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>Un point sur : les conséquences législatives truquées de la Décision du Conseil constitutionnel

Sur la Décision relative à l’intervention du juge judiciaire quant au maintien des hospitalisations sans consentement

Il s’agit de comprendre en quoi et avec quelle portée est truqué le texte rectificatif de projet de loi du gouvernement, présenté pour l’application de la Décision du Conseil Constitutionnel du 26 novembre 2010, constatant la nécessité d’intervention du juge judiciaire pour les maintiens en hospitalisations psychiatriques sans consentement au-delà de quinze jours (cf. les extraits de textes en Référence en pied du présent article). Le rédacteur du présent exposé est juriste de droit public. Il s’agit non pas d’un article au sens général du terme, mais d’un exposé partant de points de droit, et donc non de philosophie — à supposer que la philosophie puisse ignorer les points de droit, le droit ne dépend en rien de la philosophie (sauf s’agissant des textes supérieurs que sont les constitutions, textes et principes de cette nature, et les déclarations des droits de l’homme).

Une fois le trucage précité et sa portée exposés, il sera loisible au lecteur d’en tirer toutes inférences ou déductions de nature philosophique ou politique, à ce propos.

Le trucage apparaît dans la Lettre rectificative du projet de loi elle-même, entre son exposé des motifs et les dispositions législatives projetées : l’exposé des motifs indique que c’est « (le bien-fondé de) la mesure administrative de maintien en soins sans détention » que le juge judiciaire « contrôlera », « à la date à laquelle elle a été prise », tandis qu’à l’inverse les dispositions législatives projetées dans le même document indiquent que ce sont exclusivement « un avis conjoint rendu par les deux psychiatres mentionnés au (…), ainsi que (…) l’ensemble des pièces utiles et, notamment, (les) certificats médicaux établis à l’occasion de l’hospitalisation », et que « le juge statue après débat contradictoire, avant l’expiration du délai de quinze jours à compter de l’admission en hospitalisation complète sans consentement ».

Dans ces conditions de dispositions législatives projetées, ce sont les documents exclusivement médicaux mentionnés qui sont présentés au juge judiciaire (quoiqu’il soit indiqué « ainsi que (…) l’ensemble des pièces utiles »). Et dans ces conditions, il n’est pas précisé dans ces dispositions quelle est la demande des autorités qui procèdent à la saisine du juge : le directeur de l’établissement ou le représentant de l’État. Il n’est pas indiqué si ces autorités demandent une espèce de “validation” des documents médicaux, il n’est pas indiqué si c’est l’autorisation de maintenir en hospitalisation qui est demandée : il résulte des dispositions projetées que ces autorités ne demandent rien, elles se contentent de saisir le juge judiciaire et de lui présenter des documents médicaux. Le juge doit « statuer » avant la prise de décision de maintien en hospitalisation, laquelle décision n’est, elle, pas une décision médicale (une décision de médecins en cette qualité), déjà à l’heure actuelle.

Tandis que dans la décision du Conseil constitutionnel et dans l’exposé des motifs des dispositions législatives projetées à la suite, l’on voit que c’est précisément la décision de maintien en hospitalisation qui doit être « contrôlée » par le juge judiciaire, sur laquelle celui-ci doit « intervenir », et donc nécessairement une fois que cette décision est prise, laquelle est une décision administrative.

L’on peut estimer que les dispositions législatives projetées, précitées, ne seront pas acceptées au Parlement, et que si elles l’étaient, elles seraient à leur tour présentées à la censure du Conseil constitutionnel, cette fois par les parlementaires, d’opposition principalement. Mais là n’est pas la question dans le présent exposé. La question est de comprendre pourquoi la Lettre gouvernementale rectificative du projet de loi comporte un tel trucage, quels sont les buts et surtout la portée de celui-ci.

Il faut comprendre la nature de ce qui serait respectivement présenté au juge judiciaire : d’un côté, des documents médicaux qui concernent exclusivement le patient, des motifs éventuels de maintien en hospitalisation, de l’autre, une décision administrative qui concerne l’hospitalisation elle-même. Le lecteur devrait dès maintenant comprendre que dans le premier cas, il ne sera pas possible de discuter devant le juge judiciaire des conditions ne serait-ce que matérielles de l’hospitalisation et de ce qu’il s’agit de soins dignes de ce nom, alors que dans le second cas, c’est l’inverse. En effet, la décision d’hospitalisation prise par un directeur d’établissement consiste, pour « accepter » le patient en hospitalisation, à revendiquer implicitement la qualité d’hôpital de l’établissement, et dès lors à affirmer que des soins y sont dispensés et que ce sont bien des soins qui seront dispensés à la personne hospitalisée, et naturellement que ces soins et conditions matérielles répondent à toutes les exigences de dignité requise au profit de la personne hospitalisée. Tout ceci est implicite et n’a pas besoin d’être rappelé à chaque décision d’hospitalisation. Lorsque la décision est prise par le représentant de l’État, celle-ci consiste, en désignant un établissement, à attester implicitement des mêmes points s’agissant dudit établissement.

Or, indépendamment de la nécessité de soins et d’hospitalisation pour le patient, nous avons de nombreux témoignages par les soignants que les conditions d’hospitalisation dans de nombreux cas ne répondent pas aux conditions précitées, et l’affirmation d’une aggravation constante de ceci depuis des dizaines d’années, et même d’une accélération dans les temps récents. Il n’est nul besoin de consulter les témoignages convergents de patients à ce propos : les témoignages de soignants suffisent.

Le trucage des dispositions législatives dans la Lettre rectificative précitée a donc pour portée d’éviter que le juge judiciaire puisse être utilement saisi du caractère le cas échéant indigne des conditions d’hospitalisation et de la fausseté de la qualification de soins de ce qui est pratiqué dans les établissements (ne serait-ce que par manque de personnel). Et réciproquement, des soignants, malgré l’inefficacité de leurs protestations depuis des dizaines d’années, persistent par idéalisme à croire qu’une amélioration serait possible par la bonne volonté des pouvoirs publics gouvernementaux voire législatifs. Mais il faut constater un échec total de cet idéalisme. Dans ces conditions, les ou des soignants n’ont pas encore compris que le seul moyen actuel, et manifestement pour longtemps, d’obtenir des améliorations, ou ne serait-ce que la cessation d’aggravation constante des conditions de soins psychiatriques, est celui de la contestation par les patients, par leurs avocats ou représentants associatifs, des conditions d’hospitalisation, et demain éventuellement des « soins ambulatoires sans consentement », devant le juge judiciaire.

