>Lettre ouverte aux patients, à leurs familles et à leurs associations

Samedi 25 septembre 2010, de 9h. à 17h, le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire organise à Villejuif, dans le Val de Marne, un troisième meeting national, sur le thème « Quelle hospitalité pour la folie ? ». Ce devrait être un moment fort de mobilisation contre le projet de loi du Gouvernement réformant la loi sur les hospitalisations en organisant « des soins sans consentement ». Les associations de parents et de patients, en tout cas les plus importantes d’entre elles, la F.N.A.P.S.Y, fédération des associations de patients en psychiatrie, et l’U.N.A.F.A.M., qui réunit les parents et amis de malades, soutiennent ce projet de loi, qui pourtant, à mon avis peut être résumé par trois mots : imposture, illusion, et régression ! Certes cela est quelque peu lapidaire. Quoique !

Nous avons pensé dès lors qu’une « Lettre Ouverte » pourrait tenter d’ouvrir un débat. Nous leur proposons de le commencer notamment lors de ce meeting. Nous leur lançons un appel public :

« Ne vous laissez pas leurrer par une illusion ! »

Le projet de loi sur les soins sans consentement en psychiatrie proposé par le gouvernement semble avoir recueilli le soutien d’associations de patients et d’associations de familles.

Partant du constat de l’insatisfaction de la réponse à l’attente de soins psychiatriques, du décalage entre certaines situations de détresse et les propositions des professionnels, les associations espèrent que ce texte va créer les conditions pour répondre à leurs inquiétudes.

Il n’en sera rien !

L’utilisation démagogique, émotionnelle de quelques drames, certes très choquants mais exceptionnels, fait de l’exception la règle pour l’immense majorité des situations pathologiques rencontrées. La question de non- reconnaissance de ses troubles par une personne, nécessite au contraire la mise en place d’une patiente approche, l’instauration de l’ébauche d’une relation, la mise en œuvre de la continuité d’un travail de contact, de confiance et de lien avec cette personne et avec son entourage.

En dépit des dénégations officielles, ce projet de loi est d’abord un texte sécuritaire.

Ce projet de loi ne garantit pas le nécessaire équilibre entre les libertés et les nécessités de sécurité publique. Le coeur de ce projet repose sur un dispositif qui va accroître les entrées en hospitalisation sous contrainte et durcir les possibilités de sortie des patients, ce qui aura un impact important sur l’organisation des soins et sur la qualité des prises en charge.

Mais surtout, ce projet de loi crée aussi un nouveau mode de soins, le soin sans consentement à l’extérieur de l’hôpital, ce qui revient à faire de l’espace public et du domicile des personnes un espace de contrainte, de surveillance et de contrôle permanent.

Cette proposition est illusoire car inefficace : il ne peut exister de véritable soin dans la continuité sans adhésion de la personne, en dehors des périodes d’hospitalisation, des situations aiguës où une équipe soignante amène le patient à entrer dans une démarche de soins et dans la conscience de ses troubles.

Les personnes souffrant de difficultés psychiques, affectives ou relationnelles ont le droit, au même titre que les autres, à bénéficier de soins de qualité, de sécurité, de respect de leur liberté, condition indispensable à l’instauration d’une authentique relation thérapeutique, un lien relationnel dans la durée. Tel est le meilleur outil de prévention, de réduction de la gravité de troubles du comportement éventuels.

Les modalités proposées, « les soins sans consentement en ambulatoire et la ré – hospitalisation autoritaire en cas d’abandon du traitement ou non présence aux consultations » vont entraîner au contraire une augmentation de l’échappement aux soins, mettre les soignants dans une position de menace potentielle pervertissant tout projet relationnel et thérapeutique sur la longue durée, et par là même amplifiant de fait les ressentis de persécutions vécus dès lors comme réelles…

Cette disposition :
- détruit la qualité du soin qui repose sur la confiance et la proximité entre le patient et l’équipe soignante.

— réduit les soins à l’observance d’un traitement médicamenteux dont nous connaissons les limites, les impasses, les échecs.

— menace la sécurité des patients en les laissant seuls à l’extérieur.

— risque bien au contraire d’augmenter le nombre de patients qui tenteront d’échapper à cette surveillance du fait de la méfiance à l’égard des soignants vécus plus comme des surveillants que comme des alliés.

— réduit la place de l’ équipe soignante au profit d’un protocole de soin standardisé.

— attaque les libertés publiques en faisant du contrôle et de la contrainte les outils privilégiés de cette réforme en contradiction flagrante avec les recommandations du Conseil de l’Europe.

Ne vous laissez pas leurrer par l’illusion qu’un traitement médicamenteux est le seul moyen de contrôler pulsions, délires, hallucinations.

L’intolérance se développe face aux souffrances psychiques. La tendance à l’exclusion des soins des patients dont les troubles s’inscrivent dans la durée, le tri entre les situations d’urgence, les « petits » troubles et désordre psychiques, et les patients lourdement affectés nous inquiètent particulièrement. Ces perspectives justifient la plus grande des vigilances, des rencontres, des partages d’analyse, des modalités d’action commune entre les associations de patients, de familles et les professionnels attachés et engagés dans un accueil humain, des soins de proximité et des thérapeutiques diversifiées

Le Collectif des 39 s’est aussi et surtout constitué face à l’insupportable dérive des pratiques : en tant que professionnels, praticiens travaillant depuis de nombreuses années, en référence à un accueil, une démarche thérapeutique respectueuse de la personne humaine, nous ne pouvons accepter la banalisation des isolements, des contentions, des enfermements d’une époque que nous croyions révolue.

Depuis 2003 et les « Etats généraux de la psychiatrie », nous ne cessons de réclamer aux pouvoirs publics des mesures fortes pour enrayer la dégradation de la qualité des soins. Nous constatons l’abandon de toute politique publique sur ce sujet depuis de nombreuses années et les répercussions que cela entraîne sur la vie des patients et de leur famille. Nous sommes convaincus que tel est aussi votre souci : être accueilli au plus tôt si nécessaire, au plus près de votre domicile, avec des soins respectueux, dignes, et de qualité par une équipe pluridisciplinaire, soignants disponibles et formés à des approches thérapeutiques diversifiées. Des thérapeutiques dans le cadre desquelles vous pouvez devenir acteur de vos soins, responsabilisé au plus tôt et au plus vite dans les lieux d’accueil et de soins. C’est donc à des modalités d’organisation des soins, de l’accueil, de la place des patients et des familles dans le dispositif soignant qu’il faut œuvrer, pour ensuite aborder la question des soins sans consentement. C’est pourquoi nous vous invitons à réexaminer vos positions par rapport à ce projet de loi ». Serons-nous entendus ? Le gouvernement ne cesse de dénier le caractère sécuritaire de ce projet, ainsi que l’opposition de la plupart des organisations syndicales de psychiatres et des personnels soignants.

Lorsque nous avions choisi en décembre 2008 le titre de notre appel « contre La Nuit Sécuritaire » après le discours de Nicolas Sarkozy à Antony, nous la redoutions pour les institutions psychiatriques. Dans la fuite en avant, cette sorte de stratégie de la tension à laquelle nous sommes confrontés depuis juillet (Roms, mensonges d’État, Europe), espérons que cette expression ne soit pas une redoutable intuition de psys pour le pays …

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>Réforme de la Loi de 1990 : La FNAPSY rappelle ses positions

Elle demande une loi « psychiatrie et santé mentale » destinée à redistribuer, réorganiser et articuler :

la prévention ;

le soin ;

la postvention.

La priorité est de soigner.

