{"id":7706,"date":"2015-03-21T17:47:22","date_gmt":"2015-03-21T17:47:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=7706"},"modified":"2020-11-29T19:44:07","modified_gmt":"2020-11-29T19:44:07","slug":"le-collectif-a-venir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=7706","title":{"rendered":"Le collectif \u00e0 venir"},"content":{"rendered":"<p>Intervention de <strong>Patrick Chemla<\/strong> au congr\u00e8s de l\u2019AFREPSHA, l\u2019Association de Formation et de Recherche des Personnels de Sant\u00e9 des Hautes-Alpes.<br \/>\nCette ann\u00e9e, ces journ\u00e9es de la psychiatrie ont pour th\u00e8me \u00ab\u00a0la clinique\u00a0\u00bb. Un congr\u00e8s o\u00f9 les professionnels peuvent se rencontrer, mais aussi les familles qui ont affaire \u00e0 la maladie mentale.<br \/>\n\u00ab\u00a0Des professionnels vont intervenir, il y a des psychiatres, mais il y a aussi des \u00e9quipes. Ce congr\u00e8s a cette particularit\u00e9 d\u2019alterner \u00e0 la fois les professionnels reconnus et puis les \u00e9quipes qui viennent parler de leur travail. L\u2019id\u00e9e, c\u2019est d\u2019avoir un \u00e9change avec la salle sur nos pratiques\u00a0\u00bb, indique Aneila Lefort, psychiatre et membre de l\u2019AFREPSHA.<br \/>\n<strong>Le Collectif \u00e0 venir<\/strong><\/p>\n<p>Merci pour cette invitation \u00e0 la rencontre et aux \u00e9changes entre nos exp\u00e9riences de terrain. Bien sur, l\u2019argument de vos journ\u00e9es rencontre nos pr\u00e9occupations les plus quotidiennes \u00e0 Reims pour tenir le coup, garder un cap dans la dur\u00e9e depuis 1980. Malgr\u00e9 l\u2019anciennet\u00e9 de notre travail, son efficace reconnu par les patients et les familles, nous nous trouvons comme tout le monde actuellement en grande pr\u00e9carit\u00e9, \u00e0 contre-courant des proc\u00e9dures de certification et de tra\u00e7abilit\u00e9, mais aussi et surtout dans le grand risque d\u2019une homog\u00e9n\u00e9isation des pratiques. En effet tout pousse \u00e0 la mise en place d\u2019une \u00ab\u00a0entit\u00e9 r\u00e9moise\u00a0\u00bb sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019ARS dans des conditions qui restent pour le moment opaques. Et cela avant m\u00eame le vote de la loi de Marisol Touraine qui va consacrer la mort du secteur, tout en se revendiquant par un tour de passe-passe du mot de \u00ab\u00a0secteur\u00a0\u00bb vid\u00e9 de son sens. Je m\u2019explique\u00a0: le secteur deviendrait en fait un regroupement territorial de plusieurs entit\u00e9s ob\u00e9issant aux bonnes pratiques de la HAS, r\u00e9pondant \u00e0 des missions de service public de fa\u00e7on concurrentielle \u00e0 des cliniques priv\u00e9es qui sont d\u00e9j\u00e0 en train de se mettre en place \u00e0 l\u2019initiative de Cl\u00e9ry Melun et d\u2019autres. Il me parait assez \u00e9vident que dans une telle mise en concurrence n\u00e9olib\u00e9rale de tous avec tous, ce sont les patients les plus atteints, les plus fragiles qui risquent\u00a0\u00ab\u00a0de passer \u00e0 la trappe\u00a0\u00bb. Nous savons par exp\u00e9rience que la psychose ne se gu\u00e9rit pas en quelques jours, mais demande des mois et des ann\u00e9es d\u2019attention d\u2019\u00e9quipes motiv\u00e9es, s\u2019engageant aupr\u00e8s des patients sur la longue dur\u00e9e et dans une continuit\u00e9 psychique des soins.<br \/>\nDans cette mise en place d\u2019une \u00ab\u00a0logique de boite\u00a0\u00bb, et d\u2019une hypersp\u00e9cialisation par pathologies ou par dur\u00e9e des prises en charges, toujours plus courtes bien s\u00fbr, c\u2019est cette continuit\u00e9 et cette coh\u00e9rence sur la dur\u00e9e qui se trouvent en tr\u00e8s grand danger. Ce qui \u00e9tait le sens profond de la politique de secteur imagin\u00e9e et construite tant bien que mal depuis la Lib\u00e9ration, alors qu\u2019elle se trouve aujourd\u2019hui caricatur\u00e9e comme un simple d\u00e9coupage cadastral et une mosa\u00efque de baronnies. Caricatur\u00e9e par les administrations pour les besoins de leur cause, mais aussi h\u00e9las par la plupart des psychiatres qui cessent le suivi d\u00e8s que le patient d\u00e9m\u00e9nage dans la m\u00eame ville, op\u00e8rent des ruptures de prise en charge par l\u2019acceptation de la r\u00e9duction de la DMS, et l\u2019abandon de nombre de malades. Il fut une \u00e9poque o\u00f9 de telles pratiques aujourd\u2019hui rentr\u00e9es dans les m\u0153urs \u00e9taient qualifi\u00e9es \u00ab\u00a0d\u2019externement d\u2019office\u00a0\u00bb.<!--more--><br \/>\nAutre danger corollaire d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent\u00a0: celui d\u2019une partition entre une psychiatrie d\u2019urgence et de court s\u00e9jour, ax\u00e9e sur la r\u00e9duction des sympt\u00f4mes \u00e0 coup de psychotropes et de TCC, et de l\u2019autre un relais par un dispositif de \u00ab\u00a0traitement social de la folie\u00a0\u00bb. Cette formulation a pu \u00eatre la n\u00f4tre il y a quelques d\u00e9cennies lorsqu\u2019avec Gentis nous esp\u00e9rions que la psychiatrie puisse \u00ab\u00a0\u00eatre faite et d\u00e9faite par tous\u00a0\u00bb. Nous n\u2019avions vraiment pas \u00e0 l\u2019\u00e9poque mesur\u00e9 le changement de paradigme que le livre de Mathieu Bellahsen\u00a0: \u00ab\u00a0la sant\u00e9 mentale un bonheur sous contr\u00f4le\u00a0\u00bb d\u00e9veloppe avec pr\u00e9cision.<br \/>\nIl s\u2019est produit un retournement, une sorte de reprise perverse de tous les mots et les principes de notre courant d\u00e9sali\u00e9niste\u00a0: \u00ab\u00a0sant\u00e9 mentale\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0d\u00e9stigmatisation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0prise en charge par la communaut\u00e9\u00a0\u00bb etc\u2026 sont devenus les maitres mots de la langue de l\u2019Etat. