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> La grande Braderie du social

A la suite de la journée du 22 novembre à Paris et à la rencontre au ministère du 12 décembre derniers, la mobilisation se poursuit. Notre prochaine étape est un débat de Lille, bientôt suivi par Orléans, Nantes, Toulouse, Marseille, Paris, etc …

La projet de refonte des métiers s’accélère : voilà un extrait de l’article des ASH du 24 mars 2015 : »Etats généraux du travail social » : le détail de la mission confiée à Brigitte Bourguignon »
« Brigitte Bourguignon devra aussi proposer les grandes lignes d’une refonte du travail social, en précisant son rôle dans la société et en identifiant les évolutions souhaitables avec ce qui fait consensus et ce qui fait débat. La lettre de mission précise par ailleurs que « les éventuelles perspectives d’évolution des conditions d’emploi [doivent] être renvoyés aux discussions avec la ministre de la Décentralisation et de la Fonction publique ». Les conclusions de la députée sont attendues pour juin 2015. »Debout pour nos métiers mail A42Debout pour nos métiers mail A4

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> Les gendarmes du médicament faisaient affaire avec les labos

A lire sur le site de Médiapart:

CONFLITS D’INTÉRÊTS ENQUÊTE
Les gendarmes du médicament faisaient affaire avec les labos
24 MARS 2015 | PAR MICHAËL HAJDENBERG ET PASCALE PASCARIELLO

La mise sur le marché de médicaments et leur remboursement sont soumis à des commissions supposées indépendantes. Or, plusieurs mois d’enquête ont permis à Mediapart de découvrir que, pendant des années, des membres éminents de ces commissions (dont un président) ont conseillé secrètement les laboratoires pharmaceutiques. L’affaire, au-delà des questions déontologiques et de conflits d’intérêts, interroge la probité du système sanitaire français.

Les gendarmes du médicament faisaient affaire avec les labos

via @Mediapart

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> Le collectif à venir

Intervention de Patrick Chemla au congrès de l’AFREPSHA, l’Association de Formation et de Recherche des Personnels de Santé des Hautes-Alpes.
Cette année, ces journées de la psychiatrie ont pour thème « la clinique ». Un congrès où les professionnels peuvent se rencontrer, mais aussi les familles qui ont affaire à la maladie mentale.
« Des professionnels vont intervenir, il y a des psychiatres, mais il y a aussi des équipes. Ce congrès a cette particularité d’alterner à la fois les professionnels reconnus et puis les équipes qui viennent parler de leur travail. L’idée, c’est d’avoir un échange avec la salle sur nos pratiques », indique Aneila Lefort, psychiatre et membre de l’AFREPSHA.
Le Collectif à venir