Elle s’élève contre l’appellation de « soins sous contrainte » donnée au soins ambulatoires alors qu’elle a toujours soutenu qu’il devait s’agir de « soins sous contrat » proposés comme alternative à l’internement (quand il est indispensable) mais non imposés.

Elle rappelle qu’elle a toujours demandé à ce que les usagers soient soignés dans des établissements adaptés à leurs cas :

les personnes ayant besoin de soins, consentis ou non, en hôpital spécialisé ou en service de psychiatrie ;

les personnes ayant commis des crimes ou délits, lors d’altération du discernement, en UMD ;

les personnes ayant commis des crimes ou des délits, dont ils ont été déclarés responsables, et soufrant par ailleurs de troubles psychiatriques, en UHSA, comme pour toute autre pathologie.

Le mélange de ces trois catégories ne peut qu’être inadapté et amener des dysfonctionnements graves.

Enfin, la FNAPSY rappelle qu’elle réclame l’intervention du juge pour toute privation de liberté, nous sommes des citoyens comme les autres et il en va de notre dignité.

Claude FINKELSTEIN

Présidente

>Communiqué de presse (18 mars 2010)

« En amalgamant la folie à une pure dangerosité sociale, en assimilant d’une façon calculée la maladie mentale à la délinquance, est justifié un plan de mesures sécuritaires inacceptables. Alors que les professionnels alertent régulièrement les pouvoirs publics non seulement sur les conditions de plus en plus restrictives de leur capacité de soigner, sur l’inégalité croissante de l’accès aux soins, mais aussi sur la mainmise gestionnaire et technocratique de leurs espaces de travail et d’innovation, une seule réponse leur a été opposée : attention danger, sécurisez, enfermez, obligez, et surtout n’oubliez pas que votre responsabilité sera engagée en cas « de dérapage ».

Ceci est un extrait de l’appel lancé par le « groupe des 39 » il y a un an contre « la nuit sécuritaire »

Près de 30 000 citoyens (soignants, patients, familles, etc.) l’ont signé. Nous, soignants en psychiatrie, affirmions dans cet appel :

Devant tant de « dangerosité » construite, la psychiatrie se verrait-elle expropriée de sa fonction soignante, pour redevenir la gardienne de l’ordre social ? Nous, citoyens, psychiatres, professionnels du soin, du travail social, refusons de servir de caution à cette dérive idéologique de notre société. Nous refusons de trahir notre responsabilité citoyenne et notre éthique des soins dans des compromissions indignes et inacceptables. Nous refusons de voir la question des soins psychiques réduite à un pur contrôle sécuritaire criminalisant outrageusement la maladie mentale. Nous refusons d’être instrumentalisés dans une logique de surveillance et de séquestration.

Un an après le discours sécuritaire s’amplifie.

Il est appuyé par les projets de réforme de la loi de 1990, par des circulaires dont la dernière, en date 11 janvier 2010, provoque de toute part des réactions de colère tant la main mise du ministère de l’intérieur et « du maintien de l’ordre public » envahit le champ du soin pour tenter de l’assimiler à du gardiennage décidé par le préfet.

Les raisons sanitaires sont bafouées : le préfet décide « à discrétion » des sorties d’essai qui font partie de stratégies de soins, du ressort de la responsabilité médicale, et il n’est évoqué nul part la détérioration du champ sanitaire dont l’Etat est comptable.

Par la rédaction de cette circulaire, l’état stigmatise les équipes de soin, jugées laxistes ou incompétentes, s’autorise à restreindre les droits des patients et poursuit le chemin de leur ségrégation.

Le collectif des 39 se félicite des réactions unanimes de la profession contre cette circulaire

Il appelle toutes les associations et syndicats de la profession, les parents, les patients, à mener une action unitaire massive contre cette politique inacceptable et à élaborer des pratiques respectueuses des droits et libertés.

Le collectif des 39 est prêt à engager toute son énergie afin qu’une action de grande ampleur puisse se réaliser. C’est là le seul moyen d’endiguer cette machine infernale.

>Comment ne pas être dans le miroir ? (intervention au Forum à Montreuil, du Collectif des 39 du 9-3)

Actuellement il est intéressant de constater que c’est à partir de faits divers meurtriers, les assassinats à l’hôpital de Pau, le passage à l’acte meurtrier d’un patient dit schizophrène à Grenoble l’an dernier, de leurs commentaires par la presse d’une part et des réponses ministérielles et présidentielles d’autre part, que se produit un mouvement de rassemblement de la psychiatrie française.

Sans ces faits hors limites en serions là aujourd’hui ?

Sans la diffusion médiatique d’informations autour de ces faits en serions-nous là aujourd’hui ?

Sans les réactions et réponses face à ces évènements, largement commentés par la presse, de Monsieur Nicolas Sarkozy, ministre ou président en serions-nous là aujourd’hui ?

Sans la portée au devant de la scène des réactions du président par les média en serions-nous là ?

Autrement dit « la psychiatrie française » ne peut-elle se mobiliser nationalement que dans les situations limites, ne peut-elle s’organiser que contre l’outrance ? Une outrance médiatisée donnant à voir et à entendre.
Avons-nous besoin d’être sous la contrainte du dicta médiatique et de l’esbroufe d’un seul, représentant d’un pouvoir régalien pour nous rebeller un peu plus haut et un peu plus fort ?
Pourquoi faut-il l’outrance pour que l’action commence ? Faut-il être au bord ou au-delà des catastrophes pour que nous puissions nous réveiller ?

Nombre de psychiatres du service public ces derniers mois ont rappelé combien ils n’ont cessé de travailler et de militer pour une psychiatrie humanisée. Comment se fait-il que leur travail n’ait pu être relayé par l’ensemble des secteurs et intersecteurs de France et des dom-tom,  avant la mise en route de cet appel des 39 ?
Sous quel joug sommes-nous ? Dans quoi sommes nous tous empêtrés au point ne pouvoir réagir, se retrouver, débattre que contre un pouvoir politique qui affiche clairement son incapacité à comprendre l’humain autrement que derrière l’œil de la caméra ?

En 1977, Michel Foucault écrivait dans Archives de l’infamie, petit texte qu’il destinait à la préface d’un livre à venir : «  Comme le pouvoir serait léger et facile, sans doute à démanteler s’il ne faisait que surveiller, épier, surprendre, interdire et punir ; mais il incite, suscite, produit ; il n’est pas simplement œil et oreille ; il fait agir et parler ».1

Qu’est-ce qui a empêché une mobilisation nationale soutenue dans le temps ? Aurions-nous oublié que lorsque l’on défend la psychiatrie, lorsqu’on défend ses malades dits fous, nous défendons notre propre liberté ? Le « fou » n’est-il pas le paradigme de notre part obscure ? Est-ce à nouveau à ne plus vouloir accepter cet « Umheimliche » que le combat avait à nouveau cessé pour la psychiatrie ? Ne pouvons-nous lier cet aveuglement, cette mise sous le boisseau de la part étrangère de nous-mêmes, à une nouvelle vague de résistance à la psychanalyse et à l’éviction de celle-ci dans les lieux de soin ? Éviction qui serait un effet de discours de plus en plus nombreux à nier la faillibilité de l’être, des discours de la performance toujours perfectible. La mise à l’écart de la psychanalyse n’est-elle pas liée, au discours de la science, sous l’espèce notamment de la pharmacologie qui exclue le rapport de la pensée d’un sujet à sa « maladie mentale » ?

De quels discours sommes nous les contraints pour que nos paroles n’aient pu être entendues, voire que nous ayons cessé de dire haut et fort quelque chose d’un engagement ?