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une r\u00e9ussite de notre projet, mais d\u2019une volont\u00e9 de l\u00e2cher la psychiatrie \u00ab\u00a0pour aller vers la sant\u00e9 mentale\u00a0\u00bb. Et comme l\u2019a bien montr\u00e9 aussi Patrick Coupechoux, d\u2019escamoter le travail th\u00e9rapeutique n\u00e9cessaire et subtil qu\u2019il s\u2019agit de construire sans cesse aupr\u00e8s des plus souffrants. R\u00e9cemment dans un colloque de sociologues \u00e0 Lille, j\u2019ai pu entendre l\u2019un d\u2019entre eux exposer sa lecture de la situation am\u00e9ricaine\u00a0: la d\u00e9psychiatrisation effectu\u00e9e par Reagan y a provoqu\u00e9 l\u2019abandon des plus souffrants ainsi qu\u2019un tr\u00e8s grand nombre de suicides. Ce qui depuis quelque temps, suscite comme en contrecoup une mobilisation des familles de psychotiques pour reconstruire des lieux de soins pour leurs enfants.<br \/>\nIl peut paraitre paradoxal pour introduire un propos sur \u00ab\u00a0le Collectif \u00e0 venir\u00a0\u00bb d\u2019\u00e9voquer une telle destruction en marche. Mais ce serait une faute politique et \u00e9thique d\u2019\u00e9voquer des notions abstraites et id\u00e9alis\u00e9es, d\u00e9velopp\u00e9es et mises en acte \u00e0 une autre \u00e9poque, sans tenir compte du moment que nous traversons marqu\u00e9 par la destruction de tous les collectifs bien au-del\u00e0 de la psychiatrie d\u2019ailleurs\u00a0!<br \/>\nEn m\u00eame temps, pour garder le moral, je ne cesse de me redire que tout ce mouvement d\u00e9sali\u00e9niste, cette invention de la PI, se sont op\u00e9r\u00e9s dans un contexte encore plus dramatique au d\u00e9part. Apr\u00e8s tout quand nos ain\u00e9s ont r\u00e9sist\u00e9 au nazisme et lutt\u00e9 contre l\u2019abandon des malades mentaux qui a tout de m\u00eame provoqu\u00e9 40000 morts, ils ne pouvaient vraiment pas savoir si le nazisme n\u2019allait pas triompher dans le monde comme le franquisme en Espagne. Cette cr\u00e9ation d\u2019une nouvelle psychiatrie au c\u0153ur de la catastrophe est aussi une le\u00e7on de l\u2019histoire. Rien d\u2019in\u00e9luctable dans cette r\u00e9ussite, mais le courage et la t\u00e9nacit\u00e9 de quelques-uns marchant r\u00e9solument \u00e0 contrecourant.<br \/>\nOn oublie trop souvent que m\u00eame apr\u00e8s la Lib\u00e9ration le mouvement d\u00e9sal\u00e9niste fut toujours extr\u00eamement minoritaire chez les psychiatres, ne r\u00e9ussissant politiquement \u00e0 marquer des points que par le biais d\u2019alliances avec des hauts fonctionnaires \u00e9clair\u00e9s, et des politiques gaullistes. Il est vrai que c\u2019\u00e9tait une autre \u00e9poque marqu\u00e9e par les espoirs de la Lib\u00e9ration, alors que la n\u00f4tre se signale par un rejet de toutes les utopies, de toutes les illusions qui ont aussi pu porter un d\u00e9sir de changement. C\u2019est l\u2019\u00e9conomie qui est venue infiltrer la langue, et au-del\u00e0, le roc du biologique cens\u00e9 rendre compte de fa\u00e7on m\u00e9caniste du fonctionnement psychique. Nous sommes ainsi confront\u00e9s \u00e0 une sorte de psychiatrie animali\u00e8re qui consid\u00e8re le sujet humain comme un rat de laboratoire et veut croire qu\u2019avec l\u2019imagerie c\u00e9r\u00e9brale, on pourra enfin trouver les signes, les marqueurs, voire m\u00eame un traitement des maladies psychiatriques, ce qui reste \u00e0 ce jour une promesse fallacieuse.<br \/>\nOr malgr\u00e9 le mensonge de cette promesse reprise par l\u2019Etat jusque dans le pr\u00e9ambule de la loi du 5 juillet 2011 s\u2019autorisant des \u00ab\u00a0nouvelles d\u00e9couvertes de la science\u00a0\u00bb, malgr\u00e9 son \u00e9chec d\u00e9montr\u00e9 par de vrais scientifiques comme Gonon et d\u2019autres, c\u2019est ce r\u00e9ductionnisme simpliste qui s\u2019impose. Dans les textes de lois, y compris dans le nouvel avant-projet de Marisol Touraine contre lequel nous nous insurgeons, et je vous invite d\u2019ailleurs \u00e0 signer l\u2019appel des 39 sur notre site, pour montrer au minist\u00e8re que nous rencontrons le 10 avril, l\u2019existence d\u2019une opposition bien vivante sur le terrain. Mais aussi dans les pratiques spontan\u00e9es de beaucoup de services et d\u2019\u00e9tablissements psychiatriques et m\u00e9dicosociaux. Je suis tr\u00e8s surpris et d\u00e9sol\u00e9 quand des coll\u00e8gues me contactent, voire des \u00e9quipes enti\u00e8res, pour me demander une aide \u00e0 la r\u00e9flexion apr\u00e8s qu\u2019une g\u00e9n\u00e9ration de psychiatres ait d\u00e9sectoris\u00e9 des \u00e9tablissements entiers, alors que rien ni personne ne les y obligeait \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Preuve que l\u2019id\u00e9ologie nous infiltre et devance les textes de lois qui jouent le r\u00f4le d\u2019un renforcement des proc\u00e9dures et d\u2019une imposition nationales venant l\u00e9gitimer et homog\u00e9n\u00e9iser les pratiques. Or nous ne pouvons que nous soutenir de l\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne\u00a0qui, au-del\u00e0 de tout slogan, est un principe organisateur.<br \/>\nCe principe, ce discours de la m\u00e9thode, je l\u2019ai appris \u00e0 l\u2019enseignement de Jean Oury, du compagnonnage \u00e0 distance avec lui, des rencontres r\u00e9guli\u00e8res dans les colloques de Pi. Je partageais avec lui une certaine horreur des f\u00e9tiches, des ic\u00f4nes et des lieux saints, et je garde la pr\u00e9sence de Jean Oury en moi bien vivante.