>Les évaluations nationales ne passeront pas par nous !

 

 

Le Réseau des enseignants du primaire en résistance diffuse ce jour un appel au boycott des évaluations nationales CM2 signé nominativement par 200 professeurs des écoles. Cet appel s’inscrit dans la continuité des actions collectives de résistance pédagogique organisées par les enseignants du primaire pour lutter contre les pseudo-réformes qui déconstruisent l’école publique.

 

Intitulé « Les évaluations nationales ne passeront pas par nous ! », cet appel est soumis à la signature des enseignants du primaire sur le site http://resistancepedagogique.org/site/.

 

Il est d’ores et déjà soutenu par plusieurs personnalités, telles Philippe Meirieu, Pierre Frackowiak, Hubert Montagner, André Ouzoulias, Laurent Ott et Daniel Calin.

 

Le Réseau des enseignants du primaire en résistance appelle les syndicats d’enseignants à soutenir cette initiative et à relayer largement cet appel auprès de leurs adhérents  et de l'opinion publique.

 

 

Contacts :

contact@resistancepedagogique.org

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>Non à la politique de la peur ! (réunion le 01er février à Lille)

 

 

Non à la politique de la peur!

Le sécuritaire contre

les droits sociaux et citoyens 

Réunion Publique

1er février 2011 de 17 h 15 à 22 heures

Maison de l’Éducation Permanente (MEP)

1 place Georges Lyon à Lille

 

 

 

Un projet de loi « relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et à leurs modalités de prise en charge » a été déposé à l’Assemblée Nationale le 5 mai dernier. Il  s’inscrit dans la logique des politiques de la peur et porte sur le domaine de la loi qui régit les soins obligés et les placements involontaires en psychiatrie.

 

Ce projet instaure, en particulier, une garde à vue psychiatrique de 72h et des soins sans consentement extensifs de l’hôpital au domicile sous gestion et contrôle du Préfet. Il crée une logique de gestion des risques basée sur la dangerosité du «malade mental », objet de soins à perpétuité. Il crée aussi un fichier national des malades mentaux qui s’ajouterait au trop nombreux déjà existant.

 

En conséquence, l’appel contre les soins sécuritaires Mais c’est un Homme se veut une plateforme de rassemblement pour défendre une certaine représentation de la folie et de la psychiatrie, opposée radicalement à ce qui est affirmé aujourd’hui.

 

Cette réforme s’inscrit dans une politique du tout sécuritaire et d’une succession ininterrompue de textes répressifs dont la loi LOOPSI2, le rapport BOCKEL, la proposition de la loi pénitentiaire, le fichage généralisé de la population, la vidéosurveillance, l’appel à la délation,  ne sont que les derniers avatars.

 

Face à un projet de société qui catégorise, trie, désigne, élimine, détruit, expulse et réprime nous opposons outre le dispositif d’accès aux soins, le refus de la délation et de l’exclusion, la promotion d’un socle de droits sociaux et citoyens dans le respect des droits de l’homme.

 

 

Organisations Signataires de l’appel « mais c’est un homme »: Collectif Non à la Politique de la Peur, Advocacy France, Association pour la Recherche et le Traitement des Auteurs d’Agressions Sexuelles (ARTAAS), ATTAC France, Collectif d’associations d’usagers en psychiatrie (CAUPsy), Fédération pour une Alternative Sociale et Écologique, Fondation Copernic, Groupe Information Asiles (GIA), Ligue des droits de l’Homme, Nouveau Parti Anticapitaliste, Parti Communiste Français, Parti de Gauche, Parti Socialiste, Les Sentinelles Egalité, SERPsy, SUD Santé Sociaux, Syndicat de la magistrature, Syndicat de la Médecine Générale, SNPES-PJJ-FSU, Union Syndicale de la Psychiatrie, Union Syndicale SOLIDAIRES,  les Verts.

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>Comment accueillir la folie? Un débat organisé lundi 24 janvier par Mediapart.

La loi sur l'hospitalisation sous contrainte sera réformée dans les prochains mois. Face à un texte à intention clairement sécuritaire, alimenté par un discours qui stigmatise les malades mentaux comme potentiellement dangereux, il est urgent de s'interroger sur l'accueil que la société réserve aux personnes souffrant de troubles psychiques. Tant à l'hôpital, qu'à l'école, dans les entreprises et plus généralement dans la cité.

Ce débat est né d'une proposition de Paul Machto, psychanalyste et psychiatre à Montfermeil et Yves Gigou, infirmier, tous deux abonnés à Mediapart et rédacteurs de l'édition Contes de la folie ordinaire.

Il réunira:
– Hervé Bokobza, psychiatre et psychanalyste, directeur de la clinique de psychothérapie institutionnelle de Saint-Martin de Vignogoul dans l'Hérault, ancien président de la Fédération Française de Psychiatrie et membre du collectif des 39 contre la nuit sécuritaire;
– Bénédicte Maurin, éducatrice auprès d'enfants près de Blois; 
 Sylvie Zucca, psychanalyste (a beaucoup travaillé autour des questions de la psychiatrie en grande précarité, notamment au Samusocial), et auteur de Je vous salis ma rue – clinique de la désocialisation (ed. Stock, 2007);

Sera aussi présent dans la salle, Guy Dana auteur de Quelle politique pour la folie?: le suspense de Freud (ed. Stock, 2010).


Ce débat, animé par Sophie Dufau, journaliste à Mediapart et auteur de Le Naufrage de la psychiatre (ed. Albin Michel, 2006), s'inscrit dans le cadre des «lundis de Mediapart» qui, une fois par mois, propose une réunion publique la Maison des Metallos, à Paris.

L'entrée est libre et gratuite.  

RSVP: debats@mediapart.fr

Infos pratiques :
Maison des métallos, 94 rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris M° Couronnes
Lundi 24 janvier, de 19h00 à 21h00.

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La décision du conseil constitutionnel : Une avancée ? Une perversion supplémentaire ?

Communiqué des 39 sur la décision du Conseil constitutionnel :

Les 39 ont longuement débattu au sujet de cette décision et plusieurs approches ont émergé du débat. Il y eut donc plusieurs communiqués répondant à la décision du CC, dont un premier, publié le 25 décembre 2010, et celui-ci qui s’était perdu dans les méandres des messageries internet. Ce dernier communiqué publié remplace donc l’ancien, puisqu’il contient les apports d’un plus grand nombre de membres du collectif. 

Pour « le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire », l’arrêté du conseil Constitutionnel préservant les droits des patients hospitalisés sous contrainte pourrait apparaître comme une avancée démocratique. Cependant nous restons tout à fait circonspects quant aux effets de l’apparition d’un juge après 15 jours d’hospitalisation. Deviendrait-il un Juge d’application des soins veillant au « contrôle »  de l’activité des équipes de soins voire du bien fondé de telle ou telle technique ?

 Aussi tout en prenant acte de cette décision, nous souhaitons affirmer que ce n’est pas uniquement  la loi de 1990 qui entraine les effets délétères que nous constatons en psychiatrie depuis une vingtaine d’années, ni d’ailleurs l’existence de droits bafoués entrainant des internements arbitraires.

Le Conseil Constitutionnel oblige le gouvernement à se mettre en conformité avec cet arrêté avant la fin de l’été. Nous craignons que cela ne lui serve de point d’appui ou de prétexte pour modifier la loi de 1990 en faisant voter le projet de loi sécuritaire qui, après notre énergique combat du printemps dernier, dormait dans les tiroirs ministériels…

La colonne vertébrale de ce projet était la possibilité – après une garde à vue psychiatrique de 72 heures – d’un recours massif aux « soins » obligatoires  en ambulatoire : projet régressif, inefficace du point de vue de soins réels et notamment pour les patients qui refuseraient de s’engager dans ce « contrôle soignant », dangereux du point de vue des libertés fondamentales. Au sein de ce projet le recours à la contrainte ou à l’internement serait banalisé alors que nous pensons qu’il doit demeurer l’exception. Continuer la lecture de La décision du conseil constitutionnel : Une avancée ? Une perversion supplémentaire ?

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>Entendre leurs voix (France Inter, Sur les épaules de Darwin)

Une très belle émission, à écouter tranquillement…

samedi 4 décembre 2010 : Emissions de France Inter : "Sur les épaules de Darwin"

 

par Jean-Claude Ameisen, le samedi de 11h05 à 12h

ENTENDRE LEURS VOIX

« Que faire de cette parole ? … Aller vers l’autre… » Alexandre Jollien.

« Telle est l’étrangeté du langage : il traverse les frontières du corps… » Siri Hustvedt.

invités

 

Siri Hustvedt

Ecrivain, auteure de :

 

La femme qui tremble, une histoire de mes nerfs aux Editions Actes Sud

Violemment secouée, à l'occasion d'une évocation en public de son père récemment disparu, par un tremblement irrépressible accompagné d'une expérience de dissociation, Siri Hustvedt décide, pour comprendre enfin la nature d'un phénomène qu'elle rapproche d'autres états-limites qu'elle a également connus, de prendre la mesure la plus exacte possible de la véritable nature des "gouffres" invisibles qui, hantant, fragilisant et formatant nos existences, sont tapis sous la vie ordinaire, afin d'affronter les mystères du moi.

De la neurobiologie à la psychiatrie et à la littérature, une approche, aussi ambitieuse que personnelle, de l'histoire des pathologies mentales au fil d'une réflexion rigoureuse et lucide qui, transcendant la cartographie académique de la souffrance et de l'angoisse, aborde sans détour les rapports de la maladie avec le geste créateur.

Le site de Siri Hustvedt

 

 

Alexandre Jollien

Philosophe, auteur de:

 

Le Philosophe nu aux Editions du Seuil

Comment vivre plus librement la joie quand les passions nous tiennent ? Comment oser un peu de détachement sans éteindre un cœur ? Éprouvé dans sa chair, Alexandre Jollien tente ici de dessiner un art de vivre qui assume ce qui résiste à la volonté et à la raison.

Le philosophe se met à nu pour ausculter la joie, l’insatisfaction, la jalousie, la fascination, l’amour ou la tristesse, bref ce qui est plus fort que nous, ce qui nous résiste… Convoquant Sénèque, Montaigne, Spinoza ou Nietzsche, il explore la difficulté de pratiquer la philosophie au cœur de l’affectivité. Loin des recettes et des certitudes, avec Houei-neng, patriarche du bouddhisme chinois, il découvre la fragile audace de se dénuder, de se dévêtir de soi. Dans l’épreuve comme dans la joie, il nous convie à renaître à chaque instant à l’écart des regrets et de nos attentes illusoires.

Le site d'Alexandre Jollien

Le site de l'émission : http://sites.radiofrance.fr/franceinter/em/sur-les-epaules-de-darwin/index.php?id=98328

Ecouter l'émission : http://collectifpsychiatrie.fr/SUR LES EPAULES DE DARWIN 04.12.2010.mp3

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>UTOPSY invite Pierre Dardot

Pour la prochaine rencontre, nous aurons le plaisir d’inviter le lundi 17 janvier, au 27 rue des Bluets, (métro Ménilmontant ou Père Lachaise), à 20h30

 

Pierre DARDOT,

 

Philosophe et auteur avec Christian Laval de

« La nouvelle raison du monde, essai sur la société néolibérale »,

publié à la Découverte en 2009.

 

Présentation

 

Dans leur ouvrage, Dardot et Laval analysent les modifications du capitalisme et voient dans le passage du libéralisme au néo-libéralisme, l’avènement d’une nouvelle rationalité où la question centrale n’est plus de « laisser-faire » (Adam Smith) mais bien de « conduire les conduites » des hommes, en créant un cadre normatif propice au développement de la concurrence.

 

Après une analyse politique, historique et philosophique s’appuyant notamment sur les outils foucaldiens comme « la gouvernementalité », les auteurs définissent un nouveau processus de subjectivation où les individus intègrent eux-mêmes la normativité concurrentielle, chacun devenant « auto-entrepreneur » de lui-même, ce qu’ils définissent comme étant la fabrique du « sujet néo-libéral ».

 

S’appuyant sur cette analyse politique, les auteurs développent une pensée critique pour sortir des alternatives proposées par l’antilibéralisme classique, où nombres de partitions sont devenues inopérantes pour analyser les enjeux du monde contemporain (notamment la partition entre l’Etat et le Marché, entre le public et le privé). Pour ce faire, Dardot et Laval étudient les questions amenées par Marx, s’extirpant par là des définitions imposées par le marxisme orthodoxe, véritables « obstacles à la pensée » qui plutôt que de s’affronter à un « champ de questions » élaborent des « réponses définitives sur le sens des mots » (Cités 2010/3, n° 43).  

 

Présentées comme « naturelles » ou « allant de soi », Dardot et Laval montrent que ces normes peuvent être considérées comme des constructions politiques, d’autant plus efficaces qu’elles ne peuvent être remises en cause qu’après une analyse minutieuse. Dès lors, comment mettre en perspective le « pouvoir de la norme » ?

 

C’est du côté des « communs », en tant que ces derniers sortent du cadre de pensé imposé par le néolibéralisme, qu’une politique d’émancipation pourrait se recréer. L’enjeu est bien d’avancer dans un constructivisme à même de fonder une politique des communs : « La théorie des communs permet de souligner le caractère construit des communs. Rien ne peut laisser penser qu’un commun pourrait fonctionner sans règles instituées, qu’il pourrait être considéré comme un objet naturel.»

 

Inventer des outils pour penser le monde contemporain, sortir des positions orthodoxes pour affronter les nouveaux agencements problématiques, mettre en acte une praxis émancipatrice : cette analyse des nouvelles figures de l’aliénation sociale n’a-t-elle pas de grandes résonances avec ce qui se joue pour nous dans la clinique quotidienne avec la folie ?

 

Ainsi, comment questionner les orthodoxies de tous poils qui prétendent diriger nos actes explicitement ou implicitement ? Aux politiques d’émancipation pourrait-il correspondre des cliniques émancipatrices ?

 

Rappel des épisodes précédents

 

L’an passé, Yves Clot et Samuel Lézé, nous ont tous deux commentés le rapport du Centre d’Analyse Stratégique remis à N. Kosciusko-Morizet« La santé mentale, l’affaire de tous ». Ce rapport, en pointe dans la redéfinition du champ psy et dans l’avènement du « santé-mentalisme », nous obligent à questionner le cadre normatif qui tente de s’imposer par des entités « naturelles » comme « le bien-être », « la qualité de la vie », « la souffrance au travail », « la santé mentale positive » etc.

 

Ces nouvelles normes nous ont été décrites par Y. Clot comme un « hygiénisme rénové » tandis que S. Lézé y voyait une entreprise de dépossession de la problématique même de la « santé mentale » qui en devenant « l’affaire de tous » n’est paradoxalement plus celle des psys, concourant ainsi à délégitimer toute une série de pratiques inventives.

 

Par ailleurs, les mots employés sont révélateurs : si le terme de « santé mentale » fut à une époque porteur d’une ouverture dans le champ psychiatrique, il est désormais un mot récupéré et « occupé » par la rationalité dominante, tout comme les mots d’usagers, de déstigmatisation etc.

 

Perspectives et lignes de fuite

 

Dès lors, comment penser une clinique fondée sur un autre type de processus de subjectivation qui porterait en son sein la question du désir inconscient articulé à un « agir en commun » émancipateur ? Comment se nourrir des réflexions sur le commun pour articuler une praxis clinique qui serait émancipatrice et s’articulerait autour d’un agir commun. « Une politique des communs [nécessite] d’inventer des normes de l’action qui permettent de faire fonctionner un commun » précisent les auteurs.

 

De fait, les conditions du renouvellement de la pensée critique se précisent, à mesure que se créent des outils,  des concepts et des pratiques pour penser le monde et agir sur lui. Du côté de la clinique, cela nous a été amené par nos premiers invités de l’année : Christophe Chaperot, Guy Dana et Paul Brétécher.

 

Comment repenser les apports fondamentaux développés par la psychanalyse à partir du transfert et par le mouvement de psychothérapie institutionnelle en termes de collectif et de pratiques instituantes ?

 

Si la psychothérapie institutionnelle travaille l’articulation entre aliénation  sociale et aliénation psychopathologique, entre marxisme et psychanalyse, penser la contemporanéité en mettant à jour les questions posées par Marx tout en se détachant de son orthodoxie, nous semble fondamental.

 

« Seul l’acte d’instituer les communs fait exister les communs » précisent Dardot et Laval. N’est-ce pas là poser la question du processus d’institutionnalisation et de l’analyse institutionnelle (Oury), là où l’ouvert de l’instituant est en proie aux tentatives de fermetures de l’institué ?

 

Mathieu Bellahsen et Loriane Brunessaux pour UTOPSY

utopsys@yahoo.fr

http://utopsy.over-blog.fr/

 

 

Bibliographie

 

Ouvrages

>  Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde, Essai sur la société néolibérale, collection La Découverte poche, La Découverte, 2010.

 Pierre Dardot, Christian Laval et El Mouhoub Mouhoud, Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel, La Découverte, 2007.

 

Articles : disponibles sur CAIRN : www.cairn.info

 

 Mouvements 2007/2 (n° 50), Pierre Dardot et Christian Laval, La nature du néolibéralisme : un enjeu théorique et politique pour la gauche

 

 Cités 2010/3 (n° 43), Christian Laval et Pierre Dardot, Entre communauté et association

 

 Revue du MAUSS 2010/1 (n° 35), Pierre Dardot et Christian Laval, Du public au commun

 

 Cités 2010/1 (n° 41), Pierre Dardot et Christian Laval, Néolibéralisme et subjectivation capitaliste

 

 Mouvements 2005/2 (no 38), Pierre Dardot, À propos de la multitude

 

 

Séminaire collectif : « Du public au commun »

http://www.dupublicaucommun.com/

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>Vol au dessus d'un nid de tabous

C’est fou ce que parler de la folie peut engendrer. Le site du collectif des 39 s’est transformé l’espace d’une semaine en petite foire d’empoigne. Il faut dire que tout ça part d’un communiqué du collectif réagissant à la décision du Conseil Constitutionnel. Il semble acquis que le collectif se devait de répondre à ces messieurs dames nommés par Notre Président National (ainsi que deux autres de son bord qui tapent du marteau pour l’un à l’Assemblée et l’autre au Sénat). Les psychiatres parlaient donc au Conseil. Et les «usagers» hurlaient au loup. Parce que si vous n’êtes ni usager défenseur des usagers de la psychiatrie ou soignant en psychiatrie, vous n’arrivez pas vraiment à comprendre. D’un côté un texte un peu ampoulé (le communiqué), il faut bien le dire, pas toujours évident à saisir mais déclarant en substance que le juge n’a rien à faire dans l’accueil de la folie et que l’hospitalisation en psychiatrie n’est pas une privation de liberté équivalente à la prison. De l’autre, des usagers «emballés» par la décision du conseil qui déclarent la «guerre» aux membres du collectif, devenus pour le coup des suppôts d'une psychiatrie toute puissante voulant conserver ses droits à "enfermer comme bon lui semble".

 

Comment s’y retrouver dans tout ça ?

 

Non, c’est vrai à la fin, on n’y comprend plus rien ! Le collectif défend une psychiatrie humaniste, milite contre le sécuritaire en psychiatrie et voilà donc qu’ils montreraient leur vrai visage de «privateurs de libertés» en étant simplement pas d’accord avec une décision du Conseil Constitutionnel de mettre un juge dans le coup ? Parce que cette décision de mettre un juge dans la boucle serait obligatoirement «bonne», plus humaine, les aideraient plus, les patients ? Si l’on essaye de suivre le raisonnement du côté des patients, on arrive mieux à comprendre leur emportement positif d’un côté (le juge) et leur indignation de l’autre (le communiqué qui ne veut pas du juge). Ceux qui sont montés au créneau déclarent en substance que l’hôpital ne peut être un lieu de non-droit, que le malade doit avoir des droits comme les autres personnes et que par conséquent il est normal et indispensable qu’un juge puisse se pencher sur son cas après 15 jours d’hospitalisation sans consentement. Et que ceux qui ne seraient pas d’accord avec cette obligation du juge seraient en fait les défenseurs d’un hôpital psychiatrique privant de libertés les citoyens sans avoir la possibilité de se faire entendre par la justice, comme tout le monde. 

 

Ca se complique, mais on peut simplifier quand même, enfin pas vraiment.

 

Ce qu’il ressort de flagrant c’est la vision très légèrement différente de l’hospitalisation qu’ont les usagers et les soignants. Du côté des premiers, l’hospitalisation sans consentement est une privation de liberté anormale puisque basée sur des critères purement médicaux. De l’autre, une obligation médicale. L’accord des deux ne paraît pas simple. Parce que l’hospitalisation dont tout le monde parle c’est celle de quelqu’un qui vit la folie. Pas juste quelqu’un qui a un bobo : un fou quoi. Un délirant qui voit des trucs que les autre ne voient pas ou croit qu’il est le messie, ou en communication avec une puissance extra-terrestre, que sais-je encore ? Peut être quelqu’un qui a lancé autour de lui qu’il allait se supprimer aussi. Ce quelqu’un inquiète ses proches, qui l’amènent voir le médecin et son hôpital plein de blouses blanches. Et il ne veut pas rester dans l’hôpital, pour peu qu’il soit convaincu d’un complot à son égard avant d’arriver, on comprend qu’il ne veuille vraiment pas. Alors la question, c’est : qu’est-ce qu’on fait ? On le laisse partir s’il veut pas rester ? Inquiétant quand même, et puis les proches, ils vont avoir vraiment la trouille. Le garder, oui, mais il veut pas. Bon, on le garde contre son gré et on tente de faire qu’il arrête de penser que tout le monde entend ses pensées ou que les voix qui l’insultent cessent. Donc c’est sans son consentement. Mais c’est pour le soigner. Mais il n’a plus le droit de faire comme il veut. Oui, mais il est pas en mesure de savoir ce qu’il veut parce qu’il est délirant ! Ah le dilemme. C’est insoluble cette affaire, non ?

 

Et si le problème n’était pas que le patient soit privé de liberté ? 

 

Oui, ce n’est pas très politiquement correct de dire ça, mais quand même. L’accueil de l’hôpital psychiatrique pour les gens en crise (et donc en HDT ou en HO), c’est pyjama, gros médicaments qui assomment, personnel pas en forme parce qu’en sous-effectif, locaux des années 60 et attente que la nuit vienne remplacer le jour et vice-versa. C’est sûr qu’en terme d’accueil, on pourrait faire mieux. Et là, on se dit qu’avec des conditions aussi minables et une thérapeutique à peu près inexistante, le patient, il se sent nié. Il a la sensation d’être un taulard, avec des blouses blanches au lieu de matons. Pour le reste, le cadre est proche de la taule, surtout si il a passé quelques jours dans la chambre d’isolement, encore plus si il a été mis en contention : attaché à son lit comme un animal rétif. Alors, maintenant, grâce à la décision du conseil constitutionnel, il aura son joli dossier, le patient, qui sera envoyé à un juge, après 15 jours. Le juge va vérifier que tout est bien conforme. A quoi ? On ne sait pas, mais il vérifiera. Là, je tiens à dire que pour l’observateur extérieur c’est assez bizarre, on ne comprend pas vraiment ce que ce juge va faire si il estime que c’est pas conforme malgré que le psychiatre dise qu’il est pas guéri, le patient. Demander à ce que le patient sorte ? Contre l’avis du psychiatre ? Ah. Et si le patient pète les plombs dehors le lendemain ? Rebelotte ? Les tiers qui le ramènent, ou les forces de l’ordre qui l’incarcèrent. Bon, la question ne se pose pas puisque c’est un juge et que la liberté, les droits de l’homme ont été respectés. Essentiel ça, les droits de l’homme, une caution imparable. Et si les juge vérifient tout le temps que tout est conforme, on aura une psychiatrie…conforme. Donc les locaux des années 60, les gros médicaments et les chambres d’isolements pourront tourner sur elles-mêmes avec des soignants en sous effectifs qui travaillent 15 heures d’affilées au milieux de patients bien protégés par la justice et les droits de l’homme. Hourra ! Victoire !

 

Conclusion sur une «possibilité probable» de l’utilisation du juge comme garantie imparable (aux soins ambulatoires contraints).

 

J’ai ouï dire qu’au printemps une belle loi sur la santé serait votée par la majorité du président de tous les Français. Dans celle-ci seront inscrites quelques petites choses «amusantes» pour garantir la sécurité des malades mentaux et de la société qui entoure les malade mentaux. Oui, on protège les deux, c’est mieux. Il y aura, par exemple, l’obligation de soins. C’est à dire que le patient schizophrène rentré en HDT pourra sortir de l’hôpital avec la garantie qu’un juge aura bien vérifié son dossier. Mais une fois dehors il sera sommé d’aller prendre des médicaments. Mais attention,  avec la justice qui aura bien vérifié que tout est conforme, que les droits de l’homme auront bien été respectés. Le bracelet électronique sera utilisé dans le cas où le schizophrène aura été violent ou aura donné des «signes de dangerosité». Cela aussi aura été validé par un juge. Et cette mesure de bracelet sera encadrée par le droit, pour le bien de la personne et de la société. Personne ne pourra dire que forcer des malades mentaux à prendre des médicaments, sans être enfermés à l’hôpital, avec la possibilité de sortir d’une hospitalisation sous contrainte grâce à un juge est une mauvaise chose. Puisque tout aura été vérifié, mis en conformité avec les droits de l’Homme ! Quant à les obliger à prendre des médicaments, puisque la justice sera passée par là et que les patients ne seront plus enfermés abusivement, où est le problème ? 

 

Pour finir sur une note plus optimiste et moins ironique : la question de l’accueil des patients en HDT ou HO semble beaucoup plus centrale que l’apparition d’une justice entourée d’un vernis «droit de l’hommiste». De l’accueil de ces patients, mais aussi des soins réels apportés au delà du traitement de crise (on ne parle plus de psychothérapie institutionnelle, c’est impossible en HP ?)

 

Qu’en est-il de la formation du personnel ? De la qualité relationnelle entre ces personnels et les patients ? A quand une réelle volonté de moyens pour permettre que les patients sortent le plus tôt possible de ces moments difficiles de mise à l’écart ?

 

Patients qui pourraient effectuer un «séjour contraint» mais respectueux, humain, thérapeutique et accueillis simplement comme des personnes en souffrance par des personnels soignants bien formés et en nombre suffisant ?

 

 

P.H

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>Décision du conseil constitutionnel sur l'hospitalisation sous contrainte : les soignants réfléchissent…(Interview Vidéo)

Le Conseil constitutionnel a censuré vendredi 26 novembre un article du code de la santé publique, estimant que l'hospitalisation sans consentement d'une personne atteinte de troubles mentaux ne pouvait être prolongée au-delà de quinze jours sans l'intervention d'un juge. Cette décision doit être appliquée avant le 1er juillet 2011.

Cette décision fait débat dans le monde de la psychiatrie : la crainte d'une "judiciarisation des soins en psychiatrie" se confronte à une forme de victoire du droit pour les patients, sachant que la loi de 1990 ne laisse actuellement qu'au seul tiers et au psychiatre le droit de déterminer la sortie d'un patient hospitalisé en HDT. 

Ce sont donc les soins sous contraintes qui sont peut-être au cœur de cette décision du conseil constitutionnel, et à termes, les nouvelles procédures d'obligations de soins psychiatriques en ambulatoire poussées par le chef de l'état depuis son discours du 2 décembre 2008.

A question complexe, réponse complexe : nous sommes allés demander à Paul Machto, Médecin Psychiatre, responsable du centre de jour de Montfermeil (Unité d'accueil de jour du 15ème secteur de Seine Saint Denis) et membre du collectif des 39 ce qu'il pensait de cette décision.

Interview de 14 minutes, le 01/12/2010 :

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>Loi pour la désaliénation et limitation des internements abusifs en Argentine !

  • Argentine-

Viernes, 26 de noviembre de 2010

 

Le projet de désaliénation 

et de limitation des internements abusifs 

est désormais une loi.

 

Un changement de paradigme en santé mentale.

 

Le Sénat a sanctionné la nouvelle Loi de Santé Mentale qui interdit la création de nouveaux asiles et promeut des lieux alternatifs de soin. Les internements se feront désormais dans des hôpitaux généraux qui devront comporter des services spécifiques.

Par Pedro Lipcovitch

 

La nouvelle Loi de Santé Mentale selon laquelle « est interdite la création de nouveaux asiles ou institutions d’internement monovalents, publics ou privés » a été sanctionnée. Elle promeut des dispositifs alternatifs comme les « maisons de vie en commun et les hôpitaux de jour ». Elle modifie le Code civil pour empêcher les internements de personnes en raison de leur « dangerosité ». Les internements sous contrainte sont limités et soumises à un contrôle par un organisme de révision auquel participeront des associations de défense des droits de l’homme. La loi exige que les internements, toujours de courtes durées, sont effectués dans les hôpitaux généraux : ceux-ci – si la loi s’applique – ne pourront refuser de recevoir ces patients, ce qui serait « considéré comme un acte discriminatoire ». De la même façon, le système des incapacités est modifié : jusqu’à présent, une personne qui était déclarée incapable d’administrer ses biens, en situation de crise, pouvait être privée de ses droits pour toujours. De plus, les professionnels et les employés d’institutions psychiatriques auront « la responsabilité d’informer le juge et l’organisme de révision de tout « traitement indigne ou inhumain ».

 

Les institutions monovalentes qui existent déjà « devront s’adapter aux objectifs et aux principes de la loi, « jusqu’à leur remplacement définitif par des dispositifs alternatifs ». A la différence des autres lois dans le monde, celle-ci ne conduit pas à interdire purement et simplement l’internement dans ces institutions.

