, des difficultés rencontrées depuis quelque temps dans cet établissement, à l’occasion de ce premier forum à Ville Evrard, dans ce lieu de culture que sont devenues les anciennes cuisines.

J’espère qu’enfin vont s’ouvrir ce soir des perspectives fructueuses, des retrouvailles avec le débat, avec la confrontation, avec la remise au premier plan de la parole pour qu’enfin nous passions aux actions pour défendre ce qui nous a fait choisir ce métier.

Alors quelques mots de présentation de la soirée. Et excuser l’absence de l’U.N.A.F.AM. en la personne de Mr Thieuzard qui n’a pu être présent ce soir. Ce n’est que partie remise tant est important le débat à instaurer avec les patients, les familles et leurs associations.