{"id":2697,"date":"2011-11-21T15:46:33","date_gmt":"2011-11-21T15:46:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=2697"},"modified":"2020-12-05T21:55:27","modified_gmt":"2020-12-05T21:55:27","slug":"clinique-de-dostoievski-crime-et-chatiment-220","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=2697","title":{"rendered":"&gt;Clinique de Dosto\u00efevski : Crime et ch\u00e2timent (2\/20)"},"content":{"rendered":"<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Raskolnikov : le temps de l\u2019insomnie\u00a0<\/span><\/span><\/strong><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">La r\u00e9alit\u00e9 en tant que telle n\u2019a pas de prise sur le h\u00e9ros tragique dosto\u00efevskien. Ce qui compte toujours c\u2019est l\u2019interpr\u00e9tation, le sens, que lui donne le h\u00e9ros \u2013 interpr\u00e9tation et sens souvent tr\u00e8s contamin\u00e9s par l\u2019\u00e9tat \u00e9motionnel qui est le sien \u00e0 ce moment-l\u00e0. M\u00eame la biographie du personnage, pourtant parfois d\u00e9terminante (comme, par exemple, dans les Fr\u00e8res Karamazov) ne renvoie jamais \u00e0 une temporalit\u00e9 ni ne donne les causes du drame v\u00e9cu. Ces causes sont toujours le combat pour affirmer une pens\u00e9e en dehors de toute garantie divine. De ce point de vue, le combat engag\u00e9 tranche avec tout ce qui existait avant et, comme c\u2019est un combat in\u00e9dit, rien ne permet de pr\u00e9voir la suite. Le h\u00e9ros tragique dosto\u00efevskien ne conna\u00eet pas le temps lin\u00e9aire ; il ne se r\u00e9f\u00e8re pas \u00e0 un avant et il ne conna\u00eet pas non plus un d\u00e9roulement. Il est en permanence insomniaque, suspendu \u00e0 l\u2019instant qu\u2019il traverse, en permanence en crise avec tout, en conflit. C\u2019est certainement pour cela que l\u2019on lit toujours Dosto\u00efevski comme un roman policier : une crise appelle et implique un d\u00e9nouement, une solution. Seulement, voil\u00e0, ici la crise est la figure singuli\u00e8re de la bataille que m\u00e8ne chaque homme pour exister dans un monde abandonn\u00e9 par Dieu. Figure singuli\u00e8re de cette bataille maintenant incontournable, chaque h\u00e9ros tragique dosto\u00efevskien, coup\u00e9 du temps et immobilis\u00e9 dans sa mani\u00e8re de vivre son combat pour changer le cadre de pens\u00e9e existant, devient le personnage d\u2019un mythe dans l\u2019Olympe de la modernit\u00e9. Ce qu\u2019on appelle, d\u2019ailleurs, le personnage dosto\u00efevskien.<\/span><\/span><!--more--><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Entre le moment o\u00f9 Dosto\u00efevski propose le projet de Crime et ch\u00e2timent \u00e0 l\u2019\u00e9diteur et celui o\u00f9 il arr\u00eate la conception du livre il y aura deux versions du manuscrit. Sa lettre de proposition, \u00e9crite apr\u00e8s deux mois de travail, pr\u00e9sente un d\u00e9roulement de l\u2019intrigue qui, grosso modo, se retrouve dans la r\u00e9daction d\u00e9finitive. Le personnage principal est d\u00e9crit comme un jeune homme qui s\u2019est laiss\u00e9 gagn\u00e9 \u00abpar certaines id\u00e9es bizarres et encore embryonnaires qui sont aujourd\u2019hui \u2018dans l\u2019air\u2019 \u00bb. Le crime a des raisons altruistes, \u00ab faire le bonheur de sa m\u00e8re \u00bb et \u00ab d\u00e9livrer sa s\u0153ur \u00bb, et il a sa l\u00e9gitimit\u00e9 r\u00e9clam\u00e9e \u2013 \u00ab si seulement on peut appeler crime la suppression d\u2019une vieille qui est sourde, b\u00eate, m\u00e9chante et malade, qui ne sait pas elle-m\u00eame pourquoi elle est sur terre et qui de toute fa\u00e7on mourrait sans doute d\u2019elle-m\u00eame le mois suivant \u00bb. (Lettre envoy\u00e9e par Dosto\u00efevski \u00e0 M.A. Katkov, \u00e9diteur, en septembre 1865. Cit\u00e9e par Georges Nivat dans la pr\u00e9face \u00e0 Crime et ch\u00e2timent, FOLIO, 1991)<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Dosto\u00efevski a trouv\u00e9 rapidement le nom du personnage. Il vient de celui des Vieux-Croyants qui se s\u00e9par\u00e8rent de l\u2019Eglise officielle au milieu du XVII\u00e8me. Vieux-Croyants en russe se dit raskolniki, c\u2019est-\u00e0-dire schismatiques.