{"id":8711,"date":"2018-05-20T23:10:49","date_gmt":"2018-05-20T23:10:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=8711"},"modified":"2020-12-22T18:22:19","modified_gmt":"2020-12-22T18:22:19","slug":"la-rhetorique-du-vide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=8711","title":{"rendered":"LA RH\u00c9TORIQUE DU VIDE"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Qu\u2019advient-il quand la folie n\u2019est plus consid\u00e9r\u00e9e donc accueillie comme une souffrance \u00e0 part enti\u00e8re, mais devient une menace \u00e0 cadenasser illico\u00a0?<\/em>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>Sandrine Deloche,<\/strong> m\u00e9decin p\u00e9dopsychiatre &#8211;\u00a0<strong><i>Pratiques, cahiers de la m\u00e9decine utopique. Avril 18. N\u00b081. \u00ab\u00a0Souffrir\u00a0\u00bb<\/i><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur son visage, il y a la d\u00e9mesure de l\u2019effroi. Vacillante, la voix raconte un \u00e9tat de faits cuisant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>\u00ab\u00a0Ils \u00e9taient douze autour de moi, douze personnes pour m\u2019attacher\u00a0<\/i>\u00bb dit-elle. <i>\u00ab\u00a0En deux minutes, plus de montre, plus rien, \u00e7a c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s violent<\/i>\u00bb. Le regard reste effar\u00e9 de cette affaire-l\u00e0. L\u2019art et la mani\u00e8re de l\u2019hospitalit\u00e9 sont rest\u00e9s lettre morte. Quelque soit son expression, la crise d\u00e9clenche un plan d\u2019action qui agit au centuple l\u2019effraction et la violence du malaise \u00ab\u00a0incrimin\u00e9\u00a0\u00bb. Une sc\u00e8ne de peurs intime et collective, inavouable pourrait-on dire, arme la contention d\u00e8s le point d\u2019entr\u00e9e, les urgences, jusqu\u2019aux services d\u2019hospitalisation.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le visage cherche en l\u2019autre la reconnaissance de cet insens\u00e9. \u00ab\u00a0<i>Il faut parfois beaucoup de personnes pour imposer la contention <\/i>\u00bb lui r\u00e9pond, en face, le juge des libert\u00e9s et de la d\u00e9tention\u00a0!! Il est l\u00e0 pour lui dire ses droits, et v\u00e9rifier la proc\u00e9dure, malgr\u00e9 la sauvagerie qu\u2019on lui raconte. Depuis 2011, \u00e7a doit avoir lieu dans les 12 jours de l\u2019enfermement d\u2019une personne en h\u00f4pital psychiatrique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le documentaire de Raymond Depardon, \u00ab\u00a012 jours\u00a0\u00bb, nous rend t\u00e9moins d\u2019une d\u00e9rive qui ronge les institutions soignantes\u00a0: la d\u00e9liaison aboutissant \u00e0 la perte de sens, et vice et versa, au profit de l\u2019implacable m\u00e9canisation de la proc\u00e9dure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La cam\u00e9ra colle \u00e0 une sc\u00e8ne r\u00e9p\u00e9titive de l\u2019absurde\u00a0: un juge des libert\u00e9s ratifie ou non le certificat m\u00e9dical d\u2019un psychiatre, justifiant une hospitalisation sous contrainte d\u2019un malade qui rencontre le juge qui v\u00e9rifie la proc\u00e9dure, pourtant incomp\u00e9tent \u00e0 \u00e9valuer les motifs m\u00e9dicaux d\u2019une telle mesure. Cette mise en ab\u00eeme s\u2019\u00e9tire pour aboutir \u00e0 la mise en sc\u00e8ne du vide qui infiltre tous les espaces. Vide de la pens\u00e9e, de l\u2019hospitalit\u00e9, de la rencontre, du soin. La salle d\u2019audience comme les espaces d\u2019aire, d\u2019air et d\u2019ailleurs semblent irr\u00e9m\u00e9diablement d\u00e9vitalis\u00e9s. Rien ne s\u2019y partage en vrai. \u00c7a rate \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition. L\u2019exercice du pouvoir est l\u00e0, dans la rh\u00e9torique du semblant et son d\u00e9corum. Sale tenaille qui fait acte de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le temps