{"id":7085,"date":"2013-12-23T08:31:33","date_gmt":"2013-12-23T07:31:33","guid":{"rendered":"http:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=7085"},"modified":"2013-12-23T08:31:33","modified_gmt":"2013-12-23T07:31:33","slug":"lau-dela-de-la-revolte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=7085","title":{"rendered":"&gt; L\u2019au-del\u00e0 de la R\u00e9volte"},"content":{"rendered":"<p>Texte pour le colloque La R\u00e9volte, Bruxelles 23 et 24 Novembre 2013<\/p>\n<p>L\u2019au-del\u00e0 de la R\u00e9volte<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 me vient ce gout, cette n\u00e9cessit\u00e9 intime de la r\u00e9volte et mon irritation, mon \u00e9tonnement sans cesse renouvel\u00e9 devant l\u2019acceptation conformiste de ceux que Freud d\u00e9signait comme la majorit\u00e9 compacte ? On sait que Freud pressentait que sa condition de minoritaire, et je pr\u00e9ciserai doublement minoritaire en tant que \u00ab juif et juif infid\u00e8le \u00bb le rendait  insupportable pour les antis\u00e9mites mais aussi pour les religieux.<br \/>\nLes religieux des trois monoth\u00e9ismes d\u2019ailleurs, car je dois \u00e0 Fethi Benslama d\u2019avoir appris le rejet par le journal \u00e9gyptien Al Arham des hypoth\u00e8ses freudiennes sur l\u2019homme Moise. L\u2019id\u00e9e qu\u2019il fut \u00e9gyptien \u00e9tait donc insupportable, y compris pour des \u00e9gyptiens qui auraient pu y trouver un signe de fiert\u00e9 nationale, s\u2019ils n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 aveugl\u00e9s par leur fid\u00e9lit\u00e9 au Coran, qui reprend comme on le sait la tradition de la Torah, et donc le camouflage textuel du meurtre par les juifs, de cet \u00ab homme Moise \u00bb que Freud appelle le  \u00ab Grand Etranger \u00bb\u2026<br \/>\nJe dois dire que je me replonge dans ce grand texte freudien (L\u2019homme Moise et le Monoth\u00e9isme) de fa\u00e7on symptomatique \u00e0 chaque fois que l\u2019enjeu de la transmission me revient de fa\u00e7on toujours plus inqui\u00e8te.<br \/>\nSans doute dans la mesure o\u00f9 j\u2019y trouve l\u2019infini courage de l\u2019homme Freud, qui au seuil de la mort, ne peut renoncer \u00e0 son travail de recherche malgr\u00e9 la maladie, les menaces qui rodent sur l\u2019avenir de la psychanalyse, l\u2019existence m\u00eame du peuple Juif et l\u2019avenir m\u00eame de l\u2019humanit\u00e9. L\u2019inqui\u00e9tude de la trahison\/au peuple juif  plane sur ce texte qui est pourtant l\u2019exemple m\u00eame d\u2019une tentative de transmission in fine d\u2019une posture tr\u00e8s particuli\u00e8re : celle d\u2019un juif qui ne renie en rien sa juda\u00eft\u00e9 sans pourtant arriver \u00e0 en pr\u00e9ciser la teneur, mais qui ne l\u00e2che rien sur sa critique du monoth\u00e9isme et de l\u2019ali\u00e9nation religieuse.<br \/>\nA l\u2019inverse de nombre d\u2019analystes qui ont op\u00e9r\u00e9 de nos jours un retour au religieux, en m\u00eame temps d\u2019ailleurs qu\u2019ils s\u2019\u00e9cartaient du Politique, je soutiendrais que cette posture de juif infid\u00e8le que nous pourrions d\u00e9cliner sous toutes ses versions dont celle de  musulman infid\u00e8le, serait un des biens les plus pr\u00e9cieux que Freud nous aurait l\u00e9gu\u00e9 en h\u00e9ritage. Un h\u00e9ritage qu\u2019il ne s\u2019agit en aucune mani\u00e8re  de faire fructifier sur le mode capitaliste, mais qu\u2019il s\u2019agit de transmettre, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0  r\u00e9inventer sans cesse.<br \/>\nIl y a bien sur une somme d\u2019ailleurs h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne du  savoir freudien, et de m\u00eame pour les \u0153uvres de ses continuateurs Winnicott, Lacan, M\u00e9lanie Klein, Oury etc\u2026<br \/>\nEt il est tr\u00e8s important d\u2019accueillir par le biais du transfert les \u00e9laborations et les trouvailles de tous ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s. Mais en m\u00eame temps comment r\u00e9duire autant que faire se peut le rapport religieux \u00e0 ces textes que l\u2019amour de transfert peut nous amener \u00e0 sacraliser ? Car l\u2019amour comme la nostalgie  peuvent pour citer Jankelevitch fabriquer des lieux saints (dans  l\u2019irr\u00e9versible et la nostalgie).