Crise de la psychiatrie, crise de nos démocraties : quelle hospitalité pour nous-même ?

Roger FERRERI  membre des 39 contre la nuit sécuritaire.                    Article paru dans l’Humanité le 31 janvier 2018

Une des caractéristiques d’une époque civilisationnelle tient à la reconnaissance de ses marges et de leurs traitements. Traitement à l’évidence monstrueux dans les totalitarismes, ce qui nous contraint d’en faire un enseignement permanent de la question démocratique. Cette question se travaille plus qu’elle ne s’accueille.

Quelle hospitalité pour la folie n’y échappe pas. Sous les pavés la plage ne se suffira jamais à lui tout seul. Les bannières flottent assez au vent pour changer dans l’instant de direction avec lui. Il y faut la dynamique d’une diversité des pratiques de la folie s’enseignant les unes les autres de la prohibition de tous discours à visée universelle à son endroit.

L’universel comme prescription, dans les sciences de l’homme, ne fait que témoigner du désir de pouvoir de quelques-uns sur tous les autres, philosophes et psychanalystes compris. La prohibition de l’inceste n’est pas une loi universelle, elle n’est jamais que la représentation la plus universalisable, la force de vente, du concept d’interdit par notre espèce parlante.

Première leçon d’une possible hospitalité : elle ne pourra jamais relever de son uniformisation par l’universel. D’où il s’en déduit que les pratiques de la folie ne sauraient être contenues dans une invention historique de sa captation par la raison avec la proposition d’une science de son inverse : la psychiatrie – fût-ce au titre du meilleur de ses pratiques. La raison est une fiction politique porteuse d’espoir à la condition de relever le défi d’être ce projet politique et non pas la monstruosité de l’objectivité de sa réalisation : soit de passer de la raison comme fiction à la raison comme norme. Qu’on se le dise haut et fort pour le combattre avec la plus vigoureuse véhémence, le glissement de la folie comme enseignement politique vers la santé mentale comme contrainte, ne fait que témoigner du retour d’un vieux mythe inhérent au gouvernement des hommes qui voit son acmé avec l’esclavage et qui consiste à gouverner les peuples comme des corps. Faire de la démocratie le lieu d’un gouvernement qui serait celui de la maintenance de corps en bonne santé mentale à laquelle les peuples devraient se soumettre, tel est le risque d’un accueil de la folie qui se penserait uniquement dans l’enceinte de sa réception à la manière d’un parc zoologique qui affirmerait se substituer à la diversité concrète des espèces. Le « santémentalisme » au nom d’un bien désincarné détruit les hommes et les œuvres, véritable cancer actuel des différents systèmes institutionnels. Il nous faut reconnaitre que le mur de Berlin est tombé en 1989 du mauvais côté pour les deux côtés. Les états communistes ont accueilli toutes les carottes du désir capitalisé dans le fétichisme de la marchandise, tandis que les états démocratiques ont accueilli avec la joie de l’enfant perdu et enfin retrouvé, le bâton du management bureaucratique. Il en va du traitement de la psychiatrie comme de celui de l’égalité : il n’y a pas plus de bonne psychiatrie qu’il n’y a d’égalités parfaites, il doit y avoir une lutte permanente contre les psychiatries monstrueuses tout autant que contre les inégalités insupportables. La psychiatrie ne peut participer à l’hospitalité de la folie qu’à la condition de ne pas laisser croire que c’est en son sein que la question se réglerait. Ce que Lucien Bonnafé résumait par cette formule : « l’objet de psychiatrie ce n’est pas la folie, mais ce que font les psychiatres ».

Deuxième leçon : l’hospitalité en soi est indissociable du fond sur lequel elle se construit. Ce fond est dominé par la destruction de l’innovation par les marges dans le contexte d’un vaste mouvement de normalisation. Au point que la folie doit être effacée jusqu’à l’interdiction d’en prononcer le mot, permettant ainsi l’avènement d’une « science » de l’adaptation. Le terme de handicap ne désigne plus la question en mouvement de la solidarité nationale mais le diagnostic figé d’une inadaptation technique. Le réductionnisme d’une psychologie cognitive d’un Stanislas Dehaene peut alors passer aveuglément du Collège de France à la politique.

La psychiatrie est une invention qui appartient à ceux qui en parlent et la parole doit être possible pour tous. L’hospitalité de la folie est indissociable d’une hospitalité de nous-mêmes. Cela dépasse la question bien évidemment réelle des moyens et des pratiques. Il n’y a pas d’hospitalité sans espace de travail, c’est-à-dire sans possibilité pour chacun de ressaisir en quoi il est concerné par les œuvres auxquels il concourt, exit l’ignominie douce des protocoles de « bien-traitance ». Les pratiques de la folie, parmi d’autres productions de la culture, sont un des lieux où les démocraties reçoivent un retour politique sur les effets du commun de notre quête de sens. Il serait illusoire d’avancer quoi que ce soit en son nom sans mettre à bas la pente contrôlitaire de nos gouvernements dits démocratiques, institution aux états vidés de sens qui expérimentent sur les pratiques de nos corps de nouvelles modalités d’un totalitarisme d’une banalité du bien. Attachons-nous déjà à combattre l’inhospitalité envers nous-mêmes édictée par la Haute Autorité de Santé qui sous couvert de bonnes pratiques scientifiques a permis à la gestiocratie de mettre la main sur les politiques de santé pour les réduire, ARS à l’appui, à de simples techniques de contrôle.

Attachons-nous à refaire des pratiques soignantes et d’hospitalité une question populaire contre toutes formes de sous-traitance de la politique par des organismes techno-bureaucratiques.

Soyons frères en folie de notre propre accueil, en ce sens la démocratie deviendrait enfin une question tout à fait neuve, une pensée de non-gouvernants, d’usagers de la démocratie.

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