est suspendu. Les d\u00e9ambulations automates, pench\u00e9es ou circulaires des pensionnaires pourraient figurer le man\u00e8ge de ce vide errant. Mais le mal est ailleurs. Le vide ambiant est le manifeste de la d\u00e9liaison qui ronge l\u2019institution, soignante comme judiciaire, de son organisation jusqu\u2019au maniement du dire. Le film montre l\u2019omnipr\u00e9sence d\u2019une langue\u00a0: celle\u00a0 de la loi, du discours, du protocole, du diagnostic, de la paperasse au d\u00e9triment du sensible, de l\u2019humanit\u00e9 et de la v\u00e9racit\u00e9 des mots. S\u2019additionne le pervertissement du langage dans la d\u00e9signation des lieux donc des situations qui s\u2019y inscrivent. \u00ab\u00a0<i>Vous faites l\u2019objet d\u2019une proc\u00e9dure\u2026\u00a0<\/i>\u00bb \u00e9nonce le juge. Mais pour quel chef d\u2019accusation\u00a0le malade est-il entendu? Heureusement, ce patient l\u00e0 lui r\u00e9torque qu\u2019il n\u2019a rien fait, qu\u2019il n\u2019y a pas de tribunal ici. Mais les autres, les plus fragiles, les plus menac\u00e9s, les plus enfonc\u00e9s\u00a0le comprendraient-ils? Le point culminant de cette pr\u00e9dation de la langue est un plan fixe de l\u2019\u00e9criteau d\u2019une porte\u00a0dans un couloir de l\u2019h\u00f4pital\u00a0:<i> salon d\u2019apaisement. <\/i>\u00c0 y entendre les hurlements, les appels r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, et le d\u00e9sert autour, on comprend vite qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une cellule d\u2019isolement avec contention. S\u2019agissant l\u00e0 encore d\u2019une adresse aux patients, <i>s\u2019apaiser et \u00eatre contraint<\/i> pourraient donc s\u2019appeler pareil, vouloir dire la m\u00eame chose\u00a0et pourquoi pas se vivre \u00e0 l\u2019identique\u00a0! Quel d\u00e9sordre symbolique est \u00e0 soigner\u00a0en priorit\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trouvant parfois des interstices sous cette chape de plombs, les fous, eux, tentent de lancer le d\u00e9bat, de faire advenir la rencontre, demandent que leur cas soit reconsid\u00e9r\u00e9. Leurs paroles sans d\u00e9tours d\u00e9masquent l\u2019embarras parfois, mais surtout l\u2019imposture d\u2019une certaine position de pouvoir. Contre leur gr\u00e9, les juges deviennent d\u00e9positaires d\u2019une immense souffrance humaine qui leur est adress\u00e9e. De fait, ils sont contraints d\u2019en endosser la charge. Le peuvent-ils\u00a0? Emp\u00each\u00e9s, emp\u00eatr\u00e9s, la cam\u00e9ra saisit leur g\u00eane, leur impuissance \u00e0 porter ce fardeau d\u2019un tissu social d\u00e9chir\u00e9 qui leur claque au visage. Ils peuvent baisser les yeux, griffonner, abr\u00e9ger mais pas se boucher le nez ni les oreilles. Ils sont t\u00e9moins oblig\u00e9s de la d\u00e9sh\u00e9rence et du trouble que s\u00e9cr\u00e8te la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une soci\u00e9t\u00e9 oublieuse de consid\u00e9rer ses plus fragiles sujets. Consid\u00e9rer, comme le rappelle\u00a0 Marielle Mac\u00e9, c\u2019est regarder attentivement, avoir des \u00e9gards, faire attention, tenir compte, m\u00e9nager avant d\u2019agir et pour agir\u00a0: c\u2019est le mot du \u00ab\u00a0prendre en estime\u00a0\u00bb, du \u00ab\u00a0faire cas de\u00a0\u00bb, mais aussi du jugement, du droit, de la pes\u00e9e, du scrutin. C\u2019est un mot de la perception et de la justice, de l\u2019attention et du droit. Il d\u00e9signe cette disposition o\u00f9 se conjuguent le regard et l\u2019\u00e9gard, le scrupule, l\u2019accueil s\u00e9rieux de ce que l\u2019on doit faire effort pour garder sous les yeux\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>\u00ab\u00a0Comme vous me voyez l\u00e0, je suis une plaie b\u00e9ante.