Les ou des soignants n’ont pas encore compris la gravité de la situation institutionnelle qu’ils décrivent matériellement eux-mêmes, et que la seule issue pour eux-mêmes, pour leur propre idéalisme, est dans l’instrumentalisation des avocats de patients (et associations de ceux-ci) pour dénoncer les conditions indignes des soins. Les ou des soignants n’ont pas encore compris qu’à cet effet, ils auront ou leurs syndicats à remettre discrètement des dossiers par hypothèse désastreux, du moins selon leurs propres protestations actuelles, sur leurs propres établissements, aux avocats des patients. Les ou des soignants n’ont, par idéalisme inopérant, pas encore compris qu’ils ont perdu la main à ce propos, au profit des patients et de leurs représentants, agissant y compris jusque devant le Conseil constitutionnel. Ce que les soignants ne peuvent pas faire par obligation statutaire s’ils sont fonctionnaires, et par des obligations analogues s’ils sont salariés privés.

Tout cela, le gouvernement, le ministère de la santé dans sa permanence gestionnaire, l’a parfaitement compris : telle est la thèse du présent exposé. Le gouvernement et la permanence gestionnaire des ministères l’ont très bien compris, parce que c’est ce qui s’est produit, c’est ce qui se produit en ce moment même s’agissant de l’indignité des prisons françaises. Un article publié par « Rue89 » hier même, le 20 janvier 2011 http://www.rue89.com/2011/01/20/des-detenus-se-retournent-contre-les-indignes-prisons-francaises-186607 relate l’avalanche de contentieux et de condamnations y compris pécuniaires, jusque devant la Cour européenne des droits de l’homme, mais aussi déjà par des juridictions française sans attendre cette Cour, qui tombe actuellement sur l’État. L’État a parfaitement compris tout cela. Voilà pourquoi le trucage ici exposé des dispositions législatives dans la Lettre rectificative. Les ou des soignants en psychiatrie n’ont pas encore compris tout cela. Jusques à quand ?

François-R. Dupond Muzart, juriste de droit public


Références : Les extraits de textes applicables et mentionnés

1. — http://goo.gl/zGRGF Constitution de 1958, art. 66 : « Nul ne peut être arbitrairement détenu. / L’autorité judiciaire, gardienne de la liberté individuelle, assure le respect de ce principe dans les conditions prévues par la loi. ». — Le terme « détenu » ne peut être lu qu’à la lumière de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, et du Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, qui font partie du « bloc de constitutionnalité ». L’ensemble ne peut être lu qu’à la lumière de la Convention de sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés fondamentales, du Conseil de l’Europe, 1950, ratifiée par la France en 1974 et actuellement par les quarante-sept pays signataires, et par là de la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l’Homme, à Strasbourg, composée parmi les plus hauts magistrats des quarante-sept pays signataires. Il en résulte que la détention au sens de l’article 66 de la Constitution est la privation par une autorité quelconque de la faculté d’aller et de venir, autrement, selon les pays, les détentions pourraient être déguisées sous tout prétexte, dont celui psychiatrique, pratique bien connue notamment au XXe siècle (mais pratique qui n’existe plus dans aucun pays concerné, comme chacun sait).

2. — http://goo.gl/UDSBz Conseil constitutionnel, Décision nº 2010-71 QPC du 26 novembre 2010 : « 6. Considérant qu’il résulte de ce qui précède qu’aucune disposition législative ne soumet le maintien de l’hospitalisation d’une personne sans son consentement, en application de l’article L. 337 du code de la santé publique [devenu son article L. 3212-7], à une juridiction judiciaire dans des conditions répondant aux exigences de l’article 66 de la Constitution ; qu’il s'ensuit que cet article doit être déclaré contraire à la Constitution ; ». — « QPC » est mis pour « Question prioritaire de constitutionnalité » : depuis mars 2010, tout citoyen dans le cadre d’un procès peut demander que le Conseil constitutionnel soit saisi de sa contestation de la constitutionnalité des lois qui lui sont applicables. La question est prioritaire dans le procès, et traitée en peu de mois par le Conseil, c’est-à-dire très rapidement, s’agissant de question de cette importance.

3. — http://goo.gl/GaucU ou http://goo.gl/IiXeL Gouvernement, NOR: ETSX1033531L/Rose-1, Lettre rectificative au projet de loi http://goo.gl/K1kaS relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge : — Exposé des motifs : « Au terme de chacune de ces périodes (quinze jours puis tous les six mois), le juge des libertés et de la détention contrôlera le bien fondé de la mesure administrative de maintien en soins sans consentement à la date à laquelle elle a été prise. » ; — Dispositions législatives : « [Code la santé publique] Art. L. 3211-12-1. – I. – Lorsque la prise en charge d’un patient sous la forme d’une hospitalisation complète, ordonnée en application des articles (…), est susceptible de se prolonger au-delà du quinzième jour à compter de l’admission, le directeur de l’établissement ou le représentant de l’État dans le département saisit le juge des libertés et de la détention dans le ressort duquel se trouve l’établissement, au plus tard au douzième jour d’hospitalisation. Cette saisine est accompagnée d’un avis conjoint rendu par les deux psychiatres mentionnés au I de l’article L. 3211-9, ainsi que de l’ensemble des pièces utiles et, notamment, des certificats médicaux établis à l’occasion de l’hospitalisation. / « Le juge statue après débat contradictoire, avant l’expiration du délai de quinze jours à compter de l’admission en hospitalisation complète sans consentement, et, s’il y a lieu, ordonne la sortie immédiate. ».

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>Vol au dessus d'un nid de tabous

C’est fou ce que parler de la folie peut engendrer. Le site du collectif des 39 s’est transformé l’espace d’une semaine en petite foire d’empoigne. Il faut dire que tout ça part d’un communiqué du collectif réagissant à la décision du Conseil Constitutionnel. Il semble acquis que le collectif se devait de répondre à ces messieurs dames nommés par Notre Président National (ainsi que deux autres de son bord qui tapent du marteau pour l’un à l’Assemblée et l’autre au Sénat). Les psychiatres parlaient donc au Conseil. Et les «usagers» hurlaient au loup. Parce que si vous n’êtes ni usager défenseur des usagers de la psychiatrie ou soignant en psychiatrie, vous n’arrivez pas vraiment à comprendre. D’un côté un texte un peu ampoulé (le communiqué), il faut bien le dire, pas toujours évident à saisir mais déclarant en substance que le juge n’a rien à faire dans l’accueil de la folie et que l’hospitalisation en psychiatrie n’est pas une privation de liberté équivalente à la prison. De l’autre, des usagers «emballés» par la décision du conseil qui déclarent la «guerre» aux membres du collectif, devenus pour le coup des suppôts d'une psychiatrie toute puissante voulant conserver ses droits à "enfermer comme bon lui semble".

 

Comment s’y retrouver dans tout ça ?