Pour faciliter les sorties, la loi requiert de « promouvoir les services d’inclusion sociale et professionnelle après la permission de sortie institutionnelle : elle exige une « attention particulière aux problèmes de logement, avec l’appui des organisations familiales et communautaires, les maisons de vie en commun, les hôpitaux de jour, les coopératives de travail, les centres de formation et les familles tutrices ».

 

Les hospitalisations sous contrainte requièrent désormais une évaluation interdisciplinaire alors que sous le régime antérieur la décision de la psychiatrie était suffisante. Le juge doit désormais autoriser chaque hospitalisation, mais il perd le pouvoir d’ordonner celles-ci. De la même façon, l’autorisation du juge pour les sorties, est supprimée. « Dans beaucoup de province, les sorties des patients se font avec retard parce que le juge ne l’autorise pas » explique Leonardo Gorbaez, qui, en tant que député, a présenté le projet original et qui est aujourd’hui assesseur à la direction du Cabinet de la Nation.

 

Conceptuellement, le Code civil a été modifié pour remplacer le critère d’internement qui obéissait à la notion de « dangerosité pour soi-même et pour les autres », par le concept de « risque sûr et imminent ». Cette disposition a été requise par deux fois par la Cour Suprême de Justice.

 

Au-delà de 90 jours d’hospitalisation sous contrainte, si l’institution persiste à maintenir la personne enfermée, la loi exige un second avis, à la charge de l’organisme de révision qu’elle a créé. Si cet organisme se prononce contre cette décision, l’institution devra laisser le patient en liberté. De plus, les patients, leurs avocats ou leurs familles ont le droit d’accéder au dossier clinique et de prendre toutes décisions en accord avec le traitement.

 

La loi exige que les internements se fassent en hôpital général. « Le refus de celui-ci d’hospitaliser des patients pour le seul fait de problème de santé mentale sera considéré comme un acte discriminatoire ».

La loi ordonne également de réaliser un recensement national des personnes internées en institutions publiques ou privées. « Les cliniques privées sont les moins contrôlées, du fait que les inspections se limitent aux conditions de celles-ci : le recensement déterminera s’il y a des personnes séquestrées de fait.

 

L’organe de révision inclura des représentants des associations d’usagers et des familles, des professionnels et des travailleurs de la santé mentale, des organisations de défense des droits de l’homme, des défenses officielles et du pouvoir exécutif. Ses fonctions incluront de « superviser d’office ou à partir de plaintes de particuliers les conditions d’internement dans la sphère publique et privée ».

De plus, « les membres, professionnels ou non, de l’équipe de santé, ont la responsabilité d’informer l’organe de révision et le juge de tout traitement indigne ou inhumain de patients. Cette procédure pourra se faire avec la garantie de protection de l’identité.

 

Le régime des incapacités est également modifié : « jusqu’alors, remarque Gorbaez, une personne en crise, n’étant pas en mesure d’administrer ses biens immobiliers, pouvait être déclarée dans l’incapacité de jouir de tous ses droits personnels, comme par exemple ceux de se marier ou de voter, généralement à vie. La nouvelle loi stipule que l’incapacité ne pourra s’étendre au-delà de trois ans, que l’on devra justifier les fonctions et les actes en question, et veiller à ce que la déclaration d’incapacité personnelle soit la plus courte possible ».

 

La loi est « d’ordre public », ce qui implique qu’elle devra être appliquée à toutes les juridictions du pays, sans requérir une adhésion spécifique. Elle avait reçu la sanction des députés depuis l’an dernier et elle a été adoptée par la Sénat hier avec une seule abstention, celle du radical Nito Artaza. La loi a été explicitement appuyée par l’Organisation panaméricaine pour la santé » (OPS)  et par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

 

(Traduction : Patrick Coupechoux)

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>Malentendu sur le séminaire de Jean Oury qui ne sera pas payant

SUITE AUX DÉMARCHES DE FRANCOISE GOROG ET À DE NOMBREUX COURRIERS DE PROTESTATION VOICI LE COURRIER DE JACQUES PONTIS DIRECTEUR ADJOINT DE L'HÔPITAL SAINTE-ANNE ADRESSÉ À JEAN OURY:

 
 
Objet : Accueil des séminaires mensuels du Dr Jean Oury

 

À l’intention du Dr Jean OURY

 

Docteur,

 

Comme vous l'a dit Mme le Dr GOROG, je tiens à vous confirmer que Sainte-Anne continuera à accueillir votre séminaire mensuel comme il le fait depuis 30 ans, et ce bien-sûr gratuitement.
C'est un regrettable malentendu qui est à l'origine de votre inquiétude.
 
L'amphithéâtre de la CMME qui vous accueille habituellement, sera en effet en travaux durant plusieurs mois à compter du mois d'avril et le Service de Communication, qui a en charge la gestion des salles, avait besoin d'informations sur votre séminaire mensuel pour trouver une solution appropriée. Cette démarche n’avait en aucun cas pour objectif de remettre en cause les conditions d’accueil de votre séminaire.
 
C'est chose faite, nous vous réserverons un autre amphithéâtre de 120 places durant cette période, et, ensuite, vous pourrez retrouver l’amphithéâtre de la CMME.

 

Nous avons seulement besoin de connaître les dates de vos séminaires, dès qu'elles sont fixées, pour procéder à la réservation, à la préparation de la salle et à sa fermeture par notre service de Sécurité.

 

Nous vous prions de nous excuser pour ce malentendu : Sainte-Anne continuera à jouer son rôle d'accueil et de diffusion du savoir, dans toutes ses composantes..

 

Veuillez agréer, Docteur, l’expression de ma considération distinguée.

 

 

Jacques PONTIS
Adjoint au Directeur
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>Pour une politique en santé mentale non hygièniste…

 

Avoir fait mes premiers pas dans le monde de la folie dans un établissement géré par les « Sœurs de St Joseph de Cluny » à Limoux (11) a failli stopper mes études d’infirmière psychiatrique. Les rites judéo-chrétiens agissent insidieusement en dogme bien orchestré, cherchant la victime et son bourreau. Je veux dire par-là que l’autorité engendrée par le port du vêtement et de la cornette en imposait aux malades et aux soignants. Dire que je vivais à la « même enseigne » que les hospitalisés n’est pas exagéré.

 

 L’entretien des locaux duraient trois semaines sur quatre, une éternité ! Pendant la semaine d’infirmerie, la méthode, la science enseignée, l’observation clinique et  la collaboration directe avec le médecin devenaient un privilège. Tout ceci se passait en 1970/1974. La politique de secteur existait dans un ailleurs, Paris 13e.

 

L’information ne circulait pas, les évènements de mai 68 amélioraient nos conditions de travail sur un plan national. Les malades touchaient le « pécule » une rémunération dont ils ne pouvaient pas pour la plupart profiter car les sœurs ne concevaient pas l’ « autonomie » du patient comme un objectif à atteindre. Pour les soignants, la pensée contradictoire signée une atteinte à la hiérarchie instituée.

 

Les dortoirs accueillaient 60 à 90 patients. Les mesures d’hygiène primaient sur la relation soignant/soigné perçue alors comme une perte de temps. Le post-taylorisme c’était mieux !

 

            La loi de 1838 liée aux internements psychiatriques ne faisait pas grand bruit. Les malades chroniques issus dans leur majorité d'un milieu rural, étaient placés par leur famille qui elles-mêmes versaient une « pension » à la congrégation et un peu plus pour remercier le seigneur.

 

Tout ceci sans un encadrement infirmier critique de son environnement, mais plutôt à la recherche d’un bâton de maréchal. Certaines infirmières dont l'ami avait connu les horreurs de la guerre d’Algérie me rappelaient non sans animosité mes origines d'immigrantes.

 

La peur me serrait le ventre si une patiente traitée pour épilepsie testait à juste titre mes faiblesses d'une distance dans le trop ou le pas assez. La difficulté première résultait d’une impossibilité à trouver les mots apaisants car le monde autour de moi n’était qu’agitation, contention, enfermement, électrochocs sans curarisation, chocs humides par injection d’insuline pour les jeunes schizophrènes, et cocktails de sédatifs puissants en camisole chimique. Vingt ans après la découverte des NRL, les troubles bipolaires et l’épilepsie comme symptôme des déficients mentaux constituaient le plus grand nombre des pathologies mise à part les démences séniles comme nous les appelions autrefois.

 

 La psychothérapie en était à ses balbutiements.. Pourtant la nécessité d’apporter un réconfort par la parole qui accompagne le geste technique s’avérait nécessaire. Fallait-il encore se connaître, avoir dépasser ses problèmes existentiels et ne rien dire plutôt que de dire n’importe quoi !

 

Quand certains professionnels de la santé font référence aux trente glorieuses, c’est un tollé général ! Peut-être ressentent-ils une nostalgie des moyens,  le besoin d'une reconnaissance en tant que soignant ? Ou peut-être adoptent-ils une attitude de renoncement ?

 

Si j’ai choisi cet épisode alors que d’autres non moins plus simples m'ont permis la rencontre avec l’autre, l’expérience "d’une réalité partagée" , du discours contenant qui ne s’improvise pas, du soutien moral et  souvent de situations de "violence physique" comme expression de l'angoisse du soigné nécessitant chez le soignant une supervision psychanalytique, c’est parce que je ne souhaite pas que notre société nous mette à la poubelle !

 

Je désire que les structures de transition et le personnel qui les fait exister,  puissent « continuer » sans que la direction/entreprise oblige ces mêmes soignants à  pourvoir des  postes supprimés, au pied levé, vers d’autres spécialités. L’hôpital psychiatrique ne doit pas disparaître, appelons le : « refuge », « asile » en tout cas un lieu de soins de psychothérapie institutionnelle où peut s'exprimer la folie, un dedans sécurisant pour que la frontière avec un dehors devienne possible tout aussi accueillant. Le patient devrait pouvoir se situer sur un entre deux pour re-tisser un lien social. Cela me paraît indispensable (CMP)

 

Les traitements médicamenteux ne peuvent faire l’économie de la parole, de la relation. Il faut du temps et encore du temps pour que les personnes en souffrance se reconstruisent…

 

 "Ce qui ne vient pas à temps dans le symbolique arrive plus tard dans le réel" (J. Lacan)

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>Non à l'instauration de juges d'application des soins !

 

La décision du Conseil Constitutionnel a eu un effet de sidération et de confusion sur les soignants en psychiatrie pour la raison qu'elle soulève un paradoxe qui n'est certes pas nouveau, mais qui était tant bien que mal traité au cas par cas jusqu'à présent dans la confiance relative aussi bien envers la justice qu'envers les psychiatres.

Cette décision a immédiatement comme corollaire que les placements sont avant tout des privations de liberté.

Là il nous faut réfléchir ensemble à la différence qu'il y a entre protection sociale discutable et qui doit être discutée et privation de liberté qui serait de fait reconnue par le contrôle judiciaire. 

Cette décision veut dire que l'acte de protection sociale par HO et l’acte de protection d'une personne par HDT ne seraient plus assumés par la civilisation, mais par un "état objectivable dans son écart par rapport à une norme"  puisque ce serait le trouble en lui-même, expertise à l'appui, qui orienterait la vérité judiciaire chargée de relier nature du trouble et privation de liberté. 

Les personnes atteintes de troubles mentaux seraient ainsi, au nom du contradictoire, condamnées ou relaxées, en ce qui concerne leur placement. L'hôpital psychiatrique fonctionnerait alors comme un lieu de privation de liberté c'est-à-dire une prison et la folie comme une faute punissable! 

Avec les mesures d’HO ou d’HDT, nous ne  privons pas les patients de liberté, nous les écartons de la société pour nous protéger de leurs actes ou pour les protéger d’eux-mêmes et cela doit rester l'absolue exception. 

Qu'une personne ainsi placée considère qu'on la prive de liberté c'est son droit le plus strict, et elle doit pouvoir obtenir un droit de recours juridictionnel qui doit lui être offert quel que soit son état, et cela, sans délai, c'est un principe de séparation du soin et du droit qui ne doit souffrir aucune exception.

Nous ne pouvons qu'être inquiets par la prise en compte dans nos démocraties de la question posée par l'accueil et les soins à dispenser auprès des personnes présentant des troubles mentaux quand nous constatons que ces derniers sont essentiellement proposés à la discussion sous l'angle sécuritaire ou judiciaire.

L'idée de perfectionner la loi de 1990 focalise la réflexion sur le temps de la contrainte, alors qu'elle devrait principalement porter sur les traitements, les prises en charge, l'accueil de la folie. Cela risque d'amplifier ce qui s'est produit dans la suite de la loi de 1990 qui n'a en rien amélioré les pratiques psychiatriques. Bien au contraire elle n'a fait qu'augmenter pour une part sensible le nombre de recours au placement en même temps qu'elle a, par effet d'aspiration, diminué les investissements de prévention, de club thérapeutique, de suivi, avec l'accroissement scandaleux du nombre de patients mis en errance, SDF, ou se retrouvant en prison.

Toute la psychiatrie moderne depuis la symbolique de l'acte Pinelien libérant le fou de ses chaînes, très précisément la symbolique qui initie la soustraction de la conception de l’acte soignant d’une contrainte des corps, n’a cessé de s'en départir contre le retour cyclique d’une psychiatrie hygiéniste, dégénérescence incluse, visant à établir une Raison comme norme avec les procédures de rejet et de traitement obligatoire qui en découlent, contre une fiction politique de la Raison, politique partageable parce que discutable et qui doit en permanence s’enrichir par la confrontation à ses limites, en particulier, avec ce que la folie interroge en nous. 

C’est en ce sens que nous refusons de faire des moments exceptionnels de la contrainte le noyau organisateur de la psychiatrie. Le recours judiciaire doit être du côté des patients et non du côté d’un perfectionnisme procédural qui ne ferait que déplacer la question de la folie vers une vérité judiciaire de son traitement. 

C’est en ce sens que nous refusons de voir les pratiques soignantes organisées sous le modèle de l’enquête judiciaire et de la peine. La folie n’est pas en soi un délit ou un crime.

Nous refusons les centres de rétention de 72 heures construits sur le modèle de la garde à vue.

Nous refusons la mise en place d’un juge d’application des soins sur le modèle du juge d’application des peines.

Nous refusons les traitements ambulatoires obligatoires construits sur le modèle de la liberté conditionnelle.

Bref nous refusons de participer à l'organisation « contrôlitaire du soin ».

 

Le Collectif des 39 Contre la Nuit Sécuritaire

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>Toulouse: levée du mouvement de grève dans un hôpital psychiatrique

 

Des personnels infirmiers en psychiatrie de l'hôpital Marchant de Toulouse, qui campaient depuis 66 jours devant leur établissement pour réclamer des créations de postes de soignants, ont levé jeudi leur mouvement après avoir obtenu pour partie satisfaction.

L'Agence régionale de santé (ARS) avait débloqué vendredi une enveloppe exceptionnelle de 423.000 euros, mais les infirmiers grévistes du seul syndicat SUD avaient continué à se relayer pour dormir devant l'hôpital car selon eux "l'affectation des ces ressources n'était pas encore définie selon notre priorité d'augmentation du personnel soignant".

Après une assemblée générale jeudi, les personnels grévistes qui "assuraient la continuité des soins" ont décidé "devant l'affaiblissement de la mobilisation pendant la période des fêtes" de lever leur mouvement, a indiqué Cyril Moulin, infirmier en psychiatrie de SUD-Santé.

"On est contents car la lutte paie. Maintenant on fait reposer les troupes mais on se réserve la possibilité de remonter la tente à la rentrée car nous n'avons aucune certitude quant à l'utilisation de cet argent", a-t-il ajouté.

Une intersyndicale SUD-CGT-FO-CFDT avait décidé le 18 octobre d'installer un campement devant l'entrée de l'hôpital Marchant pour réclamer des créations de postes. Seuls les infirmiers du syndicat SUD avaient par la suite prolongé le mouvement.

Dépêche AFP 23.12.2010, 18h48

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>Faire payer le séminaire de Jean Oury à Saint Anne…

 
 
lettre au directeur de st Anne (conférence Séminaire de Jean Oury)
 

Jean-Michel Abt

Psychiatre

23 rue Jean Jaurès

25300 Pontarlier

 

 

à Mr Jean-Luc Chassaniol

 Directeur du Centre Hospitalier Sainte Anne

Copie à Mr Serge Blisko

Président du Centre Hospitalier, député de Paris

Le 18  décembre 2010

 

 

Monsieur le Directeur,

 

 

Je me rends dans votre établissement depuis des années, même des dizaines d’années, mensuellement pour participer au séminaire du Docteur Jean Oury et j’organise, dans ma région, des rencontres avec de nombreux soignants pour répercuter l’enseignement de Mr Oury, sa connaissance de la clinique des psychoses, et l’approche thérapeutique qu’avec d’autres il a initiée, connue dans de nombreux pays du monde. Tout soignant un tant soit peu au fait de l’histoire de la psychiatrie connaît la place éminente qu’il y occupe, et le Centre Hospitalier Sainte Anne s’honore de l’accueillir pour les séances de séminaire qu’il y dispense généreusement. Aussi je suis stupéfait d’apprendre que le Centre Hospitalier Sainte Anne remet en cause la poursuite de cet enseignement, qui n’a pas de prix, en voulant faire payer l’accueil de ce séminaire où de nombreuses personnes impliquées dans le soin à tous les niveaux (et, pour nombre d’entre elles , pas forcément les mieux payées), viennent à leur frais, sans hésiter à traverser la France pour cela. La question de la gratuité et de la solidarité étant au cœur du processus psychotique (le délire étant justement une parole qui ne peut être partagée), comment une institution psychiatrique pour qui cette question serait forclose pourrait approcher sans imposture le soin aux personnes prises dans ce processus ? 

 

Je suppose qu’il s’agit là d’une initiative qui aura échappé aux personnes qui ont à cœur de préserver la tradition de ce grand établissement. La psychiatrie se perdrait en perdant la mémoire et les murs de Sainte Anne bruissent encore des grandes voix qui ont fait, et continuent de lui donner ses lettres de noblesse. Je ne doute pas, Monsieur le Directeur, que vous puissiez porter attention à la nécessité de préserver la poursuite de ce séminaire dans l’esprit qui est le sien.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de mes respectueuses salutations,

 

Docteur Jean-Michel Abt

 

 

"Je propose que chacune et chacun , qu'il vienne régulièrement, peu, ou pas du tout, mais qui se sent concerné, d'écrire aussi, et de diffuser partout cette proposition d'écrire, de multiples lettres de partout me semblant devoir avoir encore plus d'effet qu'une pétition."

 

J.M Abt

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>Home, où l’homme trouve-t-il sa maison ?

 

Intervention à Grenoble au MC2 le 20 Novembre 2010

 

"La psychiatrie est dans l’errance."

 

 

Presque 10 ans se sont écoulés depuis la parution du fameux  Rapport Piel et Roelandt de juillet 2001 qui  suscita de larges débats au sein de la profession, promettant la mort de l’Asile et permettant aux pouvoirs publics de se réapproprier l’idée du « progrès psychiatrique. »

 

Reprenant à son compte le slogan qui fit les beaux jours de l’antipsychiatrie, l’Etat se fit alors le promoteur d’une nouvelle utopie thérapeutique. (Fermeture des lits et redéploiement, euphémismes)

 

Dans un contexte social et politique en mutation, face à une exigence croissante tant des «  usagers », de l’ensemble des acteurs de la «  santé mentale » que des pouvoirs publics, des enjeux théoriques, politiques, économiques et sociaux furent à l’œuvre pour surdéterminer les propositions concrètes. Fermer l’Asile.

 

Une question sociale est restée en suspens : sommes nous en train d’assister à la fin de la psychiatrie ou à la naissance d’un nouvel ordre psychiatrique ?

 

Le psychiatre serait cantonné dans le champ hyperspécialisé du fonctionnement de l’activité cérébrale et des comportements, prise en charge dans les unités des CHU,  alors que la folie ordinaire serait laissée aux travailleurs sociaux (qui ne savent pas quoi en faire…)

 

An nom de principes généreux de ne pas identifier la personne malade à ses troubles mentaux (un « psychotique » comme un «  diabétique »…) est proposé une division entre : 

 

— La personne sans trouble psychotique (pour le travailleur social) et

— Les troubles psychotiques pour le psychiatre.

 

Cette idéologie sous-entend qu’on peut se débarrasser des troubles mentaux, aboutir à un être sans trouble mental qui s’épanouit dans un «  état complet de bien être physique, psychique et social » !

Or les troubles mentaux existent, de tout temps, demeurent encore et nous nous retrouvons aujourd’hui avec des personnes qui ne sont pas entendues du côté du trouble mental.

 

Les psychiatres ne sont pas pour rien dans cette dérive et commencent, à réaliser que cette dérive n’a peut-être pas que des finalités économiques.

 

La psychiatrie, dans l’errance, a donc a nouveau besoin de l’Asile ! Mais pas de n’importe quel asile. Certainement pas celui qui enferme, isole , abrutit et oublie , mais un lieu d’accueil, d’écoute et de partage organisé par un discours de soins.

 

Un Asile en forme de Home.

 

« Home is where we are going from » nous dit le poète Yeats.

Et ce double mouvement, trouver son Home pour pouvoir ensuite le quitter est tout l’enjeu d’un véritable  travail clinique et thérapeutique.

 

A l’encontre de la psychiatrie actuelle dominante (sans subjectivité, qui impose aux infirmiers d’appliquer  des protocoles, aux patients d’avaler des médicaments pour réduire les symptômes) à l’hôpital de jour de la MGEN, que j’ai l’honneur de diriger sur le plan médical, nous nous sommes positionnés depuis toujours en appui sur la théorie de la Psychothérapie institutionnelle, c'est-à-dire que nous pratiquons une psychiatrie du Sujet, de la responsabilité et de la créativité.

 

Nous affirmons que le symptôme, loin d’être un corps étranger à éliminer par la force, est un savoir, intime, singulier et qui demande à être accueilli pour être lu et déchiffré.

 

Nous accueillons donc les Sujets avec leurs symptômes et nous leur proposons un lieu de rencontres, médiatisé par la parole (de chacun, celle qui engage), la vie collective ( à reprendre avec ses responsabilités, progressivement) et les moyens d’expressions les plus divers ( artistiques, artisanaux, corporels,etc)

 

Parfois nous proposons seulement un lieu pour se poser, à l’abri.

 

Il s’agit  de redonner un lieu d’adresse à celui qui l’a perdu (ou parfois même jamais trouvé).

Ce qui donne à ce lieu ses vertus thérapeutiques repose sur quatre notions importantes :

 

– Ce sont les liens que nous tissons entre nous qui font le lieu. (Et non pas les murs…même si ceux-ci gagnent à être architecturés dans l’idée du soin, de la circulation et de l’accueil)

 

-C’est le discours qui circule dans l’institution, discours de Savoir trou é, non totalitaire, qui permet à chacun d’y trouver sa place, ses liens avec les autres.

 

-L’intérieur et l’extérieur de ce lieu doivent rester nouer, en continuité, et ne pas isoler l’intérieur de l’extérieur. (Ce n’est pas tout cocoon dedans tout hostile dehors) et nous structurons nos activités thérapeutiques avec ces principes.

 

-la créativité, l’inventivité de chacun sont sollicités, favorisés, attendus, cela vaut pour les soignants comme pour les soignés. L’imprévu, l’inattendu, le désir peuvent trouver alors une place, et la jubilation qui les  accompagnent.

 

  1. Demeurent malgré cela bien des difficultés :

 

La clinique des psychoses, dans le transfert, dans la relation médiatisée, peut néanmoins nous placer en face de résistances à toute épreuve, opposant à notre désir ses forces de replis et d’isolement.

 

Un temps long est alors nécessaire pour constituer la confiance et l’abri,  et puis ensuite encore un temps long pour accompagner  vers une possibilité de sortie qui ne soit pas abandon  et de nouage de liens à l’extérieur de l’hôpital.

 

La psychose sociale d’aujourd’hui (individualisme, petite paranoïa quotidienne, performances requises…) ne nous facilite pas la tâche…

 

Je conclurai donc en vous disant ceci : A l’accueil de notre propre folie, de notre propre étrangeté, nous sommes tous invités !

 

Le travail alors, en appui sur un désir profond et fécond nous réservera bien des surprises et peut-être même un Home !


MP Deloche.

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>De la République compassionnelle

Longtemps je me suis couché…en me disant qu’il faudrait bien qu’un jour, je me décide à mettre un terme, un point final, à cette chronique qui m’asservit. Je ne dirai pas qu’elle m’assomme, même si je viens de l’écrire : c’est bien là le piège de l’écriture. Il serait plus juste d’écrire qu’elle me pompe. Vous pouvez  déjà vous douter que j’ai quelques raisons de me trouver de méchante humeur. En fait, je voudrais déroger au style habituel de mon exercice mensuel, mais je ne sais pas comment m’y prendre. C’est  l’indice d’un embarras, le même que j’ai éprouvé en entendant le Président de la République, le 2 décembre dernier , à l’EPS Erasme d’Antony , Hauts-de-Seine, département dont il avait auparavant présidé le Conseil Général.

Il faut  préciser que ma chronique doit être impérativement livrée la dernière semaine du mois précédant la parution du Mensuel et que je ne serai peut-être plus dans le même état d’esprit lorsque vous la lirez. Aujourd’hui, je suis blessé de m’être senti obligé d’écouter ce discours, au milieu de ceux qui avaient été conviés, du fait de leurs responsabilités institutionnelles, à venir entendre de leurs oreilles qualifiées, les propos du Président de la République sur l’hospitalisation psychiatrique.

Pris dans cette nasse, mes collègues et moi-même avons commencé par échanger des regards incrédules, tandis qu’en face de nous, du haut d’une tribune au fond de laquelle on avait pris soin d’aligner une brochette de figurants, un petit homme en costume d’ordonnateur, s’agitait avec force mimiques et un mouvement singulier du bras droit qui l’aidait à scander certaines de ses paroles les plus fortes : c’est un développement saccadé du bras, qu’il étend au fur et à mesure que la phrase se déroule, à la façon de certains professionnels du prétoire, bien que sans doute moins ample que  chez ceux qu’on appelle « ténors du barreau ». Il manifestait sa compassion pour les proches d’un disparu et interpellait la communauté : « J’ai été choqué de ne pas entendre beaucoup de mots pour la famille de la victime ! ». Il faut dire que la victime « avait eu le malheur de croiser le chemin de l’assassin », et que l’assassin en question était « une personne éminemment dangereuse (…) qui avait déjà commis plusieurs agressions très graves… ». L’homme en noir demandait qu’on se mît à sa place : « Je dois répondre à l’interrogation des familles des victimes que je reçois . » Je comprenais pourquoi il semblait si sérieux, si préoccupé : il devait sans doute repartir très vite, dès la fin de sa longue  homélie, pour aller recevoir d’autres familles d’autres victimes. C’est sans doute aussi pourquoi il annonçait, l’air irrité, qu’il allait mettre un terme au laxisme qui avait préludé à ce drame. Cela suffisait ! Continuer la lecture de >De la République compassionnelle

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>Interne de Garde Et Contrainte

 

 

 

Trois portes verrouillées me séparent de la chambre d’isolement, de la chambre d’exclusion. Au sein même de ce lieu, lieu d’accueil de la folie, une frontière sépare les « fous ordinaires » des autres, les fous dits dangereux, ou potentiellement dangereux, ceux qui suscitent la peur parmi les soignants.

 

Dans cette zone de non droit, il suffit parfois de peu pour basculer de l’autre coté de la frontière.

L’organisation des soins prend une allure autoritaire. Un simple refus de traitement peut conduire à l’isolement, voire à la contention si la révolte est trop vive. 

En psychiatrie, la dangerosité supposée se mesure au nombre de portes qui sépare un patient du reste de l’institution. C’est notre échelle de la douleur à nous.

Des bruits de clefs, des portes qui s’ouvrent et se referment aussitôt. Toujours fermer les portes. Moi aussi j’ai des clefs, je suis l’interne de garde, une sorte de gardien de prison…

Dans la chambre d’isolement, dans la chambre d’exclusion, le patient est contenu, le patient est attaché. De la camisole de force à la « contention thérapeutique », seuls les mots ont changé, la violence, elle, reste la même. Une violence qui ne dit plus son nom. Les mots nous mentent. Ils nous donnent l’illusion que nos pratiques ont évolué, que le temps de l’asile est révolu. Des mots pour faire passer la pilule. «Soyez raisonnable » disent les soignants convaincus de la légitimité de leurs pratiques, « lorsque vous serez plus calme nous lèverons la contention. » Il faut entendre : Lorsque les médecins feront leur travail et que vous serez tassé par les neuroleptiques. Lorsque votre corps ne sera plus une menace pour nous, que nous n’aurons plus peur, nous vous détacherons.

Pour l’heure, dans la chambre d’exclusion, les soignants sont inquiets. Le montant du lit brisé sous l’assaut de la rage et du désespoir, menace, par son tranchant, l’intégrité corporelle du patient. Les soignants veulent le déplacer pour le protéger, car en ces lieux, on se soucie de prévenir les blessures corporelles, celles qui laissent des traces visibles. Le corps du patient attaché, ce corps qu’on veut préserver, est aussi ce corps menaçant, qui fait peur. Il ne sera déplacé qu’à condition que je le rendre inerte, inoffensif. C’est le rôle qui m’est assigné.

Le patient sait ce qui l’attend. Comme un condamné avant son exécution il formule un vœu, un dernier vœu, recouvrer sa dignité …enfin, un peu. Il macère dans ses urines depuis des heures, il voudrait juste prendre une douche, se changer.

« Pas question » rétorque l’infirmière armée de sa seringue, « nous verrons ça plus tard ». Elle aurait pu ajouter « si vous êtes sage ». C’est sans appel.

« Il l’a fait exprès pour qu’on le détache » me dira-t-elle plus tard.

