{"id":6811,"date":"2013-05-10T09:27:17","date_gmt":"2013-05-10T07:27:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=6811"},"modified":"2013-05-10T09:27:17","modified_gmt":"2013-05-10T07:27:17","slug":"lettre-ouverte-a-monsieur-le-president-de-la-republique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=6811","title":{"rendered":"LETTRE OUVERTE A MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE"},"content":{"rendered":"<p>LETTRE OUVERTE A MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE<\/p>\n<p>Il est des mots, des discours prononc\u00e9s, des d\u00e9rives, en face desquels le devoir d\u2019une prise de parole exigeante s\u2019impose.<br \/>\nNotre collectif compos\u00e9 de professionnels -psychiatres, infirmiers, \u00e9ducateurs, psychologues, psychanalystes&#8230;- de patients et de familles, d&rsquo;acteurs du monde de la culture, est n\u00e9 en 2008 en r\u00e9action aux prises de position de votre pr\u00e9d\u00e9cesseur consid\u00e9rant les malades mentaux comme des \u00eatres potentiellement dangereux. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;utiliser un fait divers pour alimenter une id\u00e9ologie politique \u00ab\u00a0s\u00e9curitaire\u00a0\u00bb, en prenant la personne souffrante pour cible.<br \/>\nCette position, \u00e9minemment stigmatisante a provoqu\u00e9 un \u00e9moi justifi\u00e9 parmi les citoyens de notre pays : 40 000 personnes sign\u00e8rent alors un texte d\u00e9non\u00e7ant vivement cet incroyable recul culturel.<\/p>\n<p>Faire des malades mentaux un enjeu id\u00e9ologique n&rsquo;est h\u00e9las pas nouveau et la peur ou le rejet de la folie sont toujours pr\u00e9sents dans nos soci\u00e9t\u00e9s. Or, seul un \u00e9tat r\u00e9publicain et d\u00e9mocratique permet d&rsquo;accueillir les plus d\u00e9munis d&rsquo;entre nous et nous sommes fiers d&rsquo;appartenir \u00e0 un pays qui pr\u00f4ne les valeurs d&rsquo;\u00e9galit\u00e9, de fraternit\u00e9 et de libert\u00e9.<br \/>\nC\u2019est autour de ces acquis que s\u2019est progressivement institu\u00e9 un exceptionnel syst\u00e8me de soins solidaires permettant de r\u00e9elles avanc\u00e9es. Un syst\u00e8me qui nous a permis de nous confronter \u00e0 la complexit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 toute pratique relationnelle : comment \u00e9duquer, soigner, \u00eatre soign\u00e9 ou comment accueillir la souffrance de l&rsquo;autre.<br \/>\nCette complexit\u00e9 se nourrit de l&rsquo;engagement, du doute, de la prise de risques. Elle exige des citoyens libres, cr\u00e9atifs, cultiv\u00e9s. La possibilit\u00e9 de penser est au c\u0153ur de ce processus. Une pens\u00e9e ouverte et partag\u00e9e, \u00e0 la crois\u00e9e des savoirs. Elle est alors porteuse des plus grands espoirs car elle laisse place \u00e0 la singularit\u00e9 de chacun, \u00e0 l&rsquo;expression de la subjectivit\u00e9 et \u00e0 la cr\u00e9ation collective. Elle demande une formation de haute exigence, une remise en question permanente, une appropriation par chacun et par le collectif, des projets de soin et d\u2019accompagnements.<br \/>\nMais h\u00e9las, depuis une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es, des m\u00e9thodes \u00e9valuatives issues de l&rsquo;industrie doivent \u00eatre appliqu\u00e9es \u00e0 toutes les professions qui traitent des rapports humains, s\u2019opposant ainsi frontalement \u00e0 notre histoire et \u00e0 notre culture.<\/p>\n<p>Il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 que nous devrions nous plier \u00e0 des protocoles impos\u00e9s par \u00abdes experts\u00bb bien souvent \u00e9trangers aux r\u00e9alit\u00e9s plurielles de la pratique.