{"id":7794,"date":"2015-06-22T08:54:10","date_gmt":"2015-06-22T08:54:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=7794"},"modified":"2015-06-22T08:55:05","modified_gmt":"2015-06-22T08:55:05","slug":"resistance-a-saint-alban","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=7794","title":{"rendered":"> R\u00e9sistance \u00e0 Saint-Alban"},"content":{"rendered":"<p>Publi\u00e9 le vendredi 19 juin 2015 &#8211; \u00c9dition Lib\u00e9ration<\/p>\n<p><strong>Droit d\u2019asile chez les fous<\/strong><\/p>\n<p>Propos sans appel : \u00abNous sommes dans l\u2019antichambre de notre propre liquidation\u2026 On se rencontre moins, on pi\u00e9tine. Comment se mobiliser pour r\u00e9sister \u00e0 cette machine infernale ? Qu\u2019en est-il de la valeur humaine de la folie ?\u00bb Voil\u00e0 un texte r\u00e9dig\u00e9 par l\u2019Association culturelle du personnel de Saint-Alban, et distribu\u00e9 ces jours-ci, au cours des Rencontres annuelles de Saint-Alban. Sinistre t\u00e9lescopage ! Alors que sort le r\u00e9cit de Didier Daeninckx sur les ann\u00e9es de guerre de l\u2019h\u00f4pital psychiatrique Saint-Alban &#8211; o\u00f9 se m\u00e9langeaient alors r\u00e9sistants, po\u00e8tes et fous -, les h\u00e9ritiers du lieu se disent aujourd\u2019hui effondr\u00e9s, abattus, et \u00e9voquent leur disparation.<br \/>\nEt pourtant\u2026 S\u2019il reste un lieu psychiatrique marqu\u00e9 du sceau de l\u2019histoire, c\u2019est bien \u00e0 Saint-Alban, dans cette ancienne forteresse perdue en Loz\u00e8re, situ\u00e9 \u00e0 1 000 m\u00e8tres dans le plateau de gr\u00e8s rouge du G\u00e9vaudan. Ce petit village a toujours v\u00e9cu autour de son ch\u00e2teau f\u00e9odal, rachet\u00e9 en 1821 par des religieuses, puis devenu h\u00f4pital pour femmes ali\u00e9n\u00e9es ; avec le temps, le lieu s\u2019est agrandi pour abriter jusqu\u2019\u00e0 plus de 600 malades. C\u2019est dans ce bout du monde, qu\u2019ont atterri, le 6 janvier 1940, Fran\u00e7ois Tosquelles et, quelques mois plus tard, Lucien Bonnaf\u00e9. Le premier est un anarchiste espagnol rescap\u00e9 de la guerre civile, l\u2019autre un militant communiste, r\u00e9sistant proche des surr\u00e9alistes. Tous deux sont psychiatres. Et tous deux seront \u00e0 l\u2019origine de ce qui sera la plus formidable aventure de la psychiatrie d\u2019apr\u00e8s-guerre : la psychoth\u00e9rapie institutionnelle.<\/p>\n<p>Bonnaf\u00e9 et Tosquelles sont ins\u00e9parables, couple magnifique, unique, o\u00f9 les divergences th\u00e9oriques sont fortes, les temp\u00e9raments aussi, mais une amiti\u00e9 sans faille les unit. Il fallait voir ce duo, dans les ann\u00e9es 90, pourtant vieux et malade, revenant comme chaque ann\u00e9e dans les ruelles de Saint-Alban au cours des \u00abRencontres annuelles\u00bb. Lucien Bonnaf\u00e9 a \u00e9t\u00e9 formellement le directeur de Saint-Alban de 1941 \u00e0 1943, mais Bonnaf\u00e9 restait toujours un pas en arri\u00e8re de Fran\u00e7ois Tosquelles, qui fut par la suite le directeur pendant plus de vingt ans, extraordinaire clinicien \u00e0 l\u2019accent catalan impossible.<\/p>\n<p>JARDINAGE, COUTURE ET TROC<br \/>\nSaint-Alban fut un miracle, une incroyable ouverture \u00e0 l\u2019autre, dans un des endroits les plus recul\u00e9s &#8211; ou abrit\u00e9s &#8211; de France. C\u2019\u00e9tait l\u2019id\u00e9e qu\u2019il fallait soigner l\u2019asile autant que les personnes qui le fr\u00e9quentent. C\u2019\u00e9tait l\u2019id\u00e9e que \u00absans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c\u2019est l\u2019homme m\u00eame qui dispara\u00eet\u00bb. En 1941, Fran\u00e7ois Tosquelles a beau n\u2019avoir que 29 ans, il a un pass\u00e9 impressionnant de psychiatre qui a mont\u00e9 pendant les ann\u00e9es de guerre civile des dispensaires sur le front, o\u00f9 il se servait des prostitu\u00e9es comme personnel soignant. Et quand il d\u00e9barque \u00e0 Saint-Alban, il n\u2019a pas la t\u00eate dans les \u00e9toiles. Surgit