Quel cynisme ! 

A-t-on seulement conscience que ce patient, ce malade, ce fou, est un homme ? Qui se soucie en cet instant de ce qu’il peut éprouver, de ces blessures invisibles que nous lui infligeons ?

Je suis au chevet de cet homme, trop près diront certains, je lui parle, j’essaye de le rassurer. Comment pourrais-je l’apaiser alors que je suis moi-même horrifiée par cette scène ! Ma bienveillance à son égard est dérisoire…j’en suis douloureusement consciente.

En cet instant, je me sens écrasée par ce monstre sans âme qu’est devenue la machine institutionnelle.

Désemparée, je cherche du regard de l’aide parmi les soignants, mais en vain. Leurs visages sont fermés, ma détresse, pas plus que celle du patient, n’est entendue. J’éprouve la violence de son isolement. 

Nous sommes encerclés par les renforts. Cette milice toute puissante semble jouir de sa force. Place à l’intimidation…ils sont là pour mater la rébellion.

Le patient est sommé de se soumettre, d’accepter sans résister l’injection qui le rendra, pour un temps inoffensif.

Ses plaintes se muent en sanglots, puis en rage lorsqu’un infirmier qu’il ne connaît pas s’adresse à lui d’un ton condescendant en lui tapotant sur la tête.

Sa révolte est perçue comme une preuve ultime de sa violence, justifiant ainsi le traitement qui lui est réservé.

L’homme finit par se soumettre. Comment aurait-il pu en être autrement. La camisole chimique prendra momentanément le relais de la camisole de force afin que son corps inanimé soit déplacé sans peur. La peur, ce fléau de l’institution.

Combien de jours, combien de semaines cet homme restera-t-il attaché, je l’ignore. Mais pour avoir vécu ça en d’autres lieux, pour avoir vu la nécrose s’emparer de ces corps mortifiés, je sais à quel point l’aveuglement des hommes peut les rendre cruels.

Je suis furieuse qu’on maltraite un homme avec tant d’indifférence. Furieuse d’être le témoin impuissant, mais non moins complice de cette barbarie.

Les infirmiers, surpris par mon indignation et par les larmes que je peine à contenir, m’écoutent avec complaisance, mais ne m’entendent pas. Ils n’entendent pas sa souffrance à travers moi. 

Les murailles défensives qu’ils ont élevées pour se préserver les coupent de leur humanité, sans cela, comment supporteraient-ils d’infliger à un homme un tel traitement ?

« Contention thérapeutique ». Attacher pour soigner, quel paradoxe !! Qui a dit qu’attacher un homme comme un chien enragé pouvait le soulager de sa souffrance ? 

Le plus terrifiant pour moi, c’est que, durant ma courte mais édifiante expérience d’interne en psychiatrie, je n’ai jamais entendu quiconque remettre en question la légitimité de cette pratique. Pourtant, les dérives sont quotidiennes : de la contention préventive à la contention comme châtiment, en passant par la contention comme moyen de maîtriser les patients « turbulents »  dont on n’a pas le temps de s’occuper, qui font désordre dans l’institution.

Nos patients ne sont-ils pas suffisamment malmenés par cette société ?

N’est-on pas censé accueillir leur souffrance quelle que soit la forme qu’elle revêt ? Ne doit-on pas les restaurer dans leur dignité, plutôt que relayer un discours politique et médiatique scandaleux, qui les désigne comme des criminels dangereux ? 

Je refuse d’être un agent au service de la prévention de la dangerosité. Je refuse de voir en chacun de mes patients un criminel potentiel. Et pourtant j’étais là, entourée d’une garde renforcée déployée autour de moi parce qu’on prêtait à cet homme des intentions violentes.

Q’en est-il de la violence que nous lui faisons subir à lui, et à tant d’autres, au nom du principe de précaution ! Aurions nous le monopole de la violence ?

Les passages à l’acte de certains patients ne sont-ils pas le reflet de notre toute puissance, induits par le climat de suspicion et  d’insécurité qui s’est insinué dans nos institutions ?  

La contention préventive est régie par les mêmes principes que la rétention de sûreté. Et en laissant ces principes infiltrer nos pratiques, dans cet espace d’accueil de la différence, nous trahissons l’essence même de nos fonctions.

La transformation de l’institution psychiatrique en univers carcéral, bien qu’elle ait été officialisée il y’a quelques mois, se prépare depuis bien longtemps.

C’est l’aboutissement d’une volonté politique, enfin affichée, qui tend, depuis des années, à instrumentaliser les soins psychiques à des fins normatives et répressives. A faire de nous, soignants, des outils du contrôle social, mis en demeure, par les plus hautes autorités, de réduire la folie au silence.

La protocolisation des soins en psychiatrie, qui tend à se généraliser, est l’une des armes redoutables visant à nous soumettre.

Le protocole tue la pensée. Il nous enferme dans une technicité déshumanisante qui exclut toute dimension subjectale. Plus de place pour la rencontre essentielle  de l’autre, pour l’imprévu, pour la création dans toute sa dimension soignante.

Pas de discussion possible. Un protocole, ça ne se discute pas, ça s’applique ! Le protocole est la matérialisation de la pensée unique, il tue l’esprit libre.

L’institution psychiatrique est en souffrance. Les soignants sont usés par les maltraitances administratives. Ils sont acculés par des tâches bureaucratiques ingrates censées rendre compte de la qualité des soins au détriment même des soins. La réduction des effectifs infirmiers rend impossible l’accomplissement des soins dans toute la dimension transférentielle que cela requière. 

Les temps d’échanges et d’élaboration se réduisent comme peau de chagrin laissant les soignants désemparés dans une institution que la pensée a désertée. Leur isolement et leur détresse croissante renforcent leur sentiment d’insécurité, et par là même, le cercle vicieux des violences institutionnelles. Les valeurs si riches du travail collectif sont abandonnées au profit d’un cloisonnement des tâches et des fonctions, aboutissant aux clivages que l’on connaît dans les équipes.

Le travail à la chaîne remplace la création, dans une institution psychiatrique transformée en usine de traitement des déchets.

A l’aire de la « santé mentale », le sujet est réduit à des dysfonctionnements neurobiologiques, nié dans sa singularité, dans sa complexité. Il est sommé de taire sa souffrance, au risque d’être relégué au rang des incurables, des handicapés comme on les appelle maintenant. Encore une manière sournoise d’inscrire la souffrance dans le corps, sous l’angle de la défaillance.

Quand aux jeunes internes, victimes, pour la plupart, d’une rupture de transmission, soumis au discours dominant réducteur, ils n’ont désormais pour références que le DSM IV et le vidal. Dressés à chasser les symptômes, ils revendiquent fièrement leur statut de « médecins comme les autres », et se retranchent derrière leurs blouses blanches et leurs bureaux en n’ayant pas conscience qu’ils sont eux même un symptôme. Symptôme d’une société déshumanisée qui chasse les spectres en tous genres, et refuse d’admettre qu’elle produit le mal qui la ronge.

N’a-t-on pas entendu des internes en psychiatrie suggérer que des cours de self-défense soient intégrés à notre formation ? « Pour maîtriser nos patients sans leur faire de mal » disaient-ils ! 

On pourrait se munir de bombes lacrymogènes tant qu’on y est, ou de pistolets à décharges électriques…ça ne ferait jamais qu’une décharge de plus !

La réalité dépasse parfois la fiction ! Des murs surmontés de barbelés, des chambres d’isolement «dernier cri », des caméras de surveillance, des bracelets électroniques en guise de lien thérapeutique, c’est ce que l’avenir nous réserve si nous ne réagissons pas. Ne manqueront plus que les sentinelles…mais qui sait…la paranoïa est de rigueur.

Le projet de soins ambulatoires sous contrainte nous réserve également un avenir bien sombre ! Nos patients seront fichés et traqués sans merci, ils devront pointer aux CMP comme des criminels en sursis au risque de se voir dénoncés puis enfermés. La collaboration médico-policière a de beaux jours devant elle ! 

Prêts pour le grand nettoyage ?

Les hommes n’ont-ils toujours rien retenu de l’histoire ? Ont-ils oublié où la soumission et la collaboration pouvaient mener !

Combien de temps encore fermerons nous les yeux sur ces dérives ?

Nous devons mettre un terme à cette escalade, refuser de nous laisser instrumentaliser, refuser la mise à mort des soins psychiques.

Notre richesse réside dans la singularité de nos pratiques, puisons notre force dans la mise en commun de nos expériences. Nous devons recréer du collectif, de l’hétérogène, des espaces d’élaboration pour résister aux consensus qui écrasent la pensée.

Nous avons les moyens et le devoir d’empêcher le pire. La psychiatrie a toujours été, et sera toujours menacée de dérives idéologiques. C’est en questionnant perpétuellement nos pratiques, en redevenant subversifs que nous échapperons à l’enfermement.

Je voulais témoigner de mon expérience au singulier parce que c’est la singularité même qui est menacée par le rouleau compresseur de cette politique normative.

Parce que cette machine infernale menace de broyer sur son passage tous ceux qui s’écarteront de cette norme absurde.

Parce que nos patients, symboles malgré eux de l’insoumission et du hors norme, sont en première ligne face à cette entreprise d’épuration.

Je voudrais témoigner de mon espoir au pluriel, parce que c’est d’une révolte collective que cet espoir est né.

Parce que des voix se sont élevées parmi les soignants pour dénoncer la violence institutionnelle érigée en modèle.

Parce que je suis sortie de cet isolement mortifère, déterminée à me battre aux  cotés de ces hommes et ces femmes pour réinstaurer la parole comme acte fondateur du soin, et de la relation soignant

 

Mounia Terki

Interne en Psychiatrie

 

Texte présenté aussi au Forum de la Nuit Sécuritaire au Colloque Europsy d’octobre 2009.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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>Conversation sous la tente

 

L’autre jour, je suis allée à la tente. Trois-quatre collègues. Jean-Luc qui rangeait, nettoyait les frigos et mettait des étiquettes sur les portes pour indiquer ce qu’ils contenaient. Vincent, virevoltant deci-delà. Paul, attablé, son bonnet sur la tête. J’ai commencé à parler avec Paul. « Ici, c’est un lieu dont tout le monde a besoin. La tente joue comme un révélateur : il nous faut une maison du personnel. Dans cet hôpital, chacun est complètement éclaté. Entre les pavillons, l’extra, l’intra, personne ne se rencontre plus. La tente nous permet de nous retrouver. Et puis, ici, on fait des premiers accueils. Il y a des familles qui viennent nous demander des conseils sur la psychiatrie. Il faut vraiment se poser la question de la continuité de la tente, après. C’est aussi notre position à l’entrée de l’hôpital qui permet tout ce travail.»


Un journaliste arrive. La Dépêche. Il veut faire le portrait d’une infirmière. Pas de chance, il y a surtout des infirmiers et des aides-soignants. Va pour l’infirmier. Il commence à discuter avec Paul, qui remonte aux temps anciens, à ce qu’il appelle « la psychiatrie institutionnelle » et que j’appellerais plus volontiers la psychiatrie asilaire. Les malades qui travaillent, les grands pavillons, les dortoirs, les grandes équipes, les trois-huit sans aucun moment de rencontre inter-équipes (ce que nous appelons « les transmissions »), le pécule indexé sur le timbre-poste et payé par le vaguemestre, l’ordre asilaire de cette époque. Et puis, l’évolution, — la révolution, il faudrait dire — et l’énorme changement que les infirmiers ont accompli dans leur travail avec les malades. Paul ajoutait que pour lui, c’était grâce à un médecin-chef qui impulsait un mouvement d’ouverture qu’il avait travaillé autrement. Et l’on pouvait se former. Et cette formation avait des effets en retour sur l’équipe et les collègues. 


Parce qu’au fond, c’est aussi cela qu’on ressent sous la tente. Cette culture commune de soignants en psychiatrie qui nous infiltre. Ce métier, qu’on a construit avec les patients, grâce à eux autant qu’avec eux. Cette passion du lien, de tout ce qui relie.


Le journaliste de la Dépêche avait oublié son appareil photo. Embêtant pour un portrait. Ah ! mais celui de l’Humanité arrive. Il nous fait poser dehors, devant le feu. Il enverra une photo à son collègue. Très bien. 


Pendant ce temps, Jean-Luc a fait griller la viande sur les braises du feu de palettes et arrive avec un plat rempli. L’interview continue tout en mangeant. Le gars de La Dépêche commence par décliner l’invitation qu’on lui a lancée, « seulement un verre de vin, ça m’ira très bien », puis le temps passant, accepte un morceau de viande et un bout de pain. Le portrait de Paul s’élargit des commentaires des uns et des autres. Vincent aime beaucoup utiliser l’appareil photo de son téléphone portable et a pris Paul sous tous les angles, avec et sans bonnet. On parle aussi du rendez-vous pour manifester le lendemain à l’ARS. André souligne en apparté, que les patients, il faut savoir les laisser tranquilles, qu’aujourd’hui, l’ambiance est plutôt à l’activisme et à la réponse immédiate, médicamenteuse ou autre, alors qu’il faut savoir prendre le temps de les laisser venir, suivre leur rythme, et que c’est une condition absolument nécessaire au travail et à la construction d’une relation authentique, que sinon il y a trop le risque de faire écran. 


Vers une heure, d’autres collègues arrivent. Des jeunes. Du coup, on se met à parler de la formation, de la transmission. « Nous avons appris notre travail au contact des anciens, mais aujourd’hui, il n’y en a pratiquement plus dans les pavillons. J’en veux beaucoup aux collègues qui ont de l’expérience d’être tous partis travailler en dehors de l’hôpital. » Occasion de rappeler au journaliste que l’activité de l’hôpital a lieu pour une bonne part (la moitié ?) à l’extérieur. Et de rappeler à Paul qu’il fut un temps où personne ne voulait aller travailler «en extra », comme on dit. On parle aussi du tutorat mis en place pour pallier à l’insuffisance de la formation psychiatrique actuelle dans les écoles d’infirmières.


 Le journaliste est sur le départ. Passe un psy (psychanalyste, je veux dire). Qui glisse discrètement une liasse de billets en soutien. On lui offre à manger. À l’autre bout de la table, on parle ciment, prise rapide et fers à béton. Il s’en mêle, apporte quelques précisions sur les matériaux. Une collègue félicite ceux qui ont parlé à la radio. C’était vraiment très bien. « Pas de tout repos, il faut être très concentrés » précisent ceux qui y sont allés. On raconte la panne pendant l’émission du groupe électrogène qui fournit l’électricité, vite, aller rajouter de l’essence. « On n’a raté que deux minutes. » Un syndicaliste arrive. Jean-Luc lui parle du compteur de chantier qui doit être installé dans l’après-midi. « J’ai pensé qu’il ne fallait pas que les fils traînent par terre. » « Ah, si tu as besoin, j’ai le camion avec la nacelle et quelques minutes, si je peux faire quelque chose, c’est maintenant.»

 

Quelqu’un d’autre arrive en parlant des tentes que ceux du tramway ont montées à leur terminus. Équipés d’emblée. Et de leur matériel pour tenir. De gros réchauds, etc. « Ce n’est pas une prime en plus qu’ils demandent. Ils luttent pour qu’on ne leur enlève pas une prime à laquelle ils ont droit. » Une collègue revient sur son repos, en profite pour s’arrêter. Je parle avec elle d’une patiente qu’on suit en commun. Elle raconte la vie au pavillon, le manque d’effectifs, les jeunes qui viennent d’arriver, qu’il faut « tutorer » justement et c’est pour ça qu’elle revient, elle me donne aussi des nouvelles d’une collègue commune.  


Je pourrais aussi parler de ce patient qui s’est mis à me raconter des pans entiers de l’histoire de Marchant ; de Véra, qui passe parler d’un projet qui lui tient à cœur et cela ouvre une discussion passionnante et pointue sur le travail ; ou de ces parents, se plaignant d’être mis à l’écart par le médecin qui soigne leur enfant mais ajoutent « l’équipe infirmière du pavillon est formidable ». Avec eux, c’est un vrai entretien de régulation qui a lieu et pourtant, impossible de penser le faire ailleurs que là, dans la nuit et le froid, à côté des palettes qui brûlent. 


C’est tout cela que permet aussi la tente.

 

Difficile de rendre cette vie, la simplicité, l’ordinaire et la chaleur de ces moments, les discussions qui passent du coq à l’âne, où tout est mêlé, de l’histoire de la psychiatrie au bricolage (mais notre métier est presque totalement constitué de cela : de bricolage), les rencontres qui se font, viande, pain et verres qui circulent autour de la table et le sentiment que quelque chose existe là, de précieux, qu’on ne peut pas enlever aux gens. Quelque chose  d’extrêmement important, de vital, d’indispensable. Quelque chose qui concerne la psychiatrie sûrement, mais au-delà d’elle, touche notre manière d’être ensemble dans la société d’aujourd’hui et la possibilité de travailler dans un collectif vivant. Parce que la vie, elle est là, pas dans les protocoles et autres évaluations, encore moins dans le CAC 40 et toutes les économies qu’on veut nous imposer. Non, la vie est là, et les patients en ont besoin, ils ont besoin de la sentir en nous. C’est avec cette vie qu’ils peuvent se reconstruire pour aller mieux. 


Ah ! j’oubliais le principal. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est un système de remplacement généralisé organisé sur tout l’hôpital, intra et extra, pour pallier l’absence chronique des deux tiers du personnel infirmier d’un pavillon. Ce système de remplacement généralisé avait entre autres pour effet de désorganiser le travail et la prise en charge des patients dans tous les services. 


Une autre des revendications emblématiques du mouvement a été un temps le manque de petites cuillères en métal ! et le fait qu’elles étaient systématiquement remplacées par des petites cuillères en plastique. (Mais cette pénurie touche aussi les bols, etc.) De ce côté-là, au moins, la direction a compris et les petites cuillères en métal sont réapparues dans les pavillons. 


Évidemment, la tente, c’est une protestation contre les économies actuelles, la pénurie constante de personnel due à une quarantaine de postes vacants non pourvus sur l’hôpital.  Mais c’est aussi une lutte pour défendre une certaine manière de soigner faite de respect du patient, contre la tendance actuelle d’une psychiatrie exclusivement sécuritaire et contre le retour à l’ordre asilaire, même modernisé par les caméras, les alarmes, les molécules soit-disant d’avenir et le fric pompé par les laboratoires. 


Pas étonnant que ce mouvement soit mené prioritairement par les infirmiers et les aides-soignants. Eux plus que les autres savent jusqu’à quel point le respect et la valeur de leur travail vont de pair avec le respect du patient. Les patients ne s’y trompent pas d’ailleurs : la tente leur a plu d’emblée, elle met un peu d’animation dans leur vie à l’hôpital, mais ils s’arrêtent aussi là pour prendre un café ou parler de la psychiatrie et il est arrivé que certains d’entre eux nous en racontent des bouts d’histoire. 

 

Ce jour-là, on a même parlé de monter des murs de briques sous la tente. Des murs qui resteraient une fois que la tente aurait disparu. Une bonne farce à faire à notre direction. Et tout un symbole. 


Blandine Ponet, Toulouse, décembre 2010.

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>La splendeur perdue des asiles

Article de la revue Books – N°18 – Décembre 2010

Les hôpitaux psychiatriques ne sont pas seulement des lieux de souffrance. Ce sont aussi des refuges où les malades trouvent une reconnaissance, un respect, une communauté. Leur fermeture massive, à partir des années 1960, a souvent aggravé la situation des aliénés. Saisissant aujourd’hui leurs bâtiments à l’abandon, le photographe Christopher Payne montre à quel point les asiles américains étaient des lieux de vie, où la détresse le disputait au grandiose.

L’aile des patients, à l’hôpital de Buffalo. L’asile offrait une vie étriquée, sans doute, mais protégeait les patients des agressions que leur réservait habituellement le monde extérieur.

Dans notre imaginaire, les hôpitaux psychiatriques sont des lieux de cauchemar, synonymes de sordide, de chaos, de détresse et de brutalité. À l’abandon, la plupart affichent désormais porte close. Mais nous continuons de penser avec effroi aux êtres naguère enfermés entre leurs murs. Il est donc tout à fait salutaire d’entendre le témoignage d’une internée, une certaine Anna Agnew, jugée folle en 1878 (époque où ce type de décision était prise par un juge, non par un médecin) et « mise à l’écart » à l’hôpital psychiatrique de l’Indiana. Elle avait fait des tentatives de suicide de plus en plus désespérées et essayé d’empoisonner l’un de ses enfants avec du laudanum.

Lorsque l’institution se referma sur elle, Anna ressentit un profond soulagement. Le soulagement, surtout, de voir sa folie enfin reconnue. « Avant même la fin de ma première semaine à l’asile, écrivit-elle plus tard, j’éprouvais plus de contentement que je n’en avais ressenti jusqu’alors en une année entière. Non que je fusse réconciliée avec la vie, mais mon triste état mental était enfin compris, et j’étais traitée en conséquence. En outre, j’étais entourée de personnes qui connaissaient le même type de malaise et d’égarements, et je m’intéressais de plus en plus à leurs souffrances, avec une compassion croissante. En même temps, j’étais moi aussi traitée comme une aliénée, bienveillance dont on ne m’avait jamais gratifiée auparavant (1). » Continuer la lecture de >La splendeur perdue des asiles

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>La psychiatrie sous surveillance : Débats autour de la Réforme de la loi de 1990

 

 

Paris, le 17 décembre 2010 de 9h à 17h EPS Ste Anne – Amphi CMME – 100 rue de la santé 75014 PARIS


Programme

8H 30 – 9H 00…… Accueil

9 H 00 – 9 H 30 …… Allocutions d’ouverture Monsieur Jean-Luc CHASSANIOL, directeur de l’EPS Ste Anne. Monsieur Serge BLISKO, Député, Président du conseil de surveillance de l’EPS Ste Anne. Dr. François CAROLI, Président d’honneur d’Ancre Psy.

9 H 30 – 10 H 30

Monsieur Robert BADINTER, Ancien ministre de la justice Sénateur des Hauts-de-Seine.

10 H 30 – 10 H 45 … Pause

10H 45 – 12H 30… La judiciarisation de l’hospitalisation sous contrainte Quelles en sont les implications ?

Monsieur Serge PORTELLI, magistrat. Madame Hélène FRANCO, magistrat. Dr. François CAROLI. Mr Joseph Halos, directeur de l’EPSM Lille-Métropole, président de l’ADESM.

12H 30 – 14H 00 .. Déjeuner

14 H 00 – 15 H 30

Dr. Richard RECHTMAN, Directeur de Recherche à l’ E.H.E.S.S., « Réguler le social par la psychiatrie ».

Dr. Michel TRIANTAFYLLOU, Chef du Secteur de Psychiatrie de Nanterre, « Du sanitaire au sécuritaire : les glissements du projet de

réforme de la Loi de 1990 ».

15 H 30 – 17 H 30 Table ronde Mr Patrick COUPECHOUX, Journaliste. Dr. Jean-Luc ROELANDT, Chef de Secteur de Psychiatrie, Directeur du Centre Collaborateur de l’OMS Un élu, un usager.

17H30…………… Conclusion Dr. Marie-Christine CABIÉ, Présidente d’Ancre-psy


Le projet de réforme de la loi de 1990 soulève de nombreuses interrogations dans la population, dans le monde judiciaire et dans le monde psychiatrique. Une évolution sécuritaire se dessine déjà depuis plusieurs années dans les modalités d’application de la loi et sont encore plus prégnants dans le projet de réforme. Cette évolution ne touche pas que les personnes souffrant de troubles psychiques. Elle peut être constatée dans d’autres champs de la société où les libertés individuelles sont mises à mal alors que s’estompe un réel débat démocratique.

Comment protéger les personnes tout en leur offrant les soins dont ils ont besoin ? Comment protéger la société tout en garantissant les libertés individuelles ? Telles sont les difficiles questions auxquelles doit répondre cette réforme.

Les notions de soin (médecins), de privation de libertés (justice) et de contrôle social (administration) restent actuellement mal définies, ce qui est source de confusion entre les rôles, les fonctions et les champs de compétence.

L’objectif de cette journée est de clarifier ces notions à partir des points de vue des professionnels de la justice, de la santé, mais aussi des politiques et des usagers.


Frais d’inscription 90 euros :  Inscriptions auprès du secrétariat du Docteur M. TRIANTAFYLLOU : Mme Chrystelle ALASO chrystelle.alaso@ch-nanterre.fr


Tel : 01 47 69 68 41 – Fax : 01.47.69.72.03 Hôpital Max Fourestier – Service de Psychiatrie 403 Avenue De La République – 92000 Nanterre

Numéro de Formation Continue : 11752696275

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>L’Echec systémique en Sciences de la santé

 

 

A propos d’une « audition publique » de la SAS (Sainte Autorité de Santé) sur la dangerosité des malades mentaux.


Le 10 Décembre 2010 a eu lieu, au sein d’un cénacle d’Experts réunis en conclave, en présence d’un public restreint et trié sur le volet, dans les écuries du Palais Ministériel, une Audition « Publique » (sic !…pour un débat démocratique, relire les discussions des députés et des pairs sur la loi de 1838, période de monarchie constitutionnelle !).


Le thème en répondait à une commande royale quant à l’état de la science en matière de dangerosité des « schizophrènes » (vocable populaire, affectionné par notre monarque, pour exprimer la terreur commune de la folie… A cet égard, la psychiatrie devra un jour intégrer le préjudice causé aux malades par les dérives populistes de ce « diagnostic », dont elle devrait peut-être s’interdire désormais l’usage…).


Afin de « scientiser » l’affaire, on rajouta au fameux « schizophrène dangereux », le « bipôlaire », symbole de réussite des sciences biomédicales et caution de leur tentative d’appropriation-expropriation de la psychiatrie (discipline bio-psycho-sociale).


Le faible résultat de ce procès est à la hauteur de ce qu’on pouvait en attendre…nous verrons prochainement comment la SAS essorera le torchon pour en extraire la quintessence. 


Mais, outre les considérations politiques alarmantes, environnant ce non-évènement, c’est sur le constat d’une faillite obstinée de la pensée scientifique dans le champ clinique que nous voulons attirer l’attention. 

Si la Physique du 20e siècle s’est largement ouverte aux approches holistiques (le « tout » n’est pas réductible à la somme de ses parties) et systémiques (l’interaction entre parties produit des « qualités émergentes » dont l’expression ne peut être déduite de l’analyse des constituants)…


Si la biologie du 21e siècle s’achemine à grand pas vers l’étude systémique du « scénario interactif » du génome humain, afin d’en saisir l’expression ou la répression, selon les caractéristiques de l’histoire du sujet ou de son environnement… Si les sciences économiques se sont totalement approprié les outils systémiques dans la compréhension et le contrôle des fluctuations et des bifurcations du flux des échanges économiques et financiers… Par contre, l’évolution des sciences cliniques du psychisme se singularise par une viscosité névrotique de notre pensée, enlisée dans une conception monadique de l’Esprit. 


Malgré la terrible expérience européenne de l’eugénisme mis en actes génocidaires, cette conception monadique s’aggrave parfois, chez nous, d’aigres relents Moréliens (conception hérédo-dégénérative des troubles mentaux comme « régression philogénétique »), voire Lumbrosien (démasquage de l’individu dangereux, de la « classe dangereuse »).

 

Lorsque ces rémanences européennes se placent sous l’égide de l’expertise anglo-saxonne du « fait statistique », on nommera les conceptions qui en découlent : Monadisme Aggravé (MA). Toute entreprise contribuant à situer la folie, la violence, le désespoir, la solitude, la dangerosité comme symptômes pathognomoniques d’un dérèglement de l’individu (ou d’une classe d’individus) s’inscrit sous l’égide du MA.

 

Cette doctrine confond deux ordres de phénomènes systémiques de niveau différent : des caractéristiques (pathologiques ou non) d’individus ou de groupes d’une part, et des qualités émergentes liées aux interactions de ces individus ou de ces groupes avec leur entourage humain de l’autre.


Folie, Violence, Dangerosité ne sont autres qu’émergentes : issues des interactions circulaires entre un individu (ou un groupe) et son environnement naturel, matériel et humain. C’est dans une « politique du lien » que la psychiatrie s’exerce, pour désamorcer ces délétères effets de systèmes, lorsqu’ils sont associés à des troubles mentaux.


C’est précisément dans ce champ qu’œuvre, en France, depuis cinquante ans, la Psychiatrie de Secteur. 


Le déni massif auquel elle est soumise, de façon répétée. Le refus par la HAS d'en prendre en compte les avancées conceptuelles essentielles et de faire de celles-ci des données scientifiques empiriques, participe à une régression homogène de la pensée occidentale vers un retour aux procès en sorcellerie et à l'inquisition (dont les méthodes se couvraient aussi des atours de l’ "evidence based science").


A quand l'Audition Publique sur la cruauté des arabes, l'avarice des juifs et la paresse des nègres ?


Dr Patrick Chaltiel. Psychiatre d’Exercice Public

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>Maintien en hospitalisation au delà de 15 jours : contraire à la constitution

 Article paru dans Médiapart le 29 Novembre 2010 Par Roland Gori et Fabrice Leroy.

L’article L. 337 du code de la santé publique prévoit qu’au-delà des quinze premiers jours, une hospitalisation sans consentement peut être maintenue pour une durée maximale d’un mois, renouvelable, au vu d’un certificat médical circonstancié indiquant que les conditions de l’hospitalisation sont toujours réunies.

Le conseil constitutionnel vient de déclarer cet article contraire à la constitution (Décision n° 2010-71 QPC du 26 novembre 2010). Le conseil constitutionnel a en effet estimé qu’il y avait là une méconnaissance de l’article 66 de la constitution, selon lequel la liberté individuelle ne peut être tenue pour sauvegardée que si le juge intervient dans le plus court délai possible. Continuer la lecture de >Maintien en hospitalisation au delà de 15 jours : contraire à la constitution

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>Continuité des soins ou continuité sous contraintes ?