<br \/>\nNous nous trouvons ainsi devant un paradoxe qu\u2019il nous faut garder comme paradoxe, pour le dire comme Winnicott :<br \/>\nNous devons en passer par le transfert pour accueillir et transmettre le vif de la psychanalyse ; or le transfert qui est de l\u2019amour v\u00e9ritable peut nous maintenir dans l\u2019assujettissement amoureux, voire dans l\u2019emprise. Et quand l\u2019analyste s\u2019av\u00e8re avoir \u00e9t\u00e9 un  maitre il semble bien difficile de se d\u00e9gager de cette emprise au discours du maitre !<br \/>\nMais plut\u00f4t que de g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s sur la question, je pr\u00e9f\u00e8re maintenant parler en terme d\u2019exp\u00e9rience, sans doute parce que je me m\u00e9fie des th\u00e9ories \u00e9difiantes r\u00e9glant les difficult\u00e9s par avance\u2026<br \/>\nJe me suis ainsi engag\u00e9 dans l\u2019analyse d\u00e8s mon entr\u00e9e en psychiatrie en 1975, pr\u00e9alablement touch\u00e9 \u00e0 l\u2019adolescence par Freud pour des raisons sur lesquelles je reviendrai en partie, mais absolument irrit\u00e9, j\u2019allais dire r\u00e9volt\u00e9 par le psittacisme des \u00e9l\u00e8ves de Lacan, leur fa\u00e7on de r\u00e9p\u00e9ter les aphorismes de leur maitre : tout cela me rappelait la synagogue, et me paraissait bien loin de la r\u00e9volte freudienne qui m\u2019avait touch\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re lecture. J\u2019\u00e9tais il est vrai \u00e0 l\u2019\u00e9poque tr\u00e8s engag\u00e9 dans la r\u00e9volte politique post 68, et si j\u2019ai quitt\u00e9 une organisation politique d\u2019extr\u00eame-gauche quand j\u2019ai cess\u00e9 de croire \u00e0 l\u2019horizon messianique qu\u2019elle promettait, je n\u2019ai jamais quitt\u00e9 cet engagement de r\u00e9volte contre un syst\u00e8me de domination et d\u2019oppression. J\u2019ai choisi par contre une mani\u00e8re de mettre en acte une utopie concr\u00e8te qui se passerait de la promesse du paradis sur terre, car entre temps j\u2019avais lu Malaise dans la Culture avec la critique freudienne vigoureuse et extralucide de \u00ab la bonne promesse bolcheviste \u00bb. Surtout  j\u2019avais travers\u00e9 une longue analyse et j\u2019avais aussi d\u00e9couvert chemin faisant que les associations d\u2019analystes, y compris le Cercle Freudien o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais inscrit, n\u2019\u00e9chappaient en rien \u00e0 l\u2019ali\u00e9nation groupale que je rencontrais \u00e0 l\u2019H\u00f4pital Psychiatrique, cette ali\u00e9nation au moi id\u00e9al du meneur que Freud d\u00e9crit dans Massenpsychologie.<\/p>\n<p>L\u2019entr\u00e9e dans le transfert suppose une attente croyante qui n\u00e9cessairement impliquera de l\u2019amour et peut-\u00eatre aussi de la haine pour l\u2019analyste, avec le passage n\u00e9cessaire par une position infantile, voire une r\u00e9gression o\u00f9 l\u2019analysant peut se trouver totalement d\u00e9pendant de l\u2019analyste et de la situation analytique. On dira que c\u2019est l\u2019enjeu m\u00eame d\u2019une analyse que de se d\u00e9gager d\u2019un tel assujettissement, voire de liquider le transfert, expression que j\u2019ai toujours trouv\u00e9 meurtri\u00e8re et inqui\u00e9tante. Car pourquoi aurait-on envie de tuer l\u2019exp\u00e9rience qui vous a permis de vous d\u00e9gager un peu de l\u2019assujettissement \u00e0 la jouissance du sympt\u00f4me ?    En tout cas l\u2019exp\u00e9rience montre que ce n\u2019est pas si simple, et que le monde analytique ne brille pas d\u2019individus originaux et r\u00e9volt\u00e9s, ayant trouv\u00e9 leur propre style.<br \/>\nAu contraire j\u2019ai plut\u00f4t l\u2019impression que nous avons assist\u00e9 \u00e0 un recul dans les trente derni\u00e8res ann\u00e9es. J\u2019ai relu dans le cadre d\u2019un s\u00e9minaire de la Cri\u00e9e (le Collectif de travail que nous avons fond\u00e9 \u00e0 Reims en 1985 sur le bord du Centre Antonin Artaud) les positions tenues par les grands analystes de l\u2019Ecole Freudienne qui s\u2019exprimaient dans Enfance ali\u00e9n\u00e9e, colloque tenu en 1967, donc un an avant Mai 68, o\u00f9 Maud Mannoni avait invit\u00e9 Laing et Cooper,  colloque o\u00f9 chacun surench\u00e9rissait dans la radicalit\u00e9 en misant sur le nom et la doctrine de Lacan comme subversion de l\u2019ordre psychiatrique mais aussi de l\u2019ordre social. Quand on effectue cette relecture et qu\u2019on la compare aux positions d\u2019aujourd\u2019hui de la plupart des analystes, on ne peut que constater un \u00e9cart assez vertigineux. Sans doute \u00e9tait-il d\u00e9raisonnable de miser sur une doctrine analytique, et sur le nom d\u2019un ma\u00eetre fut-il g\u00e9nial, comme instrument de subversion ? On me dira que les