Merci pour cette invitation à la rencontre et aux échanges entre nos expériences de terrain. Bien sur, l’argument de vos journées rencontre nos préoccupations les plus quotidiennes à Reims pour tenir le coup, garder un cap dans la durée depuis 1980. Malgré l’ancienneté de notre travail, son efficace reconnu par les patients et les familles, nous nous trouvons comme tout le monde actuellement en grande précarité, à contre-courant des procédures de certification et de traçabilité, mais aussi et surtout dans le grand risque d’une homogénéisation des pratiques. En effet tout pousse à la mise en place d’une « entité rémoise » sous l’égide de l’ARS dans des conditions qui restent pour le moment opaques. Et cela avant même le vote de la loi de Marisol Touraine qui va consacrer la mort du secteur, tout en se revendiquant par un tour de passe-passe du mot de « secteur » vidé de son sens. Je m’explique : le secteur deviendrait en fait un regroupement territorial de plusieurs entités obéissant aux bonnes pratiques de la HAS, répondant à des missions de service public de façon concurrentielle à des cliniques privées qui sont déjà en train de se mettre en place à l’initiative de Cléry Melun et d’autres. Il me parait assez évident que dans une telle mise en concurrence néolibérale de tous avec tous, ce sont les patients les plus atteints, les plus fragiles qui risquent « de passer à la trappe ». Nous savons par expérience que la psychose ne se guérit pas en quelques jours, mais demande des mois et des années d’attention d’équipes motivées, s’engageant auprès des patients sur la longue durée et dans une continuité psychique des soins.
Dans cette mise en place d’une « logique de boite », et d’une hyperspécialisation par pathologies ou par durée des prises en charges, toujours plus courtes bien sûr, c’est cette continuité et cette cohérence sur la durée qui se trouvent en très grand danger. Ce qui était le sens profond de la politique de secteur imaginée et construite tant bien que mal depuis la Libération, alors qu’elle se trouve aujourd’hui caricaturée comme un simple découpage cadastral et une mosaïque de baronnies. Caricaturée par les administrations pour les besoins de leur cause, mais aussi hélas par la plupart des psychiatres qui cessent le suivi dès que le patient déménage dans la même ville, opèrent des ruptures de prise en charge par l’acceptation de la réduction de la DMS, et l’abandon de nombre de malades. Il fut une époque où de telles pratiques aujourd’hui rentrées dans les mœurs étaient qualifiées « d’externement d’office ».
Autre danger corollaire déjà présent : celui d’une partition entre une psychiatrie d’urgence et de court séjour, axée sur la réduction des symptômes à coup de psychotropes et de TCC, et de l’autre un relais par un dispositif de « traitement social de la folie ». Cette formulation a pu être la nôtre il y a quelques décennies lorsqu’avec Gentis nous espérions que la psychiatrie puisse « être faite et défaite par tous ». Nous n’avions vraiment pas à l’époque mesuré le changement de paradigme que le livre de Mathieu Bellahsen : « la santé mentale un bonheur sous contrôle » développe avec précision.
Il s’est produit un retournement, une sorte de reprise perverse de tous les mots et les principes de notre courant désaliéniste : « santé mentale », « déstigmatisation », « prise en charge par la communauté » etc… sont devenus les maitres mots de la langue de l’Etat. Il ne s’agit pas d’une réussite de notre projet, mais d’une volonté de lâcher la psychiatrie « pour aller vers la santé mentale ». Et comme l’a bien montré aussi Patrick Coupechoux, d’escamoter le travail thérapeutique nécessaire et subtil qu’il s’agit de construire sans cesse auprès des plus souffrants. Récemment dans un colloque de sociologues à Lille, j’ai pu entendre l’un d’entre eux exposer sa lecture de la situation américaine : la dépsychiatrisation effectuée par Reagan y a provoqué l’abandon des plus souffrants ainsi qu’un très grand nombre de suicides. Ce qui depuis quelque temps, suscite comme en contrecoup une mobilisation des familles de psychotiques pour reconstruire des lieux de soins pour leurs enfants.
Il peut paraitre paradoxal pour introduire un propos sur « le Collectif à venir » d’évoquer une telle destruction en marche. Mais ce serait une faute politique et éthique d’évoquer des notions abstraites et idéalisées, développées et mises en acte à une autre époque, sans tenir compte du moment que nous traversons marqué par la destruction de tous les collectifs bien au-delà de la psychiatrie d’ailleurs !
En même temps, pour garder le moral, je ne cesse de me redire que tout ce mouvement désaliéniste, cette invention de la PI, se sont opérés dans un contexte encore plus dramatique au départ. Après tout quand nos ainés ont résisté au nazisme et lutté contre l’abandon des malades mentaux qui a tout de même provoqué 40000 morts, ils ne pouvaient vraiment pas savoir si le nazisme n’allait pas triompher dans le monde comme le franquisme en Espagne. Cette création d’une nouvelle psychiatrie au cœur de la catastrophe est aussi une leçon de l’histoire. Rien d’inéluctable dans cette réussite, mais le courage et la ténacité de quelques-uns marchant résolument à contrecourant.
On oublie trop souvent que même après la Libération le mouvement désaléniste fut toujours extrêmement minoritaire chez les psychiatres, ne réussissant politiquement à marquer des points que par le biais d’alliances avec des hauts fonctionnaires éclairés, et des politiques gaullistes. Il est vrai que c’était une autre époque marquée par les espoirs de la Libération, alors que la nôtre se signale par un rejet de toutes les utopies, de toutes les illusions qui ont aussi pu porter un désir de changement. C’est l’économie qui est venue infiltrer la langue, et au-delà, le roc du biologique censé rendre compte de façon mécaniste du fonctionnement psychique. Nous sommes ainsi confrontés à une sorte de psychiatrie animalière qui considère le sujet humain comme un rat de laboratoire et veut croire qu’avec l’imagerie cérébrale, on pourra enfin trouver les signes, les marqueurs, voire même un traitement des maladies psychiatriques, ce qui reste à ce jour une promesse fallacieuse.
Or malgré le mensonge de cette promesse reprise par l’Etat jusque dans le préambule de la loi du 5 juillet 2011 s’autorisant des « nouvelles découvertes de la science », malgré son échec démontré par de vrais scientifiques comme Gonon et d’autres, c’est ce réductionnisme simpliste qui s’impose. Dans les textes de lois, y compris dans le nouvel avant-projet de Marisol Touraine contre lequel nous nous insurgeons, et je vous invite d’ailleurs à signer l’appel des 39 sur notre site, pour montrer au ministère que nous rencontrons le 10 avril, l’existence d’une opposition bien vivante sur le terrain. Mais aussi dans les pratiques spontanées de beaucoup de services et d’établissements psychiatriques et médicosociaux. Je suis très surpris et désolé quand des collègues me contactent, voire des équipes entières, pour me demander une aide à la réflexion après qu’une génération de psychiatres ait désectorisé des établissements entiers, alors que rien ni personne ne les y obligeait à l’époque. Preuve que l’idéologie nous infiltre et devance les textes de lois qui jouent le rôle d’un renforcement des procédures et d’une imposition nationales venant légitimer et homogénéiser les pratiques. Or nous ne pouvons que nous soutenir de l’hétérogène qui, au-delà de tout slogan, est un principe organisateur.
Ce principe, ce discours de la méthode, je l’ai appris à l’enseignement de Jean Oury, du compagnonnage à distance avec lui, des rencontres régulières dans les colloques de Pi. Je partageais avec lui une certaine horreur des fétiches, des icônes et des lieux saints, et je garde la présence de Jean Oury en moi bien vivante.
Il nous faut à ce point distinguer soigneusement dans la suite de Torok et Abraham l’introjection qui est un processus lent et symboligène, de l’incorporation, processus rapide et magique en rapport avec une oralité archaïque. Imiter le maitre aimé  et disparu, dans ses tics, ses tournures de langage ou son style inimitable, ne peut être qu’une ressource pathétique pour passer une première étape du deuil. S’introjecter son savoir et sa démarche suppose une réappropriation qui en passe par les signifiants et l’histoire de chacun. Mais aussi par la situation locale et les possibilités concrètes qu’elle permet ou empêche. Construire du Collectif aujourd’hui signifie sans doute se réapproprier le discours de la méthode mais aussi l’actualiser en fonction des entraves que j’ai évoquées mais aussi des ressources nouvelles.
J’en évoquerai une qui est apparue de façon insistante depuis la lutte contre le discours de Sarkozy à Antony en 2008, lorsque les patients du Centre Artaud sont venus nous interpeller en AG sur notre positionnement à l’égard de cette menace qui les terrorisait. Il fallait pour cela sans doute qu’il y ait préalablement une AG mensuelle transversale à tous les espaces du collectif, et des clubs thérapeutiques développés depuis 1980. C’est en premier lieu par le biais de la découverte du transfert psychotique, puis par la création du club avec les patients que j’ai découvert leurs potentialités instituantes et soignantes ; que je me suis découvert aussi déjà pris dans une passion pour la thérapie des psychotiques. La « fonction club » aura ainsi joué une place prédominante dans la formation du Collectif nous faisant quitter l’idéologisation des années antipsychiatriques pour expérimenter une « utopie concrète » sur le terrain local. Si j’ai quitté au bout de 10 ans la tâche d’animation du club pour la transmettre à d’autres, ce fut dans le souci d’ouvrir d’autres espaces qu’il fallait aussi délimiter soigneusement de façon diacritique. Mais le centre d’accueil, les appartements thérapeutiques, les appartements protégés, le travail en direction de la précarité, puis le GEM articulé soigneusement au club ont tous été ouverts dans une même perspective : construire un dispositif souple et articulé permettant l’accueil en ambulatoire, sans négliger pour autant l’hôpital, où là aussi un club met au travail la vie quotidienne avec les patients. Des fêtes de plus en plus fréquentes permettent les rencontres et favorisent la circulation et les échanges, au prix il est vrai d’un effort incessant contre le clivage et les isolats. C’est cet espace travaillé sur la longue durée qui aura permis je crois le renforcement des liens de confiance entre patients et soignants, et la création du « Collectif Artaud » réunissant potentiellement tous les clubs et organisant pour la 5° année consécutive la semaine de la folie ordinaire. Je vous en ai apporté l’affiche annonçant l’exposition qui va se tenir cette année pendant cinq semaines à la Maison de la Vie Associative. Trois temps forts sont prévus : le vernissage qui aura eu lieu hier soir en mon absence, et la semaine prochaine une soirée « Phénoménal » et un forum le lendemain entre les clubs thérapeutiques de France et de Belgique. La soirée se tient chaque année faisant venir un public toujours plus nombreux d’amis, d’anciens stagiaires, de familles (300 personnes l’année dernière), et met en scène des productions créatrices des clubs et autres espaces du service. Le forum interclubs thérapeutiques se tient cette année pour la première fois et nous avons déjà une vingtaine de clubs et de collectifs qui nous ont assuré de leur participation active. Il me parait important de souligner que nous avons été mis en contact avec certains collectifs comme « Encore heureux », par le biais de l’association de patients Humapsy constituée depuis 3 ans et multipliant les rencontres et les initiatives. Vous pouvez voir leur site sur internet mais aussi maintenant regarder le film qui leur a été consacré (sur vimeo)(sur le blog d’Humpasy mais aussi sur le blog de la Criée) . Vous constaterez qu’ils sont les meilleurs défenseurs auprès des patients, mais aussi des soignants de toutes disciplines des soins qu’ils ont reçus et de la PI. Surtout depuis qu’ils ont constaté en circulant, les mauvais traitements subis par nombre de patients, le retour des contentions et surtout l’abandon massif après l’hospitalisation. Militants à part entière du collectif des 39, ils interviennent de leur place dans les meetings et dans les délégations reçues au ministère, et tiennent une parole insoumise et décapante. Ils ont participé de la première Madpride l’année dernière et préparent la prochaine le samedi 13 juin. Très minoritaires leurs slogans percutants et créatifs tels que « le délire parle à celui qui l’écoute » ont fait le buzz dans les médias et pratiquent avec talent un art du détournement assez jubilatoire. Je crois que nous pourrons compter maintenant sur cette force mobilisatrice qui tient un discours à mille lieux des revendications trop souvent corporatistes des soignants. Et qui témoigne des potentialités soignantes et instituantes de ceux trop souvent considérés comme des « handicapés du signifiant ».
Je vais maintenant reprendre un court texte que j’ai consacré à Jean Oury dans Chimères (un numéro absolument remarquable dédié à Jean Oury) suivi d’un commentaire sur les enjeux actuels du Collectif. Puisque les deux années de travail à Reims se font sous l’intitulé que j’ai repris aujourd’hui « le Collectif à venir» et se concluront les 10 et 11 Juin 2016 par les 15° Rencontres de la Criée auxquelles je vous invite.
J’ai appris la mort de Jean Oury à la veille des rencontres de la Criée sur « Transmettre », par un coup de fil de Philippe Bichon qui quittait Reims pour repartir à La Borde. La semaine précédente Oury m’avait téléphoné à plusieurs reprises, très affaibli mais voulant à toutes forces venir à Reims comme il l’avait fait depuis un quart de siècle à chacun de nos colloques. Mais trois jours avant, il savait qu’il ne pourrait pas assurer son engagement, ce qui lui était insupportable, réclamant une fois de plus une de ces transfusions miraculeuses qui le relevaient depuis plusieurs années. Les rencontres rémoises se sont tenues dans cette sidération traumatique marquée par l’annonce de sa mort et malgré tout sa présence fantomatique.
Jusqu’au bout il aura réussi à me convaincre de sa quasi-immortalité. Une part en moi, persistant sans doute dans la pensée magique, pouvait croire qu’il tombait mais se relèverait sans cesse, et que ce mouvement de la vie sans cesse renaissante à coups de médications et de transfusions répétées pourrait ainsi se poursuivre sans limites… Arriver à susciter une telle croyance chez ceux qui l’aimaient indique le lieu très archaïque et singulier qu’il faisait vibrer chez ceux qui l’écoutaient et entraient en transfert avec lui. Bien au-delà de la séduction, il y avait cet être hors d’âge qui improvisait comme un funambule, et suscitait une présence qui me faisait revisiter mon arrière-pays. Ce n’est pas la somme impressionnante de son savoir qui m’a touché le plus, mais cette poïesis qui captivait l’auditoire, même le plus ignorant de ses constructions complexes et précieuses, toujours au plus près d’une praxis instituante.
Loin de Oury : Mai 68 et l’antipsychiatrie
Longtemps je m’étais tenu à distance de sa personne et de son enseignement : je venais d’un autre bord, celui du collectif Garde-Fous, et d’un projet utopique d’articuler le politique et la psychanalyse à partir d’une critique radicale de toutes les formes existantes de la psychiatrie. Ce collectif créé dans l’après 68 à l’instar de toute une nébuleuse de collectifs antipsychiatriques entendait récuser le vieux monde pour une révolution qui ne devait plus tarder. Daniel Bensaïd écrivait alors « l’Histoire nous mort la nuque », et embarquait toute une génération dans une accélération qui nous évitait de penser la lenteur nécessaire, la périodicité intempestive du cours de l’Histoire.
On ne saurait analyser la psychiatrie, et sans doute aussi la psychanalyse, sans inscrire notre réflexion dans une critique du soubassement politique, ou plutôt de ce que Cornelius Castoriadis appelait les « constructions imaginaires de la société », qu’il nous faudrait articuler avec la proposition de Jean Oury d’une « analyse de l’analyse ». Cet après-68, les espoirs que cette révolte suscita d’en finir définitivement avec la logique asilaire, voire de détruire méthodiquement l’ordre psychiatrique par la subversion permanente de tout ordre, constitue un moment politique et culturel dont l’histoire reste à écrire. En tout cas c’est par ce truchement que je m’engage en psychiatrie en 1975 avec une passion qui me restera longtemps énigmatique, et que j’entre en analyse avec un court temps de décalage. Je dois dire que le mouvement analytique de l’époque dont beaucoup gardent la nostalgie, m’apparaissait extrêmement suspect et très compromis avec l’Ordre établi. La mode était à la psychanalyse, lacanienne de façon quasi obligée, et les salles de garde bruissaient d’aphorismes de Lacan ressassés comme autant de schibboleths, de signes de reconnaissance. Il s’agissait « d’en être », et de se reconnaitre dans une certaine « distinction » (au sens de Bourdieu) : ce qui constituait un véritable repoussoir pour tous ceux qui étaient encore portés par la subversion de Mai 68.
La Psychothérapie Institutionnelle m’apparaissait alors également compromise avec l’Ordre Asilaire, et je ne comprenais vraiment pas pourquoi il aurait fallu défendre une structure aussi archaïque et barbare que celle de l’Asile. A vrai dire je continue à penser qu’il fallait détruire cette forme insupportable d’oppression et de suraliénation que je découvrais avec effroi en 1975 : malades objectivés et traités comme une sous-humanité par des soignants qui se comportaient comme des coloniaux dans l’insu d’une violence symbolique et réelle. Je mis un certain temps à comprendre que les formes que prenait cette oppression s’appuyaient sur les vestiges dévoyés construits en leur temps par un disciple local de Tosquelles. L’association qui avait été un club thérapeutique était maintenant prise en mains par les surveillants-chefs et par l’Etablissement sur le mode du patronage, contribuant à la pérennité insupportable du dispositif asilaire.