Travailler dans le secteur public psychiatrique n’est pas un exercice aisé, cela suppose de jouer avec les discours et ceux qui les soutiennent.
Si en tant que sujet nous sommes dépendants des signifiants de notre histoire, en tant que citoyen nous sommes pris dans les discours qui animent notre quotidien. L’institution que constitue un secteur de pédopsychiatrie est conditionnée par un certain nombre de discours. En qualité de clinicien dans l’espace d’un secteur nous sommes individuellement soumis aux discours qu’y s’y pratiquent. Une question se pose alors quelles sont, pour chacun d’entre nous, nos possibilités d’action ? Comment articuler ses actions avec les autres acteurs ?

L’intersecteur de psychiatrie est aux confins de nombreux discours. Chaque service avec son médecin chef prend position par rapport à tous ces discours. Et chaque clinicien se positionne dans le cadre du service dans lequel il travaille. Chaque clinicien est aussi soumis plus ou moins à l’étiquette de son diplôme et de sa formation. Même dans le meilleur des cas, l’adhésion ne peut être constante et totale à la ligne directrice choisie par le médecin responsable. Chaque clinicien est donc lui-même pris dans ce jeu des discours, il a à se positionner à l’intérieur même de l’institution dans laquelle il travaille. Autrement dit le positionnement se fait aussi bien dans l’institution de soin que dans le champ social dans son ensemble.

L’intersecteur est à la croisée des chemins, de l’éducatif, du pédagogique, du social, du médical, du psychologique, du psychiatrique, du psychanalytique, du juridique, du politique et du financier. L’intersecteur de psychiatrie infanto-juvénile est un organisme public financé par des fonds publics et soumis à la politique de soin du ministère de la santé. Quelle marge de manœuvre avons-nous face à des préconisations émanant du ministère. Il est instructif de se prêter à la lecture des différents rapports, circulaires etc. qui sont en ligne sur le site du Ministère de la santé et des sports.

Nous avons à nous positionner en rapport avec la mission dont est chargée la psychiatrie publique et avec l’orientation que nous souhaitons donner à nos actes. L’exercice est rarement aisé.
Dans le rapport de septembre 2003, du Docteur Philippe Clery-Merlin assisté des docteurs Jean-Charles Pascal et Viviane Kovess-Mafety, on peut lire par exemple qu’il est préconisé de « former la communauté éducative 2à la promotion de la santé mentale et au repérage des problèmes ». Un partenariat des CMP des intersecteurs et de l’éducation nationale est recommandé, je cite : « que ces dépistages (des enfants présentant des troubles relationnels) soient inclus dans tous les bilans faits en milieu scolaire et que ces troubles soient pris en compte dans toutes les enquêtes de santé faites dans ces milieux ». 3

Sur ces rapports et circulaire, qui sont en ligne sur le site du ministère, on dicte aux professionnels la façon dont ils doivent agir. Il est par exemple préconisé, avec les familles qui auraient un enfant susceptible d’être autiste, de les diriger vers les espaces spécialisés pour le diagnostic de l’autisme mais on ne doit pas leur dire que leur enfant est autiste. Autrement dit on met les professionnels qui vont accueillir l’enfant face à une situation impossible. Comment espérer voir évoluer certains petits enfants si un lourd signifiant vient les marquer dés avant toute tentative de travail avec eux ?

Si dans la pratique tant au quotidien que dans des réunions institutionnelles on n’interroge pas ces recommandations voire les directives ministérielles, à quoi participe-t-on ? L‘enfant, les enfants se retrouvent au centre d’un dispositif de bilan et d’évaluation. Nous faisons ainsi de l’enfant l’objet de nos pratiques et non plus le sujet.

Autrement dit quels liens pouvons-nous entretenir avec les différents acteurs du terrain où évolue l’enfant pour que notre action soit éminemment politique ? Politique au sens où il y a lieu de défendre dans la cité une parole qui se défalque un tant soit peu des discours du pouvoir, d’un pouvoir administrant en l’occurrence. Un pouvoir qui saurait peut-être ce qu’est la santé mentale.
Comment trouver un chemin qui ne soit pas directement contre, qui ne soit pas contre le pouvoir, dans un jeu de miroir ? Comment trouver un chemin autre, décalé ?

Peut-être avons à travailler à l’intérieur même des institutions nos rapports aux discours ? Les travailler ces rapports au sein même de l’institution mais aussi avec tous ceux, qui comme nous, accueillent des enfants. Essayons de poursuivre et d’inventer, poursuivons le débat dans des lieux de parole comme celui d’aujourd’hui mais aussi au sein des institutions.

Il ne suffit pas de dire que l’on peut écouter autrement un enfant, sa famille, en permettant le travail de l’inconscient. Il est nécessaire d’inscrire le travail de l’intersecteur dans le tissu social par notre parole et par la façon dont nous la faisons jouer et circuler dans la cité. La psychanalyse est politique quand elle dynamise la circulation des différents discours et permet au sujet de s’y repérer.

1.Collectif Maurice Florence. Archives de l’infamie. Les prairies ordinaires. Paris 2009. 
2. C’est moi qui souligne.
3. On peut lire aussi par exemple pour ce qui concerne « l’autisme »: « PLAN AUTISME 2008-2010 : Dossier de presse, Vendredi 16 mai, Construire une nouvelle étape de la politique des troubles envahissants du développement (TED) et en particulier de l’autisme(…)
9. Elaborer des recommandations de pratique professionnelle et évaluer leur mise en œuvre : La HAS et l’ANESMS seront chargées, chacune pour ce qui les concerne, d’élaborer ces recommandations. Pour évaluer les pratiques, un programme d’évaluation sera mis en œuvre par la HAS à destination des professionnels de santé. De leur côté, les établissements médico-sociaux seront encouragés à entamer des recherches actions, avec l’appui de partenaires scientifiques extérieurs, afin d’évaluer leurs procédures de prises en charge. (…)
13. Expérimenter un dispositif d’annonce du diagnostic qui facilite l’orientation et l’accompagnement des familles : l’annonce du diagnostic doit être l’occasion pour les familles d’être informées sur les prises en charge existantes, les aides possibles et d’obtenir un soutien psychologique si elles le souhaitent. Un cahier des charges national sera conçu et donnera lieu à un appel à projet pour des expérimentations locales et permettront de concevoir différents supports d’information à destination des parents lors de l’annonce du diagnostic. (c’est moi qui souligne)

Françoise L. Meyer
Psychanalyste
Intersecteur de Saint-Denis 93

Notes sur les débats du Forum du 3 juin à Ville Evrard

Un intervenant :

A l’hôpital psychiatrique on en vient à ce qui se passe sur une chaîne d’ouvriers, c’est la libre concurrence et ceux qui écoutent sont eux-mêmes en souffrance.
Il existe une concurrence entre services autour de la T2A, de la production de chiffres….

L. Vassal :

Avant on était des équipes.
Les fiches de signalement d’évènements indésirables sont des outils fascinants de délation, là où ça semblait être fait pour améliorer les choses. C’est inutile car personne ne connaît les évènements à signaler…Une dame a rendu un rapport surréaliste sur l’ensemble du recueil de ces fiches, c’est complètement incroyable et surréaliste…
Le manque de colère [en rapport avec l’intervention de Mr Constant] mais tout ça paraît tellement surréaliste… Petit à petit se crée de la délation, sans que l’on s’en rende compte, que quelqu’un s’est fait tapé sur les doigts parce qu’il n’a pas changé une ampoule…
Là l’humour a toute sa place.