doctrines de subversion politique ont produit bien pire, et c\u2019est h\u00e9las tout \u00e0 fait vrai, d\u2019o\u00f9 le double constat que Freud aura rat\u00e9 la trouvaille de l\u2019analyse marxiste en ne voyant de fa\u00e7on extralucide que la d\u00e9rive stalinienne, et que Marx bien entendu n\u2019a rien per\u00e7u de la logique de l\u2019inconscient freudien. J\u2019ai l\u2019air d\u2019\u00e9noncer des \u00e9vidences, mais il faut rappeler cette double impasse, car il y eut la tentative rat\u00e9e du freudo-marxisme, et que nous pourrions croire que le seul horizon de la r\u00e9volte aujourd\u2019hui serait celui d\u2019une subversion intime comme l\u2019\u00e9crit Julia Kristeva dans le beau texte que Pascale Champagne nous a donn\u00e9 \u00e0 lire.<br \/>\nJe dirais de cet horizon propos\u00e9 par Juila Kristeva,  qu\u2019il constitue l\u2019abri actuel de nombre de ceux qui ont th\u00e9oris\u00e9 leurs d\u00e9ceptions et ont renonc\u00e9 aux r\u00e9voltes collectives et politiques en acceptant de fait le monde n\u00e9olib\u00e9ral tel qu\u2019il est.<br \/>\nJe ne saurais pour ma part m\u2019en contenter, alors que ce monde est celui d\u2019une guerre sociale et d\u2019une violence des processus de  domination et de s\u00e9gr\u00e9gation, o\u00f9 les discours nationaux populistes, ne cessent de progresser y compris dans le discours de la gauche de pouvoir ! Il m\u2019est insupportable d\u2019entendre le discours de Valls sur les Rom, et surtout l\u2019assentiment qu\u2019il rencontre chez une majorit\u00e9 de fran\u00e7ais. Il m\u2019est insupportable que des propos \u00ab racistes d\u00e9complex\u00e9s \u00bb se lib\u00e8rent, et que des forces n\u00e9onazies s\u2019expriment ouvertement de partout en Europe et en particulier en Gr\u00e8ce.<br \/>\nEt ce n\u2019est pas Wassila Tamzali et Fethi Benslama pr\u00e9sents dans ce colloque qui me contrediront si j\u2019affirme que la tol\u00e9rance bienveillante en Europe envers les islamistes dits mod\u00e9r\u00e9s est franchement inqui\u00e9tante. Car \u00e0 l\u2019heure de la mondialisation, ce qui se passe en Europe a des effets imm\u00e9diats dans le monde arabe et en particulier maghr\u00e9bin. Que le n\u00e9ofascisme de Marine Le Pen s\u2019alimente de l\u2019islamisme fascisant, devrait nous mettre en alerte et nous \u00e9viter de nous contenter d\u2019une subversion du sujet restreinte \u00e0 l\u2019espace de la logique de l\u2019inconscient. Certes cette proposition est vraie sous tous les r\u00e9gimes d\u00e9mocratiques, mais pr\u00e9cis\u00e9ment nous sommes en recul sur la d\u00e9mocratie.<br \/>\nUne interview r\u00e9cente (in larevuedesressources.org) de Giorgio Agamben par Dirk Sch\u00fcmer intitul\u00e9e : la crise sans fin comme instrument  de pouvoir, pr\u00e9cise ce d\u00e9ficit d\u00e9mocratique, en revenant sur un article pr\u00e9c\u00e9dent que la r\u00e9daction de Lib\u00e9 avait titr\u00e9 de fa\u00e7on provocatrice : Que l\u2019empire latin contre-attaque ! Evidemment ce titre ne devait rien \u00e0 Agamben qui n\u2019est pas devenu nationaliste et chauvin alors qu\u2019il insiste depuis toujours sur l\u2019universalit\u00e9 de la Culture. Mais il remarque l\u2019absence de l\u00e9gitimit\u00e9 populaire de la Constitution europ\u00e9enne et surtout la mus\u00e9ification du pass\u00e9 qui est le corollaire d\u2019un appauvrissement de la culture de chacun des pays. Alors qu\u2019il s\u2019agit pour lui  de soutenir l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des cultures europ\u00e9ennes dans leur rapport dialectique avec l\u2019histoire et le pr\u00e9sent contre l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation du monde n\u00e9olib\u00e9ral. Je rajouterai que de telles propositions, de tels enjeux  ne sauraient s\u2019arr\u00eater aux fronti\u00e8res d\u2019une Europe latine et chr\u00e9tienne. Mais au contraire constituer la base d\u2019un cosmopolitisme qui est le seul horizon souhaitable du monde arabe en proie actuellement aux tourments de l\u2019origine et \u00e0 la violence de l\u2019homog\u00e9n\u00e9isation islamiste.<br \/>\nRemarquons d\u2019ailleurs que cette homog\u00e9n\u00e9isation qui s\u2019attaque aux femmes, mais aussi aux intellectuels et \u00e0 tous les la\u00efques, aura constitu\u00e9 le contrecoup des ind\u00e9pendances, avec le d\u00e9part des minoritaires, et en particulier des juifs, m\u00eame si aujourd\u2019hui, c\u2019est le sort des chr\u00e9tiens lorsqu\u2019ils sont encore pr\u00e9sents, qui est en jeu.