Attaque du médico social – Alerte enfance en danger !

Marie BAKCHINE   Psychologue / psychothérapeute dans un     CAMSP    Reims, 2017

Le secteur médico-social regroupe 900 000 salariés et prend en charge environ 1 million 500 personnes (enfants et adultes).

C’est un secteur complexe qui accueille dans 35000 structures une population hétérogène pour des missions de soins, d’accompagnement, de prévention, d’actions éducatives, d’intégration, de protection, d’hébergement.

La politique d’austérité mise en place par les gouvernements successifs a porté un coup sévère à la qualité des soins.

Le secteur médico-social et sa branche consacrée à la petite enfance (1) sont aujourd’hui menacés dans leurs pratiques. Jusqu’à présent, les politiques gouvernementales en matière de « santé mentale » ont eu pour conséquence un repli des structures publiques vers celles du médico-social, souvent gérées par des associations privées à but non lucratif.

Les CAMSP par exemple, (Centre Action Médico-Sociale Précoce, prés de 250 aujourd’hui en France) sont créés dans les années 1970 pour accueillir, dépister, annoncer un diagnostic et soigner sur un temps long, grâce à un plateau technique pluridisciplinaire, les enfants et leur famille touchés par un handicap ou une maladie chronique, dans des consultations précoces et proches du domicile. Ils sont aujourd’hui confrontés au démantèlement progressif des hôpitaux publics et plus particulièrement de la psychiatrie de secteur infanto juvénile.

En conséquence, les CAMSP sont contraints de prendre en charge, en nombre croissant, des pathologies psychiques de plus en plus lourdes, habituellement traitées dans les CMPE (2), tels que autismes et psychoses infantiles, afin de pallier une carence d’offre de soin en psychiatrie et de places en hôpitaux de jour. Ceci est le résultat de la mise en place des GHT (Groupements Hospitaliers de Territoire) qui visent la fusion des structures sanitaires et médico-sociales toujours dans une logique de réduction des coûts et au détriment des personnes en souffrance.

De nombreux postes ne sont pas pourvus du fait d’une pénurie de professionnels.

Remplacer un pédopsychiatre, un orthophoniste devient une gageure dans beaucoup de régions.

Le cas des pédopsychiatres est exemplaire. Cette spécialité fait actuellement cruellement défaut en métropole et dans l’outre-mer.

Certains établissements, comme des hôpitaux de jour, sont obligés de fonctionner sans, ou bien d’embaucher des professionnels étrangers, ou encore de maintenir en fonction des médecins qui ont atteint l’âge de la retraite. En Champagne Ardenne par exemple, sur les pédopsychiatres actuellement en activité, 85% ont 60 ans et plus. Dans cette même région, la densité moyenne pour 100 000 enfants de moins de 15 ans est de 5,2 pédopsychiatres (3). L’évolution de ce chiffre entre 2007 et 2016 est de moins 63,9%. Plus alarmant encore, 11 départements français ne possèdent aucun pédopsychiatre ! (4)

A force d’être non pourvus, certains postes sont carrément supprimés. Qu’à cela ne tienne, les enfants devront attendre sur des listes interminables ou bien chercher une place en libéral. Sauf que si l’enfant est inscrit dans une institution médico-sociale, de type CMPP, il ne pourra pas cumuler une prise en charge en cabinet privé sans surcoût, la Sécurité Sociale ne finançant qu’un secteur à la fois. Il devra choisir, depuis un décret paru en septembre 2016, entre deux prises en charge, par exemple une rééducation orthophonique en libéral ou une psychothérapie en institution.

Pourrait-on imaginer demander à un patient atteint d’une maladie grave de choisir entre une chimiothérapie ou une chirurgie s’il a besoin des deux pour guérir?

Dans ce contexte, les soignants, confrontés à une demande croissante de soins, à des situations de plus en plus complexes, sont sommés de pallier les carences d’un système de santé public qui est volontairement affaibli pour favoriser le secteur privé.

Ainsi la souffrance au travail est bien réelle pour ces professionnels soucieux de maintenir coûte que coûte une qualité d’accueil et de prise en charge, contraints d’annoncer à des parents que leur enfant est atteint d’une pathologie lourde, et que de surcroît il leur faudra attendre plusieurs mois, voire une année et plus, avant de commencer les soins.

L’on sait par ailleurs que dans ce secteur de la petite enfance, la prise en charge précoce est une nécessité avant que ne s’installent des troubles chroniques, qui viendraient gravement fixer des pathologies et condamner ces enfants à un avenir du côté du handicap.