Patrick Coupechoux :

L’optimisme.
La folie doit pouvoir redevenir une question importante. Derrière la folie il y a le sujet, et on est dans une société de l’individu roi, où il n’y a plus de société mais que des individus. [une référence à M. Thatcher]
L’individu roi c’est celui qui gagne, le sujet c’est celui qui manque, qui sait qu’il peut perdre son boulot….
Des questions politiques ont été un peu abandonnées sous prétexte que le collectif serait dangereux. C’est le collectif même qui disparaît. Les gens ne travaillent plus ensemble, les équipes n’existent plus…l’individu se trouve pieds et poings liés.
Comment inventer une nouvelle dialectique de l’individu et du collectif ?

Antoine Machto :

La colère [toujours par rapport à l’intervention de Mr Constant]
Le collectif des 39 s’est formé autour de personnes qui se sont retrouvées après le discours de Sarkozy, puis il y a eu 2500 signataires, ce sont 2500 personnes en colère et indignées.
Penser, prendre la parole sont des actions politiques, qui se situent en chacun quand on se pose ces questions.
Se battre pour que des mots ne soient pas enterrés demande un courage, une volonté très importante.
D’où la nécessité de se réunir en collectif pour ramener cette énergie dans nos secteurs. Le désir et la passion sont là. Nous restons déterminés.

Serge Klopp :

Je me bats contre la position de victime des collègues. Le manque de temps : combien de temps on passe à écrire, devant les ordinateurs, en réunion pour faire des évaluations, des transmissions ciblées…Là ou ça risque de conduire, comme à Maison Blanche, où on a prévu un protocole de mise à l’isolement au nom de l’efficacité, avec l’interdiction de détacher un patient, même pour manger, ou c’est une faute.
Les priorités sont d’abord éthiques et soignantes.

Emmanuel Constant

Mon interpellation des médecins sur la question de la colère est une interpellation tendre. Les élus interpellent aussi de temps en temps… J’ai des attentes vis à vis du monde de la psychiatrie. Lors de la contestation autour de la loi Bachelot, quels médecins étaient dans la rue ? Qui a entendu ? Les médecins doivent pouvoir élire des représentants pour représenter la totalité du champ médical. J’étais énervé de ne voir que des médecins du champ MCO. Même si on sait que la presse est aux mains de certains.
Les médecins ont décidé de boycotter les instances. Moi aussi j’ai pris cette décision. A compter de ce jour, il n’y a plus de CA qui va se tenir. La question des budgets [ de leur vote ? ] va se poser. C’est en contestation à la loi HSPT, en soutien à la lutte contre cette loi que j’ai décidé de ne pus tenir les CA ;

Une syndicaliste :

C’est une étape, un signe aux tutelles et aux directeurs d’établissement.
Pour les repas de nuit, le personnel s’est mobilisé, il y a eu une rencontre avec Mr Lamoureux, les repas ont été rétablis.
Quand on résiste, quand on se tient debout malgré les pressions, on y arrive. Quand on devient sujet de soi-même, de son travail, de sa lutte, on y arrive et on peut obtenir des choses.
Les amendements de la loi Bachelot concernant la nouvelle gouvernance ne changeront pas grand chose. Il faut se mobiliser pour le retrait pur et simple de la loi.

On doit conclure …

Proposition d’un autre forum à la rentrée.
Quelqu’un pose la question de la place des patients dans cette association ? [le collectif des 39 du 93]

Paul Machto :

Ce n’est pas une association mais un collectif ouvert, ouvert à tous ceux qui se sentent concernés, pas seulement les professionnels.

Henriette Zoughébi

La population du coin, qui voit cette grande route avec les deux hôpitaux de part et d’autre est concernée de manière profonde.
On pourrait l’y associer, avoir une contribution, inviter la population à y contribuer. Ces choix ont des conséquences sur ce qui se passe ici. Je suis partante pour essayer de faire des ponts. Ce qu’on dit sur le travail, ça se partage. Que chacun ne reste pas dans son métier et qu’on crée des ponts.

Mathieu Bellahsen

Le soin psy s’oppose à l’évaluation. Pourquoi pas une journée sans ordi, et une journée de la relation.

P. Machto

Il faut vraiment qu’on s’arrête.
On refait donc un forum après la rentrée, et à l’extérieur de Ville Evrard.

Ce qu’a apporté Patrick Coupechoux  est important et lourd. On peut avoir des moments de pessimisme, mais on n’a pas oublié l’impact des 39 fin décembre. Suite à cet appel, fin janvier, Sarkozy essayait de rectifier le tir. Fin janvier, Sarkozy et Bachelot commençaient à annoncer une loi modifiant le rapport Couty pour le printemps. Les initiatives, les meetings suite à l’appel des 39 y sont pour quelque chose.
Nous sommes en train d’inventer quelque chose, on ne sait pas où l’on va mais on s’appuie sur des choses importantes.
Comme dans des partis ou différentes tendances s’opposent, il y a des différences, entre professions, entre psychiatres, entre soignants.
Une certaine omerta règne dans l’hôpital, où l’on connaît la présence de patients enfermés de façon scandaleuse. Il ne faut pas avoir peur d’interpeller, que chacun soit interpellé, puisse se retrouver dans une parole et se poser la question : qu’est ce qu’on est en train de faire ?

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : L’écrasement des professionalités

Anik Kouba

De tout ce que l’on vient d’entendre, on l’aura compris : Au-delà des détails, à travers les détails, c’est une véritable politique qui est en marche.

Avec la menace d’un retour à une psychiatrie au service de l’ordre public, et non plus d’abord et essentiellement soignante, et qui plus est soumise à une logique marchande. Ca fait beaucoup !

Sur le front du refus de cette psychiatrie-là, nous opposons :
Les pratiques aux procédures
L’équipe cad pluridisciplinarité Et complémentarité A la polyvalence, sous entendu interchangeabilité anonyme
Le singulier aux statistiques
L’éthique à la gestion

Négation de nos pratiques, mise à mal de notre identité de soignant, voilà de quoi justifier notre volonté de résister.
Mais ce qui est plus grave c’est que nous ne sommes pas les seuls à être malmenés de la sorte. Du coup, et c’est heureux, nous ne sommes pas, non plus, les seuls à résister.

« Ecrasement des professionnalités » est sans doute, pour moi, le maître mot de cette mise à mal. L’expression est de Denis Salas (…) pour parler de la justice et de la maltraitance actuelle des magistrats.
Je prendrai juste deux exemples pour illustrer les parallèles possibles avec ce que nous vivons.

Au nom d’une politique du résultat : chaque jour, l’écran géant du grand bureau du Ministère de la justice affiche combien de peines planchers pour les récidivistes ont été appliquées aujourd’hui. Dans quelles cours, ville par ville ? Par quels juges ?

« Quels juges ? », là on rejoint un élément qui nous parle aussi directement : la responsabilité individuelle. La personnalisation est un outil redoutable pour déployer une politique de la peur, de la soumission. Vous, Mr, Mme, vous là, n’avez pas répondu aux exigences attendues, vous serez mal noté, vous allez être muté, voire…

On se souvient qu’à Grenoble, après le meurtre du jeune homme, le Directeur de St Egrève a été suspendu ainsi que le Préfet. Ce n’est qu’un exemple parmi déjà de nombreux autres.

La disqualification. La suppression du juge d’instruction, pour laisser le Parquet seul maître des lieux, (les avocats en sont absents), souligne à quel point les compétences – au sens de l’exercice indépendant d’un savoir -, la recherche de la vérité, une enquête contradictoire sont de peu de poids au regard de procédures expéditives dont tous les protagonistes seront dans une stricte dépendance au pouvoir exécutif (pour leur nomination, leur avancement de carrière…) C’est dire !

