{"id":6904,"date":"2013-06-02T17:23:02","date_gmt":"2013-06-02T15:23:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=6904"},"modified":"2013-06-02T17:23:02","modified_gmt":"2013-06-02T15:23:02","slug":"une-politique-fondee-sur-levidence-scientifique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=6904","title":{"rendered":"Une politique \u00ab fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9vidence scientifique \u00bb ?"},"content":{"rendered":"<p>Une politique \u00ab fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9vidence scientifique \u00bb ?<br \/>\nPierre Dardot<\/p>\n<p>Je reprends \u00e0 mon compte ce qui vient d\u2019\u00eatre dit par Jean Oury sur la \u00ab bureaucratie exacerb\u00e9e \u00bb :<br \/>\nle Troisi\u00e8me Plan Autisme pr\u00e9sent\u00e9 par Madame Carlotti nous fait respirer d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre ce que Marx appelait \u00e0 juste titre en 1843 dans sa Critique du droit politique h\u00e9g\u00e9lien, \u00ab l\u2019esprit de la bureaucratie \u00bb.<br \/>\n\u00ab L\u2019esprit de la bureaucratie \u00bb : l\u2019expression sonne tout de m\u00eame \u00e9trangement, fera-t-on remarquer, car l\u2019absence d\u2019esprit n\u2019est-elle pas la caract\u00e9ristique m\u00eame de la bureaucratie, de toute bureaucratie ?  Il y a malgr\u00e9 tout un \u00ab esprit de la bureaucratie \u00bb : en disant cela, Marx pensait \u00e0 l\u2019esprit de secret et de myst\u00e8re de la vieille bureaucratie d\u2019Etat qui se prot\u00e8ge \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur par sa hi\u00e9rarchie et \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur par son caract\u00e8re de soci\u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e, prot\u00e9g\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9elle par ses rites, sa langue, ses proc\u00e9dures de cooptation, bref par tout un \u00ab formalisme \u00bb. C\u2019est pourquoi il d\u00e9finit la bureaucratie comme le \u00ab formalisme d\u2019Etat \u00bb.<\/p>\n<p>Que le texte du Plan Autisme soit impr\u00e9gn\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 saturation de ce formalisme dans sa langue et son \u00e9criture, voil\u00e0 qui n\u2019est pas douteux. Il l\u2019est jusque dans ses moindres formulations, jusque dans son go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 pour les subdivisions m\u00e9caniquement reproduites d\u2019une partie \u00e0 l\u2019autre (I. A. B. 1. 2. 3., etc.), jusque dans ses blancs si m\u00e9ticuleusement mesur\u00e9s, jusque dans la monotonie affligeante de son lexique (en particulier dans les 37 \u00ab Fiches Action \u00bb qui occupent \u00e0 elles seules pr\u00e8s de 90 pages sur les 121 que compte ce rapport !), jusque dans son abus de l\u2019abr\u00e9viation (que l\u2019on songe \u00e0 l\u2019insupportable attente qui est la n\u00f4tre en tant que lecteurs puisque c\u2019est seulement \u00e0 la page 59 que le sigle \u00ab RBP \u00bb se substitue enfin \u00e0 notre plus grand soulagement \u00e0 l\u2019expression \u00ab recommandation de bonnes pratiques \u00bb et seulement \u00e0 la page 68 qu\u2019appara\u00eet le sigle \u00ab RBP HAS 2011\u00bb !). Pourtant, d\u2019un autre point de vue, il pourrait sembler qu\u2019aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019inverse de l\u2019\u00e9poque de la bureaucratie prussienne, tout est \u00e9tal\u00e9, dit de mani\u00e8re directe et transparente : plus de demi-mots ou de formulations allusives, les objectifs sont ouvertement affich\u00e9s et, en un sens, jamais les choses n\u2019ont \u00e9t\u00e9 dites aussi clairement et crument. Il suffit de lire le Plan Autisme III pour s\u2019en convaincre. On affirme dans un passage relatif \u00e0 la formation des acteurs que \u00ab l\u2019autisme est un trouble neuro-d\u00e9veloppemental \u00bb et qu\u2019il est essentiel aux professionnels comme aux familles de le savoir (p. 26). On prescrit \u00e0 la recherche de s\u2019orienter vers la \u00ab d\u00e9couverte de marqueurs biologiques \u00bb en arguant du fait que leur identification \u00ab pourrait ouvrir la voie \u00bb \u00e0 la connaissance des causes de cette pathologie.