<br \/>\nCet enjeu du minoritaire fut le mien d\u2019une mani\u00e8re insue, car le refoulement politique produisit l\u2019illusion fallacieuse que les juifs d\u2019Alg\u00e9rie avaient toujours \u00e9t\u00e9 fran\u00e7ais, alors qu\u2019ils furent longtemps consid\u00e9r\u00e9s comme des indig\u00e8nes par le colonisateur, comme des dhimmi par les musulmans. Le beau livre de Jacques Derrida \u00ab le monolinguisme de l\u2019Autre \u00bb m\u2019ouvrit, lorsqu\u2019il parut, les yeux et les oreilles, et me permit de m\u2019inscrire dans un r\u00e9cit collectif, celui de l\u2019exil\/bannissement d\u2019une communaut\u00e9 abandonnant rapidement la langue arabe pour parler fran\u00e7ais mieux que \u00ab les fran\u00e7ais de France \u00bb. En trois g\u00e9n\u00e9rations une acculturation, une assimilation forcen\u00e9e se produisit dans un violent silence, ainsi que le refoulement de la langue arabe par toute une communaut\u00e9 : il y avait d\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019id\u00e9alisation des ind\u00e9pendances et la critique justifi\u00e9e du colonialisme ; et de l\u2019autre la vive aspiration vers la France, per\u00e7ue uniquement comme le pays des Lumi\u00e8res et de la libert\u00e9. N\u2019oublions pas d\u2019ailleurs que ce sont ces id\u00e9aux qui anim\u00e8rent aussi nombre des militants anticoloniaux alors qu\u2019ils se confrontaient \u00e0 un racisme qui excluait des droits de l\u2019homme les populations dites indig\u00e8nes. Et que ce sont toujours ces m\u00eames id\u00e9aux qui ont port\u00e9 les r\u00e9volutions arabes actuelles !<br \/>\nCette violence symbolique et r\u00e9elle, cette bataille entre les langues, le refoulement de la langue et de la culture arabe pour les juifs d\u2019Alg\u00e9rie, toute cette constellation complexe constitua le d\u00e9chirement intime et le soubassement probable de tous mes engagements ult\u00e9rieurs : r\u00e9volte contre le fait colonial tr\u00e8s t\u00f4t per\u00e7u dans l\u2019enfance, r\u00e9volte contre l\u2019enfermement religieux et communautariste, mais refoulement massif de l\u2019acculturation qui me fit adh\u00e9rer \u00e0 une vision universaliste marxiste qui aurait aboli toutes les fronti\u00e8res. La lev\u00e9e dans l\u2019analyse de ce refoulement sur le trauma de l\u2019exil me fit d\u2019ailleurs retourner sur les lieux de mon enfance pour en quelque sorte me confronter \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 subjective des constructions dans l\u2019analyse, mais aussi \u00e0 une perte irr\u00e9m\u00e9diable. Il n\u2019y aurait pas de retour possible, et au-del\u00e0 de la douleur de ce sentiment, la conviction troublante du soulagement, du bonheur quasi inavouable de ce bannissement et de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la modernit\u00e9. Le r\u00eave explicite et souvent inavouable de nombre d\u2019alg\u00e9riens, y compris de ceux qui ont partag\u00e9 les combats anticoloniaux, mais envoient leurs enfants \u00e0 l\u2019\u00e9tranger et en particulier en France d\u00e8s qu\u2019ils le peuvent.<br \/>\nHabiter cet exil intime, en faire autre chose que du dolorisme, sans pour autant d\u00e9nier non plus la perte et la nostalgie in\u00e9vitables, m\u2019apparait aujourd\u2019hui comme ce que nous pourrions mettre en partage au-del\u00e0 de nos existences et de nos trajets particuliers.<br \/>\nIl y aurait une \u00e9nergie que nous pouvons puiser dans le trauma historique comme subjectif, \u00e0 condition de retourner la pulsion de mort contre elle-m\u00eame, d\u2019en faire autre chose que de la destructivit\u00e9 ou de la silenciation. A une \u00e9poque j\u2019ai appel\u00e9 cette \u00e9nergie, \u00e9nergie du d\u00e9sespoir, et il est vrai qu\u2019elle peut rev\u00eatir cette forme. Aujourd\u2019hui je la pense prot\u00e9iforme et bouillonnante, et quand je me retourne sur mon parcours dans la politique, la psychiatrie et la psychanalyse, je ne peux que prendre acte de cette \u00e9nergie \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans ce que j\u2019ai entrepris. C\u2019est sans doute ce qui m\u2019a permis de surmonter assez facilement le deuil du grand soir sans sombrer dans l\u2019apolitisme et le cynisme d\u00e9sabus\u00e9s ce ceux qui sont revenus de tout.