La désillusion salutaire
Ce qui me secoua: la désillusion devant la psychiatrie italienne, et les deux voyages que j’entrepris à Parme et à Trieste me confrontèrent à une langue de bois qui m’évoquait certains retours d’URSS…
Et puis surtout, la rencontre des patients et la découverte naïve du transfert psychotique. J’ai évoqué, aux dernières rencontres de la Criée, ce patient qui me fit un chèque d’un million de dollars pour me remercier de le réhospitaliser dans ce qu’il appelait son « paradis perdu » ! Un choc salutaire qui me fit découvrir qu’il m’avait mis en position de thérapeute, mais aussi un ébranlement de ma volonté radicale de détruire l’hôpital psychiatrique. Ainsi ce lieu qui m’apparaissait concentrationnaire avait aussi été riche de rencontres et de liens humanisants !
Dès lors il me fallait me dégager d’un clivage entre la psychiatrie lieu d’une pratique avant tout politique, et la psychanalyse, la vraie, la pure, celle que je rencontrais dans « Monanalyse », qui n’était censée se produire qu’en dehors des institutions. C’est ainsi que j’allais rencontrer Roger Gentis qui avait le mérite d’avoir construit une passerelle assez extraordinaire de richesse entre la Psychothérapie Institutionnelle et la mouvance antipsychiatrique.
La rencontre avec Jean Oury
C’est lui qui me fit venir aux rencontres de St Alban en Juin 1986, me faisant découvrir un monde dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Un monde à mille lieux des relations de notabilité habituelles, tissé de liens d’amitié et d’hospitalité qui n’excluaient en aucune manière les disputes homériques entre Tosquelles et Bonnafé sur la guerre d’Espagne, mais aussi sur la clinique. Un monde d’une radicalité politique qui me surprenait et me ravissait, à mille lieux des représentations que je m’étais forgées. Avec une facilité déconcertante je me retrouvais à échanger et à discuter avec Tosquelles et Oury. Et pourtant beaucoup de choses nous opposaient : Oury parlait de « fascistes rouges » à propos du mouvement basaglien, ce que je continue à trouver excessif, mais qui indique bien la passion qui l’animait. « Régénérés de 68 » et autres épithètes bien senties me firent peu à peu découvrir qu’il y avait eu une génération précédente, qui avait eu une réelle pratique de résistance au nazisme, où chacun risquait sa peau, et que cette génération avait construit une praxis exigeante et inventive. Cette génération nous jugeait sévèrement comme des jeunes écervelés méconnaissant la complexité, « la double aliénation » au politique et à l’inconscient. Bref nous étions au mieux des naïfs que le système capitaliste instrumentalisait pour détruire la psychiatrie !
Il nous reste encore à penser ce hiatus entre générations, cette difficulté à transmettre qui ne cesse de me préoccuper : ils n’avaient pas entièrement tort, et l’instrumentalisation de nos mots d’ordre opérée par l’Etat confirma malheureusement une partie de leur diagnostic, mais en même temps je continue à penser que l’effervescence de Mai 68 et les bouleversements qui s’en sont suivis furent essentiels pour imaginer et construire la suite !
Ce fut d’abord par le biais de la clinique que la rencontre s’opéra : j’avais redécouvert le club thérapeutique comme on réinvente l’eau chaude, et j’apprenais par Tosquelles lui-même les conditions subversives de forage du premier club à la pelle et à la pioche, sous l’établissement, en s’inspirant de la métaphore marxiste de la taupe. Je découvrais avec une certaine stupeur que l’ensemble des problèmes sur lesquels je me cognais dans ma pratique naissante au Centre Antonin Artaud avaient d’une certaine manière étaient pris en considération très tôt par Tosquelles et Oury. L’enjeu du transfert institutionnel articulé avec le transfert psychotique se répétait sous des formes nouvelles certes, celles de la pratique ambulatoire dans laquelle je me lançais à corps perdu, mais des invariants structuraux persistaient. Je pense surtout à « la fonction club » et à « la transversalité » dans toute institution qui voudrait se dégager des formes instituées de l’Etablissement.
Un disciple infidèle…
Je me lançais alors avec passion et étonnement dans la lecture du séminaire de Oury sur le Collectif auquel nous avons consacré toute une année de la Criée, et que nous allons reprendre l’année prochaine avec comme thématique « Le Collectif à venir ». Ceci pour signifier d’entrée de jeu qu’il ne s’agit pas de transformer Oury en une icône, mais de tenir le fil d’une transmission qui ne peut s’imaginer autrement que comme réinvention permanente. Toutes ces dernières années, Jean Oury ne cessait de nous mettre en garde contre le fétichisme de sa personne, ce dont je m’étais d’ailleurs prémuni d’entrée de jeu en gardant des liens de travail et d’amitié très forts mais à distance. J’avais choisi d’entrée de jeu d’être un « disciple infidèle », dans la suite freudienne du « juif infidèle » ; et je ne vois pas d’autre manière de tenir une transmission qui ne saurait se confondre avec le mimétisme ou le clonage.
L’œuvre de Jean Oury, son frayage permanent pendant les 30 ans du séminaire qu’il aura tenu jusqu’à sa mort, est pour l’essentiel inédite. Seuls quelques séminaires ont été publiés que je ne cesse de relire à la lumière des questions de ma praxis. Il est important de souligner qu’il n’aura initié son séminaire qu’après la mort de Lacan, et pour se distinguer de ceux qu’il appelait des « récitants ». Il ne faisait pas du « Lacan », conseillant pourtant de le lire et le relire sans cesse, en le considérant comme « le guide Michelin » indispensable des contrées étranges que nous avons à traverser. Il produisait en permanence sa propre langue, qu’il arrivait par des détours assez miraculeux à traduire dans la langue de Lacan. Mais sa pensée originale embrassait un domaine beaucoup plus complexe que l’analyse dans son acception restreinte, et il arrivait à agréger l’approche phénoménologique aux approches analytiques les plus diverses : l’enjeu se formulant en terme « d’analyse de l’analyse ».
Ces dernières années il n’aura cessé de lire Agamben, et d’entrecroiser les écrits du jeune Marx avec le frayage de Georges Bataille : c’était sa manière de maintenir ouverte une pensée violemment critique de la thanatocratie actuelle.
Pour lui la destruction nazie ne s’était pas arrêtée avec la guerre et ne cessait de détruire la civilisation, ainsi que la possibilité du soin psychiatrique et je garde le souvenir de son intervention lors du premier meeting du collectif des 39 où il nous invitait à ne pas nous focaliser contre celui qu’il appela « la puce » (Nicolas Sarkozy). Malgré sa fatigue il aura accompagné cette mobilisation jusqu’aux Assises de la psychiatrie de Villejuif. Mais en fait il ne cessait de rêver à une relance du GTPSY de sa jeunesse et d’inviter « les copains » à le suivre dans cette reprise. Je n’ai pas eu envie de le suivre : l’histoire du GTPSY est révolue, et l’excellent livre d’Olivier Apprill en donne une idée assez précise.
Il est clair que nous avons à écrire la suite, et les formes inédites à produire pour une transmission/réinvention où la richesse de ses élaborations nous soutient déjà, malgré la douleur de la perte.
Donc voilà la suite :
Nous avions lu une première fois le séminaire sur le Collectif en 1987 sur les conseils de Roger Gentis, en l’entrecroisant à la lecture de C.Rabant(Inventer le Réel) qui donnait une lecture diamétralement opposée de l’opposition sens/signification. En tout cas ce qui importe chez Oury, et pour chacun d’entre nous, c’est d’éviter « l’arrêt sur image » dont j’ai maintes fois parlé qui transformerait un concept en le réifiant. Oury ne cesse de répéter « il n’y a pas de chose en soi » de peur d’être mal entendu, et de fait nombre de ses disciples n’ont pas manqué de fixer les trouvailles d’une certaine époque : « comité hospitalier », « club intra- hospitalier », « pas de PI à moins de 100 lits d’hospitalisation », au point de récuser ce que nous avancions dans les années 80. Je me souviendrai toujours de l’accueil quelque peu hostile que je reçus par la plupart quand j’exposais lors des rencontres de St Alban en 1986 la pratique naissante du centre Artaud, et le récit d’une thérapie à plusieurs réalisée à domicile. Un petit vieux au premier rang fit taire la meute des disciples indignés par une pratique hétérodoxe, et s’enthousiasma comme un vieil enfant : c’était Tosquelles que je découvrais dans toute son exubérance et son génie clinico-politique, qui se mit à nous parler de la patiente comme s’il la connaissait, puis reprit sans notes en AG l’essentiel de ce que nous avions raconté. Lui était très soucieux de ne pas figer une sorte d’héritage fétichisé. Il ne voulait pas disait-il « terminer comme Buffalo Bill exhibé devant les foules » fétiche d’une histoire révolue!
Récemment un collègue vient de me proposer d’organiser 2 journées sur la PI afin de discuter avec certains qui récusent ce mouvement en lui opposant le désaliénisme de Bonnafé. Or rien que l’énoncé d’une telle question me parait fixer ce qui ne devrait être qu’un mouvement, un processus infini, comme l’analyse infinie.
Quand on lit le livre d’Apprill sur le GTPSY, le livre de Jacques Tosquellas sur son père, et les séminaires d’Oury on se rend vraiment compte de l’absence d’unité conceptuelle de ce mouvement. D’ailleurs la dénomination n’est venue que bien plus tard comme on sait, alors que ce qui comptait, c’était une mise en acte d’une révolution de la psychiatrie s’appuyant sur le marxisme et la psychanalyse, qui sont chacun des ensembles hétéroclites.
Jacques Tosquellas ne se prive pas de nous montrer la pluralité des courants se réclamant de Marx et d’opposer le PSUC (le PC catalan) et le POUM : unité réalisée et dogmatique du PC / contre unification comme mouvement permanent du POUM. Au-delà des mots, des milliers de morts et d’assassinats politiques, et un « contrat » du PC contre François Tosquelles, non exécuté quand le militant chargé de l’assassinat le reconnut comme un voisin du même village !
Ces conflits meurtriers ne doivent être oubliés ni désavoués : ils rendent compte de la méfiance de François Tosquelles vis-à-vis du PC, de la gauche française et des syndicats. La CGT de Saint Alban ne manqua d’ailleurs pas de le dénoncer comme anarchiste planquant des armes dans sa cave …
Je crois qu’on ne peut rien comprendre à l’histoire qui s’en est suivie en faisant l’impasse sur cette préhistoire. Certes Bonnafé était « un bon camarade » (cf le livre d’Apprill) mais il était quand même au PCF et ne fut pas invité à participer au GTPSY. Et je suis intimement persuadé qu’Oury a repris cette transmission, et cette méfiance qui n’a fait que se durcir au moment où le PCF demanda à ses psychiatres de signer un manifeste contre la psychanalyse dans la Nouvelle Critique. D’ailleurs encore aujourd’hui on peut constater la méfiance persistant vis-à-vis de la psychanalyse dans le PC et dans une partie de l’extrême-gauche ; et hélas bien au-delà dans une grande partie de ce qui reste de la gauche…
On pourrait penser que ce serait dû au virage à droite d’une bonne partie des psychanalystes actuels, mais ceux de cette bande- là du mouvement désaliéniste se partageaient entre le PC, le POUM, les trotskystes et les libertaires. Et même quelques chrétiens humanistes ! L’essentiel était heureusement de construire l’unification dans la résistance au nazisme et dans l’invention d’une nouvelle psychiatrie. D’où la proposition maintes fois avancée par Jean Oury du POUM comme matrice du mouvement de PI. Et de la subversion opérée par l’horizontalité des clubs, dialectisant l’inévitable verticalité de tout établissement en lien nécessaire avec l’appareil d’Etat, avec les grilles statutaires fixant la hiérarchie et les prérogatives de chacun. Autrement dit l’aliénation sociale qu’il s’agit d’avoir toujours à l’esprit : même une clinique privée aussi originale et libertaire que La Borde ne saurait échapper à cette emprise aliénatoire. A fortiori dans le secteur public, d’où l’extrême difficulté de garder vivantes nos trouvailles. Ce qui est difficile, ce ne sont pas les compromis, mais la réification de nos pratiques y compris celles dont nous sommes les plus fiers, que nous pourrions être tentés de maintenir en tant que telles, plutôt que de produire leur « révolution permanente ».
D’où l’immense travail de Jean Oury pour tenter de donner un lieu d’élaboration à ce mouvement et de nous inviter à produire nos propres élaborations qui ne peuvent être que singulières et collectives. De son côté il a donc quitté le rang des « récitants lacaniens » qui n’auront cessé pour la plupart de le discréditer en disant de lui qu’il n’était pas un analyste ! Et l’opprobre se poursuit : de quel droit pouvait-il tordre les concepts lacaniens et bien d’autres pour en faire des outils pour sa praxis ? Le cercle des lacaniens orthodoxes se réduit, mais pas leur vindicte envers le projet d’une transmission qui ne serait pas un simple clonage au plus près du texte d’origine transformé en livre saint.
D’où ma double difficulté : relire le Collectif fait apparaitre un Oury au plus près de l’enseignement de Lacan, et donc suppose un certain retour à Lacan pour saisir les concepts empruntés, et en même temps il est très difficile de le faire sans effectuer de paraphrase d’un texte que je me suis en quelque sorte réapproprié depuis longtemps. Donc question redoublée : comment ne pas me transformer en récitant de Jean Oury ?
L’introduction du livre (le Collectif) est importante : se différencier de Bonnafé (rabattu sur la sociologie) et de Sartre (critique de la raison dialectique). Et pourtant il ne va cesser de se référer à eux pour justement s’en différencier. Il me semble que la différenciation, c’est ce qui ne passe pas : la dimension de l’inconscient et du transfert dans le Collectif défini comme « machine abstraite » et bien plus, bien autre que la somme des personnes qui pensent le composer, et constituent autant de « vecteurs de singularité ». On trouve dès le premier chapitre le souci de ne pas opposer psychiatrie et psychanalyse, et de garder le souci éthique de s’occuper des patients, sans les déclarer intraitables au nom de la théorie fut-elle de Lacan, en contribuant ainsi aux processus d’hyperségrégation.
Encore faut-il y être, être dans le « là », dans le lieu de la praxis !
Pour en revenir à cette introduction, il faut bien dire qu’elle est assez éblouissante en soulignant tout ce que le Collectif n’est pas, ou plutôt pas seulement ! Et de faire la longue énumération qu’il aurait pu prolonger pour insister sur les points de convergence avec Sartre par exemple, mais aussi de divergence sur le point de « la coupure ouverte » qu’il renvoie à l’aphorisme de Lacan (pas de Saint Lacan !) : « l’asphérique recélé dans l’articulation langagière en tant qu’un effet de sujet s’en saisit ». Et Oury d’expliciter : « L’asphérique c’est la mise en question, justement du sujet, mais pas du moi. Le sujet ce n’est pas le moi ».
L’organisation sphérique, ce serait l’anti-mouvement, le fait qu’on puisse prôner les meilleurs principes d’organisation : clubs, activités, réunions, tout en restant dans une logique pratico-inerte faisant fi du « mouvement d’institutionnalisation » dont parle Ginette Michaud, qui suppose une remise en question permanente de l’institué.
Vous remarquerez le saut de l’individuel au Collectif que Oury opère en citant Lacan. Si nous bondissons avec lui, nous entrons alors dans le mouvement de la PI qui n’ek-siste pas, en sautant par-dessus une frontière réputée infranchissable entre l’individu et le Collectif. Et ce faisant, nous nous inscrivons dans la suite de Freud produisant ses principaux concepts métapsychologiques à partir de ses travaux sur le Collectif (cf N.Zaltzman), mais aussi Lacan, Winnicott et bien d’autres…
Autrement dit tous les opérateurs conceptuels concrets qui vont être dégagés le seront aussi bien pour la pratique de l’institutionnel, du moment que cette pratique se soucie du sujet de l’inconscient et des effets de transfert, que pour les enjeux de la thérapie analytique des psychoses.
C’est une suite d’oppositions logiques qui amènera aussi Oury à une distinction entre le dit et le dire, d’où la notion précieuse « d’espace du dire », qui sera un leitmotiv. « L’espace du dit » serait une catastrophe, une fermeture, un arrêt sur signification. Pour en arriver à préciser ce mouvement du sens Oury en passera par le quadripode lacanien des quatre discours (cf le séminaire de Lacan « l’envers de la psychanalyse ») en insistant sur le passage d’un discours à l’autre, et non sur le projet de se tenir au discours de l’analyste. C’est au contraire la multiplicité des discours, le passage de l’un à l’autre, qui permettra le dégagement des effets d’analyse.
D’où l’accent mis d’entrée de jeu sur des notions qui nous sont chères d’ambiance et d’hétérogène. D’où l’importance aussi du diacritique pour créer et maintenir cet hétérogène dont il dira plus tard que c’est de « l’hétéroclite travaillé ».
Cette possibilité des vocalisations différentes j’en ferais bien en forme de conclusion ouverte une métaphore de la Psychothérapie Institutionnelles et des langues plurielles pour la dire, la pratiquer et la transmettre.
Patrick Chemla