\u00a0\u00bb <\/i>dira-t-elle au juge<i>. <\/i>Ce d\u00e9chirement est \u00e0 entendre au pied de la lettre. S\u2019il y a b\u00e9ance c\u2019est que la suture n\u2019est pas advenue. Op\u00e9rer une suture, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 poser un champ, en assurer l\u2019asepsie et faire du bord \u00e0 bord avec du fil, du bord \u00e0 fil. C\u2019est \u00e0 dire panser, recoudre, tisser, faire un maillage. Un travail d\u2019artisanat rigoureux qui n\u00e9cessite du collectif solidaire. Qu\u2019en est-il actuellement de ce m\u00e9tier\u00a0du soin psychique\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>\u00ab\u00a0J\u2019ai la folie d\u2019un humain\u00a0\u00bb. <\/i>Le ton est celui d\u2019une supplication. L\u00e0 encore, au plus pr\u00e8s du dire, il faut en entendre l\u2019urgence et le vital. Seul le traitement humain donc humanisant d\u2019une telle d\u00e9tresse permet la gu\u00e9rison. Une \u00e9vidence n\u2019est-ce pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, sous couvert de judiciarisation de l\u2019enfermement,\u00a0 le d\u00e9sengagement politique \u00e0 d\u00e9fendre une psychiatrie \u00e0 visage humain se renforce chaque jour. Une tentation mortif\u00e8re inexorable qui concentre toutes les d\u00e9rives assum\u00e9es voire institutionnalis\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 l\u2019insoutenable. Pour garder le cap d\u2019une telle vis\u00e9e, il faut se caler dans le dur de la logique \u00e9conomique drastique, baigner dans la novlangue technocratique mensong\u00e8re, faire v\u0153u d\u2019ob\u00e9issance gr\u00e9gaire pour se d\u00e9tourner d\u2019une souffrance humaine qui d\u00e9borde de partout et ne tendre qu\u2019une feuille de route de contrats d\u2019objectifs et de moyens. Pour rappel, on constate une augmentation constante des hospitalisations sous contrainte depuis 2011, 92000 en 2015, 94000 en 2016. Sans compter les alertes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es d\u2019Adeline Hazan, contr\u00f4leuse des lieux de privation et de libert\u00e9, s\u2019agissant de pratiques d\u2019un autre \u00e2ge \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique\u00a0; sans oublier les lettres ouvertes, les p\u00e9titions, les gr\u00e8ves, les burn out, les arr\u00eats de travail, les suicides sur site.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019inverse, l\u2019engagement politique garantissant une psychiatrie humaine impose de soutenir des tentatives d\u2019accueil et de soins \u00e0 sans cesse reformuler. Des types formidables ont tenu cette ligne utopiste et nous ont transmis le l\u00e8gue de ce genre de cord\u00e9e. Dans ces \u00eelots d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, on veille express\u00e9ment \u00e0 soigner l\u2019institution, \u00e0 pr\u00e9server des espaces de parole, \u00e0 prendre soin des entoures, \u00e0 lutter contre toute forme de privation, \u00e0 inventer au quotidien des praxis avec les patients. Autant d\u2019incontournables pour pr\u00e9server une fonction soignante au sens de porter consid\u00e9ration \u00e0, qu\u2019importe le m\u00e9tier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span class=\"\"><u class=\"\"><span class=\"\"><a class=\"\" href=\"https:\/\/pratiques.fr\/-Pratiques-No81-Souffrir\">https:\/\/pratiques.fr\/-Pratiques-No81-Souffrir<\/a><\/span><\/u><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qu\u2019advient-il quand la folie n\u2019est plus consid\u00e9r\u00e9e donc accueillie comme une souffrance \u00e0 part enti\u00e8re, mais devient une menace \u00e0 cadenasser illico\u00a0?\u00a0 Sandrine Deloche, m\u00e9decin p\u00e9dopsychiatre &#8211;\u00a0Pratiques, cahiers de la m\u00e9decine utopique. Avril 18. N\u00b081. \u00ab\u00a0Souffrir\u00a0\u00bb Sur son visage, il y a la d\u00e9mesure de l\u2019effroi. 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