<br \/>\nConstruire l\u2019utopie concr\u00e8te d\u2019une institution accueillant la folie, et ceci depuis plus de 30 ans suppose un au-del\u00e0 de la r\u00e9volte, ce qui ne signifie pas son extinction mais sa mise au travail,  ainsi qu\u2019un renoncement \u00e0 toute id\u00e9ologie de bonne promesse fut-elle fond\u00e9e sur la psychanalyse. Car nous avons travers\u00e9 aussi une \u00e9poque o\u00f9 la psychanalyse ou plut\u00f4t son id\u00e9ologie-le Psychanalysme (Robert Castel)- a tenu cette place dans les institutions.<br \/>\nJ\u2019en ai racont\u00e9 r\u00e9cemment pour le colloque de l\u2019AMPI (Association m\u00e9diterran\u00e9enne de Psychoth\u00e9rapie Institutionnelle) un \u00e9pisode fondateur que je vais me permettre de reprendre pour vous. J\u2019\u00e9tais alors anim\u00e9 de la foi du charbonnier dans l\u2019antipsychiatrie, la rage de d\u00e9truire l\u2019asile, mais aussi de promouvoir des lieux d\u2019accueil pour les patients. D\u00e9j\u00e0 en analyse depuis plusieurs ann\u00e9es, j\u2019\u00e9tais encore prisonnier d\u2019un clivage et d\u2019une id\u00e9alisation. Clivage entre la psychiatrie qui aurait \u00e9t\u00e9 l\u2019enjeu d\u2019une lutte politique, et la psychanalyse en cabinet, pure de pr\u00e9f\u00e9rence.  Je voudrais \u00e9voquer une fois de plus ce patient psychotique chronique, mon premier maitre en psychiatrie,  que je croyais avoir lib\u00e9r\u00e9 de ses chaines asilaires en le faisant sortir en appartement th\u00e9rapeutique, et qui pourtant ne cessait de me demander le retour dans son  \u00ab paradis perdu \u00bb, puisque c\u2019est ainsi qu\u2019il appelait l\u2019HP \u00e0 mon grand d\u00e9sarroi. Il fallut qu\u2019il insiste vraiment beaucoup et que son \u00e9tat s\u2019aggrave fortement pour que j\u2019accepte de le r\u00e9hospitaliser pour un temps n\u00e9cessaire. Le ch\u00e8que d\u20191 million de dollars qu\u2019il me donna alors, je ne cesse de l\u2019encaisser psychiquement depuis ! J\u2019eus d\u2019abord une impression de sid\u00e9ration, que je traversais en m\u2019\u00e9cartant lentement mais irr\u00e9m\u00e9diablement de l\u2019id\u00e9ologie du rejet destructeur de l\u2019hospitalisation, comme de la conviction de l\u2019absence de transfert analytique en dehors du cabinet du psychanalyste. Je rappelle que ces id\u00e9es \u00e9taient alors dominantes et peut-\u00eatre le sont-elles toujours aujourd\u2019hui, quand bien m\u00eame nous serions moins nombreux \u00e0 nous soucier du transfert dans nos pratiques psychiatriques. Mais la R\u00e9sistance de la psychanalyse \u00e0 son propre d\u00e9ploiement persiste bien s\u00fbr comme l\u2019avait finement analys\u00e9 Derrida dans son livre R\u00e9sistances de la Psychanalyse.<br \/>\nEn tout cas cette perte, cette castration symbolique pour appeler les choses par leur nom, provoqua ce gain tr\u00e8s particulier de me mettre au travail en m\u2019inscrivant peu ou prou dans le mouvement de Psychoth\u00e9rapie Institutionnelle. Point besoin d\u2019\u00eatre analyste pour constater ce premier paradoxe fondateur d\u2019une sorte de discours de la m\u00e9thode qu\u2019il nous faudrait garder comme principe directeur.<\/p>\n<p>La psychose, ou plut\u00f4t le psychotique peut, \u00e0 certaines conditions, \u00eatre \u00e0 la source de l\u2019invention et de la cr\u00e9ation. Cela vaut pour le d\u00e9lire qui n\u2019est rien d\u2019autre si nous suivons le frayage freudien qu\u2019une tentative de gu\u00e9rison. Que cette tentative puisse rater et amener le sujet en question \u00e0 devoir chercher de l\u2019aide est une autre question \u2026<br \/>\nCe  qui me permet de revenir \u00e0 cet \u00ab enseignement de la folie \u00bb titre d\u2019un livre de Fran\u00e7ois Tosquelles que je reprends comme un mot d\u2019ordre. Soutenir cette proposition constitue un enjeu clinique, celui de se tenir au transfert, mais \u00e9galement un enjeu politique crucial, qui devrait nous d\u00e9gager de la conception de la folie comme handicap et d\u00e9ficit, y compris d\u00e9ficit d\u2019un signifiant des noms du p\u00e8re ! C\u2019est d\u2019ailleurs en cela que j\u2019ai d\u2019une certaine mani\u00e8re retrouv\u00e9 en les remaniant les id\u00e9aux de l\u2019antipsychiatrie. A condition de se sortir de la pente id\u00e9alisante et esth\u00e9tisante de la folie, ce mouvement comme le surr\u00e9alisme pr\u00e9c\u00e9demment, avait fait valoir la v\u00e9rit\u00e9 dont vient t\u00e9moigner le psychotique \u00e0 condition qu\u2019il puisse trouver un lieu d\u2019adresse ou-autre possibilit\u00e9 non contradictoire- qu\u2019il puisse faire \u0153uvre de son d\u00e9lire. Encore faut-il pouvoir l\u2019aider \u00e0 d\u00e9chiffrer ce qui ne peut se dire et vient se montrer sur le mode d\u2019une \u00ab d\u00e9finition ostensive \u00bb.  