<br \/>\nIl nous faut \u00e0 ce point distinguer soigneusement dans la suite de Torok et Abraham l\u2019introjection qui est un processus lent et symbolig\u00e8ne, de l\u2019incorporation, processus rapide et magique en rapport avec une oralit\u00e9 archa\u00efque. Imiter le maitre aim\u00e9\u00a0 et disparu, dans ses tics, ses tournures de langage ou son style inimitable, ne peut \u00eatre qu\u2019une ressource path\u00e9tique pour passer une premi\u00e8re \u00e9tape du deuil. S\u2019introjecter son savoir et sa d\u00e9marche suppose une r\u00e9appropriation qui en passe par les signifiants et l\u2019histoire de chacun. Mais aussi par la situation locale et les possibilit\u00e9s concr\u00e8tes qu\u2019elle permet ou emp\u00eache. Construire du Collectif aujourd\u2019hui signifie sans doute se r\u00e9approprier le discours de la m\u00e9thode mais aussi l\u2019actualiser en fonction des entraves que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9es mais aussi des ressources nouvelles.<br \/>\nJ\u2019en \u00e9voquerai une qui est apparue de fa\u00e7on insistante depuis la lutte contre le discours de Sarkozy \u00e0 Antony en 2008, lorsque les patients du Centre Artaud sont venus nous interpeller en AG sur notre positionnement \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cette menace qui les terrorisait. Il fallait pour cela sans doute qu\u2019il y ait pr\u00e9alablement une AG mensuelle transversale \u00e0 tous les espaces du collectif, et des clubs th\u00e9rapeutiques d\u00e9velopp\u00e9s depuis 1980. C\u2019est en premier lieu par le biais de la d\u00e9couverte du transfert psychotique, puis par la cr\u00e9ation du club avec les patients que j\u2019ai d\u00e9couvert leurs potentialit\u00e9s instituantes et soignantes\u00a0; que je me suis d\u00e9couvert aussi d\u00e9j\u00e0 pris dans une passion pour la th\u00e9rapie des psychotiques. La \u00ab\u00a0fonction club\u00a0\u00bb aura ainsi jou\u00e9 une place pr\u00e9dominante dans la formation du Collectif nous faisant quitter l\u2019id\u00e9ologisation des ann\u00e9es antipsychiatriques pour exp\u00e9rimenter une \u00ab\u00a0utopie concr\u00e8te\u00a0\u00bb sur le terrain local. Si j\u2019ai quitt\u00e9 au bout de 10 ans la t\u00e2che d\u2019animation du club pour la transmettre \u00e0 d\u2019autres, ce fut dans le souci d\u2019ouvrir d\u2019autres espaces qu\u2019il fallait aussi d\u00e9limiter soigneusement de fa\u00e7on diacritique. Mais le centre d\u2019accueil, les appartements th\u00e9rapeutiques, les appartements prot\u00e9g\u00e9s, le travail en direction de la pr\u00e9carit\u00e9, puis le GEM articul\u00e9 soigneusement au club ont tous \u00e9t\u00e9 ouverts dans une m\u00eame perspective\u00a0: construire un dispositif souple et articul\u00e9 permettant l\u2019accueil en ambulatoire, sans n\u00e9gliger pour autant l\u2019h\u00f4pital, o\u00f9 l\u00e0 aussi un club met au travail la vie quotidienne avec les patients. Des f\u00eates de plus en plus fr\u00e9quentes permettent les rencontres et favorisent la circulation et les \u00e9changes, au prix il est vrai d\u2019un effort incessant contre le clivage et les isolats. C\u2019est cet espace travaill\u00e9 sur la longue dur\u00e9e qui aura permis je crois le renforcement des liens de confiance entre patients et soignants, et la cr\u00e9ation du \u00ab\u00a0Collectif Artaud\u00a0\u00bb r\u00e9unissant potentiellement tous les clubs et organisant pour la 5\u00b0 ann\u00e9e cons\u00e9cutive la semaine de la folie ordinaire. Je vous en ai apport\u00e9 l\u2019affiche annon\u00e7ant l\u2019exposition qui va se tenir cette ann\u00e9e pendant cinq semaines \u00e0 la Maison de la Vie Associative. Trois temps forts sont pr\u00e9vus\u00a0: le vernissage qui aura eu lieu hier soir en mon absence, et la semaine prochaine une soir\u00e9e \u00ab\u00a0Ph\u00e9nom\u00e9nal\u00a0\u00bb et un forum le lendemain entre les clubs th\u00e9rapeutiques de France et de Belgique. La soir\u00e9e se tient chaque ann\u00e9e faisant venir un public toujours plus nombreux d\u2019amis, d\u2019anciens stagiaires, de familles (300 personnes l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re), et met en sc\u00e8ne des productions cr\u00e9atrices des clubs et autres espaces du service. Le forum interclubs th\u00e9rapeutiques se tient cette ann\u00e9e pour la premi\u00e8re fois et nous avons d\u00e9j\u00e0 une vingtaine de clubs et de collectifs qui nous ont assur\u00e9 de leur participation active. Il me parait important de souligner que nous avons \u00e9t\u00e9 mis en contact avec certains collectifs comme \u00ab\u00a0Encore heureux\u00a0\u00bb, par le biais de l\u2019association de patients Humapsy constitu\u00e9e depuis 3 ans et multipliant les rencontres et les initiatives. Vous pouvez voir leur site sur internet mais aussi maintenant regarder le film qui leur a \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9 (sur vimeo)(sur le blog d\u2019Humpasy mais aussi sur le blog de la Cri\u00e9e) . Vous constaterez qu\u2019ils sont les meilleurs d\u00e9fenseurs aupr\u00e8s des patients, mais aussi des soignants de toutes disciplines des soins qu\u2019ils ont re\u00e7us et de la PI. Surtout depuis qu\u2019ils ont constat\u00e9 en circulant, les mauvais traitements subis par nombre de patients, le retour des contentions et surtout l\u2019abandon massif apr\u00e8s l\u2019hospitalisation. Militants \u00e0 part enti\u00e8re du collectif des 39, ils interviennent de leur place dans les meetings et dans les d\u00e9l\u00e9gations re\u00e7ues au minist\u00e8re, et tiennent une parole insoumise et d\u00e9capante. Ils ont particip\u00e9 de la premi\u00e8re Madpride l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re et pr\u00e9parent la prochaine le samedi 13 juin. Tr\u00e8s minoritaires leurs slogans percutants et cr\u00e9atifs tels que \u00ab\u00a0le d\u00e9lire parle \u00e0 celui qui l\u2019\u00e9coute\u00a0\u00bb ont fait le buzz dans les m\u00e9dias et pratiquent avec talent un art du d\u00e9tournement assez jubilatoire. Je crois que nous pourrons compter maintenant sur cette force mobilisatrice qui tient un discours \u00e0 mille lieux des revendications trop souvent corporatistes des soignants. Et qui t\u00e9moigne des potentialit\u00e9s soignantes et instituantes de ceux trop souvent consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00ab\u00a0handicap\u00e9s du signifiant\u00a0\u00bb.