 

Non, c’est vrai à la fin, on n’y comprend plus rien ! Le collectif défend une psychiatrie humaniste, milite contre le sécuritaire en psychiatrie et voilà donc qu’ils montreraient leur vrai visage de «privateurs de libertés» en étant simplement pas d’accord avec une décision du Conseil Constitutionnel de mettre un juge dans le coup ? Parce que cette décision de mettre un juge dans la boucle serait obligatoirement «bonne», plus humaine, les aideraient plus, les patients ? Si l’on essaye de suivre le raisonnement du côté des patients, on arrive mieux à comprendre leur emportement positif d’un côté (le juge) et leur indignation de l’autre (le communiqué qui ne veut pas du juge). Ceux qui sont montés au créneau déclarent en substance que l’hôpital ne peut être un lieu de non-droit, que le malade doit avoir des droits comme les autres personnes et que par conséquent il est normal et indispensable qu’un juge puisse se pencher sur son cas après 15 jours d’hospitalisation sans consentement. Et que ceux qui ne seraient pas d’accord avec cette obligation du juge seraient en fait les défenseurs d’un hôpital psychiatrique privant de libertés les citoyens sans avoir la possibilité de se faire entendre par la justice, comme tout le monde. 

 

Ca se complique, mais on peut simplifier quand même, enfin pas vraiment.

 

Ce qu’il ressort de flagrant c’est la vision très légèrement différente de l’hospitalisation qu’ont les usagers et les soignants. Du côté des premiers, l’hospitalisation sans consentement est une privation de liberté anormale puisque basée sur des critères purement médicaux. De l’autre, une obligation médicale. L’accord des deux ne paraît pas simple. Parce que l’hospitalisation dont tout le monde parle c’est celle de quelqu’un qui vit la folie. Pas juste quelqu’un qui a un bobo : un fou quoi. Un délirant qui voit des trucs que les autre ne voient pas ou croit qu’il est le messie, ou en communication avec une puissance extra-terrestre, que sais-je encore ? Peut être quelqu’un qui a lancé autour de lui qu’il allait se supprimer aussi. Ce quelqu’un inquiète ses proches, qui l’amènent voir le médecin et son hôpital plein de blouses blanches. Et il ne veut pas rester dans l’hôpital, pour peu qu’il soit convaincu d’un complot à son égard avant d’arriver, on comprend qu’il ne veuille vraiment pas. Alors la question, c’est : qu’est-ce qu’on fait ? On le laisse partir s’il veut pas rester ? Inquiétant quand même, et puis les proches, ils vont avoir vraiment la trouille. Le garder, oui, mais il veut pas. Bon, on le garde contre son gré et on tente de faire qu’il arrête de penser que tout le monde entend ses pensées ou que les voix qui l’insultent cessent. Donc c’est sans son consentement. Mais c’est pour le soigner. Mais il n’a plus le droit de faire comme il veut. Oui, mais il est pas en mesure de savoir ce qu’il veut parce qu’il est délirant ! Ah le dilemme. C’est insoluble cette affaire, non ?

 

Et si le problème n’était pas que le patient soit privé de liberté ? 

 

Oui, ce n’est pas très politiquement correct de dire ça, mais quand même. L’accueil de l’hôpital psychiatrique pour les gens en crise (et donc en HDT ou en HO), c’est pyjama, gros médicaments qui assomment, personnel pas en forme parce qu’en sous-effectif, locaux des années 60 et attente que la nuit vienne remplacer le jour et vice-versa. C’est sûr qu’en terme d’accueil, on pourrait faire mieux. Et là, on se dit qu’avec des conditions aussi minables et une thérapeutique à peu près inexistante, le patient, il se sent nié. Il a la sensation d’être un taulard, avec des blouses blanches au lieu de matons. Pour le reste, le cadre est proche de la taule, surtout si il a passé quelques jours dans la chambre d’isolement, encore plus si il a été mis en contention : attaché à son lit comme un animal rétif. Alors, maintenant, grâce à la décision du conseil constitutionnel, il aura son joli dossier, le patient, qui sera envoyé à un juge, après 15 jours. Le juge va vérifier que tout est bien conforme. A quoi ? On ne sait pas, mais il vérifiera. Là, je tiens à dire que pour l’observateur extérieur c’est assez bizarre, on ne comprend pas vraiment ce que ce juge va faire si il estime que c’est pas conforme malgré que le psychiatre dise qu’il est pas guéri, le patient. Demander à ce que le patient sorte ? Contre l’avis du psychiatre ? Ah. Et si le patient pète les plombs dehors le lendemain ? Rebelotte ? Les tiers qui le ramènent, ou les forces de l’ordre qui l’incarcèrent. Bon, la question ne se pose pas puisque c’est un juge et que la liberté, les droits de l’homme ont été respectés. Essentiel ça, les droits de l’homme, une caution imparable. Et si les juge vérifient tout le temps que tout est conforme, on aura une psychiatrie…conforme. Donc les locaux des années 60, les gros médicaments et les chambres d’isolements pourront tourner sur elles-mêmes avec des soignants en sous effectifs qui travaillent 15 heures d’affilées au milieux de patients bien protégés par la justice et les droits de l’homme. Hourra ! Victoire !

 

Conclusion sur une «possibilité probable» de l’utilisation du juge comme garantie imparable (aux soins ambulatoires contraints).

 

J’ai ouï dire qu’au printemps une belle loi sur la santé serait votée par la majorité du président de tous les Français. Dans celle-ci seront inscrites quelques petites choses «amusantes» pour garantir la sécurité des malades mentaux et de la société qui entoure les malade mentaux. Oui, on protège les deux, c’est mieux. Il y aura, par exemple, l’obligation de soins. C’est à dire que le patient schizophrène rentré en HDT pourra sortir de l’hôpital avec la garantie qu’un juge aura bien vérifié son dossier. Mais une fois dehors il sera sommé d’aller prendre des médicaments. Mais attention,  avec la justice qui aura bien vérifié que tout est conforme, que les droits de l’homme auront bien été respectés. Le bracelet électronique sera utilisé dans le cas où le schizophrène aura été violent ou aura donné des «signes de dangerosité». Cela aussi aura été validé par un juge. Et cette mesure de bracelet sera encadrée par le droit, pour le bien de la personne et de la société. Personne ne pourra dire que forcer des malades mentaux à prendre des médicaments, sans être enfermés à l’hôpital, avec la possibilité de sortir d’une hospitalisation sous contrainte grâce à un juge est une mauvaise chose. Puisque tout aura été vérifié, mis en conformité avec les droits de l’Homme ! Quant à les obliger à prendre des médicaments, puisque la justice sera passée par là et que les patients ne seront plus enfermés abusivement, où est le problème ? 

 

Pour finir sur une note plus optimiste et moins ironique : la question de l’accueil des patients en HDT ou HO semble beaucoup plus centrale que l’apparition d’une justice entourée d’un vernis «droit de l’hommiste». De l’accueil de ces patients, mais aussi des soins réels apportés au delà du traitement de crise (on ne parle plus de psychothérapie institutionnelle, c’est impossible en HP ?)

 

Qu’en est-il de la formation du personnel ? De la qualité relationnelle entre ces personnels et les patients ? A quand une réelle volonté de moyens pour permettre que les patients sortent le plus tôt possible de ces moments difficiles de mise à l’écart ?

 

Patients qui pourraient effectuer un «séjour contraint» mais respectueux, humain, thérapeutique et accueillis simplement comme des personnes en souffrance par des personnels soignants bien formés et en nombre suffisant ?

