{"id":8817,"date":"2019-02-10T21:17:28","date_gmt":"2019-02-10T21:17:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=8817"},"modified":"2021-07-14T19:14:12","modified_gmt":"2021-07-14T19:14:12","slug":"victor-notre-sauvagerie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/?p=8817","title":{"rendered":"Victor notre sauvagerie"},"content":{"rendered":"<p><b>Pratiques n\u00b0&nbsp;84 dossier: \u00ab&nbsp;O\u00f9 va la psychiatrie&nbsp;?&nbsp;\u00bb &nbsp; &nbsp;<\/b>Janvier 2019<\/p>\n<p><strong>Sandrine Deloche<\/strong>, &nbsp;M\u00e9decin p\u00e9dopsychiatre<\/p>\n<p>La qualit\u00e9 de la protection, du soin et de l\u2019\u00e9ducation d\u00e9livr\u00e9e \u00e0 Victor, l\u2019enfant sauvage renseigne en premier lieu sur la somme de notre propre sauvagerie.<!--more--><\/p>\n<p>Chaque fois que je pousse la porte de la salle Itard, c\u2019est un temps suspendu de croisement. Je c\u00f4toie de jeunes enfants hospitalis\u00e9s l\u00e0. La plupart ont attendu des mois avant d\u2019y \u00eatre admis, faisant le d\u00e9sespoir des institutions, de l\u2019\u00e9cole, et de leurs parents impuissants. A Itard, ils sont soign\u00e9s, mais aussi trait\u00e9s et enferm\u00e9s. Ils sont ici pour toute sorte de souffrance psychique appel\u00e9e \u00ab&nbsp;trouble&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;handicap&nbsp;\u00bb. Un matricule diagnostique de classification, le code d\u2019une lettre accol\u00e9 \u00e0 un chiffre attestera de la chose, \u00e0 la sortie. Chaque fois, qu\u2019on d\u00e9verrouille la porte de la salle Itard, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 Victor et au docteur Itard incarn\u00e9 par Fran\u00e7ois Truffaut dans son film <i>L\u2019enfant sauvage<\/i> sorti en salle en 1970, visionn\u00e9 par 1,4&nbsp;million de spectateurs. Un succ\u00e8s \u00e0 la hauteur du mythe et de l\u2019histoire vraie. Curiosit\u00e9 honnie, objet d\u2019\u00e9tude, f\u00e9tiche des Lumi\u00e8res, Victor, petit sauvage de l\u2019Aveyron, fut captur\u00e9 un soir d\u2019hiver en 1799, non loin de Saint-Sernin-sur-Rance. <br \/>L\u2019excitation collective qu\u2019il provoqua dans tout le pays met le doigt sur le retour du refoul\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;quel monstre avait pu na\u00eetre d\u2019une tentative d\u2019infanticide&nbsp;?&nbsp;\u00bb Rappelez-vous, parmi les nombreuses cicatrices de son corps, l\u2019examen m\u00e9dical montra une large cicatrice \u00e0 la gorge aussi pr\u00e9cise qu\u2019une lame de couteau. Jug\u00e9 d\u00e9bile et sourd apr\u00e8s l\u2019examen de Philippe Pinel, il atterrit chez Jean Itard. Aid\u00e9 par Madame Gu\u00e9rin, sa gouvernante, le docteur entreprit d\u2019\u00e9duquer, d\u2019enseigner et d\u2019humaniser Victor. Les psys aujourd\u2019hui diraient, faire un travail de subjectivation pour rendre l\u2019enfant dou\u00e9 de pens\u00e9es, donc sujet. Apr\u00e8s cinq ans de labeur, les r\u00e9sultats furent minces. Aucun accomplissement v\u00e9ritable ne fut constat\u00e9, malgr\u00e9 l\u2019application de m\u00e9thodes valid\u00e9es, la stabilit\u00e9 du cadre, et la volont\u00e9 intangible du ma\u00eetre. Les soirs de pleine lune, les jours de pluie, Victor continua \u00e0 se ruer dehors, \u00e0 quatre pattes dans l\u2019herbe, la t\u00eate renvers\u00e9e et grima\u00e7ante au rythme de ses balancements. Victor sans langage r\u00e9sista \u00e0 la connaissance. L\u2019empreinte de la for\u00eat garda l\u2019ascendant.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne s\u2019inscrit comme une perp\u00e9tuit\u00e9 qui court encore. Les docteurs Pinel et Itard sont \u00e0 la fen\u00eatre et regardent Victor batifoler dans le jardin.<\/p>\n<p>&#8211; Pinel&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voyez-vous, Itard, cessez de vous tourmenter. Cet enfant a \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 au fond des bois tout simplement parce qu\u2019il est un idiot de naissance, un fardeau sans doute pour de pauvres gens sans le sou pour leur marmaille.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>&#8211; Itard&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne le crois pas. Je pense que cet enfant est devenu ce qu\u2019il est parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge de ce dont il avait besoin.