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> La pratique de la psychologie en institution et en privé et la question du politique.

 

Forum: La pratique de la psychologie en institution et en privé et la question du politique.

23 Avril 2015

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Université de Nîmes

Site Hoche, salle 202
1 place du Président Doumergue, 30000 Nîmes

Le politique pose la question du « comment vivre ensemble ? » Or, le paysage social dans lequel le psychologue clinicien évolue est fortement influencé par les exigences normatives de la société dans laquelle il exerce. Du fait de la globalisation il est aussi influencé par les bouleversements liés à des rapports de force et des choix idéologiques dont certains sont redoutables. Aussi l’imposition d’une efficacité opératoire de la fonction de psychologue clinicien dans une logique réadaptative, masque-t-elle petit à petit la richesse de nos singularités.
Nous souhaitons mettre en travail la question du positionnement du psychologue clinicien : n’a-t-il pas à interroger sans cesse le rapport à la norme, le sien et celui dans lequel sont situées les personnes qu’il est amené à écouter et avec lesquelles s’engage un travail de soin ? L’éthique de sa fonction n’implique t-elle pas de respecter la demande qui lui est faite par les personnes en souffrance, prises elles-mêmes dans les difficultés sociétales et intrapsychiques ?
Ainsi deux positions s’affrontent voire s’opposent pour chaque professionnel : celui du service rendu à l’ordre social avec la normalisation de la souffrance, voire le déni de ses fondements psychiques, et celui du service rendu à l’émancipation du désir du sujet, avec la signification de la souffrance et la place du sujet dans le champs social toujours interrogée. Mais qu’en est-il du désir de chacun de nous, futur professionnel ? Il nous appartient d’interroger ces interactions.
C’est pourquoi nous avons souhaité inviter des praticiens qui témoigneront de leurs positionnements cliniques et de leurs réflexions dans le contexte qui est le leur, et qui participeront au débat.

Forum initié par Amélie Minier ( L3) et Julie Galinet ( L2) étudiantes en psychologie clinique à l’Université de Nîmes Sous la responsabilité de Christian Guérin, enseignant de psychologie clinique, psychopathologie et psychanalyse.

Intervenants:

BOKOBZA Hervé, psychiatre et psychanalyste, ancien directeur du Centre Psychothérapique de Saint-Martin de Vignogoul (34).
COUPECHOUX Patrick, journaliste spécialisé en psychiatrie, collaborateur du Monde Diplomatique, écrivain, auteur de Un monde de fous – préfacé par Jean Oury, « Un Homme comme vous » aux éditions Seuil.
MORNET Joseph, psychologue, secrétaire national de le FASM Croix Marine et président de l’ARASM Languedoc Roussillon.
SAUVETRE Audrey, psychologue clinicienne, CH Montperrin et Edouard Toulouse, Doctorante du Laboratoire de Psychopathologie Clinique Langage et Subjectivité, AMU. Chargée de TD à l’université d’Aix.

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> Positionnement des Ceméa sur l'autisme.

DEBAT DE SOCIETE SUR L’AUTISME

 

 

Positionnement des Ceméa

 

2012 a été déclarée Grande Cause Nationale pour l'Autisme.

Le 8 mars 2012, la Haute Autorité à la Santé (HAS) prononce un avis qui privilégie la prise en charge éducative et comportementale pour les enfants et les adolescents souffrant de Troubles Envahissant du Développement et interdit le "packing", technique d’enveloppement humide et les thérapies d'inspiration psychanalytique.

Dans le communiqué conjoint avec celui de l'ANESM (Agence Nationale de l’Evaluation et de la qualité des Etablissements et Services sociaux et Médico-sociaux), il est écrit qu'il est impossible de conclure à la pertinence des interventions fondées sur les approches psychanalytiques et la psychothérapie institutionnelle dans le traitement de l'autisme.

Par cette préconisation délibérément partiale, la HAS donne quitus aux associations de familles qui ne veulent pas entendre la souffrance associée à l'autisme et qui dénoncent la prise en charge des personnes autistes par la psychiatrie.

C’est la dimension thérapeutique qui est ainsi ignorée au motif d’absence de résultats sur son efficacité.

Or l’état des recherches aujourd’hui, contrairement au discours ambiant dominant qui laisserait accroire aux fondements génétiques de l’Autisme et donc aux seules réponses adaptées éducatives et comportementales, ne peut valider en rien ce seul point de vue. Sans nier une dimension biologique et génétique dans l'étiologie de l'autisme, rien aujourd'hui ne le confirme. Par contre, au quotidien l'autisme est un handicap et une pathologie complexe qui génère beaucoup de questions et de souffrances chez les personnes qui en sont atteintes et chez les familles qui les accueillent.

Personne ne le nie et les équipes psychiatriques sont les premières à reconnaître la grande difficulté dans la prise en charge.

Les travaux les plus concluants s’accordent à énoncer que ce sont les approches pluri dimensionnelles qui apportent les meilleures évolutions, autrement dit celles qui allient les réponses éducatives, comportementales et thérapeutiques, sans exclusive.

Les pédopsychiatres et psychanalystes les plus en recherche sur cette question comme Pierre Delion, ne disent rien d’autre… et ne pratiquent rien d'autre. Les familles des enfants dont ils ont eu la responsabilité de prendre en considération les attentes anxieuses et les soins et dans les formes parfois les plus difficiles de l'autisme, ne le leur ont jamais reprochés ces choix.

Les attaques et les pressions de quelques associations de familles d’enfants autistes qui ne représentent qu’elles-mêmes et non l’ensemble des parents, attaques relayées par quelques parlementaires ont réussi à imposer un seul point de vue, une seule approche, plus empreints de prédictions que d'analyses critiques et ont trouvé le champ de la psychiatrie et de la psychanalyse comme bouc émissaire, chose facile en ces temps où la complexité du sujet humain ne correspond pas au modèle néo-libéral de l'homme auto-entrepreneur, toujours adapté, toujours asservi, cette servitude volontaire dont parle Roland GORI.

Les Ceméa ont toujours défendu, dans leurs engagements politiques (Pas de zéro de conduite, Les 39 Contre la nuit sécuritaire, l'Appel des Appels) et pédagogiques les réponses qui prennent en considération la personne dans sa globalité et sa complexité.

L’être humain ne peut se réduire à une collection de comportements qu’il faudrait rééduquer pour une meilleure adaptation. La question de la relation aux autres et au monde est assujettie à la question du désir, des émotions et des intelligences partagées. Et à l'inscription de chacun dans une histoire et une culture dont les aspects inconscients fondent l'humanité. Nos pratiques de formation dans le champ de la psychiatrie et de l'éducation spécialisée ont toujours récusées les réponses univoques.

C'est en cela que l'observation, base de la clinique constitue un élément de réponse, mais aussi que la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle ont permis et permettent encore de considérer l'autre quel que soit son état dans sa dignité d'homme. C’est en cela que les réponses éducatives et soignantes sont nécessairement complémentaires.

Nos propositions de formation dans le champ de la psychiatrie, de la santé mentale et du médicosocial s’inscrivent dans ce courant dont nous pensons aujourd’hui la pertinence entière. La dénonciation il y a quelques jours, par l’association « Egalited », association de familles d’enfants autistes, comme organisme de formation prônant ces approches dites dépassées et dangereuses, dans un courrier adressé au ministère des affaires sociales et de la santé, aux agences régionales de santé (ARS) et aux préfectures de régions illustre bien ces pratiques de délation sans connaissance des réalités de nos actions de formation.