<br \/>\nMonsieur le Pr\u00e9sident, pouvez-vous accepter l\u2019embolisation de ces pratiques par des t\u00e2ches administratives aussi st\u00e9riles qu&rsquo;ubuesques ? Croyez-vous qu\u2019il soit possible de coter avec des petites croix la valeur d&rsquo;une relation, d&rsquo;un comportement, d&rsquo;un sentiment ?<\/p>\n<p>Pouvez-vous tol\u00e9rer que l\u2019on ait confisqu\u00e9 aux citoyens leur possibilit\u00e9 de construire les outils \u00e9thiques d&rsquo;appr\u00e9ciation de leur travail, de leur fa\u00e7on de soigner, d&rsquo;enseigner, d&rsquo;\u00e9duquer, de faire de la recherche? De leur imposer des normes opposables et oppos\u00e9es \u00e0 tout travail de cr\u00e9ativit\u00e9 ?<br \/>\nPouvez-vous cautionner la victoire de la hi\u00e9rarchie qui \u00e9crase, de la bureaucratie qui r\u00e8gne, de la soumission impos\u00e9e qui s\u2019\u00e9tend?<br \/>\nEnfin, \u00e9l\u00e9ment le plus pr\u00e9occupant, ces protocoles qui excluent la dimension relationnelle de la pratique pr\u00e9tendent s&rsquo;appuyer sur des bases scientifiques, contest\u00e9es au sein m\u00eame de la communaut\u00e9 ! Comme s\u2019il fallait s\u2019exproprier du terrain de la rencontre \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Et ces directives s&rsquo;imposent partout, dans tous les domaines, dans toutes les institutions : cela va des gestes r\u00e9p\u00e9titifs et codifi\u00e9s des infirmiers, au SBAM (Sourire, Bonjour, Au revoir, Merci) pour les caissi\u00e8res en passant par l\u2019interdit de converser avec les patients pour les \u00ab techniciens de surface \u00bb. Tous les personnels se voient contraints de donner de leur temps \u00e0 cette bureaucratie chronophage.<\/p>\n<p>Combien d&rsquo;heures de travail ab\u00eatissant, perdu, gaspill\u00e9, activit\u00e9s en apparence inutiles, mais qui dans les faits, ont pour objet de nous entra\u00eener dans des rituels de soumission sociale, indignes de la R\u00e9publique \u00e0 laquelle nous sommes attach\u00e9s.<br \/>\nComment pouvons-nous accepter cela, Monsieur le Pr\u00e9sident? Comment pouvez-vous l\u2019accepter?<br \/>\nLe r\u00e9ductionnisme est \u00e0 son apog\u00e9e : tentative de nous r\u00e9duire \u00e0 une technique, \u00e0 un geste, \u00e0 une parole d\u00e9sincarn\u00e9e, \u00e0 une posture fig\u00e9e.<br \/>\nNous tenons \u00e0 nos valeurs fondatrices, celles qui font de nos pratiques, un art, oui, un art qui allie les connaissances, le savoir-faire et l&rsquo;humanit\u00e9 accueillante des hommes qui construisent leur propre histoire.<\/p>\n<p>Ouverte \u00e0 toutes les sciences humaines et m\u00e9dicales, la psychiatrie se doit de lutter en permanence contre cette tentation r\u00e9ductionniste des \u00e9valuations-certifications soutenues par la Haute Autorit\u00e9 de Sant\u00e9 (HAS) qui, sous l&rsquo;impact de l&rsquo;id\u00e9ologie ou de puissants lobby financiers, tendent \u00e0 an\u00e9antir l&rsquo;extraordinaire potentiel soignant des relations subjectives entre les personnes.<\/p>\n<p>Ainsi par exemple, \u00e0 propos de l\u2019autisme, de quel droit la HAS peut-elle affirmer que ce qui n\u2019entre pas dans ses codes d\u2019\u00e9valuation est non scientifique donc non valable, alors que des milliers de professionnels, loin des caricatures et des pol\u00e9miques, travaillent en bonne intelligence avec les familles et des intervenants divers, que cela soit sur le plan \u00e9ducatif, p\u00e9dagogique ou th\u00e9rapeutique ? De quel droit la HAS d\u00e9nie t-elle la validit\u00e9 de pratiques reconnues, que des associations de patients, de soignants, de familles, d\u00e9fendent pourtant humblement ? Au nom de quels int\u00e9r\u00eats surtout, la HAS a-t -elle impos\u00e9 une \u00ab recommandation \u00bb dont la revue Prescrire, reconnue pour son ind\u00e9pendance, vient tout r\u00e9cemment de d\u00e9montrer les conditions totalement partiales et a-scientifiques de son \u00e9laboration ?