<br \/>\nA cette fin, on pr\u00e9conise d\u2019 \u00ab inclure \u00bb la recherche sur l\u2019autisme dans celle qui est d\u00e9velopp\u00e9e dans le domaine des neurosciences, de la psychiatrie, des sciences cognitives et des sciences de l\u2019homme et de la soci\u00e9t\u00e9 (p. 21). On attend de l\u2019Association nationale des CRA qu\u2019elle facilite par son action le d\u00e9veloppement de \u00ab pratiques de prise en charge homog\u00e8nes \u00bb (p. 14) et qu\u2019elle permette d\u2019\u00ab harmoniser \u00bb les pratiques des CRA (p.19). On pr\u00e9voit de confier \u00e0 la  HAS l\u2019organisation  d\u2019une audition publique en vue de \u00ab l\u2019\u00e9laboration de recommandations de bonne pratique \u00bb pour les adultes sur le mod\u00e8le de celles qui ont \u00e9t\u00e9 faites pour les enfants (p.15). On invite les \u00e9tudiants des futures licences professionnelles \u00e0 d\u00e9couvrir la diversit\u00e9 des m\u00e9thodes existantes \u00ab compatible \u00bb avec les RBP de la HAS (p. 28 : le lecteur d\u00e9couvre ainsi le charme discr\u00e8tement bureaucratique de la \u00ab diversit\u00e9 compatible \u00bb !). D\u00e8s d\u00e9cembre 2012, le rapport du s\u00e9nateur Milon, administrateur de FondaMental, avait donn\u00e9 le ton et enfonc\u00e9 le clou en r\u00e9duisant d\u2019entr\u00e9e de jeu la psychiatrie \u00e0 une sp\u00e9cialit\u00e9 m\u00e9dicale qui rel\u00e8ve des m\u00eames \u00ab crit\u00e8res d\u2019\u00e9valuation \u00bb (p. 47) que les autres disciplines m\u00e9dicales et appelle \u00e0 mots couverts \u00e0 \u00e9tendre la \u00ab validation scientifique \u00bb pour faire pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la psychanalyse (puisque c\u2019est l\u2019absence de validation qui \u00ab renforce l\u2019int\u00e9r\u00eat pour la psychanalyse \u00bb, comme l\u2019aveu en est fait \u00e0 la p. 43 du rapport!).<\/p>\n<p>Je voudrais m\u2019arr\u00eater \u00e0 une phrase de ce Plan qui me para\u00eet m\u00e9riter toute notre attention. Elle figure \u00e0 la page 22, c\u2019est la premi\u00e8re phrase du 3. de la partie B du IV consacr\u00e9e aux \u00ab axes prioritaires de la recherche \u00bb. Elle dit exactement ceci : \u00ab Les politiques de sant\u00e9 publique demeurent au plan international, et \u00e9galement en France, insuffisamment \u00ab fond\u00e9es sur l\u2019\u00e9vidence \u00bb scientifique. \u00bb  Le scrupule le plus \u00e9l\u00e9mentaire m\u2019oblige \u00e0 pr\u00e9ciser que les trois mots \u00ab fond\u00e9es sur l\u2019\u00e9vidence \u00bb sont mis entre guillemets par l\u2019auteur de ce Plan. Il faut lire cette phrase remarquable tant elle r\u00e9sume \u00e0 elle seule \u00ab l\u2019esprit de la bureaucratie \u00bb. Les mots plac\u00e9s en italiques \u00ab fond\u00e9es sur l\u2019\u00e9vidence \u00bb renvoient manifestement \u00e0 l\u2019expression anglaise \u00ab evidence based medicine \u00bb devenue par abr\u00e9viation \u00ab EBM \u00bb. On sait que cette expression a \u00e9t\u00e9 forg\u00e9e dans les ann\u00e9es 1980 au Canada pour baptiser une pratique qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9e en vigueur depuis plusieurs ann\u00e9es. Le rapport d\u2019information du s\u00e9nateur Milon de d\u00e9cembre 2012 d\u00e9plore \u00e0 cet \u00e9gard : \u00ab La France a par ailleurs un faible taux de suivi des recommandations internationales, notamment parce que certains praticiens contestent l\u2019evidence based medicine qui fonde les \u00e9tudes anglo-saxonnes. Elle para\u00eet \u00e0 certains praticiens trop abstraite face aux pratiques de la psychiatrie fran\u00e7aise et au cas singulier de chaque patient \u00bb (p. 34).