Je reprends l\u00e0 le concept que  Fran\u00e7oise Davoine a fait d\u00e9river de la logique de Wittgenstein, pour construire une clinique dynamique du transfert psychotique. Il me parait important de souligner la diff\u00e9rence radicale de positionnement que Fran\u00e7oise Davoine, comme tous les th\u00e9rapeutes de psychotiques, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re, fait op\u00e9rer par rapport \u00e0 une clinique psychiatrique ou psychanalytique qui resterait fond\u00e9e sur l\u2019objectivation du patient et de ses sympt\u00f4mes, comme dans les pr\u00e9sentations de malades. Il est clair qu\u2019une telle posture hors-transfert ne peut produire qu\u2019une th\u00e9orie \u00e9difiante qu\u2019il s\u2019agirait ensuite d\u2019appliquer. Ce qui bien s\u00fbr s\u2019av\u00e8re impossible et provoque in\u00e9vitablement de la d\u00e9ception. C\u2019est tout l\u2019enjeu d\u2019une f\u00e9tichisation de la  \u00ab structure \u00bb qui en vient \u00e0 r\u00e9cuser les progr\u00e8s de la clinique. Comment ne pas trouver r\u00e9voltante la critique it\u00e9rative \u00e0 chaque fois qu\u2019un psychotique s\u2019en sort, et que nous transmettons la r\u00e9ussite d\u2019une psychoth\u00e9rapie analytique ? A chaque fois il se trouvera quelqu\u2019un pour objecter que le patient ne devait pas \u00eatre psychotique au d\u00e9part et qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une erreur diagnostique\u2026<br \/>\nIl faudrait en quelque sorte que la clinique v\u00e9rifie la th\u00e9orie, alors que nous aurions \u00e0 produire au contraire une th\u00e9orisation \u00e0 partir de l\u2019exp\u00e9rience clinique et institutionnelle, exp\u00e9rience du transfert que l\u2019on ne peut penser qu\u2019en la traversant : c\u2019est ce mouvement que je qualifierai d\u2019itin\u00e9raire de formation.<br \/>\nN\u00e9cessairement nous allons nous heurter \u00e0 toutes les v\u00e9rit\u00e9s pr\u00e9\u00e9tablies, \u00e0 tous les pr\u00e9jug\u00e9s et en premier lieu les n\u00f4tres, bien entendu ! Quelle surprise quand j\u2019ai pu constater que des patients psychotiques pouvaient \u00e0 certaines conditions transf\u00e9rentielles \u00eatre supports de transfert pour d\u2019autres patients ? Ou arriver \u00e0 nouer des relations amoureuses et \u00e0 engendrer sans pour autant se mettre \u00e0 d\u00e9lirer ? Ce qui rencontre pourtant leurs zones de fragilit\u00e9 et les met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, un peu plus que les n\u00e9vros\u00e9s sans doute,  sans pour autant rencontrer la fixit\u00e9 syst\u00e9matique d\u2019une impossibilit\u00e9 de structure. Cela suppose de soutenir dans le Collectif et dans chaque th\u00e9rapie la fonction phorique, pour reprendre le concept que  Pierre Delion a propos\u00e9 comme \u00e9quivalent au holding winnicottien. Encore faut-il imaginer une premi\u00e8re strate d\u2019hospitalit\u00e9 inconditionnelle, celle dont parle Derrida \u00e0 la suite de Levinas, une bejahung, une affirmation primordiale, qui ouvre un espace de possibilisation du transfert. Et que cet espace que je mets en rapport avec la \u00ab fabrique du pr\u00e9 \u00bb dont parle Oury dans Cr\u00e9ation et Schizophr\u00e9nie soit un lieu dont la vivance soit sans cesse relanc\u00e9e.<br \/>\nIl est sensible dans le travail que nous faisons d\u2019avoir la sensation de pratiquer de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9titive une v\u00e9ritable r\u00e9animation du Collectif. D\u2019o\u00f9 l\u2019\u00e9puisement parfois \u00e9prouv\u00e9 puisque nous luttons contre les forces de mort et de silenciation que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment.<br \/>\nDes forces qu\u2019on aurait tort d\u2019attribuer seulement \u00e0 la psychose des patients projetant sur les soignants leurs pulsions et affects destructeurs. Ce bombardement est ind\u00e9niable, mais la vraie difficult\u00e9 consiste \u00e0 supporter et \u00e0 traverser les forces d\u2019an\u00e9antissement intrins\u00e8ques \u00e0 tout Collectif.<br \/>\nDepuis que la Psychoth\u00e9rapie Institutionnelle existe, elle a pris acte de ces ph\u00e9nom\u00e8nes et invent\u00e9 des outils et des op\u00e9rateurs concrets : groupes, r\u00e9unions, travail de constellation, et surtout clubs th\u00e9rapeutiques : autant d\u2019espaces partag\u00e9s o\u00f9 chacun se trouve invit\u00e9 \u00e0 construire la vie quotidienne.