 

 

P.H

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>Décision du conseil constitutionnel sur l'hospitalisation sous contrainte : les soignants réfléchissent…(Interview Vidéo)

Le Conseil constitutionnel a censuré vendredi 26 novembre un article du code de la santé publique, estimant que l'hospitalisation sans consentement d'une personne atteinte de troubles mentaux ne pouvait être prolongée au-delà de quinze jours sans l'intervention d'un juge. Cette décision doit être appliquée avant le 1er juillet 2011.

Cette décision fait débat dans le monde de la psychiatrie : la crainte d'une "judiciarisation des soins en psychiatrie" se confronte à une forme de victoire du droit pour les patients, sachant que la loi de 1990 ne laisse actuellement qu'au seul tiers et au psychiatre le droit de déterminer la sortie d'un patient hospitalisé en HDT. 

Ce sont donc les soins sous contraintes qui sont peut-être au cœur de cette décision du conseil constitutionnel, et à termes, les nouvelles procédures d'obligations de soins psychiatriques en ambulatoire poussées par le chef de l'état depuis son discours du 2 décembre 2008.

A question complexe, réponse complexe : nous sommes allés demander à Paul Machto, Médecin Psychiatre, responsable du centre de jour de Montfermeil (Unité d'accueil de jour du 15ème secteur de Seine Saint Denis) et membre du collectif des 39 ce qu'il pensait de cette décision.

Interview de 14 minutes, le 01/12/2010 :

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>De la République compassionnelle

 

 

Longtemps je me suis couché…en me disant qu’il faudrait bien qu’un jour, je me décide à mettre un terme, un point final, à cette chronique qui m’asservit. Je ne dirai pas qu’elle m’assomme, même si je viens de l’écrire : c’est bien là le piège de l’écriture. Il serait plus juste d’écrire qu’elle me pompe. Vous pouvez  déjà vous douter que j’ai quelques raisons de me trouver de méchante humeur. En fait, je voudrais déroger au style habituel de mon exercice mensuel, mais je ne sais pas comment m’y prendre. C’est  l’indice d’un embarras, le même que j’ai éprouvé en entendant le Président de la République, le 2 décembre dernier , à l’EPS Erasme d’Antony , Hauts-de-Seine, département dont il avait auparavant présidé le Conseil Général.

 

Il faut  préciser que ma chronique doit être impérativement livrée la dernière semaine du mois précédant la parution du Mensuel et que je ne serai peut-être plus dans le même état d’esprit lorsque vous la lirez. Aujourd’hui, je suis blessé de m’être senti obligé d’écouter ce discours, au milieu de ceux qui avaient été conviés, du fait de leurs responsabilités institutionnelles, à venir entendre de leurs oreilles qualifiées, les propos du Président de la République sur l’hospitalisation psychiatrique.

 

Pris dans cette nasse, mes collègues et moi-même avons commencé par échanger des regards incrédules, tandis qu’en face de nous, du haut d’une tribune au fond de laquelle on avait pris soin d’aligner une brochette de figurants, un petit homme en costume d’ordonnateur, s’agitait avec force mimiques et un mouvement singulier du bras droit qui l’aidait à scander certaines de ses paroles les plus fortes : c’est un développement saccadé du bras, qu’il étend au fur et à mesure que la phrase se déroule, à la façon de certains professionnels du prétoire, bien que sans doute moins ample que  chez ceux qu’on appelle « ténors du barreau ». Il manifestait sa compassion pour les proches d’un disparu et interpellait la communauté : « J’ai été choqué de ne pas entendre beaucoup de mots pour la famille de la victime ! ». Il faut dire que la victime « avait eu le malheur de croiser le chemin de l’assassin », et que l’assassin en question était « une personne éminemment dangereuse (…) qui avait déjà commis plusieurs agressions très graves… ». L’homme en noir demandait qu’on se mît à sa place : « Je dois répondre à l’interrogation des familles des victimes que je reçois . » Je comprenais pourquoi il semblait si sérieux, si préoccupé : il devait sans doute repartir très vite, dès la fin de sa longue  homélie, pour aller recevoir d’autres familles d’autres victimes. C’est sans doute aussi pourquoi il annonçait, l’air irrité, qu’il allait mettre un terme au laxisme qui avait préludé à ce drame. Cela suffisait !

 

Il est d’autant plus urgent d’intervenir que le 13 décembre, un samedi soir, « ( des jeunes d’Antony) ont débarqué au Plessis-Robinson, munis d’armes de poing » et ont laissé l’un d’entre eux, assommé, dans le coma. « On a retrouvé sur les lieux, trois marteaux dont un brise-vitre ».  Mais, ce n’est pas tout : « Une autre bagarre a eu lieu la même nuit entre des jeunes de cette ville (Antony) et d’autres de Bagneux. Il s’agirait de jeunes ayant tenté de s’introduire dans une fête. L’un d’eux a été interpellé en possession d’un fusil à grenaille ». (Libération du 15 décembre 2008). On comprend mieux alors le souci du Président de la République de sécuriser les hôpitaux psychiatriques et d’abord celui d’Antony, car, si les jeunes de la commune débarquent avec ceux de Bagneux et du Plessis-Robinson pour faire la fête à l’EPS Erasme, avec armes de poing et fusils à grenailles, les schizophrènes ne feront pas le poids..

 

Ceci me fait penser à un patient, qui a étranglé sa mère il y a de nombreuses années, et dont le passe-temps favori est la méditation transcendantale, technique qu’il avait acquise en Californie, dans les années ayant précédé son passage à l’acte. Il a trouvé à l’hôpital le lieu privilégié pour sa pratique et ne souhaite surtout pas en sortir. D’ailleurs, le voudrait-il que je doute fort qu’on (deux experts) l’y autorise. Il pense plutôt qu’il en sortira un jour les pieds devant, pour être conduit au cimetière, ainsi qu’il me l’a annoncé, avec un sourire résigné : « Là où mes potagers, où mes potirons. » Il a dû répéter en scandant : « …mes potes âgés…mes potes iront », pour que je saisisse le sel de sa phrase. De temps à autre, il fait un passage en UMD (Unité pour malades difficiles), ce qu’on appelle un séjour de rupture, car, il se trouve régulièrement une infirmière à qui il fait peur. Il n’a nul besoin d’être agressif, il suffit qu’il s’intéresse un peu plus à elle qu’à d’autres, qu’il lui fasse quelque plaisanterie un peu galante, pas même grivoise, pour que l’ombre de l’étrangleur réapparaisse. Il a accepté depuis longtemps  le principe de ces séjours en UMD. Cela lui permet de rompre la routine de sa vie asilaire, dont il mesure les jours à la taille de ses cheveux et de sa barbe.  Il se les fait couper deux fois par an : une fois avant l’été, l’autre avant Noël, pour ne pas ressembler au Père du même nom. Il a un fils, que j’ai rencontré, il y a quelques années, parce qu’il voulait avoir mon avis sur son absence de contacts avec son père : il redoutait que celui-ci ne se sentît coupable de n’avoir pu l’élever, et préférait se faire oublier. Qui est victime, et de qui ou de quoi ? L’auteur du parricide ? Après avoir essayé en vain de se faire massacrer par des co-détenus alors qu’il était incarcéré, il s’est enfermé lui-même pour le reste de ses jours dans un lieu où aucune peine ne se purge jamais. De la seule victime, au sens pénal du terme, je serais tenté de dire, d’après certaines confidences du patient, qu’elle l’avait bien cherché.