 

A propos du Projet de loi relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques

et à leurs modalités de prise en charge

 

(Assemblée nationale lundi 4 octobre 2010)

Présentation de la rencontre – débat 

sur l'invitation de Serge BLISKO,  Député de Paris, 

 à l’initiative de Noël MAMÈRE, Député de Gironde, 

et avec Martine BILLARD, Députée de Paris. 

 

Organisée par Le Collectif des 39 Contre la Nuit Sécuritaire

 
– Ouverture et premières interventions –
 

P. Machto : La loi qui est en discussion pose le problème suivant : est-ce que la contrainte peut être confondue avec le soin ? Est-ce qu’il faut revenir à l’avant 1793, c’est-à-dire avant que Pinel et Pussin décident d’enlever les chaînes aux aliénés.

S. Blisko : Cette loi prône l’hospitalisation et les soins sans consentement. Et c’est maintenant qu’il faut agir. Ces questions doivent être popularisées d’autant plus qu’elles font moins l’objet de débats publics que d’autres questions. Et pourtant tout comme la loi sur l’immigration, cette loi remet en causes des libertés fondamentales. S. Blisko se refuse à toute discrimination faite aux Hommes (les personnes souffrant de troubles psychiques, comme les tziganes, etc.). Il appelle à une psychiatrie humaniste.

M. Guyader : Cette loi parle de protocolarisation des pratiques, de dangerosité des patients, d’exclure les personnes qui ont des troubles, et qu’on préfèrerait cacher. Il n’y a donc aucune place à « l’hospitalité pour la folie », à la créativité qui permet à certains de réussir à sortir du tréfonds. C’est une insulte à la culture.

Exclure les professionnels, chercher à se substituer aux praticiens, détruire la continuité des soins en détruisant ce qui la constitue (c’est-à-dire les rapports que les praticiens cherchent à tisser avec leur patients). La formation des psychothérapeutes réduite à 3 ans. Il est nécessaire de rétablir un internat de spécialisation, la psychiatrie de secteur (car sa disparition engendre des disparités régionales), de faire que les études d’infirmiers en psychiatrie soit une spécialité.

Un autre constat : avec cette loi, l’entrée en hôpital est facilitée, mais pas la sortie, ce qui va l’encontre de l’hospitalité. Il y a lieu de revendiquer l’état de droit pour tous (pour les patients) et une éthique du soin.

M. Billard : Il y a nécessité d’une mobilisation en amont. Hélas, elle n’est pas toujours possible car les parlementaires courent après les lois. Leur travail est difficile : d’un jour à l’autre ils ne savent pas sur quelle loi ils vont statuer (= entrave parlementaire). C’est très grave étant donné que le gouvernement souhaite de plus en plus faire passer des lois sécuritaires. M. Billard parle de textes de lois d’émotions, basés sur des fais divers (des lois de la peur). Il est arrivé que le président de l’Assemblée Nationale change l’ordre du jour, le jour même. Le texte de loi qui nous réuni aujourd’hui n’est pas encore inscrit en commission, mais il peut très bien l’être en novembre.

Ce projet de loi est une extension d’autres lois, par exemple la vidéosurveillance. Ce pouvoir rêve d’enfermer des populations gênantes. Il y a un recul du pouvoir de la justice au profit du pouvoir politique. Ce qui sous-entend la possibilité de rétention sans intervention de la justice et donc sans recours pour le malade et/ou sa famille. Quand on relie cela au manque d’effectif dans les hôpitaux, et la pénurie des soins ambulatoires.

Il est nécessaire qu’un débat public soit organisé pour sensibiliser la population, et trouver des solutions ensemble.

L. Brunessaux reprend le constat de M. Billard, le gouvernement essaie de diviser la population. Dans ce projet de loi sont créées deux catégories de patients : les patients les plus difficiles (ceux qui ont purgé une peine et qui ont passé un séjour dans un UMD), qui seraient traités différemment avec cette loi que les autres patients…

P. Machto : La question de la judiciarisation doit être approfondie. Il est nécessaire d’être vigilant, et de bien l’analyser, car elle peut être détournée. M. Guyader : ajoute qu’il ne faut pas de loi.

 

– La Parole est donnée au public –

G. Dana : Le collectif des 39, selon lui, est un observatoire des pratiques. La pratique des soins suppose d’avoir du temps et de pacifier les rapports entre patients et praticiens. Il y a certes des dispositifs à envisager, mais on ne peut pas se précipiter dans le vote d’une telle loi. Un constat : les synthèses, qui sont des réunions permettant de traiter chaque patient au cas par cas, ne sont pas comptabilisées ; et pourtant elles font partie du soin.

S. Klopp : La psychiatrie manque peut-être un peu de volonté politique. 

Le parti communiste demande que soit : 

– redéfini les pratiques de soin ; 

– remis en place, une formation spécialisée ;

– donné des moyens. 

 

Avec cette loi, le fichier ferait son retour, avec l’utilisation du dossier médical informatisé (DMP), où seront consignés les antécédents de passage en UMD, par exemple. Et ceci non plus seulement pour 5 ans, mais à vie. 

Réponse de M. Billard : Le DMP doit rester confidentiel. Nous nous étions fermement battus pour que les médecins du travail n’aient pas accès au DMP.

P. Chemla : Il y a déjà trop de transparence. Nous avions alerté le conseil de l’ordre sur le fait que maintenant avec les dossiers informatisés tout le monde peut avoir accès comme il veut. P. Chemla dit qu’il ne veut pas qu’un juge ou un préfet interviennent dans son travail.

Mr Dubuisson, du GIA (Groupe Information Asiles) : il faut tout de même un contrôle des pratiques de soin. Car si le patient est contraint, ce n’est pas le cas des soignants. Et peut-être que parfois leurs pratiques peuvent être remises en question. C’est pourquoi ce dernier est tout de même pour la mise en place du Juge des Libertés et de la Détention (soit un magistrat indépendant).

 

– Reprise des interventions –

N. Mamère 

 annonce la création à Bègles du Campus Solidaire et le collectif des 39 y est invité le 4 novembre à participer à une soirée – débat autour du film « Un Monde sans fous ? ». Il évoque la tyrannie de l’émotion. Il fait référence à P. Virilio, à la notion de vitesse, à cette « civilisation de l’accélération » : l’émotion d’un côté, l’urgence de l’autre entraîne une dangerosité pour nos libertés.

Le gouvernement est constitué de « braconniers » (qui cherchent à séduire les électeurs du Front National), qui souhaitent une société d’exception. Et en même temps ce projet de loi pose de vraies questions…

F. Chaumon : cette réunion concrétise la volonté d’échanger sur ces questions de manières ouvertes vers l’extérieur. Il y a quelque chose de très grave dans cette affaire : on veut nous faire croire qu’il est nécessaire d’enfermer. Et il y a aussi des praticiens qui adhèrent à cela (un auditeur ajoute même que ceux qui pense autrement sont une minorité). F. Chaumon constate que les services qui comptabilisent de nombreux comportements violents ont eux-mêmes des pratiques violentes. Les services qui enferment beaucoup, sont des services qui sont eux-mêmes fermés… 

Un danger aussi grand que le sécuritaire : la police sanitaire. Idée selon laquelle on peut déterminer ce qui est bien pour autrui. Mais, à partir du moment où l’on veut l’appliquer à un individu en particulier, c’est un problème. Effectivement, comme le disait le président du GIA, on peut remettre en question les choix de traitement de son médecin.

Il revient sur la notion de liberté : il ne faut pas faire de son patient un objet de pouvoir (c’est ce que prônait le courant désaliéniste). La supposé « non-demande » du patient ne dépend-elle pas des soins, de l’offre de soins proposée ? F. Chaumon ajoute que la folie ne se caractérise pas chez le fou par le non-savoir de son mal. Ce n’est pas si simple. Et donc la banalisation et les pensées simplistes (les raccourcis du style : fous = dangereux) sont à bannir. Il y a besoin d’un renouveau dans la culture, d’une promotion de la singularité des pratiques.

Quand un élu se retrouve face à un trouble de l’ordre public, qu’est-ce qu’il fait ? 

Réponse de N. Mamère : effectivement la réponse est au cas par cas, on essaie d’abord de comprendre ce qu’il s’est passé.

 

– Retour au débat avec la salle –

Le projet de loi ne s’intéresse pas aux soins mais seulement à l’enfermement. Il y a une autre question à traiter : quel est l’accès au soin ? Quelquefois le soin sous contrainte est parfois le seul moyen d’avoir accès au soin.

Dans quelle mesure notre exercice de pouvoir garde une éthique ? Et ne tombe pas dans « l’abus de pouvoir » ?

B. Durand : Ce que le gouvernement cherche à obtenir c’est la réduction des troubles au moindre coût possible. Les débats que nous avons ici aujourd’hui, les réflexions lors de nos meetings, doivent être entendus des politiques. Lors d’une précédente réunion dans cette même salle, organisée par le Parti Socialiste, il n’y avait pour parler de la santé mentale, que l’association FondaMental, … et Jean Luc Roelandt ! Jean Luc a fait de très bonnes choses dans son secteur, cependant là il prône les « pairs-aidants » déjà existant au Canada ! Un scandale quant il s’agit de faire d’anciens patients des sortes de super-patients avec une formation, délivrée par qui ? On voit ce qui est proposé avec le décret sur le titre de psychothérapeutes… C’est tout autre chose, l’entraide entre les patients, leur responsabilisation dans une dynamique institutionnelle !

Plusieurs questions à propos de la gauche, du parti socialiste, et de son possible retour au pouvoir.

N. Mamère précise qu’il représente le parti « Les Verts  – Europe écologie », et non le PS. Aussi, il ne peut parler en leur nom. Et, il ajoute que la démocratie directe est bonne, mais la démocratie représentative est importante aussi, surtout sur cette question complexe. D’autre part, il faut informer et éduquer la population sur ces questions. Notre société est malade de la simplification (« travailler pour gagner    plus », etc.)

Il évoque aussi le milieu carcéral, et le fait que bien entendu il y a de nombreuses personnes qui sont incarcérées et dont la place n’est pas dans les prisons…

P. Chemla : Si la gauche revient au pouvoir, est-ce que les logiques normatives (nommées certification, aujourd’hui) vont être abandonnées ? Nous ne sommes plus dans une logique d’objectifs, mais de normes. Les gens se protègent derrière les normes. 

N. Mamère adhère à cette dernière intervention, et ajoute que c’est le cas également dans l’écologie et dans d’autres secteurs. M. Bellahsen prend la question sous l’angle de la formation. On nous pousse à une déresponsabilisation. La formation actuelle va dans le sens de la délégation des tâches, un cloisonnement des professionnels. Il y a un développement de la peur des patients, ce qui entraîne des réactions inadaptées. On se réfugie derrière les sciences, et c’est la médicalisation de la psychiatrie. La question du savoir expertale  (d’experts) : dans notre formation on ne nous explique pas que notre pratique nécessite du temps et de la créativité. On nous propose des cours de sciences humaines, mais ils sont basés uniquement sur la gestion des personnes. Le     «Santémentalisme», prôné par l’association FondaMental, organisme évoqué dans le film « Un monde sans fous ?», se base sur la normalisation dans le but que la santé mentale soit un instrument pour que nous soyons plus compétitif face au reste du monde (objectif européen), ce qui induit un Etat gestionnaire. Pourquoi ne pas mettre en place des collèges locaux de psychiatrie, organisés de manière pluridisciplinaire (réunir des personnes de tous les secteurs : psychiatres, infirmiers, éducateurs,…)

R. Ferreri : D’un côté il y a un sujet universel et de l’autre des personnes qui vont pouvoir jouir bourgeoisement de leurs biens. On ne peut écarter des gens sans que cela nous questionne (est-ce que l’on aurait pu l’éviter ?) « L’espoir des réponses ne doit pas tuer l’espérance». Nous sommes passés dans un monde de la gestion des Hommes, et ce qui échappe aux politiques doit être anéanti.

C’est quoi le lien social ? C’est ce que nous partageons vraiment, le fait qu’il n’y a pas de vérité dernière. Nous ne pouvons pas clore un débat dans le but de l’efficacité. Selon R. Ferreri, la question des sujets est à reprendre, tout comme la valeur d’échange. Dans le combat que nous menons, il est nécessaire de discuter avec tous.

Il faut lutter contre l’évaluation. Lénine disait « Quand à l’intérieur on ne peut rien faire, il faut aller vers l’extérieur ».

 

– Débat avec la salle –

Intervention d’un artiste-citoyen qui se demande si justement le collectif va assez vers la population, et est prêt à s’engager dans des initiatives.

Réponse de L. Brunessaux : en Février un rassemblement va être organisé autour débats, projections de films, expositions, concerts… et sera ouvert à tous. Il est nécessaire de développer des échanges avec les artistes et les citoyens… 

S. Klopp ajoute que des assises régionales (organisées par le Front de Gauche) vont avoir lieu, et il serait intéressant que le collectif des 39 s’en saisisse.

Françoise Attiba : « Quand on voit comment les représentants politiques sont en difficultés eux-mêmes à l’assemblée, on peut se demander si il faut en attendre un vrai soutien ».

P. Machto : on ne peut pas dire que nous ne pouvons pas compter sur eux, on ne peut pas dire ça, le débat d’aujourd’hui ici en témoigne mais il faut absolument approfondir le travail avec eux, transmettre nos analyses et nos propositions. Ne pas laisser la place aux fondaMentalistes de la santé mentale ! 

Il conclue cette rencontre par la lecture de l’Appel du Collectif des 39 aux Préfets et aux grands corps de l’État.

 

 

Notes prises par Adèle AUDUREAU 

Secrétaire des départements Social et Culturel des Ceméa

Relecture et compléments : Paul MACHTO, Psychiatre

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>Halte au rapport Bockel !

 

Halte au Rapport Bockel [1]!

Cet été, dans le cadre de la relance de sa politique sécuritaire, le Président de la République a demandé à Jean-Marie Bockel, qui était alors secrétaire d'État à la justice, de préparer un rapport sur la prévention de la délinquance juvénile, rapport qui a été remis le 3 novembre 2010 à Nicolas Sarkozy. Le rapport tente d'expliquer l'explosion de la délinquance. Il est particulièrement clair : il s’agit de retrouver les voies de l’autorité en famille, à l’école et dans l’espace public.

Dans les familles, nous serions confrontés à la « toute puissance de certains enfants conduisant à l’anomie, effet d’éviction des parents dans certaines familles, démission parentale dans d’autres, création d’une économie intrafamiliale de survie basée sur les trafics, crise de notre modèle d’intégration républicaine » (page:8). Face à ce scénario catastrophe, à la « crise de la paternité », au nombre effrayant de « familles monoparentales », il conviendrait de « restaurer l’autorité » (essentiellement paternelle) et de sanctionner aussi les parents qui ne l’auraient pas compris.

Pour cela, il faudrait « développer un véritable programme national de coaching parental en s’appuyant sur les réseaux d’accompagnement des parents » (proposition 1, page:19) : un livret de la parentalité républicaine serait remis aux familles à l’issue de stages parentaux, il faudrait aussi “renforcer les capacités parentales et notamment les capacités de parents à parler avec leurs enfants par une approche comportementaliste de la parentalité qui repose sur des constats avérés” mais non démontrés dans le rapport… Ces propositions ressemblent d'avantage à des opérations de formatage et de normalisation des enfants et des familles qu'à des outils de prévention.

Le rapport préconise ensuite de confier un statut aux beaux-parents (proposition 2). Cela parce que «dans certains quartiers où explose la délinquance juvénile, plus d'un foyer sur deux est une famille monoparentale » (page : 20). L'idée sous-jacente est que le père ou le tiers fait défaut, alors que c'est justement lui qui incarne l'autorité. Il faudrait donc donner un statut au beau-parent afin d'aider à restaurer l'autorité ce qui est une vision très simpliste et réductrice du concept d'autorité et de fonction paternelle.

A l’école, le problème est un « constat d’échec unanime quant aux 150 000 mineurs qui sortent chaque année du système scolaire sans formation ni diplôme, absentéisme et décrochage scolaire conduisant à l’émergence d’une catégorie de jeunes sans repères, livrés à la rue, devenant des cibles privilégiées pour la délinquance et l’intégrisme religieux » (page:8). Prenant appui sur ces clichés, le rapport préconise de « restaurer la citoyenneté » et rappelle que la mission de l’école est de « faire intégrer dès le plus jeune âge la notion de règle » (page:9). Nous ne sommes donc pas surpris que ce rapport prône « l’intensification des échanges d’informations entre les équipes pédagogiques, la police et la justice ».

Ce rapport propose toute une gamme de sanctions et de contraintes parentales à généraliser afin d'impliquer fortement les parents dans la scolarisation de leurs enfants : « les parents défaillants ou qui ne répondent pas à un rendez-vous peuvent se voir convoquer, le cas échéant, par les services de police » (page:23), participation obligatoire des parents ne maîtrisant pas la langue française à une mise à niveau linguistique et républicaine (proposition 3, page:26), développement des mesures de rappel à l’ordre du maire envers les mineurs et leurs représentants légaux (page:26), généralisation des Conseils pour les Droits et Devoirs des Familles qui pourraient rappeller les droits et devoirs des parents, proposer un accompagnement, saisir le Conseil général pour la mise en place d’un dispositif plus contraignant allant jusqu’à la suppression des allocations familiales et saisir le juge des enfants en cas de danger pour l’enfant (proposition n°4, page:32).

Le rapport préconise aussi de généraliser le Contrat de Responsabilité Parentale. En cas de non-signature du contrat ou du non-respect de ses obligations des sanctions sont prévues comme la suspension de tout ou partie des prestations familiales ou comme une mesure judiciaire d’aide à la gestion du budget familial sur saisine du juge des enfants (Proposition n°5, page 33).

Le rapport souhaite aussi « faciliter le recours aux poursuites pénales pour les parents défaillants » en modifiant le Code Pénal (proposition 6, page:35).

Toutes ces mesures semblent favoriser la répression au détriment de la prévention. Odile Banal, vice présidente du syndicat de la Magistrature, intérrogée sur ce sujet dit qu' “au lieu de revenir sur la véritable prévention qu' est l'assistance éducative c'est à dire la protection de l'enfance en danger, l'insistance sur le soutien aux familles, on reppart sur le rappel à l'ordre, le rappel à la loi, la multiplication des interventions du Maire, du Conseil Général et au final de tout ça il faut prévoir des sanctions, des amandes, toujours pour les mêmes, toujours pour les familles[2].

La précarité économique favorise les comportements agressifs. Pourquoi alors ne pas s'intéresser au rétablissement d'une véritable justice sociale?

La septième proposition de ce rapport est elle aussi particulièrement préoccupante car elle relance l'idée d'un « repérage précoce » des troubles du comportement. L'idée d'une détection précoce des enfants potentiellement violents revient régulièrement, au prétexte de prévenir la délinquance. Cette idée avait suscité de nombreuses réactions de la part de psychologues et de spécialistes de la petite enfance lorsqu'elle avait été proposée par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en 2005, puis lorsqu'elle avait été reprise par Nicolas Sarkozy alors ministre de l'intérieur dans son avant-projet de loi sur la prévention de la délinquance[3]. Cette disposition avait été abandonnée dans le texte définitif, voté en février 2007, après le tollé qu'elle avait suscité.

Dans son communiqué de presse du 4 novembre 2010[4], le collectif « Pasde0deconduite » précise que les liens entre des difficultés de comportement des jeunes enfants et une évolution vers la délinquance ont été invalidés par les sociétés savantes concernées, les professionnels et les citoyens impliqués dans le champ de l'enfance. Le Comité consultatif national d'éthique a dénoncé catégoriquement un tel amalgame dans son avis n° 95 rendu le 11 janvier 2007. En effet, mettre en place un dépistage précoce des futurs délinquants chez les enfants dès deux ans est du déterminisme, de la stigmatisation : c'est développer l'idée qu'il y a un lien de continuité entre la souffrance psychique de certains enfants qui engendrerait plus tard des comportements violents et délinquants. Ce rapport reprend l'idée portée par Sarkozy : la délinquance serait une maladie qu'il faudrait repérer, qui serait contagieuse au sein de la famille et qui serait pourquoi pas héréditaire. Dans ce rapport, il s'agit plus de prédiction que de prévention.

Pourtant Monsieur Bockel remet cette disposition à l'ordre du jour en s'appuyant sur l'institution scolaire. Il pense que cette « vulnérabilité pourrait être repérée chez les petits entre 2 et 3 ans », et s'appuie sur un projet d'avis du Conseil économique et social datant de février 2010, favorable à « un dépistage plus précoce des troubles mentaux des enfants et adolescents ». Il cite Jean-Pierre Rosenczveig, vice-président du tribunal de grande instance de Bobigny, qui estime que « l'école est le lieu de repérage le plus en amont possible des enfants en difficulté. Dès 3 ans, la quasi-totalité d'entre eux se retrouvent à l'école qui est le lieu idéal pour repérer les élèves en difficulté et mobiliser l'aide qui leur est nécessaire tant pour eux que pour leurs parents (page:43)». Ce rapport a tendance à se servir de la porole de spécialistes pour étayer son idéologie et justifier son projet politique.

Pour y parvenir, Monsieur Bockel souhaite la « création d'un réseau partenarial réunissant Éducation Nationale, Centre Médico-Psycho-Pédagogiques et services de psychiatrie infanto-juvénile » afin de « permettre au sein des établissements scolaires, la création d'équipes pluridisciplinaires (orthophonistes, psychologues, éducateur de rue, ASE, Éducation Nationale) en charge de détecter et de répondre à des comportements d'enfants difficiles » (page:44).

Pourtant, comme le remarque lui-même Monsieur Bockel dans son rapport, il y a un manque chronique des moyens alloués à la médecine scolaire, à l'action sociale, et à la psychiatrie. Il omet de parler de la disparition programmée des RASED, de la suppression en 2009 de 2000 postes de professionnels d'aide à l'école, des grandes difficultés que rencontrent les dispositifs d'AVS et d'EVS, etc. Monsieur Bockel préconise de faire rentrer des professionnels d'aide à l'école au même moment où le gouvernement vide l'école de ses professionnels d'aide! Et il fait l'impasse sur les moyens financiers à mobiliser et sur les outils de prévention qui existent en France mais dont la pérénisation est de plus en plus difficile: postes non pourvus, budgets supprimés, etc. Ce travail de prévention pourrait très bien se faire si on lui allouait des budgets suffisant, si on le revalorisait. Comment explique-t-on qu'il faille près de six mois pour recevoir des parents soucieux de leur enfant dans un Centre-médico-psycho-pédagogique? Il est évident que plus la population s'appauvrit, plus les besoins des outils de prévention – et non de prédiction- augmentent.

Monsieur Bockel ne semble pas percevoir que considérer qu'il faille s'occuper d'un enfant qui ne va pas bien quand il est petit pour éviter qu'il devienne délinquant nous mène dans un projet de société qui conduit à du contrôle, du pistage des enfants. Dans ce rapport, le soin, la prise en charge psychologique n'émanerait plus du Ministère de la Santé mais bien du Ministère de la Justice.

Que vient faire la justice dans cette affaire de prévention des difficultés des enfants ? A travers ce rapport, le projet gouvernemental est de mettre la protection de l'enfance sous l'égide de la prévention de la délinquance, l'école assurant la jonction entre protection de l'enfance et prévention de la délinquance. Ce rapport est dans la lignée de la loi de la prévention de la délinquance de 2007. Certains articles de cette loi obligent la protection de l'enfance à rendre des comptes à la prévention de la délinquance. Y est préconnisé le partage d'informations nominative qui est une atteinte au secret professionnel. Des personnes en situation de soutien, d'aide, à des familles qui viennent leur confier leurs difficultés, sont tenues de faire remonter leurs informations auprès du Maire où est représenté la Préfecture de Police. Cela ressemble dangereusement à de la Délation.

C'est sans doute pour cela que dans ce rapport, Monsieur Boquel préconnise de réformer le métier d'éducateur de rue, donc de l'arrêté du 4 juillet 1972 : “en effet, ce métier demeure encore trop lié à la protection de l’enfance comme en témoigne l’arrêté du 4 juillet 1972 indiquant très clairement que « l’activité du club ou équipe agréée s’intègre dans les actions de prévention de l’aide sociale à l’enfance. Son caractère trop restrictif constitue en l’état une limite à l’efficacité de son action» (page:76)”. Monsieur Bockel préférerait que les éducateurs de rue soient du côté de la prévention de la délinquance. Il souhaite donc que “les pouvoirs publics redonnent une vraie densité au lien indéfectible entre ordre public et travail social (page:75)” et espère “faire revenir l'éducateur de rue dans l'espace public pour une reconquête des territoires” (proposition n°13, page:76).

Comme l'explique fort bien Monsieur David PUAUD, éducateur de prévention spécialisée, dans son courrier à Monsieur Bockel[5]: l'éducateur de rue ne peut être une force de concquérant venant restaurer l'ordre public dans les quartiers. L'arrêté de 1972 représente les conditions nécessaires et spécifiques au bon déroulement de ses actions éducatives en milieu ouvert. Sa remise en cause n'est pas une idée neuve, elle date de la loi de prévention de la délinquance de 2007…

Par ailleurs, Monsieur Bockel souhaite élaborer une charte de qualité visant à la réduction des délais d’exécution des mesures éducatives judiciaires (proposition n°12, page:73) sans pour autant s'interroger sur ce qui provoque cet embouteillement des services d'Aide Educative en Milieu Ouvert.

Pour conclure, ce rapport véhicule une conception bien particulière de la République teinté d'un moralisme inacceptable et poursuit les logiques sécuritaires du gouvernement.

Pour établir certaines propositions, Monsieur Bockel s'appuie sur des fais divers médiatisés mais contestables et contestés (le rapport INSERM sur le « trouble des conduites », la prétendue explosion de la délinquance des jeunes filles). Ce rapport fait des généralités à partir de points de vue plus que douteux sur l'immigration, il cible les « quartiers sensible », où habite la population « issue de l’immigration », qui abrite massivement des parents démissionnaires et plus ou moins intégristes. On y découvre par exemple que « certains parents d’origine étrangère ne perçoivent la France que comme un pays dans lequel il serait interdit de punir et interprètent la liberté comme un droit à la permissivité. » (page:14), que l'absence de père dans le processus éducatif « s'aggrave dans certaines familles d'Afrique noire où la mère s’occupe exclusivement des enfants pendant toute la période du primaire » ou encore que « dans certaines familles d’origine maghrébine, la mère joue à l’égard des garçons, un rôle de surprotection néfaste à l’acquisition des interdits républicains ».

Finalement, selon ce rapport, les causes de la délinquance seraient principalement culturelles et familiales. On y entend un regrêt de la “puissance paternelle” et l'idée saugrenue que l'égalité homme/femme et l'autorité parentale partagée seraient la cause de la délinquance. Quand on tente de dépister des troubles psychiques chez des petits enfants dans le but de prévenir la délinquance, il ne faut pas oublier que si les enfants vont mal, ce n'est pas forcément parceque les parents sont fautifs mais parce que les conditions de vie se détériorent dans notre pays.

Il ne semble pourtant pas avoir parut opportun à Monsieur Bockel de travailler le lien qu'il pourrait y avoir entre précarité, inégalité et délinquance. La lecture de ce rapport donne une impression étrange : l'État prône des actions de de réeducation comportementaliste et de sanction pour compenser les moyens de prévention qu'il détruit petit à petit.

Il semblerait que Monsieur Benisti, qui avait rédigé le rapport de la Prévention de la délinquance en 2005, ait d'ici peu à proposer un nouveau rapport sur ce sujet.


Bénédicte Maurin

 

2 “Café Picouly”, émission du 19/11/2010 sur france 5.

 

3 A visionner sur internet, le film l'enfance sous contrôle, de Marie-Pierre Jaury, présenté sur France 5 le 11 mai 2010

 

5 David Puaud, Lettre d'un éducateur de prévention à Mr Bockel in Rebond de la revue “Lien social”

 

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>Quelle hospitalité pour la folie ?

 

 

Intervention pour le colloque de Poitiers du 19 Novembre 2010 

 

Je vous remercie pour votre invitation qui est l’occasion d’une rencontre  sur des questions qui sont aussi les miennes. Je précise que membre du « groupe des 39 » dès sa fondation au lendemain du discours tenu par Sarkozy à Antony, je parlerai ici en mon nom et depuis ma pratique de psychiatre et de psychanalyste. Une pratique orientée depuis plus de 30 ans par la Psychothérapie Institutionnelle dans un service que j’anime depuis le Centre Antonin Artaud, mais aussi dans le service hospitalier qui lui est étroitement articulé.

 

C’est pour soutenir cette pratique et sa transmission, mais aussi pour lutter contre la haine froide d’une psychiatrie déshumanisante et protocolisée que je milite dans le groupe des 39 qui tente de mobiliser tous ceux qui se sentent concernés par cette dérive barbare de la psychiatrie ; et il est important de souligner la présence importante des patients qui prennent la parole dans nos rassemblements et en particulier notre meeting du 25 Septembre. 

 

Une question préside à l’argument du colloque qui nous réunit: que s’est-t-il passé depuis 1976 pour que le film « Vol au dessus d’un nid de coucous » nous paraisse toujours aussi actuel ? Cette question est troublante, et reflète bien les inquiétudes d’une génération qui a cru pouvoir en finir avec la violence asilaire en développant des pratiques alternatives. Or ce même discours alternatif a été détourné de façon perverse par l’Etat néolibéral pour détruire la psychiatrie en rejetant les patients à la rue ou en prison. Le film de P.Borel « un monde sans fous » est à ce sujet terrifiant, commençant par le recueillement d’une famille sur la tombe de l’un des siens schizo mort dans la rue.