Enfin, le projet du « plaider coupable » installerait la justice dans une logique clairement marchande, où toute fonction symbolique de la peine cèderait la place à du calcul, de la négociation.

Si on regarde du côté de l’éducation nationale, on retrouve les mêmes éléments. Les enseignants en grève, à l’initiative de multiples actions, souvent originales, dont la ronde des obstinés, résistent vaillamment.

Ils dénoncent les discours ministériels qui, sous couvert de pseudo exigences scientifiques plus élevées, cachent une logique d’économie budgétaire. Réduction des moyens pour plus de résultats. Ca nous dit quelque chose !!?

Ils dénoncent la création d’instances d’évaluation dont tous les membres sont nommés par le ministère de l’éducation nationale (aucun membre élu).
Et où l’évaluation se mesure A la « bibliométrie » : Combien de publications cette année ? Combien publiées dans des revues de langue anglaise ?
Mépris des recherches en cours, de la liberté du chercheur…

Quant à la presse c’est dramatique parce qu’on a l’impression qu’elle a déjà obtempéré à ces mots d’ordre de rentabilité, de libre concurrence et de soumission au pouvoir politique. Je me souviens quand j’étais jeune, on disait « quand la presse sera aux mains des marchands de canon, on sera foutus ». Et bien on y est ! Et il n’y a pas que Dassault.

A l’échelle nationale, nous avons les nominations directes, … par le président de la république, L’ami de tous les marchands, du président de la télé publique (pourtant le concurrent direct de son ami Bouygues !!!), de radio France et j’en passe.
Sur fond d’une haine de la culture. « Donnez leur des jeux, du sport et du fait divers » serait le slogan qui réunirait notre président et, de l’autre côté des Alpes, Berlusconi.

On en parle moins mais la pression du chiffre et du résultat touche un autre corps professionnel, la police. Depuis 2006-2007, les suicides de policiers augmentent, souvent sur leur lieu de travail et avec leur arme de service ( +_ un/semaine). Un délégué syndical, interviewé après le suicide d’un collègue, dira :« Avant on faisait équipe, maintenant c’est chacun pour soi ».

Mis bout à bout, tout ceci dessine une société effrayante : une société néo-libérale et autoritaire. Ce qui est une oxymore, a priori. Cette société néo-libérale, avec ce que cela suppose de violence de la libre concurrence, ET autoritaire, avec le contrôle centralisé par l’exécutif, réduit nos professions – que l’on soit juge, soignant, prof, journaliste…- à une peau de chagrin.

Et ce sont justement les métiers qui travaillent avec l’humain qui sont visés par cette volonté de domestication. Ces « professions intellectuelles» qui donnent consistance à la société civile et garantissent d’une certaine façon l’exercice de la démocratie. Avec leur disparition, en tant que contre-pouvoir potentiel, le risque est grand qu’il n’y ait plus rien entre un Etat inféodé au marché et l’individu.

La démocratie gît… aussi dans les détails.
Elle est en péril.

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : La fonction du cadre de santé entre gestionnaire et soignant

Serge Klopp
Cadre de Santé

Il est évident que je vais être très caricatural dans mon propos, quoique…

Quelle place ont aujourd’hui les cadres dans le dispositif de psychiatrie de Secteur ?
Il est évident que la plupart de mes collègues cadres, considèrent qu’ils ne sont plus soignants. Il y a quelques années on disait d’ailleurs aux postulants à l’école de cadres qu’ils devaient faire le deuil du soin.
Ce qui fait qu’ils se positionnent clairement du côté du management et de la gestion, délaissant la clinique.
Ce qui se révèle lorsque l’on observe le peu de formations continues cliniques suivies par les cadres.
Ce qui fait qu’ils sont de plus en plus courroie de transmission de la direction et particulièrement de la direction des soins et non plus dans une fonction de pivot centré sur la mise en lien et l’articulation entre les différents membres de l’équipe pluridisciplinaire. Du coup ils deviennent même un écran, voire un obstacle à cette articulation, au lieu d’être en étroite collaboration avec le corps médical.
Ils vont renforcer l’idée que l’équipe c’est l’équipe infirmière et que les autres professionnels (psychiatres, assistants sociaux, psychologue, etc…) sont en dehors.
Quel rôle jouent-ils dans l’institution ?
Ils sont de plus en plus souvent en opposition avec le corps médical, ou du moins génèrent cette opposition entre la filière infirmière et les autres professionnels.
Au nom de la valorisation du rôle propre infirmier ils vont mobiliser une part importante de leur énergie et de celle des équipes (au sens restreint de l’équipe infirmière) pour mettre en place des outils qui isolent la clinique des infirmiers de celle des autres membres de l’équipe pluridisciplinaire.
Notamment on va tout protocoliser. Mais ces protocoles ne visent pas à aider les jeunes collègues qui manquent d’expérience, puisqu’ils deviennent de plus en plus souvent opposables.
C’est-à dire que l’on ne répond plus à des situations singulières mettant en jeu l’histoire et la psychodynamique propre à chaque patient.
Du coup puisqu’à chaque situation correspond une réponse normalisée prédéfinie, les infirmiers deviennent totalement interchangeables.
Ce n’est plus la relation qui est thérapeutique c’est le protocole.
C’est la négation de sa position de sujet du patient mais également de la position de sujet du soignant.
Fut un temps, on aurait appelé cela une aliénation.
Tout ça au nom de la qualité des soins.

Pourtant, si l’on tient compte :
Que le statut des cadres est toujours : « infirmier cadre de santé ».
Que la fiche métier du Ministère concernant le cadre de santé sur une grille de priorité de 1 à 5 (1 étant la priorité la plus basse et 5 la plus haute) estime de niveau 1 les compétences à la gestion et de niveau 5 les connaissances cliniques et l’impulsion de la réflexion clinique des équipes !
Du fait que le Ministère reconnaît un déficit de formation initiale des infirmiers nouveaux diplômés exerçant en psychiatrie – ce déficit se situant évidemment du côté de la psychodynamique et du soin relationnel puisque les protocoles ils savent faire !
Du fait que les infirmiers ont encore, dans le rôle sur prescription, la possibilité de faire des entretiens et des activités à visée psychothérapique
Cela ouvre d’autres perspectives aux cadres.

Pour ma part, je considère que ma première fonction, ma tâche la plus essentielle c’est de veiller à la qualité des soins dispensés aux patients.

Si je me réfère à la Charte des usagers et à la loi sur le droit des usagers, la qualité des soins se détermine bien vis-à-vis du patient et non de l’efficacité à éradiquer les symptômes.
La nuance est fondamentale.
La qualité des soins dispensés dans ma structure va donc se mesurer qualitativement et non pas uniquement quantitativement sur la capacité de mon équipe au sens pluridisciplinaire à inventer des projets de soin individualisés propre à chaque patient et non au travers de la généralisation de protocoles.

Du coup, mes priorités en tant que cadre se déclinent sur deux plans :
Œuvrer pour que le dispositif permette cette créativité pour chaque patient
Œuvrer pour permettre aux membres de l’équipe d’élaborer collectivement ces projets, en dégageant des espaces temps de réflexion et en amenant des éléments théorico clinique

Ce qui implique :
de travailler en étroite collaboration avec le médecin responsable – il s’agit pour moi d’une réelle co-élaboration !
et de continuer à se former à la clinique pour pouvoir impulser la réflexion de l’équipe. Il ne s’agit bien évidemment pas de se mettre en position d’expert, mais si l’on veut impulser la réflexion des autres, il faut déjà commencer par la sienne.