Il est important que les militant(e)s du réseau et pas seulement ceux impliqués dans le champ de la psychiatrie et du travail social mesurent que ces débats de société et ces questions spécifiques sont en fait des attaques construites et relayées d’une pensée adaptative et normative qui touchent aussi les questions éducatives. La commission nationale du secteur Travail Social et Santé Mentale du 8 mars dernier a eu un temps de débat et de positionnement sur ces questions et a constitué un dossier d’articles de références qui permettent de mieux s’informer et de prolonger le débat.

Le catalogue Santé Mentale 2013 paraîtra d’ici la fin du mois d’avril, nous y maintenons ces propositions de formation qui seraient à rejeter ; le prochain édito de VEN portera sur cette actualité et celui de VST à venir en fera écho.

C’est bien le rôle d’un mouvement d’Education Populaire et d’Education Nouvelle de résister à toutes les formes d’aliénation et celles notamment les plus insidieuses.

 

Dominique BESNARD

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>Cinéma : "Le Malade, de son imaginaire malade"


Utopsy poursuit sa réflexion sur les praxis en psychiatrie et notamment sur les enjeux du travail collectif dans la psychothérapie des psychoses. Pour sa troisième séance de l’année, Utopsy se délocalise et fait son cinéma ! Cette séance aura lieu :

Le Lundi 15 Novembre 2010

au « Lieu-Dit »,

6 rue Sorbier 75020 Paris, métro Ménilmontant ou Gambetta, à 20h30

Nous vous proposerons la projection du film d’Emmanuelle Avignon intitulé

« Le Malade, de son imaginaire malade »,

sur un projet de Patrick Franquet pour le théâtre du Reflet.

Ce film présente le travail du Théâtre du Reflet à travers l’élaboration d’une pièce de théâtre faisant intervenir un grand nombre de comédiens, metteurs en scène, musiciens, danseurs, simples citoyens… issus tant du monde de la culture que d’une dizaine d’institutions psychiatriques et médico-sociales recevant des adultes et des enfants.

Fous et non fous, les relations et distinctions entre les uns et les autres se déploient, se déplacent et se réaménagent au fur et à mesure de l’émergence et de la concrétisation de cette pièce de théâtre, « Le malade de son imaginaire malade », dont la mise en place aura duré deux ans pour aboutir à plusieurs représentations publiques en 2010.

Pendant ces deux ans, un collectif apparaît, se réunit régulièrement, fait exister et aboutir cette création théâtrale.

Au-delà de la réalisation effective d’une représentation théâtrale, c’est tout ce moment commun d’élaboration, de préparation de la pièce de théâtre dans tous ses détails que nous montre la réalisatrice.

A travers ce quotidien partagé dans la création, c’est un support psychothérapique que nous voyons se constituer au fur et à mesure de l’avancée du projet.

Pratique résistante à l’heure de la gestion et de la rentabilité, cette folle entreprise qui prend du temps (deux ans de préparation) montre tout l’opérant du travail collectif dans la rencontre avec la folie.

Cette projection sera suivie d’un débat avec Emmanuelle Avignon, réalisatrice du film, Patrick Franquet, psychiatre, comédien et directeur du théâtre du Reflet et Claudine Duchêne, éducatrice en pédopsychiatrie à Evry.

L’entrée est libre et sans inscription

UTOPSY

utopsys@yahoo.fr

http://utopsy.over-blog.fr/

Prochaines rencontres:

– Lundi 13 décembre : Paul Brétécher

– Lundi 17 janvier : Pierre Dardot

– Lundi 28 mars : Pierre Delion

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>Judiciariser est-il si judicieux ?

Après tout, les partis et syndicats sont responsables de leurs stratégies. Il est d’autant plus important dans cette période que le groupe des 39 continue « d’incarner » un groupe de réflexions et de discussions voire de propositions qui maintient, au sein d’un même mouvement partagé, de l’hétérogène.

Les quelques lignes qui suivent visent essentiellement à alimenter la discussion. Peut-être nous faut-il remonter un peu dans le temps, pour interroger ce que nos sociétés ont mis en place avec l’avènement de la loi de 1838.

« Judiciariser est-il si judicieux ? »

Le projet de réforme de la loi de 1990 va prochainement être discuté à l’assemblée nationale. Cette proposition survient au milieu d’une avalanche de textes sécuritaires et n’y échappe pas.

En ce qui concerne l’hospitalisation sous contrainte un certain nombre d’entre nous pense qu’il serait judicieux de proposer que la décision d’hospitalisation sous contrainte soit d’ordre juridique.

Bien souvent une phrase résume cette position : pas de privation de liberté sans l’intervention d’un juge, garant encore à ce jour du contradictoire même si cela n’est pas inscrit dans le marbre. Le débat est ouvert. D’une certaine manière, il sera plus important qu’une éventuelle orientation vers telle ou telle modalité, qui pour devenir effective, n’empêchera pas que ce débat persiste si nous le souhaitons.

Le« package », où le placement judiciaire est intégré comme proposition dans la protestation contre ce projet de loi, qui vient d’être signé par différents partis et syndicats est de mon point de vue une erreur stratégique dont il convient de prendre acte sans pour autant nous opposer dans une division stérile afin justement de ne pas enterrer le débat en pensant que cette incise mettrait fin à la nécessaire discussion entre nous, pour constituer deux clans définitivement fermés, les pour ou contre la judiciarisation.

Après tout, les partis et syndicats sont responsables de leurs stratégies. Il est d’autant plus important dans cette période que le groupe des 39 continue « d’incarner » un groupe de réflexions et de discussions voire de propositions qui maintient, au sein d’un même mouvement partagé, de l’hétérogène.

Les quelques lignes qui suivent visent essentiellement à alimenter la discussion. Peut-être nous faut-il remonter un peu dans le temps, pour interroger ce que nos sociétés ont mis en place avec l’avènement de la loi de 1838.

La Raison comme fiction politique : la mise à l’écart de la folie

La loi de 1838 inaugure à la fois un mode de traitement de la folie, puisqu’elle est aussi une loi de financement des établissements qui seront régis par elle, en même temps qu’elle inaugure les modalités d’une protection de la société contre les actes des personnes qu’elle reconnaît folles et qui pourraient porter atteinte à l’intégrité de ses membres et ce dans l’actualité de leur folie telle qu’elle pourrait s’exprimer au quotidien.

Pour mémoire rappelons que la loi de 1838 est une loi qui organise le centre de l’action du corps psychiatrique, médecins aliénistes et gardiens, pendant ce temps de mise à l’écart.

Voilà peut-être pourquoi c’est le terme de placement qui est retenu et non pas celui « d’asilification », l’acte de l’autorité administrative ne porte pas prioritairement sur la réponse, sur le soin, sur le traitement y compris moral, sur ce qui se ferait au sein de l’asile mais sur la mise à l’écart. Cette mise à l’écart est massive puisque ces personnes sont en même temps « interdites ». Elles perdent leur capacité civile. Il faudra attendre la loi de 1968 sur les incapables majeurs pour séparer le temps du placement et la capacité civile. Les choses étant toujours plus compliquées qu’on ne peut les décrire, une petite part est réservée aux soins : une ébauche de la reconnaissance du soin existe dans une analogie du libre consentement par le transfert de la question de la liberté individuelle, au titre du placement dit volontaire. Ici c’est la volonté du peuple, pour le dire de manière un peu grandiose et amplifiée qui vient se substituer à la volonté que devrait avoir la personne de se faire hospitaliser pour se soigner. Dans la logique de cette mise à l’écart, le placement volontaire transfère par le biais d’une personne prenant intérêt au devenir d’une autre, la volonté de se faire soigner et déplace ainsi la question de consentement éclairé vers les proches. D’abord la mise à l’écart, après le soin. Dire qu’il n’y a pas de différence entre la loi de 1838 et la loi de 1990 dans son fondement n’est pas tout à fait juste.

L’entrée dans la Raison comme norme : la folie comme pathologie

La loi de 1990 ne place plus, elle hospitalise. Au-delà probablement des intentions du législateur, elle déplace l’imaginaire social vers un nouveau modèle où l’autorité administrative ne gère plus principalement les atteintes à la sûreté des personnes reconnues folles en prenant une mesure de protection de la société, elle ordonne aussi la réponse en déplaçant la problématique de la mise à l’écart vers le soin. Le diable se cache dans les détails, cette petite extension de la portée des décisions administratives aux soins, qu’on soit d’accord ou pas de la considérer comme un progrès, est néanmoins à prendre en compte historiquement. De même la demande d’un tiers estompe la question de la volonté comme projet politique partagé, pour la remplacer par quelque chose assez proche de ce que cherche à mobiliser le « Care ».

La loi de 1838 fonde un corps celui des aliénistes et des gardiens missionnés pour « traiter » ceux d’entre nous qui n’auraient pas accès à cette fiction partageable et cela en dehors de l’espace commun dans une micro société disciplinaire où ils ne peuvent pas être maintenus si les motifs qui les y ont conduits ont cessés. Dans ce montage social quand les troubles gênants ont disparu, les questions soulevées par la folie sont mises en attente.

Le « nul n’est censé ignorer la Loi » peut s’appliquer à tous, du coté de l’emphase déclarative même aux puissants de ce monde puisque sont écartés ceux qui sont reconnus « insensés ». La loi de 1990 opère un petit glissement, elle ouvre la porte à un imaginaire où le soin répond aux questions posées par la folie du coté d’une pathologie de la Raison. Pour résumer nous sommes passés insidieusement de – d’abord écarter puis soigner – avec la loi de 38 à –soigner en écartant – avec la loi de 1990. En précisant que ce mouvement que je décris n’est pas le réel des pratiques psychiatriques, il fait tout simplement partie de la donne.

Je fais l’hypothèse suivante : du côté des institutions proposées par l’État ( Ce qui est différent des pratiques « réelles » des institutions), avec l’abandon de la loi de 1838 nous sommes passés de l’ancien asile qui fonctionnait comme une « rustine » appliquée sur la bulle de la Raison comme fiction politique où la médecine psychiatrique recevait de fait un mandat de gestion de la folie avec son territoire attenant : l’asile et son domaine agricole, avec quelques petits privilèges dit « de fonction », différents selon qu’on était aliéniste ou gardien, tout le monde y trouvant plus ou moins son compte, nous sommes donc passés à un déplacement de la gestion de la folie par changement progressif de son territoire attenant : l’hôpital psychiatrique et son domaine : le secteur. Là où le domaine asilaire et agricole pouvait faire aussi office d’espace de travail et de déambulation, c’est maintenant le secteur qui se trouve poussé comme prolongement de l’hospitalisation psychiatrique construisant une nouvelle donne.

Avec les soins ambulatoires sous contrainte, le projet de loi propose que ce soit le secteur qui devienne un espace de déambulation et de travail. Il faut ici prendre les choses très au sérieux, c’est l’amorce d’une extension vers la société civile d’un modèle disciplinaire. je ne m’étends pas trop là-dessus pour ne pas alourdir le débat, si ce n’est en formulant une question qui n’est pas faite pour qu’on y réponde mais pour qu’on la maintienne comme question et cogitation :

Quelle différence y a-t-il entre la définition de la santé par l’OMS et la race aryenne ?