 

Nous avons ainsi assisté à ce retournement de tous les mots et les mots d’ordre que nous avancions, et depuis 25 ans tous les gouvernements de droite comme de gauche sont allés dans la même direction avec entre autres la fermeture de 40000 lits en psychiatrie, la fin de l’internat en psychiatrie, la fin d’une formation spécifique pour les infirmiers psy et maintenant l’expulsion progressive de l’enseignement de la psychanalyse dans les facultés de psychologie.

 

Il est même question dans le rapport Millon d’une fin de la séparation entre la psychiatrie et la neurologie, en raison des progrès des neurosciences. Cela alors que tous les chercheurs les plus sérieux avouent leur déception devant leurs hypothèses biologiques : ni l’IRM, ni les recherches sur les neurotransmetteurs ne sont venus rendre compte de l’étiologie de la schizophrénie. Ce dont on pouvait se douter mais ce discours aura eu une fonction essentielle dans le dispositif du biopouvoir.

 

D’ailleurs certains praticiens et politiques font mine de croire toujours à ces hypothèses causalistes et simplificatrices. La croyance dans la toute puissance des psychotropes, et des cruellement nommés antipsychotiques, continue à faire des ravages dans les services où l’on pense soigner en abrasant les délires et en remettant les malades dehors le plus vite possible. Cette croyance, appuyée bien sur par le lobbying de Fondamental que l’on voit s’exhiber sans vergogne dans le film de Borel est sans doute à la source du projet de loi qui prévoit l’obligation des traitements en ambulatoire. Projet délirant d’une « gestion de la folie » comme l’affirmait tranquillement le rapport Couty qui n’ira pas sans reste puisqu’il est déjà prévu que les psychiatres auraient une obligation de délation au directeur qui referait interner le patient.

 

Nous avons quelquefois l’impression, sans doute discutable, d’assister à un retour du même dans un mouvement de répétition qui fait fi de toute l’histoire de la psychiatrie, alors que nous devrions savoir que la répétition n’est pas un simple retour à l’identique et qu’elle peut permettre à certaines conditions de faire advenir le nouveau. 

 

Beaucoup parmi nous ont ainsi avancé cette hypothèse d’un retour en arrière, d’un  nouveau « grand renfermement », d’un « retour à l’Asile » après la fermeture d’une parenthèse historique où nous aurions pu espérer une psychiatrie plus humaine et moins enfermante.

 

Du coup cela provoque un mouvement de déploration et de nostalgie d’un âge d’or qui laisse croire qu’il fut un temps où tout était possible, et cette nostalgie risque fort de plomber toute transmission vis-à-vis des jeunes générations qui arrivent dans nos métiers soignants.

 

Disons le tout de go : je ne partage pas cette manière d’envisager la réalité politique de la psychiatrie.  Il n’y eut jamais d’âge d’or, hormis dans les espoirs utopiques que nous avons porté et dans l’énergie que nous avons déployée pour transformer nos pratiques.

 

Ce qui s’est effondré et fait l’objet d’un deuil difficile pour certains, c’est justement la croyance en une utopie où nous pourrions en finir avec l’Asile, cela à partir de l’idéalisation d’expériences étrangères comme l’aventure basaglienne ou celle de Cooper, ou d’autres. Effectivement il fut une époque où nous avons cru qu’il serait possible de faire du passé table-rase et que (comme dans la chanson) la révolution serait victorieuse demain ».

 

L’effondrement d’une illusion-car c’en était une- nous fait traverser une sorte d’espace vide qu’il ne s’agirait pas de combler par une nouvelle utopie qui ne pourrait à son tour que nous décevoir !

 

Je crois plutôt que ce moment de désarroi que nous traversons au travers de cette perte bien réelle peut être une chance si nous arrivons à renoncer à cet espoir d’une réconciliation du sujet avec lui-même, un espoir d’en finir en quelque sorte avec la division subjective dont le siècle qui vient de se passer nous a montré l’échec tragique.

 

Nous nous trouvons en quelque sorte « privés et délivrés » de tout recours à une idéologie messianique – je reprends là une formulation dont use G.Bataille dans l’Erotisme à propos des « anciens mythes ». Nous avons appris que la liberté n’était pas forcément thérapeutique et que le « sans-limite », fascinant, constituait une drogue dure et dangereuse : plus possible de croire qu’on en finira un jour avec l’enfermement ou avec l’hôpital psychiatrique, la clinique est là chaque jour pour nous le rappeler. Pour autant, nous avons maintenant une praxis qui nous donne une expérience de 30 ans dans l’accueil de la folie : un accueil humain fondé en raison sur la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle et dont nous pouvons vérifier chaque jour la pertinence inestimable.

 

Nous savons aussi maintenant que Freud avait raison quand il critiquait ceux qu’il appelait « les bolchévistes » (dans « le Malaise dans la Culture »), pour leur prétention à réaliser l’Utopie comme fin des conflits, le paradis sur terre à l’instar des chrétiens qui le promettent dans les cieux.

 

Nous le savons maintenant, parce que l’Histoire s’est chargée de nous l’apprendre, en nous cognant très fortement et en nous mettant le nez sur les massacres commis au nom du Bien : je me suis ainsi approprié  l’hypothèse d’un effondrement traumatique des utopies révolutionnaires, que Jacques Hassoun, dans son dernier livre (Actualité d’un malaise), pense comme l’un des ressorts de l’actualité du malaise.

 

Après la Shoah et la catastrophe qu’elle ne cesse de produire dans la Culture,  comme l’a fort bien développé Giorgio Agamben dans « Homo sacer » et dans « Ce qui reste d’Auschwitz », il s’est produit une série de catastrophes d’autant plus traumatiques qu’elles ont atteint l’espoir d’un autre monde possible. Il nous est devenu impossible de croire, comme nous l’avons fait pendant longtemps que l’humanité avait à choisir entre « Socialisme ou Barbarie ». Je reprends là intentionnellement le nom du mouvement créé après-guerre par C.Lefort et C.Castoriadis qui espéraient un socialisme dégagé du stalinisme . Il faudrait d'ailleurs faire une place particulière à Castoriadis, qui n’aura eu de cesse jusqu’au terme de sa vie que de penser les processus de subjectivation en les mettant en rapport avec les « constructions imaginaires de la société », pour constater in fine « la montée de l’insignifiance », qui a fait le  lit du populisme et de tous les micro-fascismes actuels.   

 

Notre époque, caractérisée par le cynisme et la mélancolisation du lien social,  le fétichisme de la marchandise et la volonté explicite d’en finir avec Mai 68, aura vu nombre d’ex-gauchistes tourner leur veste. Je pense à tous ceux qui, « revenus de toute illusion », affirmant qu’on  ne les y reprendra plus ont appuyé la remise en ordre sarkozyste. 

 

Mais ce sur quoi je voudrais insister, c'est ce qui se présente de façon nouvelle sur ce fond de répétition, à savoir l’émergence de formes nouvelles de révoltes et de subversions dont nous n’attendons plus qu’elles tiennent « une ligne juste » ou qu’elles annoncent une révolution toujours « victorieuse demain ». De la désobéissance civile, du refus, nécessairement minoritaires d’ailleurs, provoquent des rassemblements inédits. Des retraités y côtoient des jeunes gens et, dans ce processus qui sait utiliser au mieux la modernité virtuelle d’internet, se créent des liens forts et réels, des lieux nomades qui ne cessent de s’enchevêtrer et de résister à toute tentative d’appropriation, ou à la stabilisation trop rapide d'une « bonne forme ». Des collectifs comme « le groupe des 39 » se constituent à la base et sans sommet, ce qui déçoit avec bonheur les demandes d’autorisation qui inévitablement resurgissent.  Moment instable qui ne durera peut-être pas et qu’il ne s’agit pas d’idéaliser, où il semble possible d’accueillir  du conflit dans le rassemblement. Il est intéressant aussi de remarquer que ces mouvements de révolte se trouvent dans la nécessité de se passer de modèle et que la transmission qui s’y effectue consiste aussi à faire la critique des fictions anciennes, qui se sont avérées des impostures. 

 

En tout cas, et je vais m’y arrêter un peu, tout ceci provoque une nouvelle donne du transfert dans l’institution que j’anime à Reims, le Centre Antonin Artaud, qui soutient un accueil et une praxis se passant de toute « terre promise ». La Psychothérapie Institutionnelle s’y présente comme méthode pour penser l’hétérogène de la clinique. A distance du dispositif divan/fauteuil, et au travers des médiations les plus diverses, il s’agit de construire et reconstruire sans cesse le praticable pour donner lieu et figuration au réel  de la psychose.

 

Travail passionnant et harassant qui ne pourrait s’imaginer sans le support du transfert, mais qui nous met en prise avec des éléments hétérogènes, en rapport avec l’Histoire et le Politique.

Pour la première fois depuis 30 ans, je me suis ainsi retrouvé à manifester le 19 Mars 2009 avec mes patients sous la banderole confectionnée avec eux : « Nous sommes tous des schizophrènes dangereux », et cela dans une ambiance tout à fait jubilatoire qui crée le réel de l’illusion d’une communauté partagée. J’insiste sur l’intégralité de cette formulation, car il peut paraitre insensé d’évoquer une communauté partagée avec des psychotiques qui, selon la doxa, ne sauraient produire du lien social. Et pourtant cela se produit, dans un transfert qu’il ne s’agit surtout pas d’interpréter, mais qui permet de construire de nouveaux praticables et fait surgir des avancées cliniques déroutantes.  

 

Au lendemain de la manif du 19 Mars 2009, j’ai ainsi découvert avec une certaine sidération qu’un patient avait fabriqué une vidéo prise à notre insu avec son téléphone  portable, qu’il avait construite, montée et mise en ligne sur You Tube, rajoutant des commentaires et mettant d’ailleurs en avant le lieu qu’il s’approprie ( en l’occurrence le Groupe d’entraide mutuelle La Locomotive). 

 

Un tel acte est saisissant sur le plan politique : un patient s’inscrit ainsi comme sujet d’une histoire en train de se faire, se dégageant ainsi radicalement d’une posture d’objet de soins et « d’handicapé psychique » . Le même aura pu, à ma grande surprise aussi, témoigner en mon absence dans l’émission « les pieds sur terre » à France Culture, pour raconter de façon très voilée et discrète ses épisodes d’internement, son appui prolongé sur le Centre Artaud, et le temps qu’il prend maintenant pour s’occuper de sa famille. Il anime aussi de chez lui sous un pseudonyme un blog et un site internet, et arrive à réinventer du réel sur ce fond de réalité certes virtuelle, mais portée également par le transfert. Il intervient dans les forums du net, se désolant de l’ignorance des jeunes psy qui arrivent dans la profession et se plaignent à juste titre qu’on ne leur ait pas enseigné Freud et la Psychothérapie Institutionnelle…  

 

Je respecterai sa discrétion et le voile qu’il tisse tout en se mettant en avant avec courage et ténacité, et je ne dévoilerai donc pas son histoire clinique pourtant passionnante. Je relèverai seulement dans le fil de mon propos cette capacité trouvée, et non pas retrouvée, à coanimer avec les soignants des espaces thérapeutiques et, aussi pendant les années précédentes, à se positionner très clairement comme cothérapeute, venant en séance me parler de son travail auprès des autres patients comme lors d’un contrôle analytique. 

Comme vous pouvez l’entendre, je tiens le pari d’une praxis où la psychanalyse n’interdit en aucune façon, bien au contraire , de s’impliquer dans le mouvement politique …A rebours de cette impasse insistante et nihiliste d’un prétendu déclin inéluctable du symbolique, ne trouvant de ressource que dans l’espoir d’un retour à l’ordre ancien ! Comme si les processus de symbolisation ne pouvaient surgir que dans un mouvement littéralement réactionnaire, alors que nous devrions être bien placés pour soutenir qu’il n’y a d’analyse que dans la subversion de l’institué et dans la traversée des évidences qui ont toujours fait le lot de la bêtise.

 

Je ne suis pas loin de penser, à l’instar de J.Clavreul dans son dernier livre (« l’homme qui marchait sous la pluie »), que la jouissance de la servitude volontaire et de l’assujettissement constituent une sorte d’impensé de nombre d’analystes bien souvent réfugiés dans l’idolâtrie du texte lacanien, ceux qu’il appelle les « lacanistes ». Or, si nous voulons accueillir le vif de l’inconscient à venir, il est essentiel de pouvoir se soutenir d’une transmission qui se dégagerait autant que faire se peut de la religiosité. Ce que J. Hassoun indique dans une formulation qui me convient à merveille du « psychanalyste infidèle », reprenant ainsi en la détournant la posture freudienne du « juif infidèle ». Nous savons que pour Freud, cette posture impliquait un double mouvement de rupture radicale avec la religion, sans que cela implique pour autant de renier en sa judéité. Serons nous à même de soutenir une transmission freudienne, sans pour autant fétichiser la doxa, autrement dit de pouvoir accueillir le nouveau et l’inouï en nous passant d’une grille de décodage trop assurée, mais sans faire table rase non plus du savoir et de l’expérience accumulés ? C’est sans doute une posture exigeante, et qui suppose de réinventer sans cesse la psychanalyse, ainsi qu’une psychiatrie soucieuse du sujet de l’inconscient, à partir d’une refondation permanente. 

 

C’est ainsi que je m’inscris, par rapport à cette transmission dans le groupe des 39, ainsi qu’à  La Criée fondée à Reims voici 24 ans quand nous avons pressenti le risque de formatage et de mesure de l’efficacité thérapeutique. Nous n’avons eu de cesse, dans la mesure de nos moyens, de penser ce qui nous arrivait pour trouver le moyen de tenir bon et de résister à cette construction d’un nouveau dispositif au sens que lui donne Michel Foucault. Je vais en reprendre la définition précisée par Agamben dans un petit livre récent « Qu’est-ce qu’un dispositif ? » : «  Foucault a ainsi montré comment, dans une société disciplinaire, les dispositifs visent, à travers une série de pratiques et de discours, de savoirs et d’exercices, à la création de corps dociles mais libres qui assument leur identité et leur liberté de sujet dans le processus même de leur assujettissement. Le dispositif est donc, avant tout, une machine qui produit des subjectivations et c’est par quoi il est aussi une machine de gouvernement »  Je poursuis ma citation beaucoup plus loin dans le même ouvrage « ce qui définit les dispositifs auxquels nous avons à faire dans la phase actuelle du capitalisme est qu’ils n’agissent plus sur la production d’un sujet, mais bien par des processus que nous pouvons appeler des processus de désubjectivation ». 

Je trouve cette remarque d’Agamben fondamentale, et allant d’ailleurs bien au-delà de Foucault, dans une direction qui parait rejoindre nos préoccupations les plus cliniques. Il existe en effet une contradiction fondamentale entre la conception foucaldienne de la subjectivation, toujours conçue comme un assujettissement dans le dispositif de consentement à la norme, et la conception psychanalytique qui dégage les effets de subjectivation comme un progrès dans la cure, ou dans l’analyse institutionnelle. Je veux parler d’une institution dans le sens qui nous importe, un Collectif  qui viserait toujours plus aux effets de surgissement et d’émergence du sujet de l’inconscient, ce que l’on peut repérer dans ses effets : surgissement de formations de l’inconscient telles que rêves, lapsus, actes manqués, mais aussi relance de la capacité d’invention et de confrontation à l’inconnu. Nous ne cessons de buter sur cette contradiction qu’il n’est pas question de suturer, mais de mettre au travail, puisque nous la vivons que nous voulions le savoir ou pas ! La perception par Agamben que le formatage actuel produit une désubjectivation, et la recherche qu’il fait pour une possible révolte, m’intéressent au plus haut point dans la mesure où elles produisent une ouverture pour la pensée, là où nous avions l’impression d’une opposition irréductible.

Je rappelle que ce qui est important chez Agamben, c’est le mouvement subjectivation/désubjectivation, ce dont il avait parlé dans un livre précédent à propos de la honte ; la honte qui dans le livre de Robert Antelme « L’espèce humaine », saisit le jeune homme choisi dans la foule par les nazis pour être exécuté et qui se met à rougir. A l’époque Agamben parlait de subjectivation à propos de cette honte, ce qui avait choqué  nombre d’analystes. Question de registres de langages différents qu’il s’agit pour nous de préciser pour éviter de comprendre trop vite et de rester prisonniers d’un monolinguisme

C’est d’ailleurs cette difficulté qui surgit d’entrée de jeu avec cette nécessité de penser l’hospitalité pour la folie: il nous faut pourtant bien assumer cette polyphonie sans espérer une traduction intégrale d’une langue à l’autre, mais en procédant plutôt par superposition et en travaillant sur le palimpseste ainsi produit… 

Il me parait important de travailler ainsi en relevant le défi d’une double aliénation du sujet divisé par son désir inconscient mais également aliéné aux processus sociopolitiques.  

Freud, nous le savons, s’est toujours tenu à distance clinique des schizophrènes, doutant même de la possibilité d’un transfert avec ces patients tout en gardant le contact avec les quelques analystes comme Ferenczi qui s’y risquaient. Il nous a laissé cependant dans son commentaire des mémoires du président Schreiber une hypothèse qui reste encore audacieuse : ce qu’on prend pour la maladie, le délire est en fait une tentative de guérison et de reconstruction du monde, un mode de lutte du sujet contre l’effondrement. Une hypothèse que nous vérifions dès lors que nous acceptons de faire émerger le transfert psychotique et de favoriser son accueil. Une hypothèse qui devrait interdire pour meurtre d’âme, toutes les volontés d’abrasion du délire qui visent à faire taire le délirant par tous les moyens que la psychiatrie actuelle ne cesse d’inventer. 

On sait que Lacan est parti de son transfert à Aimée, et qu’il ainsi construit sa méthode à partir de la paranoïa. Il me parait important de souligner  aussi comme le fait F.Davoine qu’il ne fut pas le thérapon de sa patiente mais son témoin et son scribe ; et qu’il consacra toute une partie de son enseignement aux présentations de malades, qui m’ont toujours paru une façon de se protéger du transfert pour mieux observer le patient d’une façon qui reste objectivante.

Par contre il a dans le même temps encouragé les meilleurs de ses élèves à se risquer avec des psychotiques, et Jean Oury, G.Michaud et quelques autres sur lesquels nous ne cessons de nous appuyer ne cessent d’en témoigner.

Je vais, pour les besoins de l’exposé relever quelques aspects de sa position quant à une hospitalité pour la folie.

J’ai donc relu pour la circonstance le texte  « l’agressivité en psychanalyse » que l’on trouve dans les Ecrits: Lacan conclut son propos sur une « fraternité discrète (avec l’analysant)  à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux », mais il évoque auparavant tout au long de ce texte, la recherche de l’apathie pour le psychanalyste qui à trop désirer pour son patient ne ferait que renforcer son agressivité. 

Je cite Lacan : à propos de l’attitude de l’analyste : « offrir au dialogue un personnage aussi dénué que possible de caractéristiques individuelles ; nous nous effaçons, nous sortons du champ où pourraient être perçues cet intérêt, cette sympathie, cette réaction que cherche celui qui parle sur le visage de l’interlocuteur, nous évitons toute manifestation de nos gouts personnels, nous cachons ce qui peut les trahir, nous nous dépersonnalisons, et tendons à ce but de représenter pour  l’autre  un idéal d’impassibilité. » 

On voit donc dans ce texte par ailleurs remarquable deux postures : l’une qui court pendant tout le texte et une autre apportée par une conclusion apportant une sorte de modération. Sans ouvrir la discussion trop tôt, que vaudrait cette recherche de l’apathie dans un transfert psychotique, et même dans d’autres situations cliniques, où il s’agit que l’analyste, le « psychiste » manifeste son activité psychique et son désir d’analyse que je ne peux imaginer autrement que tourné vers la vie ?   

Par ailleurs il faudrait aussi évoquer la critique lacanienne de l’intersubjectivité  en psychanalyse dans le séminaire sur le Transfert. Lacan insiste sur la disparité subjective dans le transfert analytique et sur la signification de l’amour en tant que substitution de l’amant à l’aimé, sur une manière d’apprendre à aimer. Je le cite : « est-ce à dire que je doive lui apprendre à aimer ? Assurément, il parait difficile d’en élider la nécessité… ». Encore faut-il que l’analyste puisse perlaborer cet amour avec discernement dans le cadre du transfert et du progrès de la cure… 

Lacan évoque dans ce même séminaire la dimension de l’atopia que Lacan prête à Socrate, le côté insituable, traduit de façon magnifique par le nulle part de son être qui donne voie à la recherche d’une position subjective.

Je vais maintenant citer Pascale Hassoun qui nous a fait à Reims un très bel exposé sur cet enjeu de l’hospitalité : « d’où vais-je entendre la personne qui vient me voir ? En quoi ma propre atopia est-elle ou non mise en jeu ? N’est-ce pas l’autre/l’hôte qui va me permettre de passer de l’atopia au topos car son altérité va me permettre de me positionner ».

En d’autres termes comment  supposer un passage entre l’autre du transfert et l’hôte de l’hospitalité, un passage aussi entre le travail de la métaphore dans le transfert et le jeu de substitution de l’hospitalité ? 

Ce sont ces passages qu’il va nous falloir explorer jusque dans leurs aspects les plus paradoxaux, et je vais essayer d’en déployer maintenant quelques uns.

Pour Freud et la psychanalyse, il semble que ce soit toujours le crime qui soit premier et fonde une origine à la Culture fut-ce de façon mythique. Et l’on peut constater que si le meurtre de Moïse est effacé du texte et reconstruit par Freud, le premier fratricide lui peut se lire en toutes lettres ainsi que le progrès qu’il permet d’effectuer dans la Culture.

Cette question de ce qui est premier : le don ou le crime peut paraître abstraite, voire métaphysique ; mais elle est absolument essentielle et très concrète pour notre praxis. 

Donnons tout de suite un exemple : si nous devons accueillir un patient psychotique très perturbé, qui témoigne peut-être par sa folie et son hostilité paranoïde d’un crime dans sa filiation et son histoire, il est de la plus haute importance de décider d’un mode d’accueil. Et si ce patient rencontre une institution hostile ou indifférente à sa détresse, ou un analyste neutre et apathique, alors sa situation risque de s’aggraver sérieusement. 

D’où le pari de l’hospitalité que je mettrai en rapport avec une bejahung, une affirmation primordiale à soutenir avec force et détermination, éventuellement malgré un contre-transfert négatif ou une inquiétude à se risquer. Cette inquiétude à risquer le « nulle part de son être » pour accueillir l’autre alors que je pressens la difficulté de le rencontrer, d’apprivoiser nos inquiétudes respectives pour qu’il m’ouvre la porte, et me laisse rentrer dans son paysage tourmenté ; la difficulté aussi que j’ouvre ma porte et que je puisse l’accueillir…

Ma résistance, celle de l’analyste ou celle d’un collectif, est-elle le témoignage d’une hostilité foncière à l’autre ? Ou plutôt du travail qu’il va falloir effectuer et dont je peux pressentir qu’il ne sera pas une partie de plaisir. J’ai longtemps pensé que la négativité était première : ça collait bien avec ma formation marxiste comme avec la tradition freudienne. Freud nous a effectivement transmis un savoir fort utile sur la verneinung (la dénégation), la verleugnung (déni/désaveu), la verwerfung sur laquelle Lacan a insisté en la traduisant par forclusion, abolition primordiale, et en faisant de la forclusion des noms du père la clé de voute d’une élucidation de la structure psychotique. Il a aussi insisté et Oury mieux encore, et bien d’autres depuis, pour évoquer une atteinte du refoulement primaire ou primordial dans la psychose (et les états limites psychotiques).

Et nous aurions tendance à penser qu’il n’y a pas de possibilité de sujet pour la psychanalyse s’il n’y avait pas ce refoulement primaire, cette séparation de das Ding, cette perte primordiale…

Je pourrais ainsi égrener tranquillement mon chapelet psychanalytique ce qui serait assez ennuyeux ! Mais je préfère remarquer que l’on ne peut imaginer une abolition aussi radicale que la forclusion qu’à la seule condition d’imaginer un temps logique antérieur de bejahung.

D’ailleurs si l’abolition était totale, le sujet ne pourrait sans doute même pas exister ; et cela sans même parler de forclusion partielle ou d’enclaves psychotiques, vacuoles de désymbolisation qui sont tout de même fréquentes dans la clinique des états-limites, des troubles psychosomatiques et autres…

Au commencement il y aurait donc la bejahung que nous ne pouvons que supposer, et que je mettrai bien rapport avec la préoccupation maternelle primaire dont parle Winnicott. Ou pour le dire autrement il faut bien que le sein ait été donné pour que l’enfant puisse s’en sevrer !

Voilà ce qui à mon avis dessine la nécessité d’un accueil fondé sur une hospitalité première de l’Autre, et c’est là que l’élaboration de Levinas que nous avions lu (Totalité et Infini) à Reims voici 10 ans pour préparer le colloque Asile peut nous être d’une aide précieuse. Je m’explique : je ne propose pas une adhésion au système de valeurs profondément religieuses de Levinas, ni même au mouvement de pensée de Derrida qui dans son livre Adieu s’emploie à transmettre sa lecture d’un ami disparu.

Notons d’ailleurs que Derrida n’use pas cette fois de sa méthode de déconstruction mais tente plutôt un recueil et même un recueillement.

Derrida vise à faire valoir la valeur philosophique de l’œuvre de l’ami disparu, montre sa signification d’immense traité de « l’hospitalité inconditionnelle », et n’hésite pas à expliciter, questionner les concepts. Par exemple à propos de la question de la primauté du don ou de l’hostilité, il montre à un lecteur profane en philosophie combien la thèse de Levinas s’oppose radicalement à celle de Kant. Kant suppose, ce que nous avons tous tendance à supposer au nom d’un certain sens des réalités, un fond d’hostilité permanente entre les hommes, qu’il s’agit d’apprivoiser, de réguler par des traités pour aboutir à une paix perpétuelle qui n’aurait rien de naturel. On voit la proximité avec Freud et son inquiétude légitime devant « l’humaine pulsion de destruction » qui conclut le Malaise dans la Culture. Inquiétude que je suis bien obligé de partager devant l’exacerbation de la destructivité contemporaine, et après les catastrophes que nous avons connues au 20° siècle marqué par la Shoah, le stalinisme, les génocides et les guerres qui n’ont jamais cessé.

Pourtant la pensée de Levinas s’est élaborée pendant la montée du nazisme dans l’enseignement de Husserl et d’Heidegger qu’il a participé à transmettre, alors pourtant qu’il publie le petit livre « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme »  qui amorce dès 1934 une critique voilée de la proximité des thèses d’Heidegger avec le mythe nazi. (En particulier tout ce qui tourne autour d’une mystique du sol et de l’enracinement). 

Mais c’est comme s’il ne lui était pas possible de penser le crime autrement que comme une tentative de destruction du visage, ce visage qui définit la relation métaphysique avec autrui. L’hospitalité se définit alors comme accueil du visage : « l’hospitalité devient le nom même de ce qui s’ouvre au visage, de ce qui plus précisément l’accueille. Le visage toujours se donne à un accueil et l’accueil accueille seulement un visage ».

Le meurtrier, et là il reprend l’exemple de Caïn, est celui qui croit que la mort est passage au néant. Mais même ce néant se présente alors comme une sorte d’impossibilité ou plus précisément une interdiction. « Le visage d’autrui m’interdit de tuer, il me dit tu ne tueras point même si cette possibilité reste supposée par l’interdit qui la rend impossible ». [Pour Levinas la mort c’est la non-réponse dans le visage d’autrui].

Vous entendez encore une fois le chiasme : avec cette possibilité qui reste supposée par l’interdit qui la rend impossible, et le fait que Caïn dévoré par l’envie, comme nous l’avons vu, tue effectivement Abel, ce qui n’empêche pas qu’il soit à l’origine d’un progrès de la Culture, avec l’invention de la métallurgie, des instruments de musiqueetc…  

Je pense qu’il doit y avoir mille commentaires talmudiques pour justifier cette réussite du crime, mais pour moi, pour tous ceux qui essaient de penser ce paradoxe avec la psychanalyse, il parait important de donner raison à ce montage textuel. Comme tous les textes fondateurs la Genèse construit un montage, un dispositif qui donne sa place au désir, à l’envie et à la pulsion de destruction.

Encore une fois il faut insister sur la distinction qu’ont fait Lacan, J.Oury, J.Hassoun, N.Zaltzmann et d’autres entre pulsion de mort et pulsion de destruction. Ces deux pulsions sont d’abord confondues par Freud dans « l’au-delà du principe de plaisir »(1920), et distinguées dans d’autres textes ultérieurs même s’il ne tranche jamais très clairement. C’est dans « Problèmes économiques du masochisme »(1924) qu’il va parler de la pulsion de destruction comme colonisation par Eros de la pulsion de mort, que l’on peut plutôt définir comme silenciation, énigme et ressort du symbolique.

Définir la mort comme « non-réponse » et soutenir comme le fait Derrida « qu’il faut commencer par répondre, qu’il n’y aurait donc pas au commencement de premier mot » puisque « le premier mot, le premier oui est déjà une réponse à l’Autre » peut peut-être être mis en perspective avec l’hypothèse première de Lacan définissant le sujet comme pris dans le discours de l’Autre. Mais Lacan écrit cette formule in fine S barré poinçon petit a pour écrire cette entame au lieu de l’Autre et cette chute de l’objet cause de désir.