<br \/>\nC\u2019est ainsi que depuis 33 ans nous avons cr\u00e9\u00e9 \u00e0 Reims un Club th\u00e9rapeutique fond\u00e9 d\u2019ailleurs avec ce patient dont j\u2019ai parl\u00e9, et qui continue \u00e0 accompagner nos initiatives \u00e0 la mesure de ses possibilit\u00e9s vieillissantes. Le  Club  est le fil conducteur du Centre Antonin Artaud, et l\u2019un des supports essentiels du service, d\u2019abord dans l\u2019ambulatoire, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la situation \u00e9tait verrouill\u00e9e dans l\u2019h\u00f4pital, puis peu \u00e0 peu dans chacun des lieux d\u2019accueil avec cr\u00e9ation d\u2019un club f\u00e9d\u00e9rant les cinq clubs du service, la cr\u00e9ation d\u2019un GEM articul\u00e9 \u00e9troitement au club etc\u2026<br \/>\nNous touchons l\u00e0 un des points cruciaux de mon propos, car le simple acte d\u2019articuler \u00e9troitement le GEM et les clubs constitue une transgression par rapport aux clivages administratifs en vigueur : les GEM reprennent le signifiant fondateur des clubs : \u00ab l\u2019entraide mutuelle \u00bb mais ne doivent pas s\u2019articuler \u00e0 la fonction soignante. Ce qui est une absurdit\u00e9 ! C\u2019est l\u2019exemple m\u00eame de la fragmentation d\u2019espaces du n\u00e9olib\u00e9ralisme, de m\u00eame que l\u2019\u00e9clatement entre le soin et le m\u00e9dicosocial etc\u2026<br \/>\nSi nous ob\u00e9issions \u00e0 de tels commandements, nous renforcerions le clivage et l\u2019\u00e9clatement schizophr\u00e9nique : tout le contraire du travail incessant de rassemblement que notre exp\u00e9rience nous enseigne pour prendre soin du psychotique ! Ce qui est une mani\u00e8re d\u2019imager cet au-del\u00e0 de la r\u00e9volte en question : tenir le cap n\u00e9cessaire \u00e0 la pratique clinique, sans se soumettre \u00e0 des imp\u00e9ratifs absurdes. Encore faut-il que cette insoumission n\u00e9cessaire trouve des lieux de m\u00e9taphorisation et de mise en commun politique !<br \/>\nSans doute faut-il que je vous parle pour conclure du climat, de l\u2019ambiance subversive qui s\u2019est cr\u00e9\u00e9e depuis 5 ans. Il faut bien reconnaitre notre dette \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Nicolas Sarkozy dont le discours haineux a provoqu\u00e9 un sursaut  chez certains dont j\u2019\u00e9tais, qui en sont venus \u00e0 fonder le Collectif des 39 \u00e0 l\u2019initiative d\u2019Herv\u00e9 Bokobza , et un questionnement des patients \u00e0 notre \u00e9gard dans ces espaces partag\u00e9s : clubs et surtout l\u2019AG mensuelle du centre Artaud o\u00f9 nous construisons ensemble l\u2019espace institutionnel. Un lieu o\u00f9 les patients peuvent mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la fiabilit\u00e9 de soignants \u00e0 prendre r\u00e9ellement en compte leur parole, \u00e0 mettre en acte leur dire et \u00e0 ne pas \u00ab se payer de mots \u00bb. Le fait de ne pas se d\u00e9rober, et m\u00eame de s\u2019offrir \u00e0 la discussion, malgr\u00e9 quelquefois l\u2019envahissement du d\u00e9lire de chacun, nous a permis d\u2019accueillir une demande que je n\u2019aurais probablement pas pu supporter auparavant. Les patients ont demand\u00e9 \u00e0 venir aux mobilisations des 39, aux meetings o\u00f9 ils ont pris la parole. Quelquefois de fa\u00e7on brillante, toujours de fa\u00e7on sensible \u00e9mouvante et courageuse. Vous savez que dans ce mouvement ils en sont venus pour quelques-uns \u00e0 cr\u00e9er une association ind\u00e9pendante \u00ab HUMAPSY \u00bb qui se r\u00e9unit r\u00e9guli\u00e8rement, est invit\u00e9e \u00e0 faire des conf\u00e9rences dans IRTS, des facs de psycho, autrement dit dans une position de formateurs pour des soignants etc\u2026 Vous pourrez trouver leur blog sur internet. Ils d\u00e9fendent leur point de vue, et tr\u00e8s logiquement la Psychoth\u00e9rapie Institutionnelle et la psychanalyse puisqu\u2019ils en ont fait l\u2019exp\u00e9rience, et sont nos meilleurs ambassadeurs aupr\u00e8s des autres soignants, et des collectifs de patients qui \u00e9taient jusqu\u2019alors r\u00e9solument hostiles \u00e0 la psychiatrie et \u00e0 la psychanalyse. Nous sommes au contraire maintenant dans un rassemblement in\u00e9dit lors des auditions \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e nationale et au S\u00e9nat\u2026<br \/>\nCette \u00e9mergence me parait bien s\u00fbr tributaire du transfert, des transferts multiples, mais aussi des franchissements de fronti\u00e8res qui jusqu\u2019alors paraissaient infranchissables. Il n\u2019est