 

Il va peut-être devenir indispensable, pour traiter sérieusement de ces questions, de faire un D.U. de Victimologie. Il n’est plus besoin, pour se former, d’aller à Montréal. Le Laboratoire d’Ethique Médicale et Médecine Légale de Paris V dispense un Diplôme Universitaire de 3e cycle, ainsi qu’un autre, de Psychotraumatologie, ouvrant tous deux la voie (royale ?) vers un Master professionnel dédié « à la prise-en-charge des victimes et des auteurs d’agression ». On attend avec impatience le Master qui formera à la prise-en-charge des familles de victimes, pour une approche globale. 

 

Il va falloir se former en vitesse, car on peut devenir une victime en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. On sent que le Président , malgré ou à cause de  tous les conseils qui lui sont prodigués, avec ou sans oreillette, pourrait devenir lui-même une victime de choix. Enfin, pas forcément celle d’un régicide, mais plutôt d’un expert mal informé, qui n’aurait pas lu les Ecrits de Jacques Lacan : 

« Chez l’homme « affranchi » de la société moderne, voici que ce déchirement révèle jusqu’au fond de l’être sa formidable lézarde (…) C’est cette victime émouvante, évadée d’ailleurs irresponsable en rupture du ban qui voue l’homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous accueillons quand elle vient à nous, c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux. »

 

Ces lignes de Lacan, conclusives de son rapport de 1948 sur L’agressivité en Psychanalyse, auraient pu servir à mettre en garde le Président.

 Jugez vous-mêmes de son imprudence : « J’ai bien conscience que ce sont des sujets (il s’agit de l’hospitalisation psychiatrique) qu’il n’est pas raisonnable pour un Président de la République, d’évoquer. Pourquoi, m’a-t-on dit, vas-tu te mettre là-dedans ? Tout le monde s’y est cassé les dents. Je vais me mettre là-dedans, car cela est indispensable. Et justement parce que c’est difficile, c’est mon rôle d’y aller… ». Vous voyez, je n’exagère pas . Il a même fallu retirer ce passage de la version du discours diffusée par les services de la Présidence. Des fois que cela donnerait des idées à un casseur de dents ! On comprend mieux pourquoi le Président n’a pas été autorisé à aller serrer chaleureusement la pince des patients, comme il est de coutume, lorsqu’un président visite un hôpital. 

 

26 Décembre 2008

 

Post Scriptum

 

Le 29 décembre, l’APM (Agence  de Presse Médicale) signalait qu’on recherchait toujours un schizophrène dangereux – pour ne pas dire : un dangereux schizophrène – hospitalisé d’office , qui avait fugué de l’Hôpital Edouard Toulouse de Marseille. La gendarmerie quadrillait deux départements pour le retrouver, avant qu’il ne soit trop tard. On apprenait, par la même occasion, que le patient aurait dû bénéficier d’une « permission » (ce terme est emprunté au vocabulaire pénitentiaire) pour fêter Noël en famille, mais qu’elle lui avait été refusée par le Préfet, le 24 décembre.

 

Le surlendemain de cette échappée, un autre patient du même hôpital, « jugé non dangereux », s’était évadé en pyjama, pour être retrouvé l’après-midi même dans les quartiers Nord de Marseille. Celui-ci n’avait pas fugué, mais s’était bel et bien évadé, puisqu’il était hospitalisé d’office par transfert de la prison des Baumettes où il était précédemment incarcéré pour vols avec effraction.

 

Les quartiers Nord évoquent d’emblée la délinquance et les petits trafics. Du reste, le patient en question n’a que 19 ans : c’est chichons et compagnie ; c’est aussi l’âge où se déclenche ce qu’on appelle une schizophrénie. 

 

Le premier, quant à lui, a 38 ans et déjà une carrière derrière lui. Il est des Hautes-Alpes, du côté de Gap. C’est là qu’il a estourbi à la hache le compagnon de sa grand’mère en 2004, après une première tentative de meurtre en 2001. Il vient plutôt de l’univers rural, du genre Pierre Rivière : la Santé mentale, c’est pour la grande ville. Mais, il a eu le temps d’apprendre les mœurs urbaines ou la culture des séries télévisées : « Il est probable, indique en effet la direction de l’hôpital dans un communiqué produit de façon préventive, que ce patient a provoqué une alarme incendie, déclenchant l’ouverture d’une trappe de désenfumage en toiture, par laquelle il a pu sortir ». Comme quoi on peut être schizophrène, dangereux et en plus, agir avec préméditation. 

 

Tous ces détails nous sont connus grâce à l’Agence Reuters, puisque les agences de presse ont désormais du grain à moudre avec les schizophrènes, qui vont sans doute nous étonner au fil des dépêches d’agences, surtout depuis que l’on sait que la schizophrénie est une maladie complexe, polygénique et multifactorielle, à effet de seuil, « qui permet d’intégrer les facteurs environnementaux dans l’étiologie de la maladie, par interaction », selon le Pr. F. Thibaut, du CHU Ch.-Nicolle, INSERM U614 (Rouen).

 

Dernière minute  (dépêche du Monde en ligne, le 1er janvier 2009)

« Le schizophrène jugé dangereux, échappé vendredi de son hôpital psychiatrique, a été arrêté ivre dans un bar d’Aix-en-Provence ». Faute d’avoir pu fêter Noël en famille… 

 

 

Claude  Léger

Psychiatre des Hôpitaux, responsable du Secteur 92G04, membre de l’EPFCL, dans le bulletin mensuel de laquelle cette chronique est initialement parue. Elle est extraite du volume Des nouvelles de l’ « immonde », Editions du Champ lacanien, Paris, 2009.

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>La splendeur perdue des asiles

Article de la revue Books – N°18 – Décembre 2010

Les hôpitaux psychiatriques ne sont pas seulement des lieux de souffrance. Ce sont aussi des refuges où les malades trouvent une reconnaissance, un respect, une communauté. Leur fermeture massive, à partir des années 1960, a souvent aggravé la situation des aliénés. Saisissant aujourd’hui leurs bâtiments à l’abandon, le photographe Christopher Payne montre à quel point les asiles américains étaient des lieux de vie, où la détresse le disputait au grandiose.

                                           L'aile des patients, à l'hôpital de Buffalo. L'asile offrait une vie étriquée, sans doute, mais 

                                           protégeait les patients des agressions que leur réservait habituellement le monde extérieur.