<br \/>\nOn admirera au passage le \u00ab certains \u00bb de certains praticiens et le \u00ab para\u00eet \u00bb de l\u2019expression \u00ab elle para\u00eet \u00bb. Cependant l\u00e0 n\u2019est pas le plus important. La phrase cit\u00e9e du Plan joue sur l\u2019\u00e9quivoque du mot anglais \u00ab evidence \u00bb et sur la difficult\u00e9 de rendre exactement en fran\u00e7ais l\u2019expression anglaise : on convient le plus souvent de parler de \u00ab m\u00e9decine factuelle \u00bb ou de \u00ab m\u00e9decine fond\u00e9e sur des preuves \u00bb. Le terme anglais \u00ab evidence \u00bb peut se traduire tout aussi par \u00ab donn\u00e9es probantes \u00bb que par \u00ab preuves \u00bb : il fait en tant que tel partie du vocabulaire de l\u2019enqu\u00eate polici\u00e8re, tout particuli\u00e8rement de celui de la police scientifique \u00e0 laquelle il incombe pr\u00e9cis\u00e9ment au cours de l\u2019enqu\u00eate de recueillir et de r\u00e9unir le maximum de preuves (comme on peut l\u2019apprendre en regardant une s\u00e9rie polici\u00e8re am\u00e9ricaine). De l\u00e0 la double traduction que l\u2019on rencontre souvent : \u00ab m\u00e9decine factuelle \u00bb ou \u00ab m\u00e9decine fond\u00e9e sur les preuves \u00bb, selon que l\u2019on privil\u00e9gie les seules donn\u00e9es factuelles ou la force des preuves. Et c\u2019est en ce point que le mot fran\u00e7ais \u00ab \u00e9vidence \u00bb est introduit \u00e0 point nomm\u00e9 pour s\u2019annexer les sens du mot anglais : en fran\u00e7ais le mot a le sens de ce qui se voit de soi-m\u00eame, dans une visibilit\u00e9 imm\u00e9diate qui contraint l\u2019assentiment de l\u2019esprit. Peu importe que cette introduction soit consciente ou non. Ce qui est symptomatique, c\u2019est l\u2019association implicite de la preuve et de l\u2019\u00e9vidence qui appartient \u00e0 une \u00e9pist\u00e9mologie d\u00e9pass\u00e9e. Il n\u2019est en effet aujourd\u2019hui aucun \u00e9pist\u00e9mologue s\u00e9rieux pour soutenir que la preuve scientifique rel\u00e8ve de l\u2019\u00e9vidence.<br \/>\nLa preuve suppose tout un montage, patient, laborieux et souvent collectif, qui n\u2019a rien \u00e0 voir avec la visitation de l\u2019esprit illumin\u00e9 par l\u2019\u00e9clat insoutenable de la v\u00e9rit\u00e9. Une politique \u00ab suffisamment \u00bb fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9vidence scientifique, vraiment fond\u00e9e sur cette \u00e9vidence, est par cons\u00e9quent, tout au moins dans l\u2019esprit de ses promoteurs, est une politique qui se d\u00e9duit directement et imm\u00e9diatement de certaines \u00ab donn\u00e9es \u00bb ou de certains \u00ab faits \u00bb qui sont cens\u00e9s valoir comme \u00ab preuves \u00bb en raison de leur \u00ab \u00e9vidence \u00bb m\u00eame. En affirmant que les politiques de sant\u00e9 publique sont \u00ab insuffisamment \u00bb fond\u00e9es sur l\u2019\u00e9vidence scientifique, on \u00e9l\u00e8ve implicitement l\u2019exigence que ces m\u00eames politiques soient enti\u00e8rement et int\u00e9gralement fond\u00e9es sur la dite \u00e9vidence. Du m\u00eame coup, puisqu\u2019il est av\u00e9r\u00e9 qu\u2019on ne saurait r\u00e9sister \u00e0 l\u2019\u00e9vidence, on suspecte toute politique \u00ab insuffisamment \u00bb fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9vidence de proc\u00e9der d\u2019une mauvaise volont\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une volont\u00e9, fut-elle inavou\u00e9e, de ne pas \u00ab se rendre \u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9vidence.