<br \/>\nJe vais maintenant reprendre un court texte que j\u2019ai consacr\u00e9 \u00e0 Jean Oury dans Chim\u00e8res (un num\u00e9ro absolument remarquable d\u00e9di\u00e9 \u00e0 Jean Oury) suivi d\u2019un commentaire sur les enjeux actuels du Collectif. Puisque les deux ann\u00e9es de travail \u00e0 Reims se font sous l\u2019intitul\u00e9 que j\u2019ai repris\u00a0aujourd\u2019hui \u00ab\u00a0le Collectif \u00e0 venir\u00bb et se concluront les 10 et 11 Juin 2016 par les 15\u00b0 Rencontres de la Cri\u00e9e auxquelles je vous invite.<br \/>\nJ\u2019ai appris la mort de Jean Oury \u00e0 la veille des rencontres de la Cri\u00e9e sur \u00ab\u00a0Transmettre \u00bb, par un coup de fil de Philippe Bichon qui quittait Reims pour repartir \u00e0 La Borde. La semaine pr\u00e9c\u00e9dente Oury m\u2019avait t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises, tr\u00e8s affaibli mais voulant \u00e0 toutes forces venir \u00e0 Reims comme il l\u2019avait fait depuis un quart de si\u00e8cle \u00e0 chacun de nos colloques. Mais trois jours avant, il savait qu\u2019il ne pourrait pas assurer son engagement, ce qui lui \u00e9tait insupportable, r\u00e9clamant une fois de plus une de ces transfusions miraculeuses qui le relevaient depuis plusieurs ann\u00e9es. Les rencontres r\u00e9moises se sont tenues dans cette sid\u00e9ration traumatique marqu\u00e9e par l\u2019annonce de sa mort et malgr\u00e9 tout sa pr\u00e9sence fantomatique.<br \/>\nJusqu\u2019au bout il aura r\u00e9ussi \u00e0 me convaincre de sa quasi-immortalit\u00e9. Une part en moi, persistant sans doute dans la pens\u00e9e magique, pouvait croire qu\u2019il tombait mais se rel\u00e8verait sans cesse, et que ce mouvement de la vie sans cesse renaissante \u00e0 coups de m\u00e9dications et de transfusions r\u00e9p\u00e9t\u00e9es pourrait ainsi se poursuivre sans limites\u2026 Arriver \u00e0 susciter une telle croyance chez ceux qui l\u2019aimaient indique le lieu tr\u00e8s archa\u00efque et singulier qu\u2019il faisait vibrer chez ceux qui l\u2019\u00e9coutaient et entraient en transfert avec lui. Bien au-del\u00e0 de la s\u00e9duction, il y avait cet \u00eatre hors d\u2019\u00e2ge qui improvisait comme un funambule, et suscitait une pr\u00e9sence qui me faisait revisiter mon arri\u00e8re-pays. Ce n\u2019est pas la somme impressionnante de son savoir qui m\u2019a touch\u00e9 le plus, mais cette po\u00efesis qui captivait l\u2019auditoire, m\u00eame le plus ignorant de ses constructions complexes et pr\u00e9cieuses, toujours au plus pr\u00e8s d\u2019une praxis instituante.<br \/>\nLoin de Oury : Mai 68 et l\u2019antipsychiatrie<br \/>\nLongtemps je m\u2019\u00e9tais tenu \u00e0 distance de sa personne et de son enseignement : je venais d\u2019un autre bord, celui du collectif Garde-Fous, et d\u2019un projet utopique d\u2019articuler le politique et la psychanalyse \u00e0 partir d\u2019une critique radicale de toutes les formes existantes de la psychiatrie. Ce collectif cr\u00e9\u00e9 dans l\u2019apr\u00e8s 68 \u00e0 l\u2019instar de toute une n\u00e9buleuse de collectifs antipsychiatriques entendait r\u00e9cuser le vieux monde pour une r\u00e9volution qui ne devait plus tarder. Daniel Bensa\u00efd \u00e9crivait alors \u00ab l\u2019Histoire nous mort la nuque \u00bb, et embarquait toute une g\u00e9n\u00e9ration dans une acc\u00e9l\u00e9ration qui nous \u00e9vitait de penser la lenteur n\u00e9cessaire, la p\u00e9riodicit\u00e9 intempestive du cours de l\u2019Histoire.<br \/>\nOn ne saurait analyser la psychiatrie, et sans doute aussi la psychanalyse, sans inscrire notre r\u00e9flexion dans une critique du soubassement politique, ou plut\u00f4t de ce que Cornelius Castoriadis appelait les \u00ab constructions imaginaires de la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb, qu\u2019il nous faudrait articuler avec la proposition de Jean Oury d\u2019une \u00ab\u00a0analyse de l\u2019analyse \u00bb. Cet apr\u00e8s-68, les espoirs que cette r\u00e9volte suscita d\u2019en finir d\u00e9finitivement avec la logique asilaire, voire de d\u00e9truire m\u00e9thodiquement l\u2019ordre psychiatrique par la subversion permanente de tout ordre, constitue un moment politique et culturel dont l\u2019histoire reste \u00e0 \u00e9crire. En tout cas c\u2019est par ce truchement que je m\u2019engage en psychiatrie en 1975 avec une passion qui me restera longtemps \u00e9nigmatique, et que j\u2019entre en analyse avec un court temps de d\u00e9calage. Je dois dire que le mouvement analytique de l\u2019\u00e9poque dont beaucoup gardent la nostalgie, m\u2019apparaissait extr\u00eamement suspect et tr\u00e8s compromis avec l\u2019Ordre \u00e9tabli. La mode \u00e9tait \u00e0 la psychanalyse, lacanienne de fa\u00e7on quasi oblig\u00e9e, et les salles de garde bruissaient d\u2019aphorismes de Lacan ressass\u00e9s comme autant de schibboleths, de signes de reconnaissance. Il s\u2019agissait \u00ab d\u2019en \u00eatre \u00bb, et de se reconnaitre dans une certaine \u00ab distinction \u00bb (au sens de Bourdieu) : ce qui constituait un v\u00e9ritable repoussoir pour tous ceux qui \u00e9taient encore port\u00e9s par la subversion de Mai 68.