Notre quotidien de soignants, ce ne sont pas vos blocus. Ce sont des adolescents parfois hospitalisés qui n’arrivent plus à se lever, à sortir, à parler. Qui se retirent, s’effondrent, se taisent. Qui ont cessé de s’adresser à qui que ce soit, parce qu’ils ont fini par croire que personne n’était en face.
Alors quand nous vous voyons dehors, devant vos lycées, en train de tenir un blocus, de vous organiser, de crier, nous voyons des jeunes qui croient que ça vaut le coup de parler ensemble. Qui croient qu’une parole collective peut compter. Puissiez-vous donner de la force à ceux dont l’espoir s’est tari.
Nous n’avons pas à juger si vos mots sont justes ou si vos cibles sont les bonnes. Comme nous, vous cherchez. Vous cherchez comment dire ce qui ne va pas. Et chercher ses mots à plusieurs, c’est déjà politique.
Prendre soin des enfants et lutter contre leur assujettissement, c’est le même geste.
Et il faut dire un mot de ce que nous ne confondons pas avec vous.
Il y a les casseurs, les pilleurs. Ils ne sont pas vous. Ils sont un autre niveau de désespoir, plus loin de nos services de soin.
Ils ne sont pas nés casseurs. Ils ont grandi avec l’exclusion scolaire précoce, l’orientation subie, les contrôles, les logements indignes, les services publics qui s’en vont. Ils ont compris très tôt qu’ils n’étaient pas attendus.
Cela n’enlève rien à la gravité de leurs actes, ni à la responsabilité de chacun. Mais cela nous oblige à penser la réponse autrement que par la seule répression.
Ces jeunes sont le signe le plus brutal de l’abandon d’une partie de la société. Une société qui mesure la valeur d’un individu à ce qu’il peut consommer, et qui rend invisibles ceux qui n’en ont pas les moyens. Ces jeunes n’ont pas appris à se sentir appartenir, parce qu’on ne leur a jamais donné le sentiment qu’ils appartenaient. Ils ne cassent pas pour dire quelque chose à quelqu’un, ils cassent parce qu’il n’y a plus personne à qui s’adresser.
Vous, vous criez encore vers nous, quand d’autres n’attendent plus rien de nous. Les deux nous obligent.
Une de vos camarades nous a raconté que pendant un blocus, des agriculteurs sont passés en tracteur devant son lycée. Ils ont apporté des confitures de citrouille, se sont installés à côté d’eux, leur ont fait des tartines. Elle en a été touchée, heureuse d’avoir un écho d’adultes bienveillants et nourrissants.
C’est ça, éduquer et prendre soin, au fond. Des adultes qui nourrissent, au propre comme au figuré, au lieu de faire taire.
Nous ne soignons pas des enfants pour qu’ils s’adaptent à un monde malade. Nous essayons de leur donner assez de force pour qu’ils puissent le transformer. Votre soulèvement nous permet d’y croire encore.
Nous, soignants, éducateurs, psychiatres d’enfants, psychologues, psychanalystes, sommes à vos côtés.
Séverine Ouaki pour le Groupe Enfance du Collectif des 39
24 octobre 2026