Ce qui peut aller jusqu’à participer directement à certaines prises en charge ou modalités thérapeutiques.
C’est ce que je fais.
Mais c’est aussi parce que je ne sais pas faire de la théorie sans pratique, c’est la raison pour laquelle je ne suis pas enseignant dans un IFSI.
Aujourd’hui, si actuellement, je n’ai pas de prise en charge individuelle d’enfant , je participe en tant qu’accueillant aux deux séances d’accueil de l’espace ados que j’ai monté et je suis co-thérapeute au psychodrame pour adolescents qu’on mène dans le service.
Mais cette position me permet également de mieux tenir sur certaines exigences.
A l’accueil ados par exemple, le fait que je sois confronté au même titre que les collègues à certains ados qui nous mettent en difficulté, me permet de tenir lorsque tel ou tel membre de l’équipe considère que tel jeune est trop lourd et qu’il faudrait plutôt l’adresser à un groupe fermé.
Dernière anecdote.
A Maison Blanche lorsqu’il s’est agit de mettre en place le tutorat des nouveaux infirmiers, en comité de formation Permanente nous étions d’accord avec la Directrice pour considérer qu’un nombre important d’infirmiers qui avaient quelque chose à transmettre étaient aujourd’hui cadres. Il paraissait donc évident que les cadres seraient sollicités pour être tuteur. Or, le Directeur des Soins, s’appuyant sur la commission des soins a dit que ce ne serait pas possible.
Bien que je ne sois pas parano (c’est ce qu’ils disent tous) serait-ce parce que j’étais le seul cadre à avoir fait connaître son désir de participer au tutorat ?
Raison invoquée : étant donné que le tuteur suit un infirmier d’une autre unité que la sienne, cela pourrait mettre le cadre de cette unité en difficulté si le tuteur est un cadre.
Ce qui pose plusieurs problèmes :
les pratiques dans leur service sont-elles tellement peu éthiques qu’ils auraient quelque chose à cacher ?
sont-ils tellement peu convaincus de la justesse de ces pratiques qu’ils ne sauraient les défendre ?
S’ils considèrent le fait d’être bousculés dans leurs pratiques comme un danger, cela ne révèle-t-il pas le manque de pensée clinique de leur service ?
Pour ma part, je trouverais cela plutôt enrichissant puisque cela m’obligerait avec mon équipe à requestionner nos pratiques !
Ce qui aurait peut-être pour effet d’influer nos pratiques, ou, au contraire, de les conforter en leur donnant encore plus de sens.
Je ne demande pas à ce que tout le monde travaille avec les mêmes références théorico cliniques que moi. Mais au moins que chacun puisse défendre ses références. Et que le cas échéant on puisse les confronter.

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : « Partir des détails pour réinventer nos pratiques » Objet Inconnu

Dr Laurent Vassal

Tout d’abord je voudrais vous ou plutôt nous remercier d’être aussi nombreux aujourd’hui.
D’autant qu’on sait qu’il est difficile aux soignants de se mobiliser alors qu’ils sont souvent en effectif minimum.
Minimum ou de sécurité, on ne sait plus très bien. Le minimum n’est pas la sécurité !
Moi je ne suis pas contre une politique de soins psychiatriques plus sécuritaire !! A condition que cela se fasse par un renforcement des effectifs soignants. Non par celui des machines, des procédures et autres protocoles.
Je voulais aussi féliciter pour le titre de ce forum : ce projet de partir des détails pour repenser nos pratiques me semble un abord des plus pertinent d’autant plus si ces détails sont ceux de la clinique.
Ceux qui me connaissent savent mon goût pour les productions des patients. Non celles de l’arthérapie mais celles du symptôme. J’avais ainsi, il y a deux ans, aux journées de RIVE présenté l’intérieur d’un patient délirant, véritable mise en scène, décor de son délire de persécution.
Pour moi le symptôme est création et en tant que tel, œuvre. Ce n’est pas le désir du créateur qui fait œuvre, c’est le regard qu’on porte dessus. Une certaine lecture du symptôme en fait une œuvre et c’est à nous, thérapeute, de le lire comme telle pour permettre au patient de faire de même.
Je fais, dans ma pratique, le choix résolu de mettre sur la même scène œuvre d’art et symptôme psychiatrique. C’est la meilleure façon de passer au delà des logiques comptables procédurales et sécuritaires que l’on nous impose et dans lesquelles nous laissons sinon la clinique, comme dans tout discours pervers, s’engluer.
Aussi, je suis ravi que le premier forum du groupe des 39 se soit tenu chez Armand Gatti, à la maison de l’arbre à Montreuil, haut lieu du théâtre et que celui d’aujourd’hui se tienne, à Ville-Evrard aux Anciennes Cuisines, résidence de Frédéric Ferrer et de sa troupe, Vertical Détour, que je remercie de nous accueillir.
Profitez de l’architecture du lieu classé au registre des monuments historiques et sachez que là où vous êtes assis, en d’autres temps, bouillaient les marmites.
Un des symptômes typiques (pathognomonique dit-on en terme savant) de la schizophrénie est l’emploi de néologismes qui sont des mots créés ou inventés. La valeur poétique de ces créations est évidente, qu’il s’agisse du « Snark » de Lewis Carroll, du « syntome » de Jacques Lacan ou de la « nostalgérie » de Jacques Derrida.
En schizophrénie, de fait, les néologismes sont plutôt rares. Plus fréquents sont les paralogismes qui sont des termes employés dans un sens autre que celui reconnu, voire sans signification explicable par le patient. Un détournement de mot en quelque sorte.
Ainsi de tel patient qui se plaignait de ce que son coiffeur lui avait fait du « tiramisu » ; tout en reconnaissant que le tiramisu est un dessert et ne sachant expliquer ce que cela signifiait ici, pour lui. En tout cas, scandalisé de ce que ledit coiffeur lui avait fait là, il l’avait expédié au tapis et lui de finir en HO.
Le premier texte que j’ai écrit à partir de ce type de symptôme l’a été à partir d’une expression d’une patiente qui souffrant d’un automatisme mental se plaignait de ce qu’on lui fasse du « là on me dit ». Persécutée, furieuse contre ceux qui lui imposaient des idées, des voix, elle vociférait
contre eux. J’ai mis du temps à réellement entendre cette expression qu’elle répétait pourtant avec insistance.
Très « culture banlieue », « neuf-trois », cette jeune patiente et son « là on me dit » m’ont inspiré ce texte qui est à « slamer » :

Lorsque je lui ai lu ce texte, la question qui se posait alors à moi et que je lui posais était de savoir à qui il appartenait puisque si l’expression était d’elle ainsi que le personnage décrit, le travail d’élaboration (de sublimation pourrait-on dire) était de moi. Elle m’a répondu souhaiter que je le garde, qu’elle était surprise que j’écoute autant ce qu’elle disait et de m’en servir si cela pouvait aider à soigner d’autres jeunes en difficulté du fait de cette maladie.
Propos touchants non ?

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : « Partir des détails pour réinventer nos pratiques »

La crevette de Clichy sous Bois

Bernadette Boisse- Christine Manguin
Infirmières.

« Mais bon dieu, ils ne voulaient pas de pommes dauphines pour une fois ! »

Ce soir nous n’allons pas vous raconter l’histoire de la sardine qui boucha le port de Marseille mais celle de la crevette qui mit à mal le budget de l’hôpital.

Plantons le décor :

Un appartement thérapeutique et ses 3 résidents, 2 infirmiers, un dimanche de fin août.