pas simple du tout de cr\u00e9er des lieux de combats partag\u00e9s qui ne d\u00e9nient pas pour autant les liens complexes de transfert et d\u2019amiti\u00e9. Chacun se trouve pouss\u00e9 hors de ses retranchements, ce qui peut \u00eatre angoissant pour les th\u00e9rapeutes, quelquefois utilis\u00e9s comme moi auxiliaire, et bien souvent malmen\u00e9s dans des situations limites,  mais aussi pour les patients qui utilisent des sortes d\u2019extension du transfert pour se recr\u00e9er des espaces habitables, en combattant un monde qui les exclue \u00e0 tous points de vue. Il est tr\u00e8s \u00e9mouvant de constater qu\u2019ils revendiquent alors cette part d\u2019humanit\u00e9 qui leur est d\u00e9ni\u00e9e et que leur r\u00e9volte prend alors les chemins in\u00e9dits de la subversion des mots et des repr\u00e9sentations. Chaque ann\u00e9e nous pr\u00e9parons ainsi avec eux, dans le cadre d\u2019une r\u00e9union hebdomadaire,  la bien-pensante semaine de sant\u00e9 mentale rebaptis\u00e9e \u00ab semaine de la folie ordinaire\u00bb. L\u2019ensemble n\u00e9goci\u00e9 pied \u00e0 pied avec les officiels, donnant lieu chaque ann\u00e9e \u00e0 une c\u00e9l\u00e9bration festive, joyeuse et \u00e9mouvante o\u00f9 les prises de parole, les sketches drolatiques, et les discours politiques s\u2019entrecroisent pour un public d\u2019amis et de proches. Ces franchissements sensibles s\u2019effectuent et construisent ainsi une sorte d\u2019accumulation d\u2019exp\u00e9riences collectives et singuli\u00e8res, dans la construction d\u2019une contre-culture s\u2019affirmant dans le monde.<br \/>\nJe n\u2019en pr\u00f4ne pas pour autant l\u2019euphorie du collectif et l\u2019abolition na\u00efve  des fronti\u00e8res, mais bien plut\u00f4t la posture revendiqu\u00e9e de se situer \u00e0 la fronti\u00e8re comme passeurs et contrebandiers. Dans le contexte de plus en plus difficile que nous connaissons d\u2019hypercontr\u00f4le et de certification, d\u2019ali\u00e9nation massive aux protocoles qui s\u00e9vissent de partout, je remarque que notre travail n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi vivant. Cela ne signifie aucunement la trouvaille mensong\u00e8re d\u2019une harmonie, mais l\u2019efficace de la m\u00e9thode analytique, celle de la Psychoth\u00e9rapie Institutionnelle qui en est tributaire, et la n\u00e9cessit\u00e9 de la confiance dans le transfert pour surmonter les moments de crise in\u00e9vitables, les passages \u00e0 l\u2019acte que nous tentons d\u2019accueillir pour qu\u2019ils deviennent des acting out\u2026<\/p>\n<p>Je suis persuad\u00e9 que cette m\u00e9thode clinique et cette  \u00e9thique s\u2019effondreraient rapidement sans cette posture insurg\u00e9e et militante qui a construit la psychiatrie pendant la seconde guerre mondiale, le moment politique de St Alban,  et qui aura \u00e9t\u00e9 le ferment de toutes les cr\u00e9ations institutionnelles et transf\u00e9rentielles que l\u2019Etat n\u00e9olib\u00e9ral veut enterrer aujourd\u2019hui parce qu\u2019elles vont \u00e0 l\u2019encontre de sa logique biopolitique.<br \/>\nEncore s\u2019agit-il de la transmettre, et de former dans et par le transfert les jeunes qui arrivent et se risquent \u00e0 la rencontre. Cela suppose une volont\u00e9, une construction de dispositifs de formation, par exemple les stages que nous avons d\u00e9velopp\u00e9 au Centre Artaud, mais en premier lieu un dessaisissement pour laisser la possibilit\u00e9 d\u2019une r\u00e9appropriation qui pourra en passer par des moments d\u2019opposition cr\u00e9ative qu\u2019il s\u2019agira d\u2019accueillir et de dialectiser.<br \/>\nCela suppose aussi des lieux de m\u00e9taphorisation dont ce colloque pourrait \u00eatre partie prenante, pour donner support \u00e0 une transmission qui ne saurait se passer de la fondation freudienne, mais devrait en m\u00eame temps r\u00e9cuser le culte des anc\u00eatres  idol\u00e2tr\u00e9s et retrouver enfin les chemins toujours in\u00e9dits d\u2019une confrontation au Politique.<br \/>\nPatrick Chemla<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte pour le colloque La R\u00e9volte, Bruxelles 23 et 24 Novembre 2013 L\u2019au-del\u00e0 de la R\u00e9volte D\u2019o\u00f9 me vient ce gout, cette n\u00e9cessit\u00e9 intime de la r\u00e9volte et mon irritation, mon \u00e9tonnement sans cesse renouvel\u00e9 devant l\u2019acceptation conformiste de ceux que Freud d\u00e9signait comme la majorit\u00e9 compacte ? 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