<br \/>\nLa Psychoth\u00e9rapie Institutionnelle m\u2019apparaissait alors \u00e9galement compromise avec l\u2019Ordre Asilaire, et je ne comprenais vraiment pas pourquoi il aurait fallu d\u00e9fendre une structure aussi archa\u00efque et barbare que celle de l\u2019Asile. A vrai dire je continue \u00e0 penser qu\u2019il fallait d\u00e9truire cette forme insupportable d\u2019oppression et de surali\u00e9nation que je d\u00e9couvrais avec effroi en 1975 : malades objectiv\u00e9s et trait\u00e9s comme une sous-humanit\u00e9 par des soignants qui se comportaient comme des coloniaux dans l\u2019insu d\u2019une violence symbolique et r\u00e9elle. Je mis un certain temps \u00e0 comprendre que les formes que prenait cette oppression s\u2019appuyaient sur les vestiges d\u00e9voy\u00e9s construits en leur temps par un disciple local de Tosquelles. L\u2019association qui avait \u00e9t\u00e9 un club th\u00e9rapeutique \u00e9tait maintenant prise en mains par les surveillants-chefs et par l\u2019Etablissement sur le mode du patronage, contribuant \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 insupportable du dispositif asilaire.<\/p>\n<p>La d\u00e9sillusion salutaire<br \/>\nCe qui me secoua: la d\u00e9sillusion devant la psychiatrie italienne, et les deux voyages que j\u2019entrepris \u00e0 Parme et \u00e0 Trieste me confront\u00e8rent \u00e0 une langue de bois qui m\u2019\u00e9voquait certains retours d\u2019URSS\u2026<br \/>\nEt puis surtout, la rencontre des patients et la d\u00e9couverte na\u00efve du transfert psychotique. J\u2019ai \u00e9voqu\u00e9, aux derni\u00e8res rencontres de la Cri\u00e9e, ce patient qui me fit un ch\u00e8que d\u2019un million de dollars pour me remercier de le r\u00e9hospitaliser dans ce qu\u2019il appelait son \u00ab paradis perdu \u00bb ! Un choc salutaire qui me fit d\u00e9couvrir qu\u2019il m\u2019avait mis en position de th\u00e9rapeute, mais aussi un \u00e9branlement de ma volont\u00e9 radicale de d\u00e9truire l\u2019h\u00f4pital psychiatrique. Ainsi ce lieu qui m\u2019apparaissait concentrationnaire avait aussi \u00e9t\u00e9 riche de rencontres et de liens humanisants !<br \/>\nD\u00e8s lors il me fallait me d\u00e9gager d\u2019un clivage entre la psychiatrie lieu d\u2019une pratique avant tout politique, et la psychanalyse, la vraie, la pure, celle que je rencontrais dans \u00ab Monanalyse \u00bb, qui n\u2019\u00e9tait cens\u00e9e se produire qu\u2019en dehors des institutions. C\u2019est ainsi que j\u2019allais rencontrer Roger Gentis qui avait le m\u00e9rite d\u2019avoir construit une passerelle assez extraordinaire de richesse entre la Psychoth\u00e9rapie Institutionnelle et la mouvance antipsychiatrique.<br \/>\nLa rencontre avec Jean Oury<br \/>\nC\u2019est lui qui me fit venir aux rencontres de St Alban en Juin 1986, me faisant d\u00e9couvrir un monde dont je ne soup\u00e7onnais m\u00eame pas l\u2019existence. Un monde \u00e0 mille lieux des relations de notabilit\u00e9 habituelles, tiss\u00e9 de liens d\u2019amiti\u00e9 et d\u2019hospitalit\u00e9 qui n\u2019excluaient en aucune mani\u00e8re les disputes hom\u00e9riques entre Tosquelles et Bonnaf\u00e9 sur la guerre d\u2019Espagne, mais aussi sur la clinique. Un monde d\u2019une radicalit\u00e9 politique qui me surprenait et me ravissait, \u00e0 mille lieux des repr\u00e9sentations que je m\u2019\u00e9tais forg\u00e9es. Avec une facilit\u00e9 d\u00e9concertante je me retrouvais \u00e0 \u00e9changer et \u00e0 discuter avec Tosquelles et Oury. Et pourtant beaucoup de choses nous opposaient : Oury parlait de \u00ab fascistes rouges \u00bb \u00e0 propos du mouvement basaglien, ce que je continue \u00e0 trouver excessif, mais qui indique bien la passion qui l\u2019animait. \u00ab R\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s de 68 \u00bb et autres \u00e9pith\u00e8tes bien senties me firent peu \u00e0 peu d\u00e9couvrir qu\u2019il y avait eu une g\u00e9n\u00e9ration pr\u00e9c\u00e9dente, qui avait eu une r\u00e9elle pratique de r\u00e9sistance au nazisme, o\u00f9 chacun risquait sa peau, et que cette g\u00e9n\u00e9ration avait construit une praxis exigeante et inventive. Cette g\u00e9n\u00e9ration nous jugeait s\u00e9v\u00e8rement comme des jeunes \u00e9cervel\u00e9s m\u00e9connaissant la complexit\u00e9, \u00ab la double ali\u00e9nation \u00bb au politique et \u00e0 l\u2019inconscient. Bref nous \u00e9tions au mieux des na\u00effs que le syst\u00e8me capitaliste instrumentalisait pour d\u00e9truire la psychiatrie !<br \/>\nIl nous reste encore \u00e0 penser ce hiatus entre g\u00e9n\u00e9rations, cette difficult\u00e9 \u00e0 transmettre qui ne cesse de me pr\u00e9occuper : ils n\u2019avaient pas enti\u00e8rement tort, et l\u2019instrumentalisation de nos mots d\u2019ordre op\u00e9r\u00e9e par l\u2019Etat confirma malheureusement une partie de leur diagnostic, mais en m\u00eame temps je continue \u00e0 penser que l\u2019effervescence de Mai 68 et les bouleversements qui s\u2019en sont suivis furent essentiels pour imaginer et construire la suite !<br \/>\nCe fut d\u2019abord par le biais de la clinique que la rencontre s\u2019op\u00e9ra : j\u2019avais red\u00e9couvert le club th\u00e9rapeutique comme on r\u00e9invente l\u2019eau chaude, et j\u2019apprenais par Tosquelles lui-m\u00eame les conditions subversives de forage du premier club \u00e0 la pelle et \u00e0 la pioche, sous l\u2019\u00e9tablissement, en s\u2019inspirant de la m\u00e9taphore marxiste de la taupe. Je d\u00e9couvrais avec une certaine stupeur que l\u2019ensemble des probl\u00e8mes sur lesquels je me cognais dans ma pratique naissante au Centre Antonin Artaud avaient d\u2019une certaine mani\u00e8re \u00e9taient pris en consid\u00e9ration tr\u00e8s t\u00f4t par Tosquelles et Oury. L\u2019enjeu du transfert institutionnel articul\u00e9 avec le transfert psychotique se r\u00e9p\u00e9tait sous des formes nouvelles certes, celles de la pratique ambulatoire dans laquelle je me lan\u00e7ais \u00e0 corps perdu, mais des invariants structuraux persistaient. Je pense surtout \u00e0 \u00ab la fonction club \u00bb et \u00e0 \u00ab la transversalit\u00e9 \u00bb dans toute institution qui voudrait se d\u00e9gager des formes institu\u00e9es de l\u2019Etablissement.