Là encore je ne porte pas de jugement critique sur la politique de secteur, ne poussons pas d’emblée des cris d’orfraies. Le secteur pensé dans la suite de l’expérience psychiatrique de la résistance et construit sur son modèle territorial n’a jamais milité chez ses fondateurs et continuateurs pour cette évolution. Elle n’est d’ailleurs pas sensiblement consommée, loin de là mais pour autant ne sous-estimons pas que flotte dans l’air son odeur de soufre,

Je nous préviens que le passage de la loi de 1838 à la loi de 1990 n’est pas aussi anodin qu’on le croit. Bonnafé en son temps nous avait averti en expliquant à qui voulait bien l’entendre, qu’au-delà d’une déclaration aux effets politiques massifs telle que article 1, les lois précédentes sont annulées, la question n’était pas d’améliorer, de rendre plus efficace les modalités de placement sous contrainte mais de mettre en place les conditions politiques et pratiques du dépérissement de leur utilisation. La loi de 1990 est un produit de la gauche gestionnaire qui ouvre à l’extension d’une psychiatrie experte et normative, ce n’était pas consciemment souhaité comme tel mais c’est inscrit dans les modifications minimes et pourtant significatives apportées à la loi de 1838 : Hospitalisation, demande d’un tiers, 2 certificats… Je ne nie pas que quelques éléments de la loi de 90 énoncent un plus grand soucis des patients, je dis simplement qu’elle a permis d’occulter, en période de développement effectif des pratiques sectorielles, les vrais problèmes posés par la folie, soit de son accueil, pour concentrer la réflexion sur le temps de la contrainte, proposant ainsi que la politique de secteur ne soit plus tant le lieu d’émergence de différentes formes de pratiques insérées au plus près dans la communauté mais une extension de l’hôpital psychiatrique. La loi de 90 est une loi qui a servi essentiellement à détourner l’attention des pratiques sectorielles.

Ce petit rappel m’apparaît nécessaire pour mieux comprendre ce qui se joue dans ce que nous propose cette nouvelle loi qui n’hésite pas à jouer le populisme sécuritaire en proposant de réduire la folie à n’être vouée qu’à un simple traitement de police même pas sanitaire. Quel enseignement retirer de la loi de 90 au moins deux choses : Un escamotage des questions réelles que rencontrait la psychiatrie en déséquilibrant le poids des équipes psychiatriques innovantes qui tiraient l’ensemble de la profession, pour redonner la main avec l’aide probablement d’un assez grand nombre, au temps de la contrainte hospitalière avec tout le montage organisationnel lié au dispositif des établissements hospitaliers. Les grands gestionnaires du détournement de la bonne utilisation de l’argent solidaire, profitant de l’aubaine liée aux pratiques novatrices qui avaient mis en place une diminution du nombre des lits hospitaliers, rendue possible par les pratiques dans la communauté, pouvant enfin s’exclamer haut et fort que le secteur était une affaire dépassée et qu’ils représentaient, eux les rois de la procédure, le sérieux de gestion de l’urgence…

Le deuxième escamotage s’inscrit dans la suite du premier, la question de la folie avec le passage du placement à l’hospitalisation n’est plus tant une affaire qui concerne les limites du projet politique de la raison (écarter) mais un désordre (hospitaliser) relevant de la science. Ce que les comportementalistes vont savoir exploiter sans vergogne. Il est des ouvertures qui sont de véritables pièges, ce qui est en débat aujourd’hui tient à ce que, sous prétexte d’ouverture, la loi de 90 a été inscrite dans une quasi réflexion permanente, la nouvelle loi étant présentée comme l’aboutissement de cette réflexion.

Qu’est-ce que la psychiatrie ?

Insidieusement le pouvoir constitué a proposé à la profession de réfléchir à l’amélioration de la loi de 90. Façon là de diminuer le poids des pouvoirs constituants. Cela a permis pendant quelques années de créer des petits cercles d’excitation autour de la meilleure façon de mettre en place la contrainte, ce qui n’a pas été sans déplaire à quelques syndicats et partis politiques..Voilà déjà quelques arguments qui en eux-mêmes devraient créer chez nous une certaine retenue avant de tomber dans le piège des propositions répondant au plus près de ce mouvement, étant entendu que la question n’est pas de parfaire sans cesse les modalités d’admission sous contrainte mais bien plutôt de se donner les moyens d’accueillir au mieux et aussi rapidement que possible dans la communauté les personnes hospitalisées, par un vrai travail institutionnel et singulier de suivi sectoriel, tout ayant été mobilisé par ailleurs pour éviter cette contrainte.

C’est quand même étonnant qu’en période de profonde régression on puisse se démener pour parfaire l’entrée sous contrainte dans les établissements psychiatriques. C’est un peu comme si en période de disette on se battait pour perfectionner les instruments de mesure servant à peser le peu de denrées alimentaires disponibles.

J’en viens maintenant à la question de la judiciarisation et la phrase clé : « Toutes privations de liberté doit être ordonnée par un juge. »

Je veux bien croire en la justice de mon pays et avaler ainsi le glaive de la justice mais enfin quand même pas le fourreau : aurait-on oublié que les privations de liberté ordonnées par les juges relèvent de la punition, les juges privent de liberté des personnes en les envoyant en prison pour les punir des actes qu’elles ont commis. Je ne dis pas que les gens hospitalisés sous contrainte ne sont pas privés de liberté et encore, il y a une petite trentaine d’année la très grande majorité des pavillons d’hospitalisation psychiatrique avaient une privation de liberté un peu plus souple et ouverte PO et PV compris. Je tiens à nous prévenir du risque, une fois passé le moment du combat militant et respectable motivant ce choix, de ce qui en restera : une analogie de procédure qui permettra aisément de déduire que cette privation de liberté soit du même ordre que la punition par l’enfermement en prison. Et puis remarquons quand même que notre démocratie républicaine a décidé de ne pas punir les gens qui commettent des actes sous l’effet de la folie. C’est-à-dire qu’ils sont reconnus comme n’ayant pas commis un acte qui relève de la justice des hommes qui eux sont reconnus comme pouvant partager la Raison dans un même projet politique. Comme le dit le garde des sceaux dans la discussion sur la Loi de 38 : « leurs actes ne se font pas en intention… » Et on demanderait à cette même justice de décider s’ils doivent être conduits ou pas sous contrainte en milieu hospitalier et bientôt même tomber sous le coup d’une contrainte aux soins en ambulatoires ? C’est-à-dire qu’on anticiperait un nouveau modèle où les comportements délirants incompréhensibles des individus relèveraient d’une mesure judiciaire de quelque nature qu’ils soient ? Que feront les juges sinon de s’appuyer sur des expertises. Je n’ose même pas imaginer le corps d’experts qui va se constituer dans la suite et leur fonctionnement au quotidien dans ce qui deviendra une procédure rapidement banalisée. Le langage aidant on parlera de contraintes judiciaires aux soins y compris en ambulatoire. Je comprends que pour certains cela offrirait une meilleur garantie que celle dévolue aux préfets qui sont les représentant de l’État et dont la crainte est lié à leur soumission au pouvoir politique en place.

Il n’empêche que l’on se servirait de la folie pour entrer dans un monde de justice positive ? On laisserait tomber ce qui est au centre du droit moderne que la justice c’est le pathos des hommes et non pas la prescription du bien faire ? En plus on reconnaitrait ainsi une relation organique entre soins et justice. Philippe Rappart aimait à rappeler que les malades dangereux lorsqu’ils étaient en psychiatrie n’étaient pas dangereux mais difficiles. Quel serait l’utilité de ce dispositif ? De mieux protéger les personnes d’une hospitalisation arbitraire ? Mais heureusement le droit les protège puisqu’elles peuvent saisir le tribunal pour rappel : Art. L.351. – Toute personne hospitalisée sans son consentement ou retenue dans quelque établissement que ce soit, public ou privé, qui accueille des malades soignés pour troubles mentaux, son tuteur si elle est mineure, son tuteur ou curateur si, majeure, elle a été mise sous tutelle ou en curatelle, son conjoint, son concubin, tout parent ou toute personne susceptible d’agir dans l’intérêt du malade et éventuellement le curateur à la personne peuvent, à quelque époque que ce soit, se pourvoir par simple requête devant le président du tribunal de grande instance du lieu de la situation de l’établissement qui, statuant en la forme des référés après débat contradictoire et après les vérifications nécessaires, ordonne, s’il y a lieu, la sortie immédiate. Toute personne qui a demandé l’hospitalisation ou le procureur de la République, d’office, peut se pourvoir aux mêmes fins. Le président du tribunal de grande instance peut également se saisir d’office, à tout moment, pour ordonner qu’il soit mis fin à l’hospitalisation sans consentement. A cette fin, toute personne intéressée peut porter à sa connaissance les informations qu’elle estimerait utiles sur la situation d’un malade hospitalisé.

C’est la fonction de la justice d’intervenir si quelqu’un se sent lésé par des actes commis contre lui, si on résume l’intervention du juge servirait à se protéger des risques trop politiques de la décision du préfet. En cette affaire la fin ne justifie pas tous les moyens, d’autant qu’il est plus simple de protester politiquement contre une décision politique que contre une décision judiciaire, ne l’oublions pas.

Que disait-il déjà Montesquieu ? « Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice… » La sécurité n’est pas la sûreté.