<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Plusieurs niveaux sont donc condens\u00e9s dans le nom Raskolnikov. D\u2019abord, il s\u2019agit d\u2019une s\u00e9paration. Puis, d\u2019une s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019Eglise \u2013 ce qui est important pour un personnage qui va essayer de penser hors du cadre religieux, sans r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Dieu. Finalement, l\u2019id\u00e9e de schisme, de division, coh\u00e9rente avec la situation du personnage divis\u00e9 qu\u2019il est entre deux cadres de pens\u00e9e.<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Selon Joseph Franck, biographe de Dosto\u00efevski, \u00a0\u00able v\u00e9ritable acte de naissance de Crime et ch\u00e2timent remonte au mois de novembre 1865, date \u00e0 laquelle Dosto\u00efevski renonce \u00e0 faire parler le narrateur \u00e0 la premi\u00e8re personne \u00bb. Il rel\u00e8ve que ce choix formel vient couronner de longs efforts, dont on rep\u00e8re les traces tout au long des premi\u00e8res \u00e9tapes de la composition du roman. \u00a0Je pense que ce choix n\u2019est pas seulement formel : un narrateur \u00e0 la premi\u00e8re personne est contraint \u00e0 parler dans l\u2019apr\u00e8s-coup des \u00e9v\u00e9nements, ce qui att\u00e9nue consid\u00e9rablement les possibilit\u00e9s pour qu\u2019il s\u2019\u00e9tonne et se surprenne lui-m\u00eame. En effet, il semble improbable qu\u2019on puisse rendre compte d\u2019un processus de subjectivation de l\u2019in\u00e9dit au moment m\u00eame de sa rencontre. Puis, la narration \u00e0 la premi\u00e8re personne, doit n\u00e9cessairement toujours proposer une construction ; or, ce qui int\u00e9resse Dosto\u00efevski, surtout, c\u2019est de pouvoir pr\u00e9senter simultan\u00e9ment plusieurs niveaux de conscience du personnage, plusieurs \u00e9tats affectifs \u2013 qui sont souvent contradictoires, voire antinomiques. La coexistence de cette pluralit\u00e9 de niveaux d\u2019affects et de compr\u00e9hension est fondamentale pour transmettre les difficult\u00e9s, les impasses et les solutions rencontr\u00e9es par le personnage pour passer (ou pas) d\u2019un cadre de pens\u00e9e \u00e0 un autre. (Cf. Joseph Franck,DOSTO\u00cfEVSKI, les ann\u00e9es miraculeuses (1865-1871), SOLIN, ACTES SUD, 1998, Paris, page 148. Et Joseph Franck, DOSTOEVSKY, cinq volumes au PRINCETON UNIVERSITY PRESS.)<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Je disais que Raskolnikov inaugure la s\u00e9rie des h\u00e9ros dosto\u00efevskiens qui sont les seuls responsables de leur destin devant leur conscience et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, devant leur Surmoi. Surmoi qui, invariablement, repr\u00e9sente le cadre de pens\u00e9e que le h\u00e9ros conteste, dont il veut se s\u00e9parer. Dans ce sens, Raskolnikov est tr\u00e8s diff\u00e9rent de l\u2019homme du sous-sol, capable d\u2019un grand m\u00e9pris pour soi m\u00eame, et qui m\u00e8ne une guerre st\u00e9rile contre un Surmoi pers\u00e9cuteur dans un paysage o\u00f9 il n\u2019y a personne. Je cite l\u2019homme du sous-sol : \u00ab Tu n\u2019est qu\u2019un l\u00e2che ! r\u00e9sonna quelque chose dans ma t\u00eate, si tu as le courage d\u2019en rire \u00e0 pr\u00e9sent. \u2013 Tant pis ! criai-je en r\u00e9ponse \u00e0 moi-m\u00eame. Maintenant tout est perdu !\u00bb (Notes du sous-sol, POL, Paris, 1993. Dans la traduction de J.W. Bienstock revue par H\u00e9l\u00e8ne Henry).<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">La narration de Crime et ch\u00e2timent commence avec Raskolnikov en train de sortir de chez lui pour visiter la vieille usuri\u00e8re. Le Surmoi se manifeste ici sous la forme de l\u2019injonction : il doit faire cela. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019injonction d\u00e9coule d\u2019une comparaison avec un Id\u00e9al que le lecteur conna\u00eetra beaucoup plus tard. Je cite : \u00ab \u00a0Redouter de pareilles niaiseries, quand je projette une affaire si hardie ! pensa-t-il avec un sourire \u00e9trange. Hum ! oui, toutes les choses sont \u00e0 la port\u00e9e de l\u2019homme, et tout passe sous le nez, \u00e0 cause de poltronnerie \u2026 \u00bb Cette phrase se trouve \u00e0 la deuxi\u00e8me page du roman. Je souligne ce qui indique clairement, qu\u2019imm\u00e9diatement et d\u00e8s le d\u00e9but, au del\u00e0 de la situation sordide d\u00e9crite, et elle est sordide