<\/p>\n<p>Mais que faut-il penser d\u2019une telle exigence adress\u00e9e \u00e0 la politique de sant\u00e9 publique ? On a souvent fait valoir, \u00e0 bon droit, que la m\u00e9decine, contrairement \u00e0 la biologie, est irr\u00e9ductible \u00e0 la science qu\u2019elle s\u2019incorpore et dont elle se nourrit, si bien que l\u2019on peut s\u2019interroger sur la valeur d\u2019une expertise clinique enti\u00e8rement fond\u00e9e sur des preuves : l\u2019expertise clinique, celle que fait et qui fait le clinicien, repose sur un jugement singulier rendu sur un sujet singulier par un sujet singulier, et l\u2019on voit mal qu\u2019elle puisse se d\u00e9duire directement de l\u2019\u00e9vidence des preuves. Le propre de l\u2019 \u00ab \u00e9vidence \u00bb est justement qu\u2019elle dispense de tout v\u00e9ritable jugement parce qu\u2019elle s\u2019impose imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019esprit. C\u2019est pourquoi certains adeptes du paradigme EBM ont eux-m\u00eames  mis en garde contre le danger d\u2019une expertise clinique qui succomberait \u00e0 la tyrannie de la preuve. Ce qui est vrai de la m\u00e9decine et du jugement du clinicien est encore plus vrai de la politique et du jugement en vertu duquel une politique est d\u00e9termin\u00e9e et conduite. Car la politique n\u2019est pas une esp\u00e8ce de m\u00e9decine, elle n\u2019est pas une m\u00e9decine \u00e0 l\u2019usage de la cit\u00e9, elle est tout autre chose qu\u2019une m\u00e9decine. Comment peut-on attendre, esp\u00e9rer ou pis exiger qu\u2019une politique soit enti\u00e8rement fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9vidence scientifique ? Par d\u00e9finition la d\u00e9termination d\u2019une politique, au sens d\u2019une certaine orientation de l\u2019action gouvernementale, par exemple en mati\u00e8re de sant\u00e9 publique, proc\u00e8de d\u2019une activit\u00e9 de d\u00e9lib\u00e9ration et de jugement qui se confond avec la politique elle-m\u00eame : une politique implique en ce sens toujours un choix entre plusieurs possibles dans une situation donn\u00e9e, une politique n\u2019est jamais dissociable de la politique comme activit\u00e9, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment en quoi une politique n\u2019est jamais la seule politique possible. L\u2019exigence d\u2019une politique fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9vidence scientifique c\u2019est l\u2019exigence d\u2019une politique unique qui s\u2019imposerait par la seule \u00ab force des choses \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019exigence d\u2019une politique qui nous affranchirait de la politique. Il suffit d\u2019\u00e9couter Madame Carlotti dire et r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 propos des m\u00e9thodes de traitement de l\u2019autisme : \u00ab je ne choisis pas \u00bb, \u00ab je ne choisis pas \u00bb, et ce alors m\u00eame qu\u2019elle choisit d\u2019exclure la psychanalyse et la psychoth\u00e9rapie institutionnelle au profit des seules approches neurologiques et comportementales. Mais ce choix ne doit pas appara\u00eetre dans la mesure o\u00f9 une politique qui se soumet d\u2019elle-m\u00eame \u00e0 la tyrannie de la preuve ne peut que se nier comme politique.