Je remercie Frédéric Gros qui me rappelait que vivre en sécurité a, dans notre histoire, désigné vivre à l’abri du pouvoir en place, nous ne pouvons que constater la constante progression vers une insécurité calculée et programmée qui infiltre à des niveaux divers nos démocraties libérales. Libéral est un terme qui a d’abord exprimé chez de nombreux auteurs la liberté de penser librement dans le mouvement des lumières sans être soumis aux humeurs du prince, ce qui les obligeaient à changer de contrée, à publier sous de faux noms voire à dicter à un serviteur leurs textes pour ne pas être reconnus. La complexité des mouvements politico économiques, des théories, déjà si différente entre un Adam Smith et un Ricardo, des critiques de Marx chez qui, j’ai le souvenir d’avoir lu que : nul ne pouvait nier que le libéralisme était un progrès pour l’homme à ceci près qu’il porte en lui à plus ou moins long terme la destruction de l’homme. Complexité encore des effets des pratiques de l’industrialisation avec l’arrivée massive de la financiarisation. Bref tout cela pour ne pas oublier la question de la liberté et l’extrême complexité qui se draine sous ce terme qui ne cesse de poser question dans les réglementations du quotidien, des droits d’auteur via l’internet aux hospitalisations sous contrainte. Il n’est pas anodin de remarquer que là ou l’usage employait le mot sureté (sûreté nationale, compromettre l’ordre et la sûreté des personnes…) c’est le mot sécurité qui vient à sa place laissant sous entendre qu’en ce qui concerne les actes commis au nom du pouvoir en place un petit tour de passe-passe serait suffisant pour les qualifier, la « pureté » des gouvernements et de la démocratie laisseraient croire que l’ancienne question de la sécurité des citoyen aurait disparu comme par enchantement ! Étrange que le mot sûreté se retrouve dans « la rétention de sûreté », nouveau fait du prince et de ses experts contre la tradition de l’histoire fondatrice de notre droit. Nouveau droit contre le droit, droit de contrôle et non plus de saisie collective des conflits et délits. Alliance d’un nouveau droit contrôlitaire avec les experts en actes à commettre, qui inverse l’usage de ce qui ne relève pas de la sureté mais de la mise en place d’un état d’insécurité, en employant ici le qualificatif de sûreté pour construire une rétention sous couvert de la justice. Rétention d’insécurité, en légiférant pour fonder un nouveau modèle, celui d’un droit qui punit non plus les actes commis mais ce que des experts construisent d’une destinée qu’ils attribuent à des personnes avec un pourcentage de prédiction assez élevé pour les retenir non pas par sûreté mais par un retour de non sécurité. Ce droit contre le droit moderne n’est rien d’autre que le retour sous une forme nouvelle d’une insécurité citoyenne réglementaire, qui plus est, il ne s’adresse non seulement à des individus en tant que tels mais il inclut l’individu concerné dans une cohorte comme autant de groupes spécifiques par leur mode de gestion : la cohorte des récidivistes supposés impose sa loi du nombre à l’individu. Il nous est de moins en moins interdit de penser que cette « scientasmatique » ainsi constituée qui unit un État contrôlitaire à un nouveau droit prédictif attirera vers elle bon nombre de savants fous, ivres du pouvoir de prédire et qui n’hésiteront pas, au nom du progrès, à détourner tout ce qui concerne les avancées complexes de la transmission de l’humain pour la mettre au service d’une surveillance y compris scientifique, c’est ce fantasme que je désigne du terme de scientasmatique. C’est dans ce contexte que se discutent les modifications de la loi de 90 et le passage de l’hospitalisation sous contrainte aux soins sous contraintes. De la chose publique au contrôle du public Cette insécurité prend un tour nouveau, ce n’est plus seulement le fait du prince dirigé contre un « gêneur » mais aussi la surveillance de chacun par chacun, la politique de la peur a-t-on dit avec juste raison. Je ne suis pas sûr, dans ce contexte, que l’appel aux pouvoirs constitués soit ce qu’il y aurait de plus pertinent. Le pouvoir en place pourrait tout à fait se saisir de la judiaricisation sans que cela modifie sa politique de la peur. Le droit s’il est politique dans le vote des lois offre bien moins de place à l’action politique au temps de leur effectivité judiciaire. Peut-être pourrions-nous proposer autre chose que de parfaire la loi de 90 ? C’est une piste que je lance en partant de ce constat d’une évolution contrôlitaire de nos démocraties. Le contrôle isole tellement chacun dans un mouvement de forçage pour cantonner les individus dans un rapport qui les éloigne d’autant de la politique qu’il les oblige à se caler sur une prétendue norme. Cette norme qui trouvait sa limite dans la folie doit être contournée en réduisant la question de la folie au modèle du traitement délictuel dont le schizophrène dangereux forme la clé de voute. Ainsi serait délictuel de ne pas se soumettre à des soins sous contraintes en dehors de toute actualité d’un risque sérieux de porter atteinte à l’intégrité des personnes. Ainsi des gens seraient sous contrainte dans la société parce que porteur de pensées dites pathologiques. Ainsi on quitterait la logique de la protection des personnes contre des actes, ce qui est dans son principe est tout à fait entendable, pour mettre en place un système de contrôle des pensées. C’est le premier grand volet de l’isolement. Le deuxième volet consiste en la mise en dépérissement de la chose publique dont nous sommes solidairement et politiquement propriétaires en la soldant pour partie au privé et en introduisant en son sein la machine à séparer les personnels soignants, les travailleurs en petites unités évaluables. Une perfection « démocratique » de l’ancienne techno bureaucratie gestionnaire des pays de l’est, l’auto évaluation y remplaçant l’auto critique. Nous avions été très heureux de la chute de ce modèle du communisme adjectif comme dirait Rancière. Avec la chute du mur de Berlin, ce que nous n’avions pas imaginé c’est qu’il était tombé du mauvais coté. L’isolement n’est pas un individualisme. La dynamique institutionnelle ne relève pas des techniques évaluatives verticales et individualisées, La psychiatrie désigne avant tout un espace de rencontre et de travail qui est aussi constitué par les tensions entre les énoncés sociaux et les singularités d’où qu’elles viennent : patients bien sûr, amis et familles de patients, professionnels du soin, de la culture… ce qui inclus les singularités de passage. Ces espaces de travail produisent de l’institutionnel en mouvement à la condition que les institutions hôtes redonnent la parole aux singularités en refusant d’avoir pour mission première de colmater leurs failles. Voilà contre quoi nous devons lutter plutôt que de mettre le doigt dans un perfectionnement de la contrainte. Pour que cette espace tienne, que le travail de tous puisse y faire ouvrage ou œuvre, soulagement, peut-être convient-il de partager les questions de la folie comme affaire de chose publique ? Peut-être convient-il de lutter contre ces deux processus d’isolement, en relançant sous une autre forme des commissions, assemblées propositionnelles pour le suivi et le soutien d’un service public au service du public ? Ce qui permettrait de lutter non seulement contre l’évaluation mais de se réapproprier le service public. En ce qui concerne la psychiatrie cela pourrait ressembler à des conseils de santé mentale mais pas comme dispositif sous contrôle, qui ont d’ailleurs disparus alors qu’ils n’avaient aucun pouvoir autre que de parler… Tout cela reste à imaginer, des constituantes locales d’appui propositionnel soutenues par les régions dont la composition diversifiée se réapproprierait la question de l’acc
ueil de la folie et des moyens pour y répondre au delà du stricte espace de soin… Un appel constituant aux départements ou régions, histoire de partir du terrain pour inverser le sens habituel de la pluie hiérarchique. Bref une autre façon de refuser cette loi en proposant d’en déplacer le thème et le style.

Roger Ferreri 19 Août 2010

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>A la Folie – Appel au monde de la culture

Le monde de l’art et de la création culturelle nous semble le mieux placé -n’est-ce pas son rôle ?- pour résister à l’attente normative et interroger le monde sur sa part de folie, individuelle ou collective. En tant que soignants, nous pensons devoir toujours avoir en perspective, dans nos pratiques, dans nos institutions, la nécessaire rencontre de la folie et de la culture.

Le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire a lancé un appel aux acteurs du monde de la culture, pour soutenir le meeting que nous organisons samedi 25 septembre 2010, à Villejuif, à l’espace Congrès, les Esselières, sur le thème « Quelle hospitalité pour la folie ? ».

Cet appel s’adresse au monde de l’art et de la culture parce que pour nous la folie, en tant que part indissociable de l’humain, est fait de culture.

À ce titre, le combat pour une hospitalité pour la folie n’est pas qu’une affaire de spécialiste : elle doit se mener aussi sur le terrain culturel.

Le monde de l’art et de la création culturelle nous semble le mieux placé -n’est-ce pas son rôle ?- pour résister à l’attente normative et interroger le monde sur sa part de folie, individuelle ou collective. En tant que soignants, nous pensons devoir toujours avoir en perspective, dans nos pratiques, dans nos institutions, la nécessaire rencontre de la folie et de la culture.

La mise en jeu de l’inventivité, la création, le partage des oeuvres d’art, sont des éléments essentiels dans les accompagnements thérapeutiques auxquelles nous sommes attachés, mettant les traitements médicamenteux à leur juste place et pas comme unique réponse.

À cette interpellation, nous avons été contents de voir qu’en quelques jours 105 artistes, comédiens, écrivains, plasticiens, cinéastes, aient répondu présents, prêts à s’engager et à soutenir ce mouvement. Car au delà de l’aspect conjoncturel, le rejet du projet de loi sur les soins sans consentement adopté en conseil des ministres en mai et présenté bientôt au Parlement, la sensibilité à la question de l’accueil de la folie est forte et ouvre des perspectives pour les semaines et les mois à venir. En décembre 2008, Nicolas Sarkozy avait désigné les fous, les malades mentaux comme des individus, dangereux, potentiellement criminels, et appelé à un renforcement de l’exclusion, de l’enfermement. Cet été ce fut au tour des Roms, et des gens du voyage… La désignation de groupes de citoyens a créé, indiscutablement une vive réprobation dans l’opinion publique. Le mouvement des 39 a pour objet d’oeuvrer, sensibiliser et mobiliser justement sur cette question si fondamentale : l’Hospitalité. Paul Machto

« Quelle Hospitalité pour la Folie ? »

« Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie,

c’est l’homme même qui disparaît. »

François Tosquelles.

Nous adressons à la société tout entière la question « quelle hospitalité pour la folie ? » quand une future loi, véritable insulte à la culture, s’attaque à l’essence même du lien social, en désignant à la vindicte de tous et en menaçant des personnes plus vulnérables que dangereuses.

Si cet appel s’adresse au monde de l’art et de la culture c’est parce que pour nous la folie, en tant que part indissociable de l’humain, est fait de culture.

À ce titre, le combat pour une hospitalité pour la folie n’est pas qu’une affaire de spécialiste : elle doit se mener aussi sur le terrain culturel.

Le monde de l’art et de la création culturelle nous semble le mieux placé -n’est-ce pas son rôle ?- pour résister à l’attente normative et interroger le monde sur sa part de folie, individuelle ou collective.

Chaque artiste, chaque intellectuel ou acteur culturel, s’engage dans une recherche originale, dans des propositions toujours risquées, des remises en jeu des repères consensuels, à la croisée de l’intime et de l’Histoire.

Chaque artiste invite l’autre dans cette autre lecture, et en toute liberté.

En tant que soignants, nous pensons devoir toujours avoir en perspective, dans nos pratiques, dans nos institutions, la nécessaire rencontre de la folie et de la culture.

La mise en jeu de l’inventivité, la création, le partage des oeuvres d’art, sont des éléments essentiels dans les accompagnements thérapeutiques auxquelles nous sommes attachés, mettant les traitements médicamenteux à leur juste place et pas comme unique réponse.

Appel à la culture, comme liant créatif de l’intime et du social… le lieu d’un maillon essentiel, à restaurer dans la réflexion actuelle pour penser l’accueil de l’insensé, pour penser la question de la folie, de la maladie et du sort qu’on lui réserve.

Nous souhaitons avoir votre concours, votre engagement pour préserver cette part énigmatique de l’humain, sa part de folie.

Un projet de loi « sur les modalités de soins psychiatriques » sera discuté cet automne au Parlement : il détourne le terme de « soins » et représente une grave attaque contre les libertés individuelles ; il risque d’altérer profondément la relation entre patients et soignants.

Ce projet de loi instaure des « soins sans consentement », y compris « en ambulatoire », c’est-à-dire en dehors de l’hôpital, au domicile. Il remplace les modalités actuelles d’hospitalisation et d’alternative à l’hospitalisation en promouvant toujours plus de contrôle et de répression.

Tout un chacun est aujourd’hui concerné par cette réforme. En effet, la notion de « santé mentale » utilisée notamment par les rapports gouvernementaux semble étendre le domaine des troubles psychiques à la simple exacerbation des sentiments, des émotions, aux peurs, à la tristesse, aux énervements, aux angoisses, aux ressentis et vécus douloureux, liés à des situations précises telles que le travail, une rupture, un deuil. De plus, l’évocation du « trouble de l’ordre public », entraînant la mise en place de soins psychiatriques sans consentement, comporte un risque de dérive pour les libertés individuelles.