<br \/>\nUn disciple infid\u00e8le\u2026<br \/>\nJe me lan\u00e7ais alors avec passion et \u00e9tonnement dans la lecture du s\u00e9minaire de Oury sur le Collectif auquel nous avons consacr\u00e9 toute une ann\u00e9e de la Cri\u00e9e, et que nous allons reprendre l\u2019ann\u00e9e prochaine avec comme th\u00e9matique \u00ab Le Collectif \u00e0 venir \u00bb. Ceci pour signifier d\u2019entr\u00e9e de jeu qu\u2019il ne s\u2019agit pas de transformer Oury en une ic\u00f4ne, mais de tenir le fil d\u2019une transmission qui ne peut s\u2019imaginer autrement que comme r\u00e9invention permanente. Toutes ces derni\u00e8res ann\u00e9es, Jean Oury ne cessait de nous mettre en garde contre le f\u00e9tichisme de sa personne, ce dont je m\u2019\u00e9tais d\u2019ailleurs pr\u00e9muni d\u2019entr\u00e9e de jeu en gardant des liens de travail et d\u2019amiti\u00e9 tr\u00e8s forts mais \u00e0 distance. J\u2019avais choisi d\u2019entr\u00e9e de jeu d\u2019\u00eatre un \u00ab disciple infid\u00e8le \u00bb, dans la suite freudienne du \u00ab juif infid\u00e8le \u00bb ; et je ne vois pas d\u2019autre mani\u00e8re de tenir une transmission qui ne saurait se confondre avec le mim\u00e9tisme ou le clonage.<br \/>\nL\u2019\u0153uvre de Jean Oury, son frayage permanent pendant les 30 ans du s\u00e9minaire qu\u2019il aura tenu jusqu\u2019\u00e0 sa mort, est pour l\u2019essentiel in\u00e9dite. Seuls quelques s\u00e9minaires ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s que je ne cesse de relire \u00e0 la lumi\u00e8re des questions de ma praxis. Il est important de souligner qu\u2019il n\u2019aura initi\u00e9 son s\u00e9minaire qu\u2019apr\u00e8s la mort de Lacan, et pour se distinguer de ceux qu\u2019il appelait des \u00ab\u00a0r\u00e9citants \u00bb. Il ne faisait pas du \u00ab Lacan \u00bb, conseillant pourtant de le lire et le relire sans cesse, en le consid\u00e9rant comme \u00ab le guide Michelin \u00bb indispensable des contr\u00e9es \u00e9tranges que nous avons \u00e0 traverser. Il produisait en permanence sa propre langue, qu\u2019il arrivait par des d\u00e9tours assez miraculeux \u00e0 traduire dans la langue de Lacan. Mais sa pens\u00e9e originale embrassait un domaine beaucoup plus complexe que l\u2019analyse dans son acception restreinte, et il arrivait \u00e0 agr\u00e9ger l\u2019approche ph\u00e9nom\u00e9nologique aux approches analytiques les plus diverses : l\u2019enjeu se formulant en terme \u00ab d\u2019analyse de l\u2019analyse \u00bb.<br \/>\nCes derni\u00e8res ann\u00e9es il n\u2019aura cess\u00e9 de lire Agamben, et d\u2019entrecroiser les \u00e9crits du jeune Marx avec le frayage de Georges Bataille : c\u2019\u00e9tait sa mani\u00e8re de maintenir ouverte une pens\u00e9e violemment critique de la thanatocratie actuelle.<br \/>\nPour lui la destruction nazie ne s\u2019\u00e9tait pas arr\u00eat\u00e9e avec la guerre et ne cessait de d\u00e9truire la civilisation, ainsi que la possibilit\u00e9 du soin psychiatrique et je garde le souvenir de son intervention lors du premier meeting du collectif des 39 o\u00f9 il nous invitait \u00e0 ne pas nous focaliser contre celui qu\u2019il appela \u00ab la puce \u00bb (Nicolas Sarkozy). Malgr\u00e9 sa fatigue il aura accompagn\u00e9 cette mobilisation jusqu\u2019aux Assises de la psychiatrie de Villejuif. Mais en fait il ne cessait de r\u00eaver \u00e0 une relance du GTPSY de sa jeunesse et d\u2019inviter \u00ab les copains \u00bb \u00e0 le suivre dans cette reprise. Je n\u2019ai pas eu envie de le suivre : l\u2019histoire du GTPSY est r\u00e9volue, et l\u2019excellent livre d\u2019Olivier Apprill en donne une id\u00e9e assez pr\u00e9cise.<br \/>\nIl est clair que nous avons \u00e0 \u00e9crire la suite, et les formes in\u00e9dites \u00e0 produire pour une transmission\/r\u00e9invention o\u00f9 la richesse de ses \u00e9laborations nous soutient d\u00e9j\u00e0, malgr\u00e9 la douleur de la perte.<br \/>\nDonc voil\u00e0 la suite :<br \/>\nNous avions lu une premi\u00e8re fois le s\u00e9minaire sur le Collectif en 1987 sur les conseils de Roger Gentis, en l\u2019entrecroisant \u00e0 la lecture de C.Rabant(Inventer le R\u00e9el) qui donnait une lecture diam\u00e9tralement oppos\u00e9e de l\u2019opposition sens\/signification. En tout cas ce qui importe chez Oury, et pour chacun d\u2019entre nous, c\u2019est d\u2019\u00e9viter \u00ab l\u2019arr\u00eat sur image \u00bb dont j\u2019ai maintes fois parl\u00e9 qui transformerait un concept en le r\u00e9ifiant. Oury ne cesse de r\u00e9p\u00e9ter \u00ab il n\u2019y a pas de chose en soi \u00bb de peur d\u2019\u00eatre mal entendu, et de fait nombre de ses disciples n\u2019ont pas manqu\u00e9 de fixer les trouvailles d\u2019une certaine \u00e9poque : \u00ab\u00a0comit\u00e9 hospitalier\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0club intra- hospitalier\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pas de PI \u00e0 moins de 100 lits d\u2019hospitalisation\u00a0\u00bb, au point de r\u00e9cuser ce que nous avancions dans les ann\u00e9es 80. Je me souviendrai toujours de l\u2019accueil quelque peu hostile que je re\u00e7us par la plupart quand j\u2019exposais lors des rencontres de St Alban en 1986 la pratique naissante du centre Artaud, et le r\u00e9cit d\u2019une th\u00e9rapie \u00e0 plusieurs r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 domicile. Un petit vieux au premier rang fit taire la meute des disciples indign\u00e9s par une pratique h\u00e9t\u00e9rodoxe, et s\u2019enthousiasma comme un vieil enfant : c\u2019\u00e9tait Tosquelles que je d\u00e9couvrais dans toute son exub\u00e9rance et son g\u00e9nie clinico-politique, qui se mit \u00e0 nous parler de la patiente comme s\u2019il la connaissait, puis reprit sans notes en AG l\u2019essentiel de ce que nous avions racont\u00e9. Lui \u00e9tait tr\u00e8s soucieux de ne pas figer une sorte d\u2019h\u00e9ritage f\u00e9tichis\u00e9. Il ne voulait pas disait-il \u00ab terminer comme Buffalo Bill exhib\u00e9 devant les foules \u00bb f\u00e9tiche d\u2019une histoire r\u00e9volue!