 

Dans notre imaginaire, les hôpitaux psychiatriques sont des lieux de cauchemar, synonymes de sordide, de chaos, de détresse et de brutalité. À l’abandon, la plupart affichent désormais porte close. Mais nous continuons de penser avec effroi aux êtres naguère enfermés entre leurs murs. Il est donc tout à fait salutaire d’entendre le témoignage d’une internée, une certaine Anna Agnew, jugée folle en 1878 (époque où ce type de décision était prise par un juge, non par un médecin) et « mise à l’écart » à l’hôpital psychiatrique de l’Indiana. Elle avait fait des tentatives de suicide de plus en plus désespérées et essayé d’empoisonner l’un de ses enfants avec du laudanum.



Lorsque l’institution se referma sur elle, Anna ressentit un profond soulagement. Le soulagement, surtout, de voir sa folie enfin reconnue. « Avant même la fin de ma première semaine à l’asile, écrivit-elle plus tard, j’éprouvais plus de contentement que je n’en avais ressenti jusqu’alors en une année entière. Non que je fusse réconciliée avec la vie, mais mon triste état mental était enfin compris, et j’étais traitée en conséquence. En outre, j’étais entourée de personnes qui connaissaient le même type de malaise et d’égarements, et je m’intéressais de plus en plus à leurs souffrances, avec une compassion croissante. En même temps, j’étais moi aussi traitée comme une aliénée, bienveillance dont on ne m’avait jamais gratifiée auparavant (1). »



Anna parle aussi de l’importance qu’ont, pour les déséquilibrés, l’ordre et la prévisibilité de l’asile : « Cet endroit me fait penser à une gigantesque horloge, tant il fonctionne avec une régularité et un calme parfaits. Le système est magnifiquement rodé, le menu est excellent, et varié, comme dans n’importe quelle famille bien tenue. […] Nous nous retirons dans nos chambres à huit heures précises, quand retentit la sonnerie. Et, une heure plus tard, la vaste bâtisse est tout entière plongée dans l’obscurité et le silence. »



Le terme autrefois utilisé pour parler de l’hôpital psychiatrique était « asile d’aliénés », et « asile » signifie à l’origine refuge, protection, sanctuaire. Depuis le IVe siècle au moins, les monastères, les couvents et les églises furent des lieux d’asile. Auxquels s’ajoutèrent les asiles séculiers, qui surgirent selon Michel Foucault après la quasi-disparition des lépreux en Europe, lors de la Peste noire : les léproseries désormais vides hébergèrent les pauvres, les malades, les fous et les criminels. Dans son célèbre ouvrage Asiles (2), Erving Goffman parle d’« institutions totales » pour évoquer ces établissements où le personnel est séparé des pensionnaires par un infranchissable abîme ; où des règles rigides et des rôles bien définis excluent toute relation de proximité ou de sympathie ; où les résidents sont privés de toute autonomie, liberté, dignité, ou individualité, simples numéros aux yeux du système.



Dans les années 1950, à l’époque où Goffman poursuivait ses recherches à l’hôpital St. Elizabeth de Washington, il en allait souvent ainsi, en effet. Mais ce n’était pas là l’intention des philanthropes qui avaient fondé la plupart des asiles d’aliénés d’Amérique au début et au milieu du XIXe siècle. En l’absence de médicaments spécifiques contre la maladie mentale, le « traitement moral », destiné à l’individu tout entier et pas seulement à une partie déréglée de son cerveau, était alors considéré comme la seule thérapie véritablement humaine.



Ces premiers hôpitaux publics étaient souvent des bâtisses magnifiques, avec de hauts plafonds et de larges fenêtres. Entourés d’immenses terrains, les malades y trouvaient lumière, espace, et oxygène. Ils pouvaient faire de l’exercice et bénéficier d’une alimentation équilibrée. La plupart des asiles vivaient en quasi-autarcie, produisant leurs propres vivres. Les patients travaillaient aux champs et à la laiterie, l’activité étant considérée comme une forme essentielle de thérapie. Le sens de la communauté et de la camaraderie était lui aussi fondamental – vital, même – pour des malades menacés de réclusion dans leurs propres univers mentaux, esclaves de leurs obsessions ou de leurs hallucinations. La reconnaissance et l’acceptation de leur démence étaient elles aussi cruciales.

 

DES ASILES QUI ACCUEILLENT JUSQU’À QUATORZE MILLE MALADES

Surtout, pour revenir au sens originel du mot « asile », ces hôpitaux protégeaient les patients à la fois de leurs propres pulsions et de l’isolement, des moqueries, des agressions et autres sévices que leur réservait habituellement le monde extérieur. L’asile offrait une vie limitée, plus simple et plus étriquée peut-être, mais cet environnement protecteur permettait d’être aussi fou qu’on le voulait, et certains aliénés parvenaient à surmonter leur psychose et à sortir de l’hôpital, plus sains et plus équilibrés. En général, cependant, les malades restaient longtemps à l’asile. On s’y préparait peu à retrouver la vie normale et, après des années ainsi cloîtrés, les pensionnaires s’« institutionnalisaient » parfois : ils ne voulaient plus ou ne pouvaient plus affronter le monde extérieur.



Inévitablement, le nombre d’internés augmenta, et ces asiles déjà immenses se transformèrent en d’authentiques petites villes. Pilgrim State, sur Long Island, accueillit ainsi jusqu’à 14 000 patients. Inévitablement, aussi, responsables de tant de personnes sans avoir de fonds suffisants, les hôpitaux publics s’écartèrent de leurs idéaux d’origine. À la fin du XIXe siècle, ils étaient déjà devenus synonymes de misère noire et de négligence, et souvent dirigés par des bureaucrates incompétents, corrompus ou sadiques ; situation qui perdura durant la première moitié du XXe siècle.



L’hôpital Creedmor, situé dans le Queens, à New York, a évolué – ou plutôt dégénéré – de cette manière. Il avait été fondé en 1912 comme antenne rurale de l’hôpital public de Brooklyn et perpétuait ainsi les principes chers au XIXe siècle : donner aux patients de l’espace, de l’air et la possibilité de cultiver la terre. Mais la population de Creedmor explosa, jusqu’à atteindre 7 000 patients en 1959 ; et l’hôpital devint à bien des égards aussi lamentable, surpeuplé et pauvre en personnel que tous les autres. Il conserva pourtant le parc et le bétail qui apportaient énormément à certains patients.



À Creedmor, il y avait des gymnases, une piscine, des salles de jeu avec des tables de ping-pong et des billards ; un théâtre et un studio de télévision où les patients pouvaient créer et jouer leurs propres spectacles. On trouvait aussi de gigantesques cuisines et des laveries qui fournissaient à de nombreux malades du travail et une « thérapie par le travail ». Ils apprenaient au passage certaines compétences essentielles au quotidien. Et les vastes salles à manger entretenaient le sentiment d’appartenance à une communauté et la camaraderie. Ainsi, même dans les années 1950, époque de déshérence des hôpitaux publics, certains bons côtés de la vie à l’asile subsistaient.