Ce texte s’inscrit dans le droit-fil du discours de Nicolas Sarkozy à l’hôpital d’Antony le 2 décembre 2008. Désignées par le Président de la République comme potentiellement criminelles, en tout cas potentiellement dangereuses, toutes les personnes qui présentent des signes peu ordinaires de souffrance psychique, quelle que soit leur intensité, se trouvent en danger de maltraitance. Se saisissant de dramatiques faits-divers, pourtant exceptionnels, le Président a laissé libre cours à son obsession sécuritaire. Cette orientation a déjà donné lieu à plusieurs textes réglementaires qui aggravent les conditions de l’hospitalisation et poussent vers plus d’enfermement, plus d’isolement.

Le projet de loi qui crée les « soins sans consentement » y compris à domicile, est un saut dans l’inconnu. Il représente un risque de dérive particulièrement inquiétante car sont instaurés :

– des soins sous la menace d’une hospitalisation forcée en cas d’absence aux consultations ;

– des soins réduits à la surveillance d’un traitement médicamenteux, nouvelle camisole chimique ;

– des soins où la rencontre, la confiance dans la relation, la patience, la prise en compte de la parole, sont oubliées ou accessoires.

Nous savons bien que c’est la peur qui génère des réactions violentes chez certaines personnes ; or, cette loi va organiser la peur des patients et la peur chez les patients.

Ce texte porte atteinte à la confiance entre le patient et le soignant : celui-ci représentera en permanence une menace, une surveillance sur la liberté d’aller et venir du patient, car il lui incombera de signaler toute absence aux consultations et aux visites, sous peine de sanctions . Le préfet, saisi par le directeur de l’hôpital, enverra les forces de l’ordre pour contraindre la personne à une hospitalisation. Le malade devenant « un contrevenant », il s’agit donc de nous exclure de notre métier de soignant.

Cette politique accompagne une dérive, depuis une quinzaine d’années, des pratiques psychiatriques : carence des formations, augmentation des isolements, retour des techniques de contention, primauté des traitements médicamenteux sur l’écoute, la relation, l’accueil des personnes en souffrance psychique. Ce projet de loi, avec la conception des troubles mentaux qu’il implique, va amplifier ces pratiques d’un autre âge.

Un collectif s’est constitué en décembre 2008, en réaction immédiate à ce sinistre discours présidentiel : « Le Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire ».

Se sont ainsi réunis des professionnels de la psychiatrie qui entendent résister à cette orientation inacceptable, à ces pratiques asilaires et aux nouvelles dérives scientistes.

Dans de nombreuses équipes, dans de nombreux services et secteurs psychiatriques, des artistes, des philosophes apportent leur concours aux professionnels pour mettre en œuvre avec les patients des espaces de création, d’initiatives, d’événements artistiques, joyeux, sérieux, inventifs, troublants, surprenants, en apportant de la vie, du désir là où la vie, le désir ont tendance à s’évanouir.

Des expositions, des créations théâtrales, des événements musicaux, des créations vidéos, des musées d’Art brut, des initiatives radiophoniques et par Internet se sont multipliés, donnant à voir la fécondité des productions originales possibles, enrichissant ainsi des thérapeutiques diversifiées.

Nous devons créer les conditions d’un accueil humain de la douleur morale, du désarroi psychique, des discours énigmatiques et délirants.

La possibilité de penser le soin et la folie est aujourd’hui mise en cause. Nous entendons bien résister à ce glissement vers le pire, et pour cela nous avons besoin de vous.

Nous ne voulons pas d’un tri des êtres humains en fonction de leur valeur utilitaire.

Nous ne voulons pas d’un retour au grand renfermement.

Nous ne voulons pas de l’internement à domicile.

« On juge le degré de civilisation d’une société

à la manière dont elle traite ses marges, ses fous et ses déviants. »

Lucien Bonnafé

Vous pouvez signer cet appel à cette adresse : appelculture39@orange.fr

Voici donc les premiers signataires :

Qui cache son fou, meurt sans voix. » (Henri Michaux, L’espace du Dedans)

Laure Adler, journaliste, écrivain

Agnès B. , styliste, Paris

Anne Alvaro, comédienne

Jan Arons, peintre, Vallabrègues

Nurith Aviv, cinéaste

Claude Attia – comédien, Avignon

Pascal Aubier – cinéaste

Raymond Bellour, directeur de recherche émérite au CNRS

Joseph Beauregard – cinéaste documentariste

Jacqueline Blewanus, peintre, Vallabrègues

Corinne Bondu – formatrice- réalisatrice- productrice

Philippe Borrel, cinéaste – documentariste

Rony Brauman – ancien président de Médecins sans frontière.

Geneviève Brisac, écrivain, éditrice

Françoise Brunel

Claude Buchwald – Metteur en scène

Rodolphe Burger – musicien

Michel Butel, écrivain, journaliste.

Olivier Cadiot – écrivain

Marco Candore, comédien.

Laurent Cantet – cinéaste

Arlette Casas, responsable communication Université Montpellier 2

André Castelli – conseiller général du Vaucluse

Carmen Castillo, cinéaste

Guigou Chenevier, Musicien compositeur

Isabelle Chevalier, musicienne

Françoise Cloarec – peintre et écrivain

Dominique Conil – écrivain

Michel Contat, chercheur CNRS émérite

Compagnie Les Acidus, comédiens

Patrick Coupechoux, écrivain, journaliste

Christine Dantaux – galériste socialiste – Pernes les Fontaine

Marie Darrieussecq – écrivain

Marcelo De Athayde Lopes, danse thérapeute

André Debono, peintre (Nîmes)

Christine Deroin – écrivain

Marcial Di Fonzo Bo, comédien et metteur en scène

Claire Diterzi, chanteuse et compositrice

Annick Doideau, peintre (Paris)

Catherine Dolto, éditrice

Suzanne Doppelt, écrivain

Patrice Dubosc – cinéaste

Françoise Ducret, Peintre

Jean Pierre Ducret – Président du C.A. du Théâtre de Cavaillon

Christine Fabreguettes – artiste plasticienne Vaucluse

Serge Fauchier, peintre (Perpignan)

Stéfano Fogher – musicien, comédien

Patricia Geffroy, Animatrice ateliers d’écriture

Esther Gonon secrétaire générale de la Scène Nationale de Cavaillon

Jean Michel Gremillet – directeur de la Scène Nationale de Cavaillon

Jean Louis Guilhaumon – Maire de Marciac- Fondateur du Festival Jazz In Marciac.

Sylvie Giron – danseuse, chorégraphe

Sabina Grüss –sculptrice

Mariette Guéna, peintre

Patrick Guivarch, responsable des cinémas UTOPIA d’Avignon

Pierre Helly – metteur en scène

Catherine Herszberg – journaliste, écrivain.

Gérard Haddad écrivain

Stéphane Hessel, ambassadeur de France

Olivier Huet

Charles Kalt, plasticien (Strasbourg)

Leslie Kaplan – écrivain

Monique Lauvergnat Maire – adjointe à la Culture 84 Le Thor

Linda Lê – écrivain

Fred Léal, écrivain

Agnès Lévy, peintre

Frédéric Loliée, comédienne, metteur en scène

Jean-Daniel Magnin, Secrétaire général du Théâtre du Rond Point

Thibault Maille, compositeur

Clotilde Marceron – musicienne, Cavaillon

Elissa Marchal, artiste peintre

Britta Medus

Daniel Mesguich, comédien, metteur en scène, directeur du Conservatoire d’art dramatique de Paris.

Marie José Mondzain, philosophe

Mario Moretti – galériste socialiste – Pernes les Fontaine

Valérie Mréjen, cinéaste

Yves Müller – artiste – photographe

Véronique Nahoum Grappe – anthropologue

Eric Nonn, écrivain

Paul Otchakovski-Laurens, éditeur

Xavier Person, écrivain.

Rosie Pinhas-Delpuech, écrivain, directrice de collection, traductrice

Jacques Rancière, philosophe

Claude Régy, metteur en scène

Jean Michel Ribes, auteur, metteur en scène, directeur du Théâtre du Rond-Point,

Christophe Ribet – comédien

Marcel Robelin, peintre (Nîmes)

Daniel Robert, Peintre

Pierre Rosenstiehl, mathématicien

Dominique Rousseau, auteur illustrateur Bédéiste

Valérie Rouzeau, Poète

Caroline Sagot Duvauroux – peintre et poète

Lydie Salvayre – écrivain

Joshka Schidlow, critique de théâtre

Michèle Sébastia, Comédienne

Meriem Serbah – actrice

Emmanuele Scorceletti – photographe

Tristan Siegmann, photographe (Paris)

Anne Saussois, peintre (Paris)

Catherine Vallon, Metteur en scène

Agnes Verlet, Ecrivain

Elise Vigier, comédienne, metteuse en scène

Vanina Vignal, cinéaste

Véronique Widock, comédienne

Martin Winckler, écrivain

Mâkhi Xénakis, sculpteur

Catherine Zambon – auteure de théâtre et comédienne

Sophie Ernst, Paris, philosophe.

Jeanne Jourdren, médiatrice culturelle, Auray

Marie José Justamond, directrice artistique, directrice du festival Les Suds, à Arles

Valérie de Saint-Do , Rédactrice en chef de la revue Cassandre/Horschamp

Hala Ghosn, comédienne, metteur en scène, Paris

Danielle Lambert, poète, auteure de proses brèves, Paris

Jean Pierre Lledo, cinéaste, Paris

Maud Martin, réalisatrice, Tours

Georgette Revest, artiste, Marseille

Jacques Albert-Canque, metteur en scène, Bordeaux

Didier Vancostenoble, photographe, ancien directeur d’hôpital psychiatrique, 76 Tourvillela chapelle

Xavier Moine, artiste plasticien,

Jacques Martinengo, artiste plasticien, 26- Dieulefit

Christine Seghezzi, réalisatrice

Daniel Kupferstein, réalisateur

– Elizabeth Royer, galeriste

– Jacques André, réalisateur, metteur en scène, plasticien, Paris

– Dimitri Tsiapkinis, artiste chorégraphique, Tours

Maréva Carassou, comédienne,

Alain Didier-Weill, écrivain, auteur de théâtre

Cécile Andrey, metteur en scène (Vosges), co-fondatrice du festival « La tête ailleurs »

Claude Chambard, écrivain, éditeur

Martine Deyres, cinéaste, Besançon

Charlotte Szlovak, cinéaste, Paris

Pascal Villaret, auteur, Alés

Marie Jaoul de Poncheville

Ismérie Marzone Lévêque, chanteuse, comédienne, Toulouse

Denis Dufour, compositeur, Paris

Isabelle Lèvy-Lehmann, photographe, Paris

Charlotte Hess, danseuse, chorégraphe. Animatrice sur Radio libertaire, Paris.

Angele Grimaldi, cinéaste

Jean Michel Espitallier, poète

Patrice Rollet, co-rédacteur en chef de la revue Trafic

Françoise Clavel, créa- costumes, Paris

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