<br \/>\nComment enfin, lors de la parution du dernier plan Autisme, Madame Carlotti, Ministre aux personnes handicap\u00e9es, ose t-elle menacer sans r\u00e9serve aucune, les \u00e9tablissements qui ne se plieraient pas \u00e0 la m\u00e9thode pr\u00e9conis\u00e9e par la HAS, de ne plus obtenir leur subvention de fonctionnement ? Comment un ministre de la R\u00e9publique peut-il imposer aux professionnels et par voie de cons\u00e9quence, aux parents et aux enfants, sans plus de pr\u00e9caution, de travailler comme elle l\u2019ordonne ?<br \/>\nC\u2019est une grande premi\u00e8re, porte d\u2019entr\u00e9e \u00e0 toutes les d\u00e9rives futures.<\/p>\n<p>L\u2019Histoire, la philosophie, les sciences en g\u00e9n\u00e9ral nous le rappellent : l\u2019\u00eatre humain se construit dans le lien avec ses contemporains, son environnement, dans les \u00e9changes. Une alchimie complexe, unique \u00e0 chaque fois, qu\u2019une pluralit\u00e9 d\u2019outils aident \u00e0 penser. Quelque soit le handicap, l\u2019\u00e2ge, la maladie, les \u00ab troubles \u00bb comme on dit, de quel droit priver certains de cet accompagnement pluridimensionnel (et de tous les \u00e9clairages dont il se nourrit) ? Toute r\u00e9ponse univoque et protocolaire, qui d\u00e9nie la singularit\u00e9 de chacun, est \u00e0 cet \u00e9gard indigne et au final stigmatisante.<br \/>\nOr, cette logique techniciste n\u2019est-elle pas d\u00e9j\u00e0 en route dans les autres domaines du soin psychique ? Ce m\u00eame principe d\u2019uniformisation par voie d\u2019\u00ab ordonnance mod\u00e9lis\u00e9e \u00bb ne peut que s\u2019\u00e9tendre \u00e0 d\u2019autres cat\u00e9gories de troubles (cern\u00e9s par le DSM, manuel diagnostique lui aussi \u00e9minemment contest\u00e9) : \u00e0 quand une m\u00e9thode syst\u00e9matis\u00e9e puis dict\u00e9e, pour \u00ab les d\u00e9pressifs \u00bb,  pour \u00ab les bipolaires \u00bb, \u00ab les schizophr\u00e8nes \u00bb, les troubles dus \u00e0 la souffrance au travail \u00bb etc.?<\/p>\n<p>Ne pensez-vous pas Monsieur le Pr\u00e9sident que cette pression inadmissible proc\u00e8de d\u2019une id\u00e9ologie normative, v\u00e9ritable fl\u00e9au pour la capacit\u00e9 de d\u00e9battre, d\u2019\u00e9laborer des id\u00e9es ?<br \/>\nMonsieur le pr\u00e9sident, entendez-vous qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une vaste entreprise d\u2019ass\u00e8chement du lien relationnel, de mise en route d\u2019une inqui\u00e9tante machine \u00e0 broyer la pens\u00e9e, d\u2019un syst\u00e8me qui risque d\u2019amener toutes les parties concern\u00e9es \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence et \u00e0 la r\u00e9signation?<br \/>\nMonsieur le Pr\u00e9sident, vous avez les pouvoirs, de la place qui est la v\u00f6tre, d\u2019agir imm\u00e9diatement pour que soient remis en cause ces syst\u00e8mes qui produisent les monstres bureaucratiques de protocolarisation pr\u00e9sents dans tous les domaines de la vie publique, notamment en psychiatrie et dans le m\u00e9dico-social.<\/p>\n<p>Il est des mots, des discours prononc\u00e9s, des d\u00e9rives, en face desquels le devoir d\u2019une action exigeante s\u2019impose&#8230;<\/p>\n<p>Monsieur le Pr\u00e9sident, nous vous demandons solennellement d\u2019intervenir.<br \/>\nPermettez nous de garder l\u2019espoir.<\/p>\n<p>LE 8 MAI 2013<\/p>\n<p>LE COLLECTIF DES 39 CONTRE LA NUIT SECURITAIRE<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LETTRE OUVERTE A MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE Il est des mots, des discours prononc\u00e9s, des d\u00e9rives, en face desquels le devoir d\u2019une prise de parole exigeante s\u2019impose. 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