une urgence : la faim. D\u00e8s 1940, apparaissent en effet des difficult\u00e9s de ravitaillement. Et ce sont pr\u00e8s de 2 000 personnes qu\u2019il faut nourrir. Tosquelles ne se trompe pas d\u2019urgence : toutes les valides sont mobilis\u00e9s. Dans cette r\u00e9gion agricole mais isol\u00e9e, les malades vont alors sortir, assurer le jardinage, le ramassage de pommes de pin, de champignons. Des liens se cr\u00e9ent. A l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019asile, les femmes font des travaux de couture, de filage et de tricotage pour les paysans du village : ils servent de troc contre des produits alimentaires introuvables, dont le beurre. Et ce n\u2019est pas tout : les malades \u00e9changent la ration alcoolique qui leur est octroy\u00e9e contre des pommes de terre. De ce fait, Saint-Alban est l\u2019h\u00f4pital psychiatrique fran\u00e7ais qui a compt\u00e9 le moins de d\u00e9c\u00e8s dus \u00e0 la famine. En France, 40 000 malades mentaux sont morts de faim entre 1940 et 1944.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Couv.D.Daenincks_72dpi1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-7793\" src=\"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Couv.D.Daenincks_72dpi1-232x300.jpg\" alt=\"Couv.D.Daenincks_72dpi1\" width=\"232\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Couv.D.Daenincks_72dpi1-232x300.jpg 232w, https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/wp-content\/uploads\/2015\/06\/Couv.D.Daenincks_72dpi1.jpg 383w\" sizes=\"auto, (max-width: 232px) 100vw, 232px\" \/><\/a>L\u2019AUDACE OMNIPR\u00c9SENTE<br \/>\nEt ce n\u2019est pas tout. Saint-Alban va devenir un territoire o\u00f9 la folie se fait r\u00e9sistante. Lucien Bonnaf\u00e9, lors d\u2019une rencontre, dans les ann\u00e9es 90 : \u00abA Saint-Alban, Tosquelles habitait un \u00e9tage, moi un autre, et on s\u2019est constitu\u00e9s en soci\u00e9t\u00e9 savante, on a appel\u00e9 nos r\u00e9unions, les r\u00e9unions de la soci\u00e9t\u00e9 du G\u00e9vaudan.\u00bb Tosquelles : \u00abNos r\u00e9unions \u00e9taient presque permanentes, on avait beaucoup de temps, il fallait attendre souvent, par exemple, le parachutage ou l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un visiteur clandestin. Alors, on parlait de psychiatrie. Des rencontres presque journali\u00e8res, ou nocturnes. On analysait ainsi l\u2019h\u00f4pital psychiatrique, on disait, entre blague et s\u00e9rieux, que c\u2019\u00e9tait un marquisat, le territoire d\u2019un marquis. La structure du m\u00e9decin chef \u00e9tait celle du ch\u00e2telain, avec les classes sociales \u00e9tag\u00e9es, les infirmiers, les malades.\u00bb<\/p>\n<p>A cause de la guerre et de cet emplacement difficile d\u2019acc\u00e8s, l\u2019audace est alors omnipr\u00e9sente. \u00abOn a beaucoup travaill\u00e9 avec les paysans, les gendarmes. Il y avait beaucoup de gendarmes qui avaient particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9sistance, ne parlons pas de quelques cur\u00e9s, des instituteurs\u00bb, racontait Tosquelles. Lieu unique. Des fous et des r\u00e9sistants. A Saint-Alban, on vit, on travaille, on dessine, on peint, on \u00e9crit, on se bat, et on discute sans fin, avec Eluard qui passe, Tristan Tzara aussi, ou encore le philosophe Canguilhem, comme le rappelle Didier Daeninckx dans son livre. Un moment de gr\u00e2ce, o\u00f9 tout peut \u00eatre possible. Soixante-dix ans plus tard, la guerre est finie. Et Saint-Alban s\u2019\u00e9puise.<\/p>\n<p>Eric FAVEREAU &#8211; Lib\u00e9ration<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Publi\u00e9 le vendredi 19 juin 2015 &#8211; \u00c9dition Lib\u00e9ration Droit d\u2019asile chez les fous Propos sans appel : \u00abNous sommes dans l\u2019antichambre de notre propre liquidation\u2026 On se rencontre moins, on pi\u00e9tine. Comment se mobiliser pour r\u00e9sister \u00e0 cette machine infernale ? 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