C’est alors que l’on inventa les neuroleptiques, médicaments qui semblaient annoncer l’atténuation ou la disparition des symptômes psychotiques, à défaut d’apporter une véritable guérison. Leur existence renforça l’idée que l’hospitalisation n’avait nul besoin d’être aussi carcérale ou de durer la vie entière. Si un court séjour à l’hôpital pouvait « briser » une psychose et être suivi d’un retour des patients à leur vie, à condition de poursuivre leur traitement sous le contrôle de cliniques de jour, l’histoire de la maladie mentale serait transformée, pensait-on. Et la vaste population misérable des asiles serait réduite en conséquence.



Forts de cette conviction, on construisit dans les années 1960 un certain nombre d’hôpitaux publics dédiés aux courts séjours. Parmi eux, celui du Bronx, qui dut faire face à un afflux considérable de patients, sortis des vieux hôpitaux qui commençaient à fermer. C’est là que j’ai commencé ma carrière de neurologue en 1966 et, au fil des ans, j’ai croisé des centaines de ces malades. Beaucoup avaient passé l’essentiel de leur vie adulte à l’asile.



À l’hôpital du Bronx comme ailleurs, il y avait des services de grande qualité, exemplaires même, et de mauvais services, exécrables même, où régnaient la négligence et la cruauté. J’ai vu l’un et l’autre au cours des vingt-cinq années que j’ai passées là. Mais je me souviens aussi que certains patients, moins gravement malades, pouvaient se promener tranquillement dans les jardins, jouer au base-ball, assister à un concert ou voir un film.



Ironie – et tristesse – de l’histoire, peu après mon arrivée, la possibilité de travailler leur fut presque totalement retirée. C’était désormais considéré comme une forme d’« exploitation ». Fondé sur une conception juridique des droits des patients, non sur leurs besoins réels, cet interdit priva bon nombre d’entre eux d’une importante forme de thérapie.



Modeste ruisseau dans les années 1960, le mouvement de désinstitutionnalisation se fit torrent dans les années 1980, même s’il apparaissait alors clairement que le processus posait autant de problèmes qu’il en résolvait. L’immense population des fous sans abri, réduits à l’errance sur les trottoirs des métropoles, apportait la preuve éclatante qu’aucune ville ne possédait un réseau adéquat d’hôpitaux psychiatriques et de centres spécialisés, ni l’infrastructure nécessaire à la prise en charge des centaines de milliers de patients renvoyés des derniers hôpitaux publics encore ouverts. Les neuroleptiques, à l’origine de cette vague de désinstitutionnalisation, se révélèrent souvent beaucoup moins miraculeux qu’on ne l’avait espéré. Et les patients refusaient parfois de renoncer à ces psychoses qui donnaient un sens à leur univers intérieur, et cessaient tout bonnement de suivre leur traitement.

 

« MIEUX VAUT L’HÔPITAL QUE MOURIR DE FROID DANS LA RUE »

Dans ces conditions, de nombreux patients autorisés à quitter l’hôpital y étaient à nouveau admis quelques semaines ou quelques mois plus tard. J’ai vu défiler des dizaines de malades comme ceux-là, dont beaucoup me confiaient : « L’hôpital n’est pas une sinécure, mais cela vaut bien mieux que de mourir de faim et de froid dans la rue, ou d’être poignardé dans le Bowery (3). » L’hôpital, à défaut d’autre chose, offrait protection et sécurité – en un mot, l’asile.



En 1990, il était devenu clair que nous étions allés trop loin. La fermeture massive des hôpitaux publics avait été bien trop rapide, alors qu’aucune solution de rechange satisfaisante n’avait été imaginée. Les hôpitaux publics n’avaient nul besoin d’être fermés, mais d’être modernisés : il fallait s’occuper des problèmes de surpopulation, de sous-effectifs, de négligence et de brutalité.



Il ne faut pas entretenir une vision trop romantique de la folie, ni des asiles où étaient enfermés les aliénés. Une insondable tristesse suinte sous la démence, la grandiloquence, les fantasmes et les hallucinations. Une tristesse que reflète l’architecture souvent grandiose mais mélancolique des anciens hôpitaux publics. Comme le montrent les photographies de Christopher Payne dansAsylum, leurs décombres, aujourd’hui désolés pour d’autres raisons, offrent un témoignage muet et déchirant à la fois de la souffrance des malades et des structures autrefois admirables construites pour l’alléger. Payne est un poète de l’image, mais il est aussi architecte de formation. Il a passé des années à la recherche de ces bâtiments, pour les photographier.



Ses photos rendent aussi hommage à une forme d’architecture publique aujourd’hui disparue. Elles en disent à la fois le grandiose et le trivial, les belles façades et la peinture qui s’écaille.



Ces clichés distillent une tendresse infinie, en particulier pour quelqu’un comme moi, qui ai travaillé et vécu dans ces endroits et les ai connus grouillant de monde et de vie. Ces espaces aujourd’hui déserts évoquent irrésistiblement les existences qui les emplissaient autrefois, et je vois en imagination les salles à manger vides à nouveau bondées, les grandes salles communes à nouveau pleines de patients tranquillement en train de lire ou de dormir sur les canapés, ou simplement en train de rêvasser, le regard perdu dans le vide. Ces photos me font non seulement penser à la vie trépidante de ces asiles, mais aussi à l’atmosphère particulière et protégée qu’ils offraient quand ils permettaient d’être à la fois fou et en sécurité.



Qu’en est-il à présent ? Les hôpitaux publics qui subsistent sont presque vides. La grande majorité des malades mentaux vit en dehors. Certains habitent seuls ou dans leurs familles et fréquentent des cliniques de jour. D’autres séjournent dans des centres de réadaptation, où ils ont une chambre, un ou plusieurs repas, et peuvent suivre leur traitement. Ces centres sont de qualité très variable, mais même les meilleurs n’empêchent pas les patients de se sentir isolés. Comble de tout, ils ont même parfois du mal à y trouver les conseils psychiatriques dont ils ont besoin.



Il existe aussi, curieusement, des foyers qui tirent leur origine à la fois des asiles et des fermes thérapeutiques du XIXe siècle. Ils apportent à leurs heureux pensionnaires une prise en charge globale, adaptée à la maladie mentale. Dans certaines de ces résidences, j’ai retrouvé bien des traits admirables de la vie dans les anciens hôpitaux publics : la communauté, la camaraderie, la possibilité de travailler et de donner libre cours à sa créativité, le respect de chaque individualité… À ceci près que ces éléments sont désormais associés aux meilleures psychothérapies et aux traitements médicamenteux nécessaires. Ces médications sont d’ailleurs souvent minimales, dans ces conditions idéales. De nombreux patients de ces centres – même si l’on est schizophrène et maniaco-dépressif à vie – sont capables d’évoluer et de reprendre une vie indépendante au bout de quelques mois, parfois une année ou deux, avec un modeste soutien thérapeutique. Une vie bien remplie et satisfaisante est à la portée de beaucoup d’entre eux, sans guère de rechutes.