Cette entame nécessaire, je dirai que c’est ce que nous avons à garder à l’esprit si nous voulons rester le plus lucide possible en face de cette difficulté : il nous faut donc supposer en permanence cette entame du oui, de la bejahung, pour le dire dans la langue freudienne. Ce serait une manière de soutenir ce nouage qui nous empêche de penser séparément pulsion de mort et pulsion de vie : il s’agit d’une intrication intime et instable. Toute désintrication ayant des effets cliniques immédiats, des effets de désymbolisation et de dévitalisation.

Lacan en avançant cette figure de l’analyste apathique, faisant le mort, voulait bien sur démolir la posture de l’analyste oblatif, voulant tout le bien de son patient, et entrant avec lui dans un échange faisant fi de la disparité subjective du transfert. Il avait sans doute en partie raison en son temps, mais aujourd’hui que cette figure a fait des ravages, et pas seulement chez les psychotiques, il me parait essentiel d’essayer de penser ce qui nous est nécessaire pour nous engager et nous tenir dans le transfert. Pour permettre aussi ces « greffes silencieuses de transfert » dont parlent Pankow et Oury qui ne peuvent se produire à mon avis que sur ce fond d’une hospitalité vivante sur laquelle Oury insiste sans cesse, d’ailleurs en la référant d’ailleurs à Levinas. Comment imaginer des greffes de désir, de vie, avec un analyste cadavérisé ??

A l’inverse il faut aussi souligner qu’un analyste qui s’avancerait sans prudence et sans tact sur son désir, et en oubliant la disparité subjective prendrait le risque d’érotiser le transfert. Ce qui est une faute dans la névrose, et conduit aux passages à l’acte qui alimentent la chronique, devient tragique dans la psychose, car l’excitation provoquée peut faire des ravages en raison de la désintrication pulsionnelle toujours menaçante et de la très grande proximité du patient avec sa destrudo. Winnicott a beaucoup insisté sur cette proximité et Oury, quand l’érotisation se produit nous conseille de pratiquer l’art de la conversation…

Tout un programme qui suppose de pouvoir travailler à partir d’éléments apparemment triviaux, superficiels, qui sont autant de médiations nécessaires pour aborder de façon précautionneuse les enjeux du désir inconscient chez le psychotique. Se rappeler sans cesse que cela nous conduit toujours dans des zones extrêmement archaïques où la nécessité  de localiser un site de la mort peut éviter un engouffrement du sujet dans la tourmente. Autrement dit il va falloir réduire autant que faire se peut la part de narcissisme secondaire, de jouissance des enjeux imaginaires de prestance, pour permettre d’aborder cette hospitalité là. Comme le disait un patient qui fut un de mes maitres : « il faut que les soignants s’abaissent pour que les patients puissent s’élever ». Son intervention magnifique fit alors une très belle coupure interprétative dans l’érotisation d’un groupe percussion où les animatrices avaient quelque peu tendance à s’intéresser plus à l’animateur qu’aux patients. Pour autant il faut qu’il y ait cette première strate où un imaginaire du groupe se construit, et produise une certaine jouissance de la vie, pour qu’une telle coupure puisse s’effectuer. 

A ce point quelques mots sur la perversion possible d’une telle hospitalité, ou plutôt ce que Derrida appelle « une possible hospitalité au pire pour que la bonne hospitalité ait sa chance ».

Cette possibilité serait à mettre en rapport avec « l’impossibilité de contrôler, de situer pour s’y tenir par des critères, des normes, des règles, le seuil qui sépare la pervertibilité de la perversion. 

Cette impossibilité, il la faut. »

Cette assertion, je la reprendrai bien à mon compte pour souligner ce paradoxe à maintenir comme paradoxe de l’hospitalité dans le transfert : pas de règles ni de normes qui viendraient nous rassurer, mais à chaque fois et sans cesse une prise de risque absolument nécessaire. D’où la nécessité d’une analyse infinie pour l’analyste, et d’une analyse institutionnelle permanente dans toute institution digne de ce nom. 

Précisons : ce qu’on peut attendre d’un analyste, c’est qu’il ait pu se familiariser suffisamment avec la chose inconsciente et avec son symptôme pour accueillir le patient sans trop l’en encombrer. Ou même puisqu’il offre l’hospitalité de son espace psychique, qu’il puisse travailler à partir des points de trauma de son histoire qu’il aura traversé dans sa cure, et aussi dans les rencontres qui vont relancer sans cesse son analyse. Qu’on pense à F. Davoine nous disant à quel point l’orthodoxie lacanienne l’avait rendu muette, et la nécessité pour elle de s’étranger aux USA, d’y rencontrer des analystes étrangers à tous points de vue et des chamans des indiens des plaines  pour prendre la parole et créer son style et son dispositif analytique inimitable. Chacun ayant me semble-t-il à s’étranger pour pouvoir accueillir l’altérité sans la banaliser ou la réduire à du déjà connu.

En institution, la surprise vient de l’inattendu des rencontres qui se produisent pour des patients très perturbés : certains comme on sait auront tendance à se précipiter vers des « oreilles fraiches » : des personnes jeunes, inexpérimentées et donc ressenties moins dangereuses pour les défenses paranoïdes. Le risque est donc démultiplié d’analyse sauvage et de délire à deux ou à plusieurs, même si le collectif se donne des lieux d’élaboration des transferts engagés. 

On peut récuser ce risque en récusant la possibilité de l’engagement dans le transfert, ce qui constitue l’actuelle banalité des institutions qui s’en trouvent dévitalisées, avec une très forte tendance au désinvestissement voire à la perte du désir soignant.

On peut aussi et c’est le pari de la PI, construire à plusieurs le dispositif nécessaire : avec une pluralité de lieux d’élaboration, des séminaires et groupes de travail, une théorisation permanente de la praxis. C’est dans cette perspective d’une hospitalité construite à plusieurs que nous allons nous frotter en permanence aux paradoxes que j’essaye de dégager. Les résistances du Collectif ne seront pas envisagées comme des obstacles à abattre-faut-il le préciser, mais comme l’espace même de la construction. Chacun s’y engagera peu ou prou, avec la pulsatilité du désir inconscient, et l’unicité de son être au monde. Que cette unicité ait à voir avec son symptôme n’est pas une mince affaire, car il s’agit de réduire les effets d’analyse sauvage, de tamponner leur cruauté par l’humour et une certaine légèreté de l’ambiance, de la stimmung.

C’est dans cette « conjugaison des points aveugles de chacun » (JP Lehmann) que nous pouvons quelquefois espérer voir un peu mieux à condition bien entendu que cette conjugaison n’aboutisse pas à un aveuglement collectif…

C’est ainsi que se dessine une hospitalité orientée par le transfert où les passages de l’un à l’autre, les constellations transférentielles seront sans cesse travaillées par l’enjeu d’une responsabilité éthique que Oury a toujours référée à Levinas : « être responsable de la responsabilité d’autrui ».

Patrick Chemla  

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>« Accueille un visiteur qui t'étrangera mieux… »

 

Par, Pascale Hassoun


 Accueille un visiteur qui t'étrangera mieux

 Et par un front rebelle activera ton jeu.
        Montre toi connaisseur des façons de l'abord

 Et dès la porte ouverte afin qu'on ne s'éloigne

 Hôte à tort ne te montre oublieux de promettre

 Une lueur d'abord entre tes quatre murs 

                                                                                                   

 Francis Ponge  L'antichambre 1925                                                                                                                                                                

 

Parler, ouvrir l'année sur les « politiques de l'hospitalité » dans un lieu qui est l'hospitalité même est une gageure. Cette hospitalité, j'ai pu en prendre plusieurs fois la mesure à la lecture de l'intervention de Patrick Chemla [1] aux journées de l'association « Europsy » [2] et au cours des différents colloques organisés par la CRIEE, dont le dernier en juin 2010, en particulier au cours de l'atelier « Bricolages et constructions dans la clinique [3] ».

 

La difficulté se renforce du fait, paradoxalement, que je suis psychanalyste. La psychanalyse par apport au déploiement de l'approche de la psychothérapie institutionnelle me paraît couver le danger d'être enfermée dans sa forme et de se retrouver parfois inhospitalière. Pourtant elle était subversive et hospitalière de la folie lorsqu'elle s'est imposée à  Freud. A l'heure actuelle qu'est-elle devenue au regard de l'hospitalité ? Quand est-elle hospitalière et quand ne l'est-elle pas ? Bien plus, a-t-elle à être hospitalière ? Il semble sur ce point qu'en ce qui concerne J. Lacan, sa pratique et son discours, à ses débuts, l'aient été. Mais ensuite ? A force de tendre au trait du trait, de vouloir tout définir à partir du semblant et de l'imaginaire, de vouloir ramener le réel à un discours : les dits dépressifs (ce qui est intéressant et pas forcément faux), les psychanalystes ne s'isolent-ils pas insensiblement mais surement de la réalité sociale ? En quoi la double aliénation telle que Patrick Chemla la relève, le sujet divisé par son désir inconscient et travaillé par une aliénation sociale, entre-t-elle dans la réflexion et la pratique du psychanalyste ? Comment tenir les deux à la fois ?

 

Bref je me sens peu légitime pour vous parler ce soir. Et pourtant il y a de l'hospitalité dans le transfert au sens où pas n'importe quel accueil permet d'entendre la question du mal en tant que pulsion de destruction [4].

 

 Le psychanalyste reste encore celui à qui l'on s'adresse lorsque la pulsion de destruction, d'auto-destruction, autrement dit la jouissance qui mène au mortifère, prend le pas sur le désir. La personne qui vient voir le psychanalyste vient le voir dans l'espoir de renverser la balance, dans l'espoir que le désir puisse retrouver sa place et devenir plus fort que la pulsion de destruction [5].

 

La question qui surgit immédiatement est celle de la mise du soignant. Quelle va être sa mise pour que le « retournement », le renversement puisse avoir lieu ?

 

Qu'en est-il de l'hospitalité ?

 

Hôte est un mot qui dérive d' Hostis  qui contient deux valeurs de l'étranger : l'étranger favorable (l'invité-ami) et l'étranger hostile ( l'ennemi). D'où le jeu de mot de Derrida incluant l'hostile à l'hospitalité lorsqu'il intitule son séminaire de 1995 « L'hostipitalité ». De quel hostile s'agit-il ? Derrida ajoute :« Qu'elle est « terrifiante », la loi des lois qui veut que l'hôte (host), l'invitant, donne ce qu'il a de plus précieux à l'hôte (guest), à l'invité, et devienne alors en vérité, comme l'autre, l'hôte de son hôte, pour ne pas dire son otage. » 

 

A cette bivalence du terme d'hospitalité s'ajoute en français une autre ambiguïté car hôte en français est à la fois hôte l'accueillant et hôte l'accueilli. 

 

L'hospitalité ne serait-elle pas l'action de recevoir chez soi l'étranger qui se présente [6] ?

 

L'hospitalité implique la notion de limite, de lieu, de dedans (domi) et de dehors (foris) et donc de porte, symbole de la communication ou séparation. Selon Benveniste le terme opposé à « domi » est tiré de « ager », champ, sous la forme de l'adverbe « peregri » d'où le dérivé « peregrinus » « étranger ». En effet le champ inculte, l'espace désert est opposé à l'endroit habité. Hors de cette communauté matérielle commence l'étranger qui est fortement hostile. Il y a l'idée d'un avant (la nature) et d'un après (la culture) et d'une intégration, le passage du nomade au sédentaire. L'hospitalité est donc l'articulation entre deux mondes, entre le connu et l'inconnu, le local et l'errant, l'ami et l'ennemi.

 

L'hospitalité peut être conçue comme la connaissance de la pratique que l'homme entretient avec l'Autre (l'altérité) à travers lui même. Celui qui accueille, qui est en situation de sédentaire est en fait un migrant, un étranger en attente, tandis que celui qui est reçu, en position de nomade, est en fait un sédentaire en attente. L'un et l'autre sont engagés dans un vaste système d'échanges.

 

En effet que ferions nous sans hospitalité, sans cette possibilité offerte par l'hospitalité  de  permettre à l'ailleurs d'arriver jusqu'à nous ? N'est-ce-pas ce que l'on demande à son hôte : raconte moi d'où tu viens, comment est-ce là-bas ? Il y a toujours une curiosité de l'autre. Rappelons  la fascination pour les récits des grands voyageurs. L'hôte, le voyageur, rassure et alerte.

 

L'hospitalité n'est-elle pas ce qui permet la circulation? S'il n'y avait d'emblée que hostilité, peur, on ne pourrait pas circuler. L'hospitalité est ce lieu d'accueil qui suspend pour un temps l'hostilité. Il était courant que l'étranger paye une taxe moyennant quoi il était sous la protection du souverain, règle qui au fond tenait compte de ce que sa présence  pouvait susciter comme angoisse, envie hostile et rejet. L'hospitalité est cette loi, ce rite, qui autorise l'interrogation, voire le franchissement, des limites mais sans violence. 

 

L 'Iliade nous offre un magnifique geste d'hospitalité. Après la chute de Troie et la mort d' Hector le fils du roi de Troie Priam [7], celui-ci va chez Achille, l'ennemi, chercher le cadavre de son fils, afin de pouvoir le ramener à Troie et l'enterrer avec les honneurs. Le vieux roi Priam prend donc le risque d'aller chez l'ennemi. Achille prend aussi le risque de recevoir le père du meurtrier de son meilleur ami. Voici comment le texte parle de l'énormité du geste d'hospitalité qui est en train de s'accomplir : « Lorsqu'un mortel, en proie à une Faute, après avoir dans son pays commis un meurtre, arrive brusquement, à l'étranger, dans la maison d'un homme riche, une stupeur saisit tous ceux qui l'aperçoivent… »

 

Priam est dépeint dans l´Iliade comme faisant preuve d'une immense bonté et d'une justice exemplaire. Contrairement à ses conseillers, il refuse de porter le blâme sur Hélène pour la guerre . Il voit mourir nombre de ses fils au cours de la guerre  et en particulier Hector tué par Achille. Celui-ci refusant de rendre le corps d’Hector à sa famille pour les funérailles. Priam se rend au milieu du camp des grecs pour y supplier Achille qui par respect lui rendra le corps de son fils. La rencontre d’Achille et de Priam est l’un des passages les plus émouvants de l’Iliade. Leur rencontre commence par le temps pour pleurer, pour dire l'entame, la perte.

 

Ou encore tel dissident accueilli qui amène son hôte à se mobiliser contre son ancien allié. Ainsi dans la tragédie grecque d' Eschyle « les Suppliantes [8] »

..

L'hospitalité  est source de lien social à tous les niveaux. C'est grâce à l'hospitalité que se construisent les alliances  et que se renversent ces mêmes alliances.  Les différents croisements de valeur et d'identités rendus possibles par l'hospitalité font de celle-ci un profond facteur d'enrichissement.

 

L'hospitalité classique consistait à satisfaire les besoins de base et de sécurité, voire dans certains cas de confort et d'affection, de personnes en déplacement à travers une relation gratuite, c'est à dire non économique. Il ne faut pas oublier ceux qui étaient jetés sur les routes par manque de travail et pour lesquels l'hospitalité classique était un moyen d'attendre des jours meilleurs. D'une certaine manière l'hospitalité remplissait alors une fonction régulatrice et permettait aux plus défavorisés de conserver un minimum d'autonomie dans un milieu difficile. En effet grâce à la règle de l'hospitalité, ils pouvaient continuer à entretenir des relations aléatoires avec l'environnement et par conséquent ne pas cesser d'être mobiles en attendant de pouvoir se sédentariser. L'hospitalité n'a pas qu'une fonction régulatrice, elle est liée à la vie nomade en ce que celle-ci est la vie opposé à ce que la sédentarisation peut avoir d'immobilisation. Dans le premier conflit des frères, Dieu reçoit les offrandes non pas de l'agriculteur Caïn mais du nomade Abel. L'errance a toujours été l'autre face de l'humain. C'est une mythologie de croire que l'homme est stable. Les hommes,  les peuples, ont toujours été en mouvement, ne serait-ce que pour les guerres. 

 

« Mais si originellement, écrit Claude Raffestin [9], l'hospitalité a pu être cela, la « mise en monnaie » de la ville a progressivement fait reculer cette hospitalité, sinon sous la forme de la charité ou de la philanthropie. Si l'hospitalité a drastiquement reculé c'est que l'errance des pauvres pèlerins, qui était une valeur dans les traditions judéo-chrétienne- musulmane, n'a plus aucune signification positive aujourd'hui. La monétarisation complète a fait prévaloir des relations d'échanges de type purement économique. Dés lors l'hospitalité comme don offert est considérée comme dilapidation des richesses. La ville contemporaine livrée à l'ultra libéralisme économique ne possède pas de structures spécifiques pour faire face à l'exclusion que représente l'errance moderne, qui est non pas passagère et conjoncturelle comme on a pu le penser, mais structurelle…. La réinvention de ces formes d'hospitalité qui s'enracinent tout autant dans des initiatives privées que publiques et qui sont l'expression d'une sorte de morale naturelle, n'en finit pas de souligner la contradiction de notre société, dans laquelle le système économique procède selon une espèce de « sélection sociale » qui renvoie les problèmes de l'exclusion qu'elle crée à l'émergence d'une entraide indispensable si l'on veut éviter les explosions de violence. » 

 

 Outre la barrière économique, l'étranger qui demande hospitalité peut franchir la limite matérielle mais il se retrouve confronté à une autre limite, beaucoup moins visible et plus subtile, celle des codes, de la sémiosphère (sphère des signes), du lieu d'accueil. Bien que n'étant pas à franchir c'est cependant elle qui lui donnera sens ou le lui refusera. La sémiosphère est aussi un lieu d'apprentissage et d'ouverture. J'apprends les signes de l'autre. Je regarde autrement ma société d'origine. Cependant un phénomène de traduction de la différence est nécessaire pour permettre une convivialité, sinon le déni de cette différence peut déclencher le conflit. L'hôte refusé dans la sémiosphère intérieure mais néanmoins présent dans l'intériorité de la ville, du pays, devient alors un otage. Ainsi en est-il des étrangers utiles mais non intégrés. Il faut une véritable hospitalité de l'hôte pour ne pas retomber dans l'hospitalité du même qui  alors a tendance à se reconstituer en ghetto. 

 

Reste le don dans lequel la relation ne s'épuise pas. En effet, comme l'indique Benveniste, le don est de nature relationnelle. Il n'est pas le propre du donateur. Il est dans la relation entre le donateur et le donataire. La racine indo-européenne « do »signifie « donner et prendre ». 

 

Et pour nous qui sommes des soignants ne faut-il pas interroger d'abord notre position d'hospitalier ? Qu'est ce qui a fait pour que nous nous  soyons dirigés vers un rapport de soin à l'autre ? Où en nous et comment se pose la question de l'hospitalité ? Je voudrais surtout retenir la notion d'entrée, de franchissement d'une porte, de passage. D'où le passeur tire-t-il sa force ? N 'est-il pas amené parfois à forcer le passage, à créer lui même le seuil, à proposer quelque chose qui transforme une barrière en seuil ? L'hospitalité n'est -elle pas essentiellement cet entre deux qui se produit dans la rencontre ? N'est-elle pas un espace pour cet entre deux qui fait que ce qui pouvait être ressenti comme hostile, parce que trop prés de l'intime ou trop chargé de mortifère, acquiert un lieu, une demeure ? Comme le dit Paul Ricoeur, l'hospitalité n'est pas une technique, elle est une attitude. L'hospitalité n'est-elle pas toujours de l'ordre de l'évènement ? De la première fois ? De l'acte ? Étrangement l'acte d'hospitalité ne produit-il pas cette sorte de paradoxe de pouvoir se sentir et chez soi et l'hôte; plus même, de pouvoir se sentir d'autant plus chez soi que l'hôte a accepté notre invitation, qu'il a senti un seuil possiblement franchissable ? Alors, c'est comme si notre maison devenait plus grande…moins étrangère… « Elle est le partage du chez soi », dit Ricoeur [10].

 

Allons aussi loin que lui : Ce partage est une entame. Elle n'est interface avec l'autre/l'hôte que parce qu'elle est entame de moi même. Cette entame me permet d'aller vers l'étranger en moi, elle me construit, elle m'enrichit de mon hôte.

 

Compte tenu de la superposition des dimensions d'amitié et d'hostilité que l'on trouve dans la notion d'hospitalité, nous ne serons pas étonnés de trouver un très beau passage de J. Lacan sur l'hospitalité, justement dans l'article sur…  L'agressivité en psychanalyse . C'est un article très intéressant dans lequel Lacan développe le fait que l'étranger dont nous souffrons c'est nous même qui le créons. Pourquoi, comment ? Du fait même que nous n'avons accès à l'objet de notre désir qu'en le dégageant de l'image de cet objet et de nous même (notre moi)  que nous avons projetée dans l'autre. Nous essayons en vain de récupérer cet objet mais il nous revient aliéné à l'autre, ce qui engendre notre agressivité. 

 

Lacan, après avoir développé le fait que l'agressivité soit une des coordonnées intentionnelles du moi humain, une tension subjective, et cela spécialement en rapport avec la catégorie de l'espace, rappelle que cette catégorie de l'espace se croise avec la dimension temporelle relevée par Freud dans l'angoisse. Ces deux dimensions, qui sont des tensions dit-il, ne sont pas autre chose que l'assomption par l'homme de son déchirement originel, « par quoi, ajoute Lacan, à chaque instant l'homme constitue son monde par son suicide, ce que Freud développe avec la notion de pulsion de mort. »… Lacan de conclure « C'est cette victime émouvante, évadée d'ailleurs irresponsable en rupture de ban qui voie l'homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous, c'est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d'ouvrir à nouveau la voie du sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous somme toujours inégaux. [11] »

 

Cette intervention de Lacan eut lieu en 1948

 

Tout dans ce passage ne parle-t-il pas d'hospitalité ? La victime émouvante, évadée; l'homme en rupture de ban; la galère sociale; que nous recueillons…quand elle vient à nous, précise Lacan;  cet être de néant; auquel notre tâche quotidienne est d'ouvrir la voie du sens; ouvrir la porte ce n'est pas n'importe quoi précise Lacan, c'est ouvrir la voie du sens…; dans une fraternité discrète..; à la mesure de laquelle nous sommes toujours inégaux….Cette fraternité n'a pas de limite, l'hospitalité est par définition illimitée et cependant nous sommes dépassés par elle. Nous ne pouvons pas nous égaler à la mesure de ce que cette fraternité pourrait exiger de nous. L'hospitalité semble ici se creuser dans un retournement des positions où celui qui croit donner reçoit et celui qui croit recevoir donne.

 

Pas d'hospitalité sans doute sans ce retournement. C'est ainsi que j'ai entendu la remarque de l'une de mes patientes. Que m'avait-elle dit ?

 

Elle me dit : « C'est une violence que je peux approcher ». Lorsqu'elle me dit cela, j'entends qu'elle est en train de me dire qu'elle vient de franchir un seuil. Elle le dit à propos du livre de Faulkner « Sanctuaire » dont elle dit que l'écriture est superbe, poétique, comme un film, mais que le contenu est d'une violence inouïe, viol du regard, du corps. C'est alors qu'elle énonce : « C'est une violence que je peux approcher ». « Il y a des années, ajoute-t-elle, je n'aurai pas pu ouvrir deux pages. » Le seuil qu'elle est en train de franchir est un monde qui, quoique toujours chargé de violence, peut cependant devenir apaisable. Ainsi, quelques minutes plus tôt, elle a pu dire : « je gère mieux l'inconnu ». Celle qui dit pouvoir approcher cette violence a fait un long chemin avec moi durant lequel elle était en prise avec une souffrance intense sans parvenir à la mettre à distance. Sa capacité de violence était telle que j'étais sur le qui-vive, un rien imprévisible pouvant rallumer l'incendie. Sa souffrance m'atteignait au point que je m'étais un peu figée, comme en résistance à son contact assez dense par lequel elle se défendait elle même de son manque d'enveloppe. Constatant, et ce faisant elle m'en faisait le cadeau, qu'elle pouvait s'approcher de la violence sans en être pulvérisée, elle s'est demandé pourquoi sa souffrance avait cédé. La réponse qu'elle donna est la suivante :  « Vous m'avez fait savoir que vous aviez des pensées et que ces pensées c'est moi qui vous les inspirais et que c'était possible…ça…. » Elle poursuit : « Là, , quelque chose s'est déchiré…crevé » ( une obscurité, un voile, un écran, une barrière…). Vlan ! De mon coté il m'avait fallu faire un travail énorme sur mon agressivité envers elle et me déloger de mes critères, de ce qui pour moi pouvait ou non être aimable, pour la reconnaître dans ce qu'elle était et non dans ce que j'aurais voulu qu'elle soit.

 

Si je vous amène ce fragment c'est parce qu'il illustre que le visiteur, cet homme ou cette femme en rupture de ban, ne demande pas simplement à être reçu, mais il demande, il attend, de servir à quelque chose, de servir à son hôte. Il attend de produire quelque chose chez l'autre, son hôte. Il n'y a pas moyen, me semble-t-il, « d'ouvrir la voie du sens » si l'accueilli ne produit pas du sens chez le supposé accueillant.

 

Comment nommer ce que je viens de décrire ? Articuler le transfert avec l'hospitalité m'amène à reprendre un débat soulevé par Lacan autour de l'intersubjectivité. Comment nommer ce phénomène où la subjectivité de l'un agit sur l'autre ? Est ce là le transfert ?

 

Dans de très belles pages de son séminaire  le transfert, pages que j'ai redécouvertes et relues grâce à vous, Lacan tombe à bras raccourci sur l'intersubjectivité. « L'intersubjectivité, dit-il, n'est-elle pas ce qui est le plus étranger à la rencontre psychanalytique? [12]»

 

 Vous comprendrez qu'après ce que je viens de déplier cette assertion puisse m'interroger. Lacan est même encore plus radical puisqu'il ajoute : « Y pointerait-elle que nous nous y dérobons, sûrs qu'il faut l'éviter. L'expérience freudienne se fige dès qu'elle apparaît. Elle (l'expérience freudienne) ne fleurit que de son absence. » C'est plus que radical. Comment nous situer ?

 

Suivons la démarche de Lacan : Il dénonce l'intersubjectivité, comme une position où l'ego de l'un se refléterait dans l'ego de l'autre et comme  une tentation de vouloir le bien du patient. Le patient, dit-il, « ne veut pas qu'on veuille son bien, il veut être surpris ». Il veut être entamé lui aussi. 

 

Lacan   propose de prendre la question dans un autre sens et de partir de l'extrême de ce que suppose une relation où l'on s'isole avec quelqu'un pour lui apprendre quoi?   ce qui lui manque… ». Il ajoute « ce qui lui manque, il va l'apprendre ….en aimant. » « Je ne suis pas là, en fin de compte, pour son bien mais pour qu'il aime… ». Il enfonce le clou : « Est ce à dire que je doive lui apprendre à aimer ? Assurément, il paraît difficile d'en élider la nécessité…[13] »

 

C'est quoi aimer. Ne serait-ce pas, comme la patiente me l'a appris, à sortir de mon moi? Je vous renvoie au séminaire Le transfert. Ce que j'en retiens pour nous aujourd'hui ce sont trois choses qui viennent très vite dans les chapitres suivants, qui permettent de comprendre pourquoi Lacan ne veut pas parler d'intersubjectivité mais de transfert.

 

1°- Il y a trois places : a) la place de l'amant qui  est celui qui manque et va chercher quelque chose chez l'aimé. b) la place de l'aimé qui lui posséderait l'objet qui attire l'amant. c) la place de l'objet lui même.

 

Lacan fait une remarque intéressante : Il remarque que c'est celui qui manque qui est actif. Ce n'est pas forcément le plus fort qui est actif.

 

D'où vient la signification de l'amour se demande Lacan et nous avec lui ?

 

La signification de l'amour vient de la substitution de l'amant à l'aimé. C'est cette métaphore (la substitution est le mécanisme de la métaphore) qui engendre la signification de l'amour. Cela n'est pas sans m'évoquer cette substitution de place que l'on suppose à l'hospitalité. Cette substitution potentielle où celui qui offre devient celui qui manque et celui qui manque devient celui qui offre.

 

2°- Cette potentielle substitution permet non pas que l'on fasse quelque chose à la place de l'autre mais que chacun soutienne ce dont il a à répondre. Une des figures de l'hospitalité est la dette[14].

 

Autre loi de l'hospitalité interne au transfert ? Celle de soutenir la dette à laquelle l'hôte a à faire face.

 

3°- Lacan note ce jeu croisé de l'objet qui suscite l'amour dans  le Banquet  de Platon. Dans la série des prises de paroles on peut voir que « je » parle à l'un de ce qu'il suscite en  l'autre pour qu'un troisième le comprenne. Lacan note que c'est de son atopia,

 

 le coté insituable, le nulle part de son être, que Socrate a certainement provoqué toute une ligne de recherche.

 

Pour nous ce soir, je retiens cette atopia, ce nulle part de son être, qui donne voix à la recherche, à la position subjective. On sait en effet que cette atopia  n'est pas sans relation avec la position de Socrate face à sa propre mort. Étonnante dimension de l'hospitalité qui est de donner lieu en soutenant et en risquant sa propre atopia[15].

 

D'où en effet vais-je entendre, vais-je pousser à la recherche, la personne qui vient me voir ? En quoi ma propre atopia est-elle ou non mise en jeu ? Quel est ce nulle part d'où je puis entendre ce nulle part de l'autre ? N'est-ce- pas l'autre/l'hôte qui va me permettre de passer de l'atopia au topos (lieu) car sa venue, dans son altérité, va me permettre de me positionner ?

 

Je vous propose de nous arrêter sur un autre fragment de cure. En effet cette dimension du lieu me fait penser à une patiente extrêmement réservée, bloquée, que je reçois en face à face car elle a vraiment besoin de mon visage. Cette patiente est venue me voir après avoir lu un livre sur « Les violences de l'autre. Faire parler les silences de son histoire[16]».