<br \/>\nUne telle exigence n\u2019est pas \u00e0 vrai dire tout \u00e0 fait nouvelle : au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle le saint-simonisme avait formul\u00e9 la pr\u00e9diction d\u2019une proche extinction de la politique comme activit\u00e9 distincte dans la soci\u00e9t\u00e9 industrielle. Selon lui, la politique, ou le \u00ab gouvernement des hommes \u00bb, consiste en l\u2019exercice arbitraire du commandement par lequel une volont\u00e9 cherche \u00e0 s\u2019imposer \u00e0 une ou d\u2019autres volont\u00e9s, alors que l\u2019\u00ab administration des choses \u00bb, qui revient aux savants et aux industriels, est rationnelle parce qu\u2019elle est index\u00e9e \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de la science.<br \/>\nLa sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019administration des choses vient de ce qu\u2019on ne saurait r\u00e9sister \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 parce qu\u2019elle s\u2019impose d\u2019elle-m\u00eame sans avoir \u00e0 commander, pr\u00e9cis\u00e9ment par son \u00ab \u00e9vidence \u00bb. Que se passe-t-il lorsque le gouvernement, qui est et reste quoiqu\u2019il dise un gouvernement des hommes par des hommes, cherche \u00e0 substituer au nom de la \u00ab v\u00e9rit\u00e9 scientifique \u00bb l\u2019administration des choses au gouvernement des hommes ? Ce qui se met alors en place, ce n\u2019est pas l\u2019administration des choses, parce que celle-ci, aussi efficace soit-elle, ne pourra jamais faire qu\u2019il n\u2019y ait plus d\u2019hommes \u00e0 gouverner, c\u2019est bien plut\u00f4t l\u2019administration des hommes, mieux c\u2019est l\u2019administration des hommes qui traite les hommes comme des choses dont on peut disposer \u00e0 partir de statistiques et de m\u00e9thodes d\u2019\u00e9valuation interchangeables car profond\u00e9ment indiff\u00e9rentes au sens de leur activit\u00e9. Mais pour administrer les hommes comme des choses, le gouvernement doit s\u2019interdire d\u2019exercer une contrainte directe et massive, il doit dans la mesure du possible d\u00e9l\u00e9guer et transf\u00e9rer \u00e0 diff\u00e9rentes instances le soin de s\u2019acquitter de cette t\u00e2che de l\u00e9gitimer son activit\u00e9 d\u2019administration. En d\u2019autres termes, le gouvernement se doit d\u2019organiser sa propre d\u00e9fection. C\u2019est exactement ce qui se passe sous nos yeux : FondaMental se charge d\u2019\u00e9laborer la \u00ab bonne norme scientifique \u00bb en faisant pression sur le gouvernement, de droite comme de gauche, pour qu\u2019il reprenne \u00e0 son compte sa conception de la \u00ab validation scientifique \u00bb taill\u00e9e sur mesure pour avantager la neuropsychiatrie. Il suffit de lire la premi\u00e8re partie du rapport Milon pour se rendre compte que cette association est pr\u00eate \u00e0 certaines concessions nominales pour continuer de d\u00e9fendre l\u2019essentiel : ce texte ne parle plus de la \u00ab sant\u00e9 mentale \u00bb, comme s\u2019il avait entendu notre critique, notamment celle faite par Mathieu dans sa th\u00e8se (il reconna\u00eet ainsi \u00e0 la page 12 que la sant\u00e9 mentale tend \u00e0 se confondre avec la capacit\u00e9 d\u2019adaptation \u00e0 la vie sociale et au \u00ab comportement social dominant \u00bb), mais il parle d\u2019int\u00e9grer la psychiatrie dans une \u00ab politique de sant\u00e9 publique \u00bb. Fort de cette d\u00e9l\u00e9gation dans la production de la norme, le gouvernement peut alors installer la HAS dans la fonction de police des bonnes pratiques, ce qui lui permet de se retrancher derri\u00e8re le paravent d\u2019une instance qu\u2019il a lui-m\u00eame activement promue au rang d\u2019\u00ab autorit\u00e9 scientifique \u00bb. C\u2019est tout ce dispositif qui produit l\u2019\u00ab \u00e9vidence scientifique \u00bb sur laquelle on voudrait fonder la politique de sant\u00e9 publique alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 elle est fabriqu\u00e9e pour dissuader de toute v\u00e9ritable d\u00e9lib\u00e9ration politique.