&nbsp;\u00bb<\/p>\n<p>Un plan fixe laisse les deux hommes songeurs c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te dans l\u2019encadrement de la fen\u00eatre. Magistral d\u00e9saccord qui nous renvoie \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 du moment en p\u00e9dopsychiatrie.<\/p>\n<p>En somme, soit on admet que la sauvagerie est toujours ant\u00e9rieure \u00e0 l\u2018\u00e9tat de l\u2019enfant perturb\u00e9, d\u2019o\u00f9 l\u2019importance de la rep\u00e9rer et de d\u00e9fendre avec la m\u00eame conviction le soin prodigu\u00e9 \u00e0 l\u2019enfant malade et \u00e0 l\u2019ant\u00e9riorit\u00e9 qui le constitue. Soit le sort des enfants inadapt\u00e9s est fix\u00e9 d\u00e8s la naissance, aucune responsabilit\u00e9 n\u2019est alors attendue. La dimension politique et soci\u00e9tale du mal est tue. Elle est recouverte par la fabrication de syst\u00e8mes de contr\u00f4le. Depuis la loi Handicap du 11 f\u00e9vrier 2005, le trouble psychique a \u00e9t\u00e9 recouvert par le signifiant \u00ab<i>&nbsp;handicap&nbsp;<\/i>\u00bb. L\u2019injonction faite au corps m\u00e9dical de devoir reconna\u00eetre le dit \u00ab&nbsp;handicap&nbsp;\u00bb et d\u2019organiser \u00ab&nbsp;<i>sa compensation&nbsp;<\/i>\u00bb renvoie au d\u00e9ni sauvage de la vie psychique. Cette savante construction politique permet de poser un grillage sur une population donn\u00e9e qui trie le mental pathologique des petits comme n\u2019importe quelle maladie, \u00ab&nbsp;<i>sympt\u00f4me-diagnostic-traitement&nbsp;<\/i>\u00bb, selon un r\u00e9f\u00e9rentiel neuroscientifique, donc une vis\u00e9e normative du probl\u00e8me. \u00c0 partir de l\u00e0, le dressage passe surtout par l\u2019\u00e9ducation, selon les convictions du docteur Itard. C\u2019est-\u00e0-dire, quoiqu\u2019il en co\u00fbte, et qu\u2019importe le for\u00e7age exerc\u00e9 sur la jeunesse. Pour l\u2019heure, je parle du moulinet de la logique des puissants qui n\u2019est plus \u00e0 une contradiction pr\u00e8s. La majorit\u00e9 des \u00e9tudes universitaires de psychiatrie et de psychologie, exclut d\u00e9sormais la transmission de la psychanalyse, au profit de m\u00e9thodes de r\u00e9\u00e9ducation cognitive et comportementale qui fleurissent dans les cabinets lib\u00e9raux \u00e0 des prix exorbitants. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, le service public est laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019abandon pour les plus d\u00e9munis. Les recommandations de la Haute autorit\u00e9 de sant\u00e9 concernant le traitement du trouble attentionnel chez l\u2019enfant, en 2015, incluent la prescription de la Ritaline\u00ae (d\u00e9riv\u00e9 amph\u00e9taminique). Sans pour autant se soucier de mettre en place une campagne de pr\u00e9vention face aux effets d\u00e9sastreux des \u00e9crans sur l\u2019attention des enfants, petits et grands. Dans la m\u00eame ann\u00e9e, commence un large virage s\u00e9curitaire avec des attendus inadmissibles du minist\u00e8re de l\u2019Int\u00e9rieur, peu d\u00e9mentis par celui de la Sant\u00e9, concernant les profils de certains jeunes. L\u2019\u00e9tat du milieu et des cit\u00e9s ghetto\u00efs\u00e9es ne font plus partie des priorit\u00e9s r\u00e9publicaines, seule la suspicion guide les peurs.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 L\u2019\u00c9ducation nationale, elle est tenue de revoir ses programmes scolaires, performer l\u2019\u00e9valuation pour d\u00e9busquer l\u2019\u00e9chec scolaire, tout en faisant dispara\u00eetre le dispositif mod\u00e8le de pr\u00e9vention (exerc\u00e9 par les ma\u00eetres sp\u00e9cialis\u00e9s et les psychologues scolaires). Nous savons la d\u00e9termination politique actuelle de valoriser la transmission des valeurs r\u00e9publicaines d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge, celle qui en m\u00eame temps, traque les enfants migrants dans les \u00e9coles de la R\u00e9publique.