Un enfant de 4 ans épileptique attend plusieurs mois une IRM à l’hôpital public car il y a pénurie d’anesthésiste indispensable pour effectuer l’examen, un autre attend un an une prise en charge psychothérapeutique alors qu’il entre au CP et commence les apprentissages. Ce temps d’attente quand on a entre 0 et 6 ans, compte tenu des potentialités de développement à cet âge, constitue une réelle perte de chance.

La création du secteur médico-social s’est faite dans un contexte idéologique humaniste et une volonté d’offrir des lieux d’accueils et de soins pour tous. C’est toute cette vision de l’accueil inconditionnel, de l’accompagnement, de l’écoute du tout petit et de ses parents qui est attaquée par la politique néolibérale qui malheureusement va se développer. Cette politique qui, de fait, prive l’enfant, être en devenir, de toutes ses chances de grandir sans séquelle, ni handicap.

Aujourd’hui, la logique comptable de l’ARS et des directions d’établissements impose des conditions de travail maltraitantes à un personnel dont la charge difficile est d’accueillir la souffrance des enfants et de leurs parents.

Au delà de leurs missions, ces soignants subissent des conditions d’exercice de plus en plus antagonistes avec leur éthique du soin sous prétexte de rigueur économique. Les budgets de formations se réduisent comme peau de chagrin. Et si l’on veut garder un niveau de compétence digne, chacun doit mettre la main à la poche pour se former, alors même que le salaire est bloqué depuis 7 ans.

Soigner les enfants implique de prendre soin des soignants, de leur garantir un cadre de pensée libre, éthique et non précaire.

Or de l’argent, il y en a. Pour financer des travaux du bâti, s’équiper de matériel informatique souvent inutile, payer des audits, des évaluations interne et externes… au détriment de l’humain et de la relation.

Mais le pire est à craindre. Une réforme de la tarification des établissements et services médico-sociaux, initiée par l’ancien gouvernement est en train de se mettre en place. Elle est déjà effective dans quelques départements pilotes. Elle sera étendue à tout le territoire en janvier 2018. Cette réforme appelée SERAFIN-PH (Service et Etablissements Réforme Adéquation FINancement-Personnes Handicapées) prévoit d’appliquer une formule adaptée de la tarification à l’acte (T2A) qui a fait tant de dégâts dans l’hôpital public. La logique est la suivante : financer des actes sans tenir compte des facteurs humains et des espaces de pensée considérés comme improductifs.

Une autre réforme propose de mettre en place des RAPT (Réponse Adaptée Pour Tous), afin de gérer des GOS (Groupe Opérationnel de Synthèse) chargé d’orienter les
« usagers » en fonction des places disponibles. Les GOS chapeautés par des coordinateurs ont pour mission de trouver des places d’accueil par défaut à des enfants en attente d’une prise en charge adaptée. Ainsi un enfant pourra rester jusqu’à 7 ans et plus à l’école maternelle en attendant sa place en IME. Le recours à des professionnels libéraux sera de plus en plus fréquent pour pallier le manque de spécialistes dans les institutions qui offrent des salaires peu attractifs.

Avec l’idée d’éponger les listes d’attentes, ce système a pour objectif de réduire les coûts sans embaucher, ni créer de structures d’accueil supplémentaires.

Il s’agit à terme de mettre en concurrence les établissements, de promouvoir ceux qui pratiquent les tarifs les plus bas, tout en réduisant de manière artificielle et insatisfaisante des listes d’attente de plus en plus longues du fait d’une politique de santé qui veut soigner à moindre coût.

Dans ces réformes bureaucratiques, le soin a disparu au profit de l’accompagnement, mot valise qui réduit le travail à un acte technique sans expertise.

Toute dimension humaniste est évacuée … cet humanisme pourtant indispensable à l’accueil, à l’écoute, au soutien, à la contenance… de la souffrance vécue par ces enfants, ces familles, ces assistants familiaux.

Or tout ce travail ne peut se faire qu’au sein d’une équipe pluridisciplinaire, formée, engagée dans le soin relationnel et la pensée de ses pratiques, et surtout soutenue par une hiérarchie administrative censée garantir un climat apaisé grâce à des politiques de santé prévoyante. Nous voyons qu’avec ces réformes, conformes au projet néolibéral des gouvernements successifs, nous sommes loin du compte.

Nous avons besoin de soignants, de structures de proximité et non davantage de bureaucratie, de protocoles d’évaluations qui au final ont un coût exorbitant.

Celui de sacrifier, dans le secteur médico-social de la petite enfance, les plus vulnérables et les plus jeunes d’entre nous.

Écrivez à :      collectif.ms.grandest@gmail.com

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