<br \/>\nR\u00e9cemment un coll\u00e8gue vient de me proposer d\u2019organiser 2 journ\u00e9es sur la PI afin de discuter avec certains qui r\u00e9cusent ce mouvement en lui opposant le d\u00e9sali\u00e9nisme de Bonnaf\u00e9. Or rien que l\u2019\u00e9nonc\u00e9 d\u2019une telle question me parait fixer ce qui ne devrait \u00eatre qu\u2019un mouvement, un processus infini, comme l\u2019analyse infinie.<br \/>\nQuand on lit le livre d\u2019Apprill sur le GTPSY, le livre de Jacques Tosquellas sur son p\u00e8re, et les s\u00e9minaires d\u2019Oury on se rend vraiment compte de l\u2019absence d\u2019unit\u00e9 conceptuelle de ce mouvement. D\u2019ailleurs la d\u00e9nomination n\u2019est venue que bien plus tard comme on sait, alors que ce qui comptait, c\u2019\u00e9tait une mise en acte d\u2019une r\u00e9volution de la psychiatrie s\u2019appuyant sur le marxisme et la psychanalyse, qui sont chacun des ensembles h\u00e9t\u00e9roclites.<br \/>\nJacques Tosquellas ne se prive pas de nous montrer la pluralit\u00e9 des courants se r\u00e9clamant de Marx et d\u2019opposer le PSUC (le PC catalan) et le POUM : unit\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e et dogmatique du PC \/ contre unification comme mouvement permanent du POUM. Au-del\u00e0 des mots, des milliers de morts et d\u2019assassinats politiques, et un \u00ab contrat \u00bb du PC contre Fran\u00e7ois Tosquelles, non ex\u00e9cut\u00e9 quand le militant charg\u00e9 de l\u2019assassinat le reconnut comme un voisin du m\u00eame village !<br \/>\nCes conflits meurtriers ne doivent \u00eatre oubli\u00e9s ni d\u00e9savou\u00e9s : ils rendent compte de la m\u00e9fiance de Fran\u00e7ois Tosquelles vis-\u00e0-vis du PC, de la gauche fran\u00e7aise et des syndicats. La CGT de Saint Alban ne manqua d\u2019ailleurs pas de le d\u00e9noncer comme anarchiste planquant des armes dans sa cave \u2026<br \/>\nJe crois qu\u2019on ne peut rien comprendre \u00e0 l\u2019histoire qui s\u2019en est suivie en faisant l\u2019impasse sur cette pr\u00e9histoire. Certes Bonnaf\u00e9 \u00e9tait \u00ab un bon camarade \u00bb (cf le livre d\u2019Apprill) mais il \u00e9tait quand m\u00eame au PCF et ne fut pas invit\u00e9 \u00e0 participer au GTPSY. Et je suis intimement persuad\u00e9 qu\u2019Oury a repris cette transmission, et cette m\u00e9fiance qui n\u2019a fait que se durcir au moment o\u00f9 le PCF demanda \u00e0 ses psychiatres de signer un manifeste contre la psychanalyse dans la Nouvelle Critique. D\u2019ailleurs encore aujourd\u2019hui on peut constater la m\u00e9fiance persistant vis-\u00e0-vis de la psychanalyse dans le PC et dans une partie de l\u2019extr\u00eame-gauche ; et h\u00e9las bien au-del\u00e0 dans une grande partie de ce qui reste de la gauche\u2026<br \/>\nOn pourrait penser que ce serait d\u00fb au virage \u00e0 droite d\u2019une bonne partie des psychanalystes actuels, mais ceux de cette bande- l\u00e0 du mouvement d\u00e9sali\u00e9niste se partageaient entre le PC, le POUM, les trotskystes et les libertaires. Et m\u00eame quelques chr\u00e9tiens humanistes ! L\u2019essentiel \u00e9tait heureusement de construire l\u2019unification dans la r\u00e9sistance au nazisme et dans l\u2019invention d\u2019une nouvelle psychiatrie. D\u2019o\u00f9 la proposition maintes fois avanc\u00e9e par Jean Oury du POUM comme matrice du mouvement de PI. Et de la subversion op\u00e9r\u00e9e par l\u2019horizontalit\u00e9 des clubs, dialectisant l\u2019in\u00e9vitable verticalit\u00e9 de tout \u00e9tablissement en lien n\u00e9cessaire avec l\u2019appareil d\u2019Etat, avec les grilles statutaires fixant la hi\u00e9rarchie et les pr\u00e9rogatives de chacun. Autrement dit l\u2019ali\u00e9nation sociale qu\u2019il s\u2019agit d\u2019avoir toujours \u00e0 l\u2019esprit : m\u00eame une clinique priv\u00e9e aussi originale et libertaire que La Borde ne saurait \u00e9chapper \u00e0 cette emprise ali\u00e9natoire. A fortiori dans le secteur public, d\u2019o\u00f9 l\u2019extr\u00eame difficult\u00e9 de garder vivantes nos trouvailles. Ce qui est difficile, ce ne sont pas les compromis, mais la r\u00e9ification de nos pratiques y compris celles dont nous sommes les plus fiers, que nous pourrions \u00eatre tent\u00e9s de maintenir en tant que telles, plut\u00f4t que de produire leur \u00ab r\u00e9volution permanente \u00bb.<br \/>\nD\u2019o\u00f9 l\u2019immense travail de Jean Oury pour tenter de donner un lieu d\u2019\u00e9laboration \u00e0 ce mouvement et de nous inviter \u00e0 produire nos propres \u00e9laborations qui ne peuvent \u00eatre que singuli\u00e8res et collectives. De son c\u00f4t\u00e9 il a donc quitt\u00e9 le rang des \u00ab r\u00e9citants lacaniens \u00bb qui n\u2019auront cess\u00e9 pour la plupart de le discr\u00e9diter en disant de lui qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas un analyste ! Et l\u2019opprobre se poursuit : de quel droit pouvait-il tordre les concepts lacaniens et bien d\u2019autres pour en faire des outils pour sa praxis ? Le cercle des lacaniens orthodoxes se r\u00e9duit, mais pas leur vindicte envers le projet d\u2019une transmission qui ne serait pas un simple clonage au plus pr\u00e8s du texte d\u2019origine transform\u00e9 en livre saint.