Nous voilà partis au marché afin de préparer tous ensemble le repas thérapeutique dominical.
Liste des courses en main, nous allons d’étals en étals jusqu’à celui du poissonnier. La vue de belles crevettes, des gambas, nous ont mis l’eau à la bouche.
Quelle bonne idée …….
Les patients nous demandent si c’est possible ……
Certains n’en ont jamais mangé, voudraient goûter……
Alors pourquoi pas quelques crevettes bien roses …… Après tout, ça ne va pas chercher bien loin…. et puis c’est pour toutes les fois ou nous nous sommes contentés d’un jambon /beurre. Qu’à cela ne tienne, nous achetons en plus les crevettes, ce qui fera le repas à 14€50 par personne.

Trois mois plus tard, SCANDALE, le service économique a fait ses comptes et nous écrit :

« En dehors de la période pas très propice à la consommation de fruit de mer et du risque de rupture de la chaine du froid dans le transport, le montant de l’achat m’a paru élevé pour un produit qui n’est pas couramment utilisé en restauration collective (sauf en période de fête) »

Telle une crevette décortiquons ce texte :

1) « En dehors de la période pas très propice » : y a-t-il une saison pour les crevettes ?

2) « du risque de rupture de la chaine du froid dans le transport » Comment faire les courses avec les patients, si ce n’est comme tout un chacun ! Après le marché, nous rentrons à la maison avec notre petit panier au bras !

3) « le montant de l’achat m’a paru élevé » Certes si on considère le prix au kilo mais pas si nous ramenons au coût du repas par personne. De plus, nul n’a remarqué à la régie tous les pique-niques très peu onéreux, pris en cette période estivale … C’est aussi un élément de réalité, terme très à la mode en ce moment !

4) « pas couramment utilisé » … et pourquoi ? il faut faire comme tout le monde ???

5) « en restauration collective » Depuis quand faisons nous de la restauration collective à l’appartement thérapeutique ?

6) « sauf en période de fête » pourquoi ? il y a aussi des dates pour faire la fête ???

Mais que diable, arrêtez de casser notre énergie, il nous faut déjà une bonne dose de dynamisme, d’ingéniosité et de motivation, pour susciter du plaisir, de l’intérêt chez des personnes en souffrance, en panne de désir….
Il faudrait en plus se battre face à une administration comptable qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez ?

Il y a des personnes payées pour éplucher nos factures ?

Où donc est passé le temps, où notre compétence était reconnue ?

Rappelez-vous, il y avait des ouvriers qui marquait d’un poinçon le fruit de leur travail. Cette marque laissait une trace singulière et personnelle : le sceau de la qualité.
Nul ne vérifiait ensuite les pièces fabriquées par eux ….

AH……. MANGER….. !

Manger est un acte tellement ordinaire qu’on en oublie combien il est chargé de sens.
Le repas thérapeutique va au delà du choix d’un menu, de la gestion d’un budget et de l’organisation de l’espace et du temps.

Médiateur privilégié, le repas est un temps de convivialité, de partage, de plaisir. Il est l’occasion de stimuler, valoriser l’autre dans ses capacités.
Et, en plus, quand on mange, on parle ! Moment de socialisation…

Mais ma parole…. c’est un SOIN !

Nous devons souvent justifier notre travail.
Au nom de quelle connaissance du soin le comptable juge t-il, intervient il pour mettre en question cet acte ?
Réduire le repas thérapeutique à sa plus simple expression, c’est dénier le processus qui s’est construit autour et donc dénier l’acte soignant.

Et puis, tout soin à son plateau ……. Celui-ci, et bien, ce sont des crevettes !!!!!

« Si on traitait les autres comme on traite les objets qui nous tiennent à cœur, ce serait un progrès fantastique » disait Jean Oury

«  Monsieur le comptable », nous vous le disons :
Nous ne sommes pas diplômées en restauration collective !
La chaîne du froid n’est pas notre premier souci
Nous confondons peut-être les saisons
Celle des coquillages et celle des fêtes
Mais nous revendiquons d’être des soignants à part entière
Dans les actes que nous posons
Tant qu’ils s’inscrivent dans un projet thérapeutique
Défini et soutenu collectivement (ou par l’équipe ?)

Forum du Collectif des 39 du 93 du 3 juin 2009 : Détails et Cuisines, des recettes ?

Docteur PROCA-KRIMPHOFF :

Je voulais commencer par une question qui concerne de façon aiguë l’Hôpital de Jour de Bondy dont je suis devenue le Praticien Hospitalier responsable, mais qui concerne également d’autres hôpitaux de jour.
La question est la suivante : qui mange demain à l’Hôpital de Jour ?
Pour compliquer un peu plus cette question épineuse (qui d’ailleurs, je m’en excuse, n’est pour moi en rien un détail mais au contraire un point essentiel), c’est sous forme de questions à choix multiples, à défaut d’avoir entièrement le choix des réponses.
Alors allons-y : qui mange demain à l’Hôpital de Jour ?

A – Des patients
C’est vrai qu’il y a des patients à l’HDJ (ce qui, à l’heure où l’on s’interroge sur à quoi sert un HDJ, peut paraître étonnant) et que, de surcroît, ils ont faim.
Certains disent : « Saine maladie ! » Ils voient vraiment la maladie partout, quoique les neuroleptiques que les confrères du C.M.P. prescrivent puissent contribuer à ouvrir l’appétit.
En tout cas, on a eu l’idée, je ne sais plus comment, que manger était peut-être bien une nécessité vitale, et que pour les patients, partir de cet ancrage dans la réalité quotidienne ça pouvait, à travers les différentes activités qui s’y rattachent, être un support à la relation thérapeutique.

B – Des soignants 
C’est vrai qu’il y a des soignants à l’HDJ (ce qui, à l’heure où l’on s’interroge sur à quoi sert un HDJ, peut paraître bien étonnant) et que, de surcroît, ils ont faim.
Mais toutes ces bouches à nourrir, est-ce bien raisonnable ? Sûrement pas !
Alors voici comment faire des économies et même combler les déficits, en trois points :
1- Réduire les effectifs soignants. Un poste vacant  = un poste supprimé, ni vu ni connu.
2- Réduire les effectifs soignants. Depuis une semaine, les repas (issus de la liaison froide) ne sont plus livrés que pour la moitié des soignants. L’autre moitié peut mourir de faim.
3- Réduire les effectifs soignants. Tous les soignants (ceux qui mangent et ceux qui ne mangent pas) voient ainsi la valeur et la qualité de leur travail au moment des repas mises en doute. Ils peuvent perdre l’envie de travailler ici dans ces conditions et partir.

C – Des patients et des soignants
Alors ça c’est la meilleure. Mais que font-ils là ensemble ? Pardon ? Ils mangent ensemble à la même table ? Le même repas ? Et ils causent ensemble ? Du jamais vu ! Pardon ? Un repas thérapeutique ?
Bon, ben voilà ça vient de sortir, ça fait même 30 ans que ça vient de sortir, depuis l’ouverture de l’HDJ de Bondy….

On a eu l’idée que, partager un repas en commun, patients et soignants, permettait de vivre un moment ensemble et de tenter d’entrer en relation avec autrui, socle de tout effet thérapeutique.
Bien qu’il s’agisse d’une pratique exigeante, requérant beaucoup d’attention et d’énergie, tous les soignants de l’HDJ de Bondy estiment que les repas thérapeutiques sont particulièrement intéressants et à certains égards irremplaçables tant en ce qui concerne la richesse clinique de ces moments, que leur potentialité thérapeutique.
Supprimer une partie des repas destinés aux soignants ou envisager de leur faire payer leurs repas est ainsi vécu comme une attaque des repas thérapeutiques qui non seulement font partie intégrante du travail, mais qui nécessitent en outre de redoubler de vigilance et de disponibilité psychique.
Les soignants de l’HDJ de Bondy demandent donc que les repas soient livrés comme précédemment à tous les soignants présents à l’HDJ, sans contrepartie autre que le travail soignant effectué.