Même si le coût de ces infrastructures est considérable – plus de 100 000 dollars par an, financés en partie par les familles, en partie par des dons privés –, il est très inférieur au coût d’une année à l’hôpital, sans parler des coûts humains. Mais il n’existe qu’une poignée de centres de ce genre aux États-Unis. Pour 99 % des psychotiques, qui n’ont pas les moyens d’y séjourner, il reste un traitement inadapté et des vies inaccomplies. Les millions de malades mentaux sont aujourd’hui les êtres les moins soutenus, les plus dénués de droits et les plus exclus de notre société.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 24 septembre 2009.

 

1| Internée entre 1878 et 1885, Anna Agnew a raconté son expérience dans un récit publié en 1886 sous le titre From Under the Cloud (« De sous le nuage »). Lucy King l’a exhumé et replacé dans son contexte dans un livre récent et unanimement salué :From Under the Cloud at the Seven Steeples. The Peculiarly Saddened Life of Anna Agnew in the Indiana Hospital for The Insane, Guild Press of Indiana, 2002.



2| Publié en français en 1968 aux Éditions de Minuit sous le titre Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux.



3| Le Bowery est un quartier pauvre de New York, réputé pour être un coupe-gorge dans les années 1980.

BIBLIOGRAPHIE

Philippe ClémentBienvenue à l’hôpital psychiatrique, Les Empêcheurs de tourner en rond, 2007. Le récit à la fois tendre et critique d’un infirmier psychiatrique.



Gisèle Pineau
Folie, aller simple. Journée ordinaire d’une infirmière, Philippe Rey, 2010. Le témoignage d’une infirmière qui est également romancière.



Claude QuételImages de la folie, Gallimard, 2010. L’un des meilleurs historiens de la psychiatrie s’interroge sur l’abondante iconographie née de la fascination pour la maladie mentale. Avec 247 illustrations.

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>Maintien en hospitalisation au delà de 15 jours : contraire à la constitution

 Article paru dans Médiapart le 29 Novembre 2010 Par Roland Gori et Fabrice Leroy.

L'article L. 337 du code de la santé publique prévoit qu'au-delà des quinze premiers jours, une hospitalisation sans consentement peut être maintenue pour une durée maximale d'un mois, renouvelable, au vu d'un certificat médical circonstancié indiquant que les conditions de l'hospitalisation sont toujours réunies.

Le conseil constitutionnel vient de déclarer cet article contraire à la constitution (Décision n° 2010-71 QPC du 26 novembre 2010). Le conseil constitutionnel a en effet estimé qu'il y avait là une méconnaissance de l'article 66 de la constitution, selon lequel la liberté individuelle ne peut être tenue pour sauvegardée que si le juge intervient dans le plus court délai possible.

Tout en reconnaissant dans le communiqué de presse – et encore, du bout des lèvres – que « certes, les motifs médicaux et les finalités thérapeutiques qui conditionnent la privation de liberté des personnes atteintes de troubles mentaux hospitalisées sans leur consentement peuvent être pris en compte pour la fixation de ce délai », le conseil insiste surtout sur le fait que le prolongement de l'hospitalisation sans consentement ne se conforme pas à la la règle de l'ordre judiciaire.

Sous prétexte de garantir la liberté individuelle, on ne peut qu'être frappé de ce qui relève en réalité d'une adéquation purement formelle à une règle, et que si méconnaissance il y a ici, elle concerne bien davantage la réalité de la maladie mentale et du travail des soignants qui s'en occupent.

L'un d'entre nous dénonçait récemment un projet de réforme se préoccupant plus de sécurité que de soin, tout en voyant d'un mauvais œil la perspective d'une judiciarisation du soin, ne faisant qu'assimiler un peu plus l'hospitalisation à une sanction, et le maintien en hospitalisation à un «maintien en détention ».

Ce qui se dessine, à travers cette décision du conseil constitutionnel mais aussi avec le projet de réforme de la psychiatrie, c'est véritablement l'empêchement, voire la destruction de tout projet thérapeutique, soit par le préfet pour maintenir l'hospitalisation contre l'avis des soignants, soit par le juge pour empêcher le maintien de cette même hospitalisation, toujours contre l'avis des soignants. Au nom de la sécurité dans un cas, au nom de la liberté dans l'autre, il y aurait désormais subordination du soin au pouvoir répressif d'un côté, au pouvoir judiciaire de l'autre. Tout cela conduit à dresser un peu plus les malades contre la société et réciproquement, en identifiant le soin à une sanction et l'hospitalisation à une garde à vue (la comparaison entre les deux étant d'ailleurs faite lors des débats filmés du conseil constitutionnel, sur le mode de la "garde à vue abusive").

Nous assistons à une véritable disqualification des métiers du soin psychique, laissant les malades en proie à une guerre idéologique entre ceux qui veulent les enfermer au nom de la sécurité et ceux qui veulent les faire sortir au nom de la liberté individuelle, entre idéologie sécuritaire d’un côté et idéologie libérale-libertaire de l’autre. Or le soin psychique constitue un temps et un lieu en position tierce, permettant de penser et panser ce qui écartèle le sujet entre sa liberté et son inscription sociale et culturelle. Ce temps et ce lieu permettent donc de faire en sorte – malade, famille, et soignants réunis – que le « malaise dans la culture » ne se résorbe pas dans une pensée binaire conduisant à des affrontements idéologiques dont les malades sont les premières victimes.

Cela nécessite que les conditions dans lesquelles le soin psychique peut s’exercer soient dignes de ce nom, et permettent aux soignants de mettre en acte les valeurs pour lesquelles ils ont choisis de se soucier de l’autre, au lieu de contribuer – comme c’est le cas avec le projet de réforme et ici avec la décision du conseil constitutionnel – à dresser les uns contre les autres . Il est temps d'arrêter d'instrumentaliser le soin et les patients dans une confrontation idéologique qui masque les valeurs politiques, sociétales et anthropologiques que ces idéologies contiennent. Plus que jamais aujourd'hui la psychiatrie rebaptisée "santé mentale" révèle sa porosité avec les pouvoirs politiques qui lui confient la tâche de construite et de légitimer des normes de conduite et de définir des déviances sociales. Plus que jamais la casse des métiers du soin psychique au profit de l'objectivité d'eunuque de la biopsychiatrie sécuritaire révèle que la psychiatrie est un "fait de civilisation".

Nonobstant la validité des savoirs et des pratiques qui se disputent le champ de la psychopathologie, il convient de s'interroger sur ce qui à un moment donné conduit le pouvoir politique et/ou l'opinion à lui préférer telle ou telle orientation en fonction de la vision qu'ils se font de l'humain. Aujourd'hui au moins, les choses sont claires le débat récurrent sur les critères qui permettent de différencier le normal du pathologique se réduisent purement et simplement aux questions politiques et juridiques de savoir comment défendre la société tout en protégeant le sujet de droit. La psychiatrie n'est plus que la copule qui conjoint les dispositifs juridiques et la petite biologie des industries de santé. Que sont les souffrances psychiques devenues?

Roland Gori et Fabrice Leroy. 

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