 

A la suite de la lecture de ce livre elle avait contacté l'auteure. Celle-ci vivant au Canada n'avait pas pu la recevoir et lui avait donné mon nom. Devant autant d'inhibition, j'ai été tentée de l'encourager plutôt à s'inscrire à un groupe de marcheurs ou reprendre la chorale etc, pensant que cela lui serait plus utile que nos maigres échanges. Mais elle a eu la bonne idée de refuser et de me dire qu'elle préférait continuer avec moi. C'est alors que ce « forçage », son insistance, m'ont comme invitée à aller vers elle et à reprendre ce pour quoi elle était venue : habiter son lieu psychique. Quelque chose s'est débloqué en moi. J'ai cru en elle, en nous. Mon regard a changé. Ce n'est qu'à ce moment là que je lui ai vraiment ouvert ma porte. Au fond, ce qu'elle me laissait entendre, ce qu'elle attendait de moi, l'hospitalité que je pouvais lui offrir, la raison qui la faisait venir vers moi, était que je reste au plus près de son espace psychique de sorte que celui-ci puisse faire lieu, qu'il puisse devenir un lieu pour elle. En effet un espace psychique traversé de peurs, d'appréhensions, de destruction, de solitude, ne peut devenir un lieu habitable que par l'intermédiaire de l'espace psychique d'un autre.

 

Après avoir lu comment Socrate ouvrait les lignes de recherche sur l'amour à partir de son atopia, laquelle n'est pas sans relation avec sa propre manière d'envisager la mort, je me dis que devant autant de crainte de la vie j'ai du hésiter à mettre en jeu cette part de nulle part de moi même. En effet cette part j'y tiens et je ne suis pas prête à la risquer avec n'importe qui. 

 

Ce qui m'amène à revenir sur la notion d'intersubjectivité. Cette fois-ci je la reprendrai à mon compte mais en la développant non pas comme l'entendaient les théoriciens de l'ego-psychologie avec lesquels Lacan était rentré en guerre  mais comme l'entendent les théoriciens du courant phénoménologique. Je veux dire une subjectivité qui se crée en présence d'autrui. Une présence à l'autre, de l'autre, qui produit du sujet parce que de l'autre.

 

C'est à cette présence que j'ai été appelée par ma patiente. L'hospitalité comme appel. L'appel entendu pour aller vers elle, vers ce elle caché  derrière ses timidités auto protectrices, un elle qui avait sans doute peu connu le plaisir de susciter du plaisir en l'autre. L'appel entendu aussi ( et surtout ?) pour aller plus loin en moi. Nous étions au départ loin de l'amour et son potentiel de substitutions et pourtant je savais qu'il n'était pas sans pouvoir se déployer. 

 

En cheminant à travers les méandres du transfert ne serions nous pas passés de l'intersubjectivité à l'interrelation…? et même de l'interrelation à l'interpellation ! D'une conception de l'intersubjectivité à l'autre, la différence vient du fait que c'est la relation qui produit le sujet. Finalement cela me plaît, c'est plus actif, il y a plus de corps. Pour pouvoir passer de l'un à l'autre l'amour de transfert a été le pont. Pas n'importe quel pont. C'est cette dimension du pont sur laquelle je voudrais insister. La légende de Saint Julien l'Hospitalier telle que Flaubert la rapporte servira d'appui à ma réflexion.

 

Dans la nouvelle de Flaubert  la légende de Saint Julien l'Hospitalier  c'est en fin de parcours que Julien le meurtrier et le parricide devient Julien l'hospitalier. Bien que ses parents avertis de son destin aient voulu l'élever à l'abri de tout, Julien ne peut contrôler son appétit de prédateur jusqu'au jour où le cerf qu'il est en train de tuer lui lance la malédiction qu'il assassinera son père et sa mère. Pour fuir la malédiction il s'éloigne et défie sans cesse la mort dans des combats extrêmes. Mais n'échappant pas à son destin il  tue sans le savoir ses parents qui avaient pris sa place dans son lit. Finalement après moultes épisodes qui le font fuir toujours plus loin, il se transforme en moine accueillant les pèlerins et mendiants et lui même se fait le passeur. Il n'est pas seulement dans l'errance mais dans un exil volontaire. 

 

Que lire dans cette légende sinon  que l'hospitalité n'est pas là d'emblée mais qu'elle est le fruit d'un long périple dans lequel la présence et l'affrontement au mal n'est pas absent, loin de là. Ne pourrions nous pas faire l'hypothèse que Julien n'a pu se faire passeur (le plus grand parce qu'il porte le Christ) que parce qu'il a été destructeur ? Le passeur ne serait-il pas une des formes de sublimation de l'agressivité ? Est-ce un hasard si ce si le bel énoncé  de Lacan que je vous citais au début se trouve dans un texte sur l'agressivité ? 

 

Étrange passeur…passeur qui étrange.

 

Oui le verbe étranger existe dans la langue française même s'il n'est plus employé comme le déplore le dictionnaire le Littré. S'étranger veut dire s'éloigner, s'exiler d'un pays, faire éloigner d'un lieu, désaccoutumer d'y venir. Ainsi la couturière de Madame de Gasparin a pu lui dire «  Madame votre robe vous étrange.. – dès qu'un vêtement m'étrange il n'est pas fait pour moi, lui répond celle-ci.» L'estrangeur est celui qui travestit…Ou encore Malherbe : « une petite somme étrange celui qui l'emprunte; une grande le rend ennemi.. »

 

Alors « accueille un visiteur qui t'étrangera mieux » cela ne résonnerait-il pas comme : accueille ce visiteur qui t'éloignera le plus de toi-même au point presque que tu ne te reconnaisses plus ? Accepte que celui qui vient puisse t'exiler de ton pays. Accueille celui qui n'est pas fait pour toi. Cet étrange en toi, si tu vas vers lui, te permettra peut être de ne pas être ton propre ennemi.

 

Mais tout cela est sans doute plus facile à dire qu'à faire. Ouvrir sa porte  va si peu de soi que Francis Ponge nomme Antichambre l'un des plus beau poèmes sur l'hospitalité.

 

Donnons donc la parole à Francis Ponge avec le « proême »[17] l'Antichambre (1925) d'où j'ai tiré le titre de mon intervention de ce soir:

 

Accueille un visiteur qui t'étrangera mieux

Et par un front rebelle activera ton jeu.
         Montre toi connaisseur des façons de l'abord

Et dès la porte ouverte afin qu'on ne s'éloigne

Hôte à tort ne te montre oublieux de promettre

Une lueur d'abord entre tes quatre murs 

 

 « Accueilles un visiteur qui t'étrangera mieux ». Nous retrouvons la substitution repérée par Lacan de l'aimé à l'amant. Celui qui possède quelque chose et qui est aimé pour cela devient celui qui manque et  appelle le visiteur. Ce n'est pas tant le visiteur qui a besoin d'un lieu que le visité qui a besoin d'un visiteur pour pouvoir aller vers l'étranger en lui-même et pouvoir créer. Le visiteur est facteur d'activation de la créativité. 

 

Et pas n'importe quel visiteur : un visiteur au front rebelle. C'est ce front rebelle qui activera  le jeu de l'hôte.

 

« Hôte à tort » écrit F. Ponge. En effet ne faut-il pas se faire violence pour offrir l'hospitalité ? Au fond de moi n'ai-je pas le secret espoir que le patient ne se soit trompé d'hôte?  Ne suis je pas hôte à tort, contre moi même ? Pourquoi me désigne t-il comme hôte ? D'ailleurs, qu'il reste dans l'antichambre…[18]

 

Cette résistance me plaît beaucoup. Juste avant d'écrire « Antichambre » Ponge écrivait

 « O visiteurs s’il en est ! Ne vous rebutez pas aux difficultés de la porte

(…). Heureux si tu me cherches où tu peux me trouver, entre ! 

Le plus difficile est alors obtenu »

 

Voici pour conclure un moment où la résistance rencontrée et surmontée à ouvrir ma porte a donné au transfert tout son poids.

   

Celle qui vient me voir me dit d'emblée qu'elle est partagée, qu'elle ne voulait pas venir demander une fois de plus quelque chose à un psychanalyste, et pourtant elle est venue sur l'invitation du médecin de l'homme avec lequel elle vit. Elle dit dans la foulée qu'elle a déjà quitté brusquement deux psychanalystes. Et elle se tait. En moi une foule de questions sur le pourquoi, le comment de ces ruptures, questions que je ne lui pose pas car je veux rester au plus proche de la tonalité émotionnelle de ce premier contact. Je veux rester au plus proche car tout en moi voudrait s'échapper, revenir à du banal, à de l'information (qui êtes vous, que faites vous etc ). Je fais taire en moi ces questions. Je me dis aussi que je suis fatiguée de ces demandes qui n'en sont pas. Alors qu'elle dit ne pas être sûre du tout de vouloir rester, suis-je moi même sûre de vouloir la garder, suis-je moi même sûre de vouloir engager quelque chose de moi dans cette rencontre ? Je suis fatiguée à l'avance de tous les efforts que je pressens avoir à déployer.

 

Elle dit une chose encore. Elle dit que de jeunes psychotiques dont elle s'occupe sont dans l'absence totale de désir, que ce n'est même pas que leur désir soit bloqué, enfoui, non dit-elle, ils sont dans la jouissance pure et n'ont pas de désir. Pour quelqu'un qui n'avait rien à dire, ne voulait pas venir, elle en dit déjà beaucoup sur la jouissance qui vient entraver le désir. Et cela la concerne. Touchée, prudente, intriguée, perplexe, je mets fin à l'entretien en l'invitant à nous revoir et en lui disant : « nous avons le temps. Nous allons prendre le temps qu'il faut ». Je le dis pour elle. Je le dis pour moi. Le temps de ressentir son mal-être, d'en être habitée.

 

Elle revient la semaine suivante. Même tonalité. Elle parle de ce qui lui fait mal : sa mère, incestueuse, dit-elle. Je n'en saurai pas plus. Je n'interroge pas même si dans mon for intérieur j'aimerai avoir des détails. Nous nous quittons en disant :  « à la semaine prochaine ». Je ne sais toujours pas grand chose d'elle mais elle laisse derrière elle une impression de douleur. Elle camoufle cette douleur en se présentant comme une hystérique qui met le supposé savoir de l'analyste en échec. Ce qu'elle a fait avec ses deux précédents psychanalystes. Lorsqu'elle me le dit, il y a une sorte de défi dans sa voix. Je sens que c'est une posture.

 

Lorsque pour la troisième fois je la revois, elle dit  qu'elle aime mes meubles. Qu'elle se sent bien chez moi. Alors que je ne connais encore pratiquement rien de son histoire, lorsqu'elle me reparle de sa souffrance car sa mère, qu'elle a pourtant quittée à 16 ans, continue à envahir son espace psychique, je lui dis quelque chose qui, moi, m'a aidée et  dont je fais l'hypothèse que cela peut l'aider, ne serait-ce que parce que je m'avance. Je lui dis : « Pour pouvoir se quitter il faut avoir créé une relation, il faut qu'il y ait eu du lien. Si vous voulez quitter votre mère, dénouer le lien de souffrance que vous avez avec elle, il faudra que vous acceptiez de la revoir et de lui parler. On ne peut se séparer que s'il y a eu lien ». « Ah, c'est impossible, dit-elle, dans un cri ». Tout en recevant ce cri en plein cœur, je pense quand même que ce que je lui ai dit est juste, qu'elle aura un acte à poser qui sera de cet ordre, sans savoir encore exactement ce qu'il sera. Je continue à ne pas questionner, ou très peu.

 

Cette intervention qui l'invite à reprendre contact avec sa mère alors que celle-ci est incestueuse peut paraître étonnante. Je voudrais dire d'abord que chaque situation est unique, que ce qui est justifié dans un cas ne l'est pas forcément dans un autre cas. J'ai entendu certes qu'elle avait une mère incestueuse avec laquelle elle avait coupé tout lien mais j'ai aussi entendu que cette mère envahissait son espace psychique. J'ai entendu que la question qui se posait pour elle en priorité était celle de limiter cet envahissement et de trouver la bonne distance pour la place à donner en elle à sa mère. Pourquoi sa mère envahissait-elle son espace psychique ? C'est parce que tout en elle aurait voulu une autre mère. Tout en elle depuis qu'elle était enfant était en manque de mère. C'est cela que j'ai voulu privilégier. Malgré l'incohérence de sa mère (son manque de limites qui respectent le corps de sa fille) j'ai privilégié la reconnaissance d'un lien. Sans doute le fait  d'avoir entendu qu'elle avait quitté brusquement ses deux psychanalystes précédents  avait fait son chemin en moi, comme pour m'indiquer qu'elle ne s'était jamais remise d'avoir brusquement quitté sa mère. Cela restait en elle comme quelque chose d'insupportable, qu'elle n'assumait pas, et qu'en toute probabilité elle reproduisait avec ses analystes, et qu'elle avait bien l'intention de refaire avec moi si je me comportais comme eux. J'en étais avertie. J'ai donc mis en perspective sa capacité à poser un acte, à dégager ce premier acte posé à 16 ans de sa dimension d'acting dans lequel elle était tentée de le réduire en l'hystérisant.

 

Je sens que peu à peu se met en place un espace transférentiel entre nous. Peu à peu se crée de  l'entre. Cet entre qui est présence à l'autre, et du coup présence à soi et au monde. Je sens que nous sommes en train de prendre le temps de cet entre qui est présence et possibilité de partager avec un autre son intimité sans que cela ne soit vécu comme un viol. Et cela justement pour elle dont l'intimité a été violée par sa mère.

 

Le quatrième rendez vous est celui où elle peut me donner des détails sur cette violation. Je comprends avec elle non seulement l'intrusion maternelle mais la souffrance maternelle d'une femme qui a du se construire sans support et qui régule sa déréliction en banalisant tous ses comportements comme si tout était équivalent, utilisant ses enfants sur un mode dérisoire pour ses fantaisies érotiques. Elle me dit avoir rêvé de sa mère juste avant de venir à sa séance. Dans son rêve elle trouvait la porte de chez sa mère ouverte. Elle lit ce rêve comme une possibilité de réintroduire un contact avec sa mère. 

 

Elle me dit aussi qu'il faudra que nous parlions du paiement et de la suite. Jusqu'ici je n'en avais pas parlé, attendant le moment. J'entendais sa demande comme un accord à poursuivre régulièrement, une sorte d'engagement qui faisait sens pour elle. Possibilité de formuler un projet thérapeutique.

 

La cinquième séance  faillit être la dernière. Pourquoi ? A cause d'une grossière erreur de ma part. Nous convenons d'un prix et d'un rythme. Elle me demande si elle doit payer les premières séances. Alors que j'avais pensé, senti, qu'elle n'avait pas à payer ces séances, parce que pour que ce paiement ait un sens, soit ressenti comme juste, elle avait d'abord besoin d'être reçue. Elle avait besoin d'une forme d'hospitalité. Cependant je m'entends lui dire qu'elle aura à payer un prix global qui représentait trois séances. Sur le coup elle ne dit rien, accepte. Mais la fois suivante elle me dit sa déception. Elle me dit que ce n'est pas encore cette fois-ci qu'elle sera reçue. « Vous êtes, me dit-elle, comme les autres ». Je mesure immédiatement mon erreur et je lui donne raison. Je le lui dis, mais d'une certaine manière le mal est fait… 

 

Que s'est-il passé, me suis je demandé. Pourquoi lui ai-je demandé de payer ses premières rencontres ? Il y a beaucoup de justifications possibles. Mais je pense que ce qui a été à l'origine de ma demande a été le désir de banalisation. Comme si je ne m'autorisais pas complètement à l'émergence du transfert que j'avais cependant rendu possible. Comme un désir inconscient de quitter le lieu d'où je l'avais écoutée. Je banalisais la singularité de notre rencontre en la régularisant. Je ne soutenais pas mon audace ni l'espace psychique qu'elle avait ouvert en moi.

 

Si j'ai choisi ce cas, c'est  parce que la patiente tenait à sa souffrance. C'est ce qu'elle m'a signifié dés le départ en me disant qu'elle venait contre son gré et en me disant qu'il fallait que je m'attende à se qu'elle s'en aille comme elle avait quitté ses deux premiers analystes auxquels elle avait préféré sa souffrance.  Sa souffrance la faisait tenir. Nous en parlons : Je lui dis « en quittant vos analystes vous n'avez pas voulu leur permettre de s'introduire dans votre douleur ». J'ajoute « vous n'êtes pas prête à introduire un autre dans votre douleur ». Elle répond « j'ai peur qu'en perdant ma douleur je ne trouve en moi que du vide ». Se séparer de sa douleur c'était prendre le risque d'affronter son vide. Il fallait pour cela qu'elle puisse faire l'expérience d'une relation à l'autre qui puisse autant la faire tenir que sa souffrance ne la faisait tenir. 

 

La cure  est maintenant pour elle un lieu où il y a un autre. Elle sent que sa souffrance a trouvé une adresse. Elle n'est plus un sujet en souffrance même si elle reste un sujet qui souffre. 

 

Si nous, elle et moi, avons pu « produire » cet espace pour le sujet [19] c'est sans doute parce que nous en avions toutes deux le désir mais aussi parce que la permanence du cadre l'a permis. Dimension importante pour l'hospitalité.

 

 

1. Patrick Chemla « L'acte d'hospitalité »

 

2. Colloque d'Europsy octobre 2010 Paris. «  Un acte peut-il encore faire sens ? »

 

3. J'ai été émerveillée d'entendre ce que j'entendais d'autant plus que cela venait de ceux et celles qui, au quotidien, sont avec les patients. Je n'ai rien à leur apprendre sur l'hospitalité. Ils ont tout dit en articulant avec tellement de tact  la place en eux qu'ils acceptaient d'entamer ou de faire résonner pour que le patient se re-trouve.

 

4. Telle que Patrick Chemla en parle dans son exposé et telle que Nathalie Zaltzmann  en parle dans ses derniers livres.

 

5. Celui qui fait la démarche vers un psychanalyste demande à être « débarrassé » de son symptôme. C'est une surprise, un étonnement (un faux étonnement, il le sait sinon il ne serait pas venu voir un psychanalyste) quand je lui dis que l'acte du psychanalyste est l'inverse de l'acte chirurgical : Nous ne sommes pas là pour « couper » la partie mauvaise mais au contraire pour l'accueillir.

 

6. In Trésor de la langue française informatisée

 

7. Le texte poursuit : « même stupeur saisit Achille à voir Priam, semblable aux Immortels; même stupeur aussi prend les autres, et tous se regardent entre eux » Iliad Chant XXIV.

 

8. Un chœur de femmes, fuyant des noces auxquelles on veut les contraindre, vient demander asile et protection en terre d'Argos; le roi du pays, après avoir hésité entre deux droits et deux intérêts- ceux de son peuple, ceux des suppliantes-, décide de leur accorder son soutien et se prépare à une guerre inévitable. La situation suffit à évoquer des questions aussi essentielles que la violence faite aux femmes, l'exil et le malheur des réfugiés, l'accueil de l'étranger et l'hospitalité comme devoir.

 

9. Claude Raffestin  Réinventer l'hospitalité  in Persée, revue scientifique. Université de Genève.

 

10. Paul Ricoeur Étrangers, moi même  in Semaines sociales 1998. Immigration, défis et richesses.

 

11. J. Lacan  Écrits. « L'agressivité en psychanalyse » éd. Seuil 1966, p.122

 

12. J. Lacan. Le séminaire, livre VIII, le transfert, seuil 1991, p. 20

 

13. op. citée, p.25

 

 14.Ainsi, pour reprendre l'exemple sur lequel s'appuie Lacan,  Achille qui est l'aimé de Patrocle devient l'amant. Qu'est ce que cela veut dire? Alors que Patrocle est mort au combat, Achille retourne lui même au combat. Est-ce que cela veut dire que Achille se met à la place de Patrocle? Non c'est tout le contraire. «  par son acte, qui est en somme d'accepter son destin tel qu'il est écrit, il se met non pas à la place de Patrocle,mais à la suite de Patrocle, il fait du destin de Patrocle la dette à laquelle il a, lui, à répondre, à laquelle il a à faire face. »

 

15. Alcibiade dans le Banquet la définit comme une espèce de singularité insaisissable. C'est un mot qui provient du préfixe de privation a et du topos. A la différence de l'ou-topia, qui signifie un lieu qui n'existe pas, imaginaire ou futur, l'atopia renvoie à une attitude qui, privant les lieux de leur qualité de « topos », de leurs limites, bouscule la géométrie, voire l'organisation de la cité. L'attitude atopique échappe à l'identification, au repérage préalable.

 

16. Louise Grenier. Les violences de l'autre. Faire parler les silences de son histoire. éd. Quebecor 2008

 

17. Proême : poème en prose, prosaïque. Ponge déclare qu'il ne se veut pas poète mais qu'il utilise le magma poétique pour s'en débarrasser… Il est en révolte contre le parler ordinaire tout en ayant le désir irrépressible de s'exprimer et d'aboutir à des formules claires et impersonnelles. Il se passionne pour l'arbitraire de la langue et l'irrationnel. L'absurde naît d'une confrontation entre l'être humain et le silence déraisonné du monde.

    1923 décès de son père.

 

18. Ponge maniant l'ironie laisse entendre qu'il s'agit en somme de laisser le visiteur faire antichambre..

 

19. Le « sujet »  que la cure psychanalytique vise à faire advenir est le sujet qui peut reconnaître sa division du fait du langage et de la sexualité.

 

 

 

 « Politiques de l'hospitalité »

 La CRIEE année 2010-2011  Conférences-Débats

              

Pascale Hassoun, Reims, le 21 octobre 2010

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>Quand la machine "judiciaire" prend le pas sur l'évaluation psychiatrique…

Une plaignante, Danielle S, a fait valoir auprès du Conseil constitutionnel que ses droits de liberté (téléphoner, recevoir du courrier, refuser un traitement) au vu de la loi du 27 juin 1990 relative aux droits et à la protection des personnes hospitalisées en raison de troubles mentaux et à leurs conditions d’hospitalisation, ces droits n’ont pas été respectés.

« Les sages » saisis par le Conseil d’Etat ont décidé la suppression de l’article L.337 inscrit au Code de la Santé Publique selon lequel :

– « Dans les trois jours précédant l'expiration des quinze premiers jours de l'hospitalisation, le malade est examiné par un psychiatre de l'établissement d'accueil.

– « Ce dernier établit un certificat médical circonstancié précisant notamment la nature et l'évolution des troubles et indiquant clairement si les conditions de l'hospitalisation sont ou non toujours réunies. Au vu de ce certificat, l'hospitalisation peut être maintenue pour une durée maximale d'un mois.

– « Au-delà de cette durée, l'hospitalisation peut être maintenue pour des périodes maximales d'un mois, renouvelables selon les mêmes modalités.

– « Le certificat médical est adressé aux autorités visées au deuxième alinéa de l'article L. 338 ainsi qu'à la commission mentionnée à l'article L. 332-3 et selon les modalités prévues à ce même alinéa.

– « Faute de production du certificat susvisé, la levée de l'hospitalisation est acquise » – A partir du 1er août 2011, les malades mentaux hospitalisés à la demande d’un tiers (HSDT) feront l’objet au terme du quinzième jour d’hospitalisation non plus du seul certificat médical circonstancié qui affirme ou infirme la nécessité de poursuivre ce mode d’hospitalisation sous contrainte parce que leurs troubles ne leur permettent pas d’accepter les soins, mais ce sera au juge d’en décider. La réforme annoncée de la loi de 1990 en attente d’examen par les parlementaires (évènements tragiques de Pau, Grenoble) devront d’ici là choisir soit un JLD (juge de la liberté et de la détention) ou une juridiction ad hoc qui fera le contrôle de l’HSDT.

Aujourd’hui, ce même contrôle est appliqué pour les gardes à vue et la rétention des étrangers. Il ne manquait que les personnes hospitalisées sans leur consentement. L’avocate Corinne Vaillant a donné comme argument de défense de la plaignante que le simple fait de demander un stylo pour écrire à un juge était parfois considéré comme un motif suffisant pour prolonger l’internement.

D’abord le mot « internement » fait référence à la psychiatrie asilaire d’avant François Tosquelles précurseur de la psychiatrie institutionnelle. Ensuite, j’essaie d’imaginer le contexte où le patient qui est ou n’est pas conscient de ses troubles et au vu de ses droits qui lui ont été énoncés à son admission demande un stylo pour écrire à l’autorité judiciaire. Les soignants (médecins, infirmiers) sont habilités à faire la différence entre le délire procédurier de la personne paranoïaque et le discours névrotique de celui qui demande une écoute disponible et bienveillante.

Dans les deux cas, un entretien s’ensuit. La tournure judiciaire de ceci m’inquiète car ce qui pourrait être perçu comme étant un signal clinique sur le chemin de la guérison par une prise de conscience des troubles ou l’acceptation du traitement est disqualifié par le simple fait que nous répondrons au malade : « C’est le juge qui décidera si vous continuer le traitement ou si vous sortez demain » car c’est de cela qu’il va s’agir plus que la demande du coup de fil à passer ou du courrier à envoyer en toute urgence.

Nous savons par expérience que « l'alliance thérapeutique » est difficile à mettre en place avec une personne qui n’en a pas fait la demande parce que déni des troubles. La CDHP (commission des hospitalisations psychiatriques) a vocation consultative pour ce mode d’hospitalisation sous contrainte. A-t-elle appliqué ses missions ? Est-ce que cette affaire n’est pas un prétexte d’un amenuisement du pouvoir médical transférer au ministère de la justice comme pour l’intérieur ?

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>«Le déni du transfert amène à transférer l’autorité soignante sur celle de la justice»

 

 

 

Les médias se déchainent : le conseil constitutionnel déclare une partie de la loi 1990 contraire à la constitution et ordonnent l’intervention des juges qui devra décider si un patient admis depuis plus de 15 jours en HDT doit le demeurer ou non
deux petits rappels :

 

– La constitution de la 5ème république est une des plus antidémocratique que notre pays ait connue, qu’elle fût dénommée « le coup d ‘état permanent » par d’illustres hommes de gauche et que tout programme un tant soit peu progressiste devrait inscrire au centre de ses propositions la constitution d’une nouvelle république . C’est dire combien nos sages ( ?) du conseil constitutionnel sont prescrits par une armature juridique bien souvent anti démocratique

 

– Ce n‘est pas la loi de 1990 qui empêche de soigner, ni cette loi qui autorise  des arbitraires insupportables, ni cette loi qui favoriserait des internements arbitraires, ni cette loi qui porterait attaque aux libertés fondamentales

 

Je soutiens que les principales attaques contre les libertés fondamentales en psychiatrie se situent dans un délitement grave d’un des principes républicains et démocratiques majeurs, issus de la grande guerre et de la création de la sécurité sociale : l’accès à des soins de qualité pour tous.

 

C’est cette dégradation gravissime qui entraine tous les abus, les inconséquences, les arbitraires.

 

Le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire n’ a de cesse de l e répéter : la percée dans l’opinion et les médias du discours sécuritaire est la conséquence de l’abandon progressif de l’engagement des équipes soignantes dans des soins de qualité ; que cela soit  à cause du manque de moyens, à une formation misérable ou à une conception de la folie qui tenterait de lui dénier son caractère inhérent à tout fonctionnement humain.

 

Nous sommes en face d’une catastrophe sanitaire sans égal : les équipes soignantes sont écrasées et maltraitées par la bêtise et l’incompétence d’un système qui ne met plus le patient au cœur du processus de soins .

 

La Réforme de la loi de 1990 annoncée depuis deux ans  a été combattue par notre collectif : demande de moratoire dans un premier temps, dénonciation du projet Bachelot dans un second temps. Et tout cela pour des raisons très simples : seule une grande réforme de la psychiatrie  et non pas uniquement une réforme des soins sous contraintes pouvait éviter le pire.

 

Hélas nous ne pensons pas que ce gouvernement pouvait nous proposer une réforme progressiste…

 

Et voilà que le conseil constitutionnel s’en mêle, obligeant notre gouvernement à changer certains aspects de la loi de 1990 avant juin 2011

 

Et pour l’instant pour les patients en HDT : ainsi le juge déciderait pour les HDT et les préfets Pour les HO !!

 

Certains crient victoire : le pouvoir du psychiatre est ainsi « transféré »  aux juges. Qui peut ainsi crier victoire ? Les patients ? Les familles ? Les psychiatres ?

 

Que fera de ce pouvoir le juge ? Que sera cette nouvelle alliance juge psychiatre ? Mariage forcé, mariage arrangé ? Attelage de raison, de passion ? Quel intérêt pour les soins ?

 

Que vont devenir des soins régularisés par un juge ? que vont ressentir, penser ou vivre les patients qui seront à l’hôpital sur décision du juge ? 

 

J’avoue que j’aime bien savoir quand je fais un certificat d’HDT, que c’est avec l’équipe de soins et son engagement que vont se décider les soins, se vivre leur évolution, leur arrêt, leur poursuite : dans le transfert avec une équipe soignante

 

Or   le déni de ce  transfert  devient radical. Ce déni du transfert soignant amène à transférer l’autorité soignante sur celle de la justice.

 

Mais je dois être de ceux qui sont contre les libertés fondamentales puisque le cc en a décidé autrement…

 

Certains disent qu’il y a des scandales à l’HP ; exact sans doute. Mais croyez vous sincèrement que les juges vont stopper cela ? Pire encore quand une décision judiciaire entérinera une hospitalisation que certains trouveront injustifiée, ne croyez vous pas que le couvercle se refermera presque définitivement sur l’injustice ou la maltraitance ?