<\/p>\n<p>Revenons maintenant \u00e0 cet \u00ab esprit de la bureaucratie \u00bb dont nous parlions au d\u00e9but. Si la vieille bureaucratie d\u2019Etat \u00e9tait une bureaucratie du myst\u00e8re et du secret, la nouvelle bureaucratie manag\u00e9riale est une bureaucratie de la transparence gestionnaire. Reste qu\u2019il y a bien un esprit de cette bureaucratie, quelque chose comme un \u00ab nouvel esprit de la bureaucratie \u00bb. Ce nouvel esprit ne peut prosp\u00e9rer que parce que le politique s\u2019\u00e9vertue \u00e0 organiser m\u00e9thodiquement sa propre d\u00e9fection. L\u2019expansion de la bureaucratie ne r\u00e9sulte pas en effet d\u2019un exc\u00e8s de politique, mais tout au contraire d\u2019un renoncement du politique \u00e0 la politique. Ce nouvel esprit est de prot\u00e9ger l\u2019Etat de la politique en r\u00e9duisant l\u2019action gouvernementale \u00e0 la continuit\u00e9 d\u2019une gestion des populations au-del\u00e0 de toute alternance gouvernementale, ce qui est la version n\u00e9olib\u00e9rale de l\u2019\u00ab administration des choses \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de prot\u00e9ger l\u2019Etat de \u00ab toute manifestation publique de l\u2019esprit politique \u00bb ou de \u00ab l\u2019esprit civique \u00bb, comme dit encore Marx. Il nous revient dans ces conditions de rappeler activement et publiquement que cet esprit politique ou civique ne peut vivre que dans et par l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des pratiques et que cette h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 doit \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9e contre la funeste et mortif\u00e8re homog\u00e9n\u00e9isation de ces m\u00eames pratiques sous l\u2019effet d\u2019une police exerc\u00e9e au nom de l\u2019\u00e9vidence scientifique qui est la n\u00e9gation m\u00eame de la politique. En ouvrant un espace \u00e0 la confrontation, \u00e0 la d\u00e9lib\u00e9ration collective, \u00e0 l\u2019invention de nouvelles relations, l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des pratiques sauve la possibilit\u00e9 m\u00eame de la politique.<\/p>\n<p>Pierre Dardot<br \/>\nPierre Dardot et Christian Laval La nouvelle raison du monde, essai sur la soci\u00e9t\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale La D\u00e9couverte.2009<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une politique \u00ab fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9vidence scientifique \u00bb ? Pierre Dardot Je reprends \u00e0 mon compte ce qui vient d\u2019\u00eatre dit par Jean Oury sur la \u00ab bureaucratie exacerb\u00e9e \u00bb : le Troisi\u00e8me Plan Autisme pr\u00e9sent\u00e9 par Madame Carlotti nous fait respirer d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre ce que Marx appelait \u00e0 juste titre en 1843 &hellip; <a href=\"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=6904\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Une politique \u00ab fond\u00e9e sur l\u2019\u00e9vidence scientifique \u00bb ?<\/span>  <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[25,1],"tags":[],"class_list":["post-6904","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-meetings","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6904","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6904"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6904\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6904"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6904"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6904"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}