D – Un cuisinier
Un cuisinier ? Et puis quoi encore ?
Petit détour par l’histoire :
Monsieur Jochel, cuisinier, travaillait antérieurement toute la semaine à l’HDJ de Bondy où toutes les étapes de la confection du repas (définition d’un menu, courses chez les commerçants du quartier, préparation du repas, etc…) se faisaient avec les patients de l’HDJ.
Certains y reconnaîtront un petit parfum de psychothérapie institutionnelle.
Depuis la mise en place brutale de la liaison froide, du lundi au jeudi (ce qui a fait perdre une partie de la richesse de ce qui se passait autour des repas), nous continuons à soutenir toutes les activités menées avec les patients en lien avec les repas : qu’il s’agisse d’une contribution destinée à améliorer le repas issu des barquettes de la liaison froide, ou de la préparation complète du repas le vendredi avec Monsieur Jochel. Mais sa présence vient de nouveau d’être remise en cause, sous forme d’anticipation de son départ à la retraite….
Donc à la question « Qui mange demain à l’HDJ ? » on peut dire : pas Monsieur Jochel puisque demain c’est jeudi, mais pour les vendredis à venir ce n’est pas sûr non plus.
Nous demandons donc à ce qu’il puisse continuer à travailler à l’HDJ les vendredis jusqu’à sa retraite.

E – Un chien
Non, non, c’est une blague !
Les services de l’hygiène en seraient tout retournés.

F – Personne
Parce que les repas livrés sont vraiment trop mauvais (il faut dire que le contraste avec les bons plats cuisinés par Monsieur Jochel tourne franchement à leur désavantage).
Et parce que personne n’apprécie le goût de ce qu’il vaudrait mieux appeler la dé-liaison froide.

Avis à tous ceux que cette question intéresse : je n’ai pas la réponse pour demain, mais peut-être vous pouvez nous aider à ce que demain ne soit pas comme aujourd’hui.
Je voulais vous lire un texte présenté par Jean Oury sur la symphonie inachevée de Schubert.

Un jour, un président de société reçoit en cadeau un billet d’entrée à un concert de la symphonie inachevée de Schubert. Ne pouvant s’y rendre, il donne l’invitation au responsable de l’étude des méthodes industrielles de sa société. Le lendemain matin, le président se voit remettre le rapport suivant :

1. Les quatre joueurs de hautbois demeurent inactifs pendant des périodes considérables. Il convient donc de réduire leur nombre et de répartir leur travail sur l’ensemble de la symphonie, de manière à diminuer les pointes d’inactivité.

2. Les douze violons jouent tous des notes identiques. Cette duplication excessive semblant inutile, il serait bon de réduire de manière drastique l’effectif de cette section de l’orchestre. Si l’on doit produire un son de volume élevé, il serait possible de l’obtenir par le biais d’un amplificateur électronique.

3. L’orchestre consacre un effort considérable à la production de triples croches. Il semble que cela constitue un raffinement excessif et il est recommandé d’arrondir toutes les notes à la double croche la plus proche. En procédant de la sorte, il devrait être possible d’utiliser des stagiaires et des opérateurs peu qualifiés.

4. La répétition par les cors du passage déjà exécuté par les cordes ne présente aucune nécessité. Si tous les passages redondants de ce type étaient éliminés, il serait possible de réduire la durée du concert de deux heures à vingt minutes.

Nous pouvons conclure, Monsieur le Président, que si Schubert avait prêté attention à ces remarques, il aurait été en mesure d’achever sa symphonie.

Ce texte évoque avec élégance comment une logique opératoire, uniquement guidée par des visées économiques restrictives (ce qui n’est pas du tout le cas actuellement dans cette période d’abondance et de prodigalité…) mais bref, si on est dans une logique opératoire, uniquement guidée par des visées économiques restrictives, cela conduit à être totalement hors sujet.
Ce qui est saisissant, c’est à quel point quelqu’un dans une telle logique peut écouter, et même écouter très attentivement, tout en étant complètement sourd, sourd à la dimension artistique et humaine.
Ce qui est pire encore, c’est que la surdité n’est pas seulement une perte pour qui se situe dans cette logique d’économie coûte que coûte, mais c’est une surdité destructrice pour tous ceux qui participent à une œuvre d’art, car la réduction projetée porte toujours en germe la mise en pièce, voire la mis à mort de l’œuvre, par ignorance, méconnaissance ou déni, quand ce n’est pas par malveillance.
Or un orchestre symphonique, composé de dizaines de musiciens, où chacun joue sa ligne mélodique sur son instrument, au service d’une symphonie à l’unisson, peut être une image du travail des équipes soignantes.

On sait bien l’importance de pouvoir, en tant que soignant, à la fois s’engager personnellement dans la relation à l’autre et jouer sa propre partition, ou plutôt trouver sa propre voix, et à la fois former une équipe où l’on s’écoute et l’on se coordonne, c’est-à-dire où l’on se met au diapason des autres.
L’enjeu est le suivant : comment aller vers une cohésion d’ensemble, tout en étant riche de nos différences ?
C’est déjà difficile de se rassembler quand surgissent des divisions, ce qui arrive tout le temps, dans tous les groupes humains.
C’est un défi – de l’ordre du soin – de se rassembler quand on est pris dans les effets morcelants de la psychose.
N’oublions pas que la personne psychotique dissociée ne peut qu’établir un transfert dissocié.
Toute la difficulté consiste alors à repérer et réunir ces investissements hétérogènes, à rassembler ces fragments projetés, pour permettre à la personne psychotique de se (re)donner cohérence.

Mais c’est un devoir de se rassembler pour faire face aux tentations, parfois exploitées sans vergogne, du « diviser pour mieux régner ».
À nous de refuser ce remaniement de tel avantage ou de telle prime quand ça vient cliver les uns contre les autres. À nous de rester solidaires les uns des autres.
C’est d’autant plus nécessaire que les règnes actuels ont une fâcheuse tendance à se faire despotiques, au mépris de la liberté intrinsèque de chacun.
Oui, bon, on ne va pas perdre son temps à lui demander son avis, à écouter ce qu’il dit, à attendre qu’il en finisse avec ses hésitations et ses propos décousus ! De toute façon, ce fou, dit n’importe quoi, sa parole ne compte pas, il ne compte pas.

J’espère que vos tympans ont perçu ces notes grinçantes et graves : ça devrait nous faire l’effet d’une sirène d’alarme qui nous écorche les oreilles, devant cette logique d’exclusion et d’élimination. Ça devrait nous faire sursauter, réfléchir et réagir :

Est-ce le fait… De phénomènes psychopathologiques? De l’écrasement sécuritaire? De protocoles de « pseudo » rationalisation économique des soins, qui ne tiennent pas compte de la personne humaine ?
En tout cas, comment en sommes nous venus à oublier à ce point notre humanité ?
Comment en sommes nous venus à oublier à ce point que nous partageons avec cet autre, ce fou, cet exclu, cette personne si différente… la même humanité ?

Et pourtant, les patients que nous recevons sont de fins détecteurs de ce qui sonne faux, de ce qui révèle l’exclusion, pour peu qu’on vieille bien les entendre. Mais ils en sont aussi malheureusement les premières victimes.

Alors voilà, ceci est un appel vibrant à ouvrir les écoutilles, à se rassembler en dépit de toutes les lignes de divisions (et je pense que le Collectif de la Nuit Sécuritaire peut permettre cela) et à résister, depuis là où nous sommes, debout face à toutes les menaces, pour garder notre humanité.