et effrayante, il y a le d\u00e9fi que se lance le personnage de Raskolnikov de tout pouvoir. Il faut remarquer ici la ma\u00eetrise impressionnante qu\u2019a Dosto\u00efevski de son r\u00e9cit, sa connaissance approfondie de son personnage : l\u2019article \u00e9crit par Raskolnikov, dont le lecteur aura connaissance seulement beaucoup plus tard dans le roman, est la cause premi\u00e8re de toute action, l\u2019id\u00e9al qui l\u2019anime. (Crime et Ch\u00e2timent, FOLIO, traduction de D. Ergaz, Paris, 1991)<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Dans l\u2019homme du sous-sol Dosto\u00efevski faisait dire \u00e0 son personnage : \u00ab Il y a longtemps d\u00e9j\u00e0 que nous ne naissons plus de p\u00e8res vivants, et cela nous pla\u00eet de plus en plus. Nous y prenons go\u00fbt. Bient\u00f4t nous voudrons na\u00eetre d\u2019une id\u00e9e.\u00bb Raskolnikov veut na\u00eetre \u2013 plus pr\u00e9cis\u00e9ment : rena\u00eetre \u2013 \u00e0 partir d\u2019une id\u00e9e, celle que toutes les choses sont \u00e0 la port\u00e9e de l\u2019homme, s\u2019il est un homme extraordinaire. Et c\u2019est \u00e0 cette id\u00e9e, \u00e0 \u00a0cet Id\u00e9al, que son Surmoi le confronte jusqu\u2019\u00e0 l\u2019assassinat et au-del\u00e0 de celui-ci.<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Cette id\u00e9e, selon les circonstances, peut avoir deux caract\u00e9ristiques. Parfois elle peut \u00eatre gonfl\u00e9e d\u2019imaginaire et, dans ce cas, la confrontation avec le Surmoi s\u2019av\u00e8re catastrophique ; mais l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre un homme extraordinairepeut aussi s\u2019ancrer dans le symbolique et, dans ce cas, le Surmoi peut plus facilement tol\u00e9rer sa pr\u00e9sence dans la conscience.<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Sur la question de l\u2019absence de p\u00e8re vivant nous parlerons plus tard. Pour l\u2019instant je voudrais insister sur les conditions de r\u00e9alisation de l\u2019id\u00e9e, \u00e0 savoir, l\u2019indiff\u00e9rence \u00e0 tout sentiment, \u00e0 tout affect. La sc\u00e8ne o\u00f9 Raskolnikov intervient pour \u00e9viter qu\u2019une jeune femme tombe entre les mains d\u2019un vieux pervers qui r\u00f4de exprime bien la confusion qu\u2019il fait entre sentimentalisme et sensibilit\u00e9 et, par extension, comment l\u2019id\u00e9al qu\u2019il se donne exige l\u2019abolition de toute empathie \u00e0 l\u2019autre et au monde.<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Apr\u00e8s \u00eatre intervenu vigoureusement et apr\u00e8s avoir confi\u00e9 la jeune femme \u00e0 un agent de police, il crie \u00e0 l\u2019agent, \u00ab mordu par un sentiment obscur \u00bb et parce que \u00ab un revirement complet se produisit en lui : laissez-le s\u2019amuser (il montrait le gandin). Que vous importe ? Le sergent de ville (que Raskolnikov avait convaincu d\u2019intervenir) ne comprenait pas et regardait avec des grands yeux. (\u2026) Qu\u2019est-ce que j\u2019avais \u00e0 vouloir venir \u00e0 son secours, moi ? Ah ! bien, oui secourir, est-ce \u00e0 moi de le faire ? Ils n\u2019ont qu\u2019\u00e0 se d\u00e9vorer les uns les autres tout vifs, que m\u2019importe \u00e0 moi ? \u00bb Mais le Surmoi ne prend pas, comme chez l\u2019homme du sous-sol, toute la place. Je cite : Malgr\u00e9 ces paroles \u00e9tranges, \u00a0il avait le c\u0153ur tr\u00e8s gros.(\u2026) Pauvre fillette, dit-il en regardant le coin du banc o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tait assise. Elle reviendra \u00e0 elle, pleurera, puis sa m\u00e8re l\u2019apprendra. \u00bb (page 133) Et Raskolnikov continuera, tristement, imaginant une suite cruelle, comme celles que la vie est capable d\u2019infliger, imagination qui rel\u00e8ve plus du r\u00e9alisme que de l\u2019amertume.<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">\u00a0<\/span><\/span><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: times new roman,times,serif;\"><span style=\"font-size: 16px;\">Heitor de Macedo<\/span><\/span><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Raskolnikov : le temps de l\u2019insomnie\u00a0 La r\u00e9alit\u00e9 en tant que telle n\u2019a pas de prise sur le h\u00e9ros tragique dosto\u00efevskien. 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