<\/p>\n<p>Faut-il pourtant rappeler que nous avons mieux que le simple foyer du docteur Itard pour prot\u00e9ger un enfant de toute forme de violence, quelle que soit son origine. Nous avons un arsenal juridique de protection des mineurs renforc\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de la pr\u00e9vention depuis les lois du 5 mars 2007 et du 14 mars 2016 relatives \u00e0 la protection de l\u2019enfant. Malheureusement, la politique d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 appliqu\u00e9e \u00e0 la justice des mineurs ne permet plus son op\u00e9rationnalit\u00e9. Dans le temps imparti de l\u2019urgence, la protection n\u2019est plus assur\u00e9e, induisant des situations intol\u00e9rables.<\/p>\n<p>Cette confusion entre une chose et son contraire existe aussi en p\u00e9dopsychiatrie. Travailler dans la confusion et la contradiction est une pure folie, voire un acte de sauvagerie. Souffrance au travail, mal \u00eatre des institutions et donc violence exerc\u00e9e sur les enfants sont les maillons d\u2019une m\u00eame cha\u00eene. Mais tout comme Jean Itard, nous tentons des exp\u00e9riences, nous tentons de d\u00e9sali\u00e9ner les enfants fous en changeant la trajectoire du factum, avec l\u2019exigence et l\u2019illusion de d\u00e9plier le temps froiss\u00e9.<\/p>\n<p>Heureusement, face \u00e0 nos errances, la r\u00e9alit\u00e9 de Victor est intemporelle. Ses lignes de fuite, sa radicalit\u00e9 d\u2019exister au plus strict d\u00e9nuement aboutissant \u00e0 ne rien vouloir, ni parler la langue commune, ni apprendre autre chose que l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 de vivre cr\u00e9ent une absence de truchement, donc un \u00e9cart. S\u2019ouvre alors la dimension politique&nbsp;du jugement. Gamine, j\u2019ai gard\u00e9 intact le souvenir de mon \u00e9motion en d\u00e9couvrant le film de Truffaut, mais surtout celui d\u2019un impossible discernement de jugement concernant le visage de la sauvagerie. \u00c9videmment, j\u2019\u00e9tais stup\u00e9faite des fracas de Victor. Mais qu\u2019il soit captur\u00e9, dompt\u00e9, expos\u00e9, assujetti me paraissait tout aussi sauvage. Seule la musique du film ne faisait aucun doute sur ses bienfaits, permettant de se raccrocher aux branches. Souvenir marquant, le concerto pour mandoline de Vivaldi accompagne Victor gambadant dans la campagne des Batignolles, lib\u00e9r\u00e9 de sa servitude.<\/p>\n<p>\u00c0 propos des enfants fous, la question de l\u2019origine et du devenir de la sauvagerie, dans ma pratique, reste enti\u00e8re. Sans racine, ni baies \u00e0 manger, sans eau des rivi\u00e8res, ni lisi\u00e8re des champs, sans ombre des bois, ni soleil ou mousse, sans chant d\u2019oiseaux ni insectes Victor aurait-il surv\u00e9cu \u00e0 la barbarie&nbsp;? Bient\u00f4t nous en serons l\u00e0.<\/p>\n<p>Je garde en moi ce talisman&nbsp;: les for\u00eats sont de bons gu\u00e9risseurs sans discours, ni clef, ni porte.<span class=\"Apple-converted-space\">&nbsp;<\/span><\/p>\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pratiques n\u00b0&nbsp;84 dossier: \u00ab&nbsp;O\u00f9 va la psychiatrie&nbsp;?&nbsp;\u00bb &nbsp; &nbsp;Janvier 2019 Sandrine Deloche, &nbsp;M\u00e9decin p\u00e9dopsychiatre La qualit\u00e9 de la protection, du soin et de l\u2019\u00e9ducation d\u00e9livr\u00e9e \u00e0 Victor, l\u2019enfant sauvage renseigne en premier lieu sur la somme de notre propre sauvagerie.<\/p>\n","protected":false},"author":78,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[374,370],"tags":[],"class_list":["post-8817","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles","category-groupe-enfance"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8817","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/78"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8817"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8817\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":9415,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8817\/revisions\/9415"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8817"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8817"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.collectifpsychiatrie.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8817"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}