<br \/>\nD\u2019o\u00f9 ma double difficult\u00e9 : relire le Collectif fait apparaitre un Oury au plus pr\u00e8s de l\u2019enseignement de Lacan, et donc suppose un certain retour \u00e0 Lacan pour saisir les concepts emprunt\u00e9s, et en m\u00eame temps il est tr\u00e8s difficile de le faire sans effectuer de paraphrase d\u2019un texte que je me suis en quelque sorte r\u00e9appropri\u00e9 depuis longtemps. Donc question redoubl\u00e9e : comment ne pas me transformer en r\u00e9citant de Jean Oury ?<br \/>\nL\u2019introduction du livre (le Collectif) est importante : se diff\u00e9rencier de Bonnaf\u00e9 (rabattu sur la sociologie) et de Sartre (critique de la raison dialectique). Et pourtant il ne va cesser de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 eux pour justement s\u2019en diff\u00e9rencier. Il me semble que la diff\u00e9renciation, c\u2019est ce qui ne passe pas : la dimension de l\u2019inconscient et du transfert dans le Collectif d\u00e9fini comme \u00ab machine abstraite\u00a0\u00bb et bien plus, bien autre que la somme des personnes qui pensent le composer, et constituent autant de \u00ab\u00a0vecteurs de singularit\u00e9\u00a0\u00bb. On trouve d\u00e8s le premier chapitre le souci de ne pas opposer psychiatrie et psychanalyse, et de garder le souci \u00e9thique de s\u2019occuper des patients, sans les d\u00e9clarer intraitables au nom de la th\u00e9orie fut-elle de Lacan, en contribuant ainsi aux processus d\u2019hypers\u00e9gr\u00e9gation.<br \/>\nEncore faut-il y \u00eatre, \u00eatre dans le \u00ab l\u00e0 \u00bb, dans le lieu de la praxis !<br \/>\nPour en revenir \u00e0 cette introduction, il faut bien dire qu\u2019elle est assez \u00e9blouissante en soulignant tout ce que le Collectif n\u2019est pas, ou plut\u00f4t pas seulement ! Et de faire la longue \u00e9num\u00e9ration qu\u2019il aurait pu prolonger pour insister sur les points de convergence avec Sartre par exemple, mais aussi de divergence sur le point de \u00ab la coupure ouverte \u00bb qu\u2019il renvoie \u00e0 l\u2019aphorisme de Lacan (pas de Saint Lacan !) : \u00ab l\u2019asph\u00e9rique rec\u00e9l\u00e9 dans l\u2019articulation langagi\u00e8re en tant qu\u2019un effet de sujet s\u2019en saisit \u00bb. Et Oury d\u2019expliciter : \u00ab L\u2019asph\u00e9rique c\u2019est la mise en question, justement du sujet, mais pas du moi. Le sujet ce n\u2019est pas le moi \u00bb.<br \/>\nL\u2019organisation sph\u00e9rique, ce serait l\u2019anti-mouvement, le fait qu\u2019on puisse pr\u00f4ner les meilleurs principes d\u2019organisation : clubs, activit\u00e9s, r\u00e9unions, tout en restant dans une logique pratico-inerte faisant fi du \u00ab mouvement d\u2019institutionnalisation \u00bb dont parle Ginette Michaud, qui suppose une remise en question permanente de l\u2019institu\u00e9.<br \/>\nVous remarquerez le saut de l\u2019individuel au Collectif que Oury op\u00e8re en citant Lacan. Si nous bondissons avec lui, nous entrons alors dans le mouvement de la PI qui n\u2019ek-siste pas, en sautant par-dessus une fronti\u00e8re r\u00e9put\u00e9e infranchissable entre l\u2019individu et le Collectif. Et ce faisant, nous nous inscrivons dans la suite de Freud produisant ses principaux concepts m\u00e9tapsychologiques \u00e0 partir de ses travaux sur le Collectif (cf N.Zaltzman), mais aussi Lacan, Winnicott et bien d\u2019autres\u2026<br \/>\nAutrement dit tous les op\u00e9rateurs conceptuels concrets qui vont \u00eatre d\u00e9gag\u00e9s le seront aussi bien pour la pratique de l\u2019institutionnel, du moment que cette pratique se soucie du sujet de l\u2019inconscient et des effets de transfert, que pour les enjeux de la th\u00e9rapie analytique des psychoses.<br \/>\nC\u2019est une suite d\u2019oppositions logiques qui am\u00e8nera aussi Oury \u00e0 une distinction entre le dit et le dire, d\u2019o\u00f9 la notion pr\u00e9cieuse \u00ab d\u2019espace du dire \u00bb, qui sera un leitmotiv. \u00ab L\u2019espace du dit \u00bb serait une catastrophe, une fermeture, un arr\u00eat sur signification. Pour en arriver \u00e0 pr\u00e9ciser ce mouvement du sens Oury en passera par le quadripode lacanien des quatre discours (cf le s\u00e9minaire de Lacan \u00ab l\u2019envers de la psychanalyse \u00bb) en insistant sur le passage d\u2019un discours \u00e0 l\u2019autre, et non sur le projet de se tenir au discours de l\u2019analyste. C\u2019est au contraire la multiplicit\u00e9 des discours, le passage de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, qui permettra le d\u00e9gagement des effets d\u2019analyse.<br \/>\nD\u2019o\u00f9 l\u2019accent mis d\u2019entr\u00e9e de jeu sur des notions qui nous sont ch\u00e8res d\u2019ambiance et d\u2019h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance aussi du diacritique pour cr\u00e9er et maintenir cet h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne dont il dira plus tard que c\u2019est de \u00ab l\u2019h\u00e9t\u00e9roclite travaill\u00e9 \u00bb.<br \/>\nCette possibilit\u00e9 des vocalisations diff\u00e9rentes j\u2019en ferais bien en forme de conclusion ouverte une m\u00e9taphore de la Psychoth\u00e9rapie Institutionnelles et des langues plurielles pour la dire, la pratiquer et la transmettre.<br \/>\nPatrick Chemla<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Intervention de Patrick Chemla au congr\u00e8s de l\u2019AFREPSHA, l\u2019Association de Formation et de Recherche des Personnels de Sant\u00e9 des Hautes-Alpes. Cette ann\u00e9e, ces journ\u00e9es de la psychiatrie ont pour th\u00e8me \u00ab\u00a0la clinique\u00a0\u00bb. 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