 

Ainsi, à mon sens, cette décision du cc en apparence favorable aux droits des malades mentaux risque d’être utilisée une fois de plus contre eux : la destruction des hôpitaux ira en s’accroissant, la place des équipes soignantes sera de plus en plus prescrite par une loi de la cité qui se trouvera de plus en plus en contradiction avec la loi de l’engagement dans les soins.

 

Nous n’avons pas besoin de juges mais de moyens, de formation, d’équipements, de discours valorisant et encourageant: telle est l’urgence en psychiatrie !

Toute autre loi serait faite pour amuser la galerie et pour éviter les vraies questions ; toute autre loi participerait , peu ou prou, à l‘organisation de cette catastrophe sanitaire

Ainsi  Le projet des soins sous contrainte en ambulatoire (enfermé chez soi, malgré soi), liberticide s’il en est,  risque de se trouver conforté par cette décision du conseil constitutionnel ! Paradoxe pour certains,  cruelle évidence pour d’autres dont je suis..

 

petit billet d’humeur…

 

Hervé BOKOBZA

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>Les sages placent l’internement sous contrôle judiciaire

http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/actualites/qpc-decisions-du-26-novembre-2010.50738.html

 

http://www.liberation.fr/societe/01012304791-les-sages-placent-l-internement-sous-controle-judiciaire

 

Deux parmi de nombreux articles (voir ci dessus) reprennent la décision du conseil constitutionnel. Si nous en débattions ? Voici quelques propos récent pour ce qui est de M. B et plus ancien de Bonnafé, car cette question ne date pas d’aujourd’hui. A vos claviers .

Quelques réactions rapides en première lecture de la QPC : 

"En mettant la constitution (article 66) comme contradictrice à l’article 3212-7 de la santé publique, le conseil constitutionnel nous  rappelle que toute privation de liberté n’est pas chose normale, et a fortiori en psychiatrie.

Le premier intérêt de ce texte est de rappeler aux équipes de psychiatrie qu’elles ne sont pas au dessus des lois, malgré le fait qu’il y ait une spécificité légale de la contrainte dans cette discipline.

Cette QPC ouvre, à la demande de la requérante et de l’association de patients (GIA) la question de la judiciarisation qui n’est pas un débat tranché au sein du collectif des 39 puisque la judiciarisation, si elle propose d’introduire la psychiatrie dans le droit commun et de  considérer la privation de liberté psychiatrique comme toute autre privation de liberté, risque concrètement d’être en but à la paupérisation et l’engorgement du système judiciaire ainsi que le risque d’une justice et donc d’une contrainte à deux vitesses. Risque enfin de placer la privation de liberté en psychiatrie sur le registre uniquement du judiciaire plutôt que sur le registre clinique.

Ce qui serait intéressant : envisager la même démarche avec les HO et avec la circulaire donnant ordre aux préfets d’être plus que prudent avec les personnes ayant troublés l’ordre public.

Les perspectives ouvertes par cette décision du conseil constitutionnel :

– La déclaration d’inconstitutionnalité prend acte à partir du 1er août 2011. Dans le même temps, la loi actuelle re-visitée par le conseil constitutionnel montre bien que mis à part cet article qui va dans un sens trop contraignant pour les patients, la loi de 1990 est adaptée et ne nécessite pas de réforme, qui plus est dans un sens sécuritaire.

 – Une application sécuritaire de la psychiatrie (qui serait plus du gardiennage qu’un processus actif de soins) peut être remise en cause par les moyens légaux. Ce qui annonce des perspectives politiques intéressantes si l’hypothétique réforme de la loi de 1990 allait dans le sens sécuritaire annoncée par le projet de loi de mars 2010."

Mathieu Bellahsen

 

Voici un petit texte de rappel de bon sens (article 64 exit à remplacer, sinon le reste tient la route)

Pour mémoire, (n’oubliez pas les oubliettes)

"Il n'y à pas d'internements arbitraires, c'est l'internement qui est arbitraire"

voir l'entretien de Bonnafé en 1989: "Légiférer sur les fous"  http://antonin.blog.lemonde.fr/2006/01/14/2006_01_lgifrer_sur_les/

…L’un est l’aspect pénal, avec la mise en question de l’«Article 64». Il se dit là beaucoup de choses qui ont une très grande valeur, contre l’annulation des actes du «fou». Il est bien heureux que se livrent ces «levées de boucliers» contre les positions sur-aliénantes de dé-responsabilisation en chaîne. Mais le fait que ça renvoie à l’immense problématique globale de responsabilité/punissabilité de tous les citoyens reste (je dirai : «par force») plus enseveli encore que le renvoi aux droits de tous les citoyens pour l’« au-delà de la Loi de 38 ». On ne creusera jamais avec assez d’attention la problématique profonde sur «folie et délinquance», mais il n’est pas de bonne méthode de subordonner le débat sur «Loi et folie» à ce registre. On pose mieux la question de fond, celle du statut anthropologique de la folie, en n’enflant pas les mythes du «fou dangereux» et en mettant au premier plan les droits ordinaires des «déments» ou «aliénés», comme on les nommait, à être traités dans la loi commune. Comme les vieux, etc…

L’autre aspect, sur lequel on ne saurait manquer de fermeté, mais où l’important est dans le contexte, est la question de l’internement arbitraire. Le fait est que, dans son traitement ordinaire, elle est surtout utilisée pour empêcher de comprendre que c’est l’internement qui est arbitraire. Le discours commun est envahi de protestations contre le fait que des gens, dont on dit, par exemple très significatif, qu’«ils n’ont rien à se reprocher», soient placés chez les horribles « fous ». En somme, de quoi entretenir chez les bonnes âmes que traiter les «vrais fous» comme on les traite n’a rien de scandaleux. J’ai là, en mémoire, deux révoltes anti-démagogiques passant dans les plus mal-audibles des combats. Comment lutter contre les aberrations répressives de la psychiatrie dans les « pays socialistes » sans dire, en même temps, que protester contre le fait de mettre des «gens bien» chez les fous est aberrant si l’on en profite pour entretenir l’horreur des «vrais fous». Et aussi, comme le cas Camille Claudel en a fourni une occasion récente dans l'histoire, combien il peut être aberrant de parler du sort et de la mort des internés géniaux pendant la guerre en ignorant et faisant ignorer qu’ils furent des victimes comme les autres, les 40 000 «oubliés ».

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>Doit-on professionnaliser les pairs-aidants ? (article à paraître dans le prochain numéro de Rhizome)

Que de changements dans l’implication des usagers de la santé et plus spécifiquement de la psychiatrie depuis les pionniers du « self help », dans les années trente aux Etats-Unis, avec l’émergence du mouvement des « alcoholics anonymous ». L’apparition du sida, cinquante ans plus tard, a donné un essor considérable à cette notion, et aux USA comme en France, elle a conduit certaines associations à des engagements militants sur le plan social et politique

En psychiatrie, le concept d’usager a été préféré par les intéressés à celui de patient. Deux catégories se positionnent en fait comme usagers, les familles regroupées au sein de l’UNAFAM et les usagers eux-mêmes regroupés au sein de la FNAPSY.

Depuis la loi du 4 mars 2002 sur les droits des usagers, ils siègent dans les conseils d’administration des hôpitaux et dans les commissions de conciliation, devenues ensuite les commissions des relations avec les usagers et de la qualité des soins (CRUQ), ce qui pose immédiatement la question de la formation de ces représentants si l’on ne veut pas qu’ils ne soient qu’un alibi.

Mais à côté des ces fonctions représentatives, la question de l’entraide a été centrale dans le développement tant de l’UNAFAM que de la FNAPSY et très vite s’est posée la question des aidants : aidants-familiaux pour l’UNAFAM, pair-aidants pour la FNAPSY qui avait développé, avant même l’instauration des Groupes d’entraide mutuelle, des formes d’entraide évoquant les pratiques des Club-houses anglo-saxons.

La création des GEM a officialisé ces pratiques et permis de les développer sur une plus grande échelle. Cette innovation a constitué une avancée majeure, par ce qu’elle implique de changement de regard sur les personnes soignées en psychiatrie. Elle a permis de constater une foultitude de situations qui confirme la pertinence de cet outil de solidarité et de facilitateur de lien social qui se démarque de tout objectif thérapeutique.

Il est apparu flagrant, avec ces GEM, que des patients qui vivent des périodes de stabilisation ou de rémission prolongées, peuvent constituer une composante d’appui pour d’autres patients ? On le constate quotidiennement lorsqu’un un adhérent sait suggérer à tel autre adhérent de reprendre contact avec son psychiatre, trouver les mots qu’il faut pour tel autre qui vit un moment difficile, prendre l’initiative avec d’autres usagers d’aller chercher à son domicile celui qui ne donne plus signe de vie depuis quelques jours.

Si l’idée de « pairs-aidants » va ainsi de soi, les choses deviennent plus compliquées lorsqu’il s’agit de vouloir leur donner un statut. Car cette possibilité d’entraide souvent très subtile, se nourrit de l’expérience vécue et de la capacité de la partager et non d’une place définie dans un dispositif aussi pertinent soit-il. Le pair-aidant est avant tout une situation qui se décline au participe-présent : c’est un gérondif, mais ça ne saurait être un statut qui irait sûrement à l’encontre de cette solidarité partagée.

Faut-il pour autant en rester là ? Car en effet, la FNAPSY s’est engagée dans une expérience de formation d’usagers baptisée « formation de médiateurs de santé-pairs », soutenue par le CCOMS et financée par la CNSA. L’idée de former des usagers dont certains ont pris des responsabilités dans les GEM ou sont même devenus animateurs est tout à fait légitime en soi, mais en revanche nous nous interrogeons, lorsque nous lisons dans le projet de cette formation qu’il s’agit d’intégrer « un nouveau type de professionnels dans les équipes soignantes ». Il nous semble que cela va introduire des confusions dont ni les pairs-aidants, ni les professionnels du soin ne tireront bénéfice. C’est justement le fait que ces pairs-aidants ne sont pas des professionnels, mais justement des pairs qui leur donnent cette pertinence dans l’accompagnement de certains des leurs. Les mettre en position de soignant, même s’il s’agit d’un nouveau type, c’est quelque part les invalider en tant que pair. Sans compter le risque des financeurs omniprésents qui trouveront là une opportunité pour réduire le nombre de postes de soignants.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas leur proposer des formations, cela ne veut pas dire non plus qu’on leur refuse cette position particulière d’expert dont parle Claude FINKELSTEIN : " Nous devenons experts de notre pathologie et partenaires avec les experts que sont nos thérapeutes, écrit-elle. La mise en synergie de ces deux expertises, dans le respect mutuel, est pour nous la véritable alliance thérapeutique sans laquelle notre vie devient un enfer ». J’irais même plus loin en affirmant qu’ils peuvent être aussi des experts dans la formation des professionnels. Je pense, qu’avec la prudence qui s’impose, il faut absolument leur donner la parole dans les cursus de formation des soignants, y compris celle des psychiatres. Mais toujours en tant qu’usagers, car ceux qui deviennent des soignants, et il y en a, sont alors dans une autre position que pair engagé dans une démarche « d’empowement » comme l’on dit aujourd’hui.

Lorsque l’on prend connaissance d’une étude récente cofinancée par la Fondation de France et soutenue par la FASM Croix Marine [1]sur l’accueil des familles des jeunes adultes hospitalisés en psychiatrie, on voit d’emblée l’intérêt de concevoir des médiateurs de santé, tant pour les patients que pour les familles, mais n’en faisons surtout pas des soignants. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas les rémunérer, mais ayons un peu d’imagination pour qu’on leur laisse leur place particulière à côté et en synergie avec les soignants dont ils peuvent par ailleurs contribuer à faire évoluer les pratiques.

Il me semble que si cette initiative est intéressante, il faut repenser néanmoins le statut de ces futurs-médiateurs pour leur laisser leur place originale et précieuse de pair et se méfier du risque de récupération de cette démarche dans une logique de soins à l’anglo-saxonne

RHIZOME

[1]Pratiques en santé mentale 2010 n°4

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>Les pairs aidants, peut-on séparer le «cure» du «care» ?

Ce concept vient du Québec et consiste en une participation de personnes en souffrance psychique au rétablissement d’autres personnes également en souffrance psychique. Des expérimentations sont en cours actuellement en France sur trois sites : Paris, Lille, Marseille.

Suite à une formation à Paris 8 niveau master, les patients vont devenir des experts. Ces formations tiennent-elles compte de la singularité des patients ? N’ y a-il pas un risque que les pairs aidants ne soient pas là pour soigner mais pour montrer le bon exemple, driver, coacher, ceux qui ont le mauvais goût d’être en rade, qui sentent mauvais, sont incuriques comme le disent les manuels?

Cela coûte trop cher de fabriquer des lieux de soin. Et en plus, ceux qui existent déjà sont de plus en plus inhumains et inefficaces. La vision purement gestionnaire n’aboutit-elle pas à la décharge sur les patients d’un souci de la société et au renforcement du clivage entre le cure et le care déjà institutionnalisé dans la séparation entre le sanitaire et le médicosocial ?

La vision médico centrée culturelle et idéologique actuelle, soutenue par la santé mentale positive, participe de la division du soin en «cure», art noble prodigué par des professionnels du soin et en «care» relevant des professionnels du médicosocial chargés de l’accompagnement du handicap psychique».

Cette division du travail de soin, en cure et care, dans nos Établissements psychiatriques cloisonne les travailleurs en fonction de leurs statuts professionnels, norment et bornent leurs interrelations avec les patients. Ce client usager en « cure » à l’hôpital, en devenir de handicapé psychique sera bientôt accueilli dans la cité par le secteur médicosocial, totalement séparé du sanitaire.

Le soin est une fonction collective. Prise de position radicale qui insiste sur le fait que le soin n’est pas prodigué seulement par ceux qui ont un statut de « soignant » mais aussi par les patients eux-mêmes, les familles, les amis et tous les employés de l’établissement de soin, du jardinier au Médecin-chef. Chacun participe de l’entreprise thérapeutique quel que soit son statut et son rôle.

Ce travail fait par les patients n’est pas un emploi, il n’est pas salarié, il peut être considéré comme un travail psychothérapique. Ce potentiel soignant, la plupart du temps complètement écrasé, est un opérateur de désaliénation sociale de l’Établissement par la mise en mouvement du rôle, du statut et de la fonction de chacun.

La responsabilisation et la mise au travail des patients par le partage des tâches de la vie quotidienne dans l’Établissement a posé des questions à ses promoteurs qui ont inventé les Comités Hospitaliers Croix Marines en 1953 aux journées nationales de Pau. Structure associative indépendante passant un contrat ou une convention avec l’administration de l’hôpital en ce qui concerne leurs responsabilités dans la vie sociale et le travail thérapeutique dans l’établissement.

Les Comités Hospitaliers sont les opérateurs d’une double articulation Établissement-Comité Hospitalier-Club thérapeutique. Cela ouvre à l’intérieur de l’établissement, pour les patients, des espaces et des activités cogérées avec le personnel au sein du Club thérapeutique.

En 2002, une commission de la fédération Nationale de croix marine s’est d’ailleurs battue avec détermination pour que cette possibilité juridique soit maintenue bien que, pour bon nombre, ce type de structures soient obsolètes.

La disparition des clubs thérapeutiques est renforcée par cette nouvelle vision du sanitaire, totalement clivé du médicosocial. Dans cette nouvelle idéologie, les GEMS sont d’ailleurs une manifestation directe de la disparition des clubs intra-hospitaliers.

La création d’un nouveau statut socioprofessionnel, de pair aidant, participe de l’écrasement de cet outil subtil de responsabilisation des patients : en statufiant certains en expert, on individualise une fonction collective qui se dénature du soin pour devenir normative.

Le traitement des maladies mentales n’est pas une mise aux normes qui participe d’un contrôle social. Un premier niveau d’asepsie consiste à travailler les effets pathoplastiques de l’aliénation sociale qui en surajoute à l’aliénation mentale si nous confondons le rôle, le statut et la fonction. Nous le répétons : le soin est une fonction collective et non pas un statut individualisable.

Prenons un exemple de cette vision médico centrée. Dans un hôpital psychiatrique, selon l’ARS et les protocoles d’accréditation, les médicaments doivent êtres distribués par des infirmiers et seulement des infirmiers : c’est du soin au sens «noble». Mais quand le patient rentre chez lui, qui lui donne ses médicaments ? Et quand il est à l’hôpital, qu’il est réticent et qu’il refuse de les prendre, il faut le contraindre et parfois avec force. S’il a un bon contact avec une personne qui n’est pas infirmier, la division statutaire du soin écarte ce possible recours à une approche en douceur.

Un patient accompagne plusieurs fois par jour son voisin de chambre en chaise roulante jusqu’à la salle à manger ou dans différents ateliers. Une autre apporte tous les jours le plateau-repas d’une patiente âgée qui a du mal à se déplacer. Un autre conduit la navette plusieurs fois par semaine et n’oublie pas de faire les courses d’un copain. Cela n’est-il pas du soin ? Et puis tel autre convainc son copain de chambre de ne pas fuguer, de prendre son traitement, de participer à des activités. Cela n’est-il pas du soin ?

Il est à noter le remarquable travail fait par les chercheurs autour de cette notion de care qui met en visibilité un aspect du soin qui ne se voit pas si l’on n’y fait pas attention. Ce travail invisible est d’ailleurs la plupart du temps bénévole et incombe à ceux « qui ne peuvent pas ne pas », c’est-à-dire aux femmes, aux mères et belles-filles quand il s’agit de l’univers familial.

Il faut aussi se rappeler que la dernière « victoire » des infirmiers psychiatriques a été de pouvoir arrêter de faire le ménage, les toilettes… et se consacrer aux entretiens et aux visites à domicile. Le partage des tâches suivant leur valeur symbolique est un phénomène aliénatoire contre lequel il faut lutter en permanence.

La sollicitude et le souci de l’autre, cela ne peut pas se séparer du cure. Le care n’est pas un état d’esprit, c’est un geste, approcher discrètement un fauteuil de la table pour que le patient soit à l’aise tout en respectant sa dignité. Cela paraît totalement insensé de vouloir séparer le cure et le care dans le travail réel en institutionnalisant cette fonction en statut comme certains de nos politiques en font la promotion.

L’hospitalité pour la folie à l’hôpital psychiatrique souffre de cette destruction du lien social opéré par ces protocoles déshumanisant assignant chacun selon son statut à un rôle figé. Alors que l’on a des outils thérapeutiques qui permettent d’intriquer le cure et le care.

Des pairs qui aident des pairs, c’est la vie quotidienne dans un lieu de soin qui développe les principes de bases des clubs thérapeutiques : La lutte contre les préjugés d’irresponsabilité et de dangerosité des malades mentaux mais, aussi, et surtout, la gestion collective de l’ambiance et de la vie quotidienne.

C’est un travail de soutien, d’accompagnement, qui n’est pas reconnu comme outil primordial de soins dans la plupart des structures où chacun est à la place où son statut le fige, écrasant la polysémie des existants que nous sommes.

Untel se met à parler de ses vécus délirants ou hallucinatoires seulement avec tel autre, parce que c’est un autre, accessible à son vécu intérieur, à qui il se fie. Parfois ce tel autre possible c’est le cuisinier. Mais comment le rencontrer s’il est physiquement isolé dans son laboratoire cuisine, obéissant aux dernières normes hyper sécure du cheminement protocolisé de la chaîne alimentaire. Chaîne parmi les autres qui l’enferment dans son statut et fait disparaître ce possible existant ouvert à la rencontre d’un sujet errant dans le délire et le nulle part.

Le statut de pair aidant risque de continuer l’ écrasement de cette polysémie du travail avec la folie et du travail des fous. En statufiant cette fonction soignante portée, en partie, par les patients, il marque d’une certaine façon le déni de cette possibilisation. Il détourne et instrumentalise la mise en visibilité de ce travail de care fait par des chercheurs engagés dans un travail de désaliénation sociale.

Qui sera choisi pour advenir à un tel statut socioprofessionnel ? Serait-ce la réapparition des « bons malades », les plus obéissants, les plus travailleurs et les plus compliants aux normes, ceux qui touchaient le pécule le plus élevé ?

Un tel projet de statut professionnel sous-payé extirpant du collectif cette fonction soignante qui se devrait d’être généralisé, écrase la hiérarchie subjectale au profit d’une hiérarchie objectale de contrôle et d’assujettissement aux nouvelles normes du bien-être psychosocial.

P. Bichon

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>Documentaire sur Public Sénat : questions sur la place du malade mental

Le Quotidien du Médecin 19 11 2010

La chaîne parlementaire Public Sénat propose lundi soir (22 novembre) la première diffusion d’« Un monde sans fous »*, un documentaire riche et militant, qui explique comment le rêve humaniste de désaliéner la santé mentale a engorgé les hôpitaux, jeté les psychotiques dans la rue et désorienté les familles.

CARRIÈRES-SUR-SEINE, rue de l’Égalité. La caméra suit une femme qui part déposer des fleurs dans un drôle d’endroit. C’est un squat où a vécu pendant 26 ans son frère Sulleman. Diagnostiqué schizophrène depuis son adolescence, il est mort à l’âge de 42 ans dans la rue, après avoir erré de foyer en foyer, « incompris par la société », peste sa sœur. Cette tragédie aurait pu être évitée, affirme-t-elle, « si une aide psychologique avait été apportée à sa famille ainsi que des structures adaptées ».

Quelle place notre société réserve-t-elle donc encore aujourd’hui à la maladie mentale ? C’est la question, vaste et complexe à laquelle ce documentaire riche et ample donne quelques bonnes pistes de réflexion.

50 000 lits fermés.

Il y a 50 ans, raconte la voix off, la psychiatrie publique avait progressivement ouvert la porte des asiles, rêvant d’installer le soin psychique au plus près de la vie des patients, hors de l’hôpital. Preuve par l’image : direction Reims, où l’application de ce (beau) principe a fonctionné. Frédéric témoigne comment, grâce aux appartements thérapeutiques puis aux appartements « protégés », il a pu revenir à la vie. On entre également dans les murs du centre médico-psychologique Antonin Artaud. « Ici, toute la population du secteur peut recevoir des soins psychiatriques, même en urgence », explique Christophe Ponsard, infirmier. Bien conscient des limites du dispositif, le Dr Patrick Chemla, psychiatre, explique que « le côté trop chaleureux du Club thérapeutique peut persécuter (les patients), ils peuvent avoir besoin quelquefois d’aller à l’hôpital, dans un lieu très très cadré ». Trop d’ouverture peut tuer l’ouverture, en quelque sorte. Il est bon d’en faire usage avec tact et mesure.

Depuis les années 1970, 50 000 lits ont été fermés en psychiatrie publique, sans que suffisamment de structures alternatives de prise en charge aient vu le jour, rappelle le documentaire. Les hôpitaux publics en déserrance ne gèrent plus qu’un flux tendu de patients en crise. Le film montre aussi que la maladie mentale repose de plus en plus sur l’associatif et les familles, souvent dépassées. « Il faut savoir jongler », déplore la mère d’un malade, quand son fils, en crise, a besoin d’un lit d’hôpital.

Surgit alors l’équation dramatique « Pas de lits + Pas d’hébergement car pas de revenus = à la rue ». « On espère ne pas voir ce qui s’est passé aux États-Unis, à savoir la mort des psychotiques dans la rue », s’inquiète Roland Raboin, infirmier psychiatrique du réseau Souffrances et précarité. On estime en effet que le tiers des SDF souffrent de maladies mentales.

« On a confondu une réforme fondamentale de l’asile avec la destruction de l’asile », résume le psychiatre Hervé Bokobza.

Qui a les clefs ?

Le micro est aussi tendu aux juristes. « Le parcours du fou est relativement bien balisé, explique Serge Portelli, vice-président du TGI de Paris. C’est une sorte d’allers et retours entre la rue, le foyer, ce qu’il reste de l’hôpital psychiatrique, la prison et nous, juges. Nous jouons un rôle assez bien huilé dans le système. » La présidente du syndicat de la magistrature, Emmanuelle Perreux, dénonce, elle, une « justice automatisée ». « On juge un acte » (pas une personne).

Le reportage évoque aussi les méthodes comportementalistes, avec l’exemple de Créteil, où la priorité est donnée à l’efficacité pragmatique pour atténuer le handicap et donc accélérer la réadaptation des patients au monde du travail. Il montre encore un jardin thérapeutique. « Qui a les clefs du hangar ? », comme il dirait « Qui a les clefs de la psychiatrie ? », demande un interne(-jardinier) en psychiatrie, convaincu par cette méthode douce, au long terme et non exclusivement médicale.

Le journaliste Philippe Borel, traverse l’Atlantique et montre l’alliance entre les neurosciences et la cybernétique. Chapitre sciences et recherche. Retour en France. Le Pr Yves Agid, directeur scientifique du tout nouvel ICM (Institut du cerveau et de la moelle épinière) s’enthousiasme de son côté, casque de sécurité vissé sur la tête à l’occasion d’une visite du chantier (du futur institut), sur « le formidable boum de la prise en charge des malades psychiatriques dans les années à venir. J’envie la jeune génération de chercheurs en psychiatrie ».

On ne sait pas trop s’il y a vraiment à envier quelque chose.

AUDREY BUSSIÈRE

Le documentaire « Un monde sans fous ? » sur Mediapart

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>Le trouble déficitaire de l'attention avec hyperactivité : faits et interprétations politiques.

François Gonon (directeur de recherche CNRS) et Annie Giroux-Gonon (psychologue, psychanalyste)
Contact: francois.gonon@u-bordeaux2.fr

Le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) est en France un sujet de polémiques. Celles-ci ignorent souvent l’évolution rapide des données et des idées en matière de TDAH dans la littérature internationale. Un article récent(1) fait le point de cette évolution. Notre but ici est de présenter cet article puis d’en tirer quelques conséquences au niveau individuel et social.

TDAH: données récentes des neurosciences et de l’expérience nord-américaine.
En Amérique du Nord, le TDAH représente le trouble psychique le plus fréquemment diagnostiqué chez l’enfant avec une prévalence de 7 à 9 %. La prescription de psychostimulants (amphétamine, ritaline) y touche des populations importantes depuis trois décennies. La neurobiologie est souvent mise en avant pour justifier cette prescription: le TDAH serait dû à un déficit de dopamine (et/ou de noradrénaline) que viendrait corriger ces médicaments. La littérature récente remet en question cette hypothèse déficitaire(2). En l’absence de théorie neurobiologique solide, l’origine biologique du TDAH est souvent affirmée en raison de sa forte héritabilité (75 %). Cette héritabilité est estimée par des études de vrais et faux jumeaux et suggère que des prédispositions génétiques pourraient favoriser l’apparition du TDAH. Cependant, ces études ne font pas la différence entre facteurs génétiques purs et interactions entre gènes et environnement. Selon ce même type d’études, la tuberculose présente aussi une forte héritabilité (80 %). Par conséquent, contrairement à ce que véhicule les médias, « héritable » ne veut pas dire « avoir des causes génétiques ». De nombreux facteurs environnementaux augmentent le risque de TDAH: faible niveau économique et d’éducation des parents, naissance prématurée, mère adolescente, excès de télévision entre 1 et 3 ans. Inversement, si la mère a fait des études supérieures, le risque est diminué. Par conséquent, un renforcement des crèches et des écoles maternelles dans les quartiers les moins favorisés serait sans doute l’une des mesures les plus efficaces pour prévenir le TDAH(1).

Les études récentes confirment que la ritaline (seul médicament autorisé en France) est relativement bien tolérée et améliore l’attention chez les 3/4 des enfants souffrant du TDAH. Cependant, ces enfants présentent à long terme un risque accru de toxicomanie, délinquance et échec scolaire. Les études nord américaines récentes montrent que le traitement par la ritaline n’a aucun effet, en positif comme en négatif, vis-à-vis de ces risques. Par contre les interventions psychologiques et sociales en direction des enfants et de leurs parents diminuent efficacement ces risques ainsi que les troubles souvent associés au TDAH (anxiété, dépression, troubles externalisés). Le ministère de la santé de Grande-Bretagne recommande en première intention un soutien psychologique et éducatif en direction des parents. La prescription de ritaline devrait toujours être associé à ce soutien et être réservée aux enfants les plus en difficulté.

La situation française est très différente des USA puisque les médecins généralistes ne sont pas habilités à poser le diagnostique de TDAH et que le pourcentage d’enfant traité par la ritaline est en moyenne inférieure à 1%. On peut donc supposer que la prescription de ritaline entraîne en France des effets à longs termes plus souvent bénéfiques qu’aux USA, mais cette hypothèse n’a pas encore fait l’objet d’une étude. L’expérience américaine d’un effet nul, en moyenne, du traitement médicamenteux du TDAH vis-à-vis des risques à long terme suggère que si certains enfants ont tiré bénéfice du traitement, d’autres ont vu leur état s’aggraver. Une étude française va dans ce sens(3).
Conséquences face aux difficultés d’un enfant particulier

Les psychanalystes ne s’étonneront pas de deux conclusions issues de l’approche pragmatique anglo-saxonne. Premièrement, les symptômes du TDAH sont plus fréquents dans certaines familles même si cette répétition n’a pas grand-chose à voir avec la génétique. Deuxièmement, le plus efficace pour aider l’enfant en difficulté, c’est de soutenir ses parents. Les méthodes de soutien préconisées aux USA (e.g. méthode Barkley) consistent surtout en conseils éducatifs de bon sens. Un soutien inspiré par la psychanalyse n’est nullement incompatible avec ces conseils, mais il va plus loin car la psychanalyse permet de lever les obstacles inconscients qui empêchent les parents de mettre en pratique ces conseils.

En France, sur le principe, tout le monde est d’accord pour affirmer la nécessité d’associer à la ritaline un soutien aux parents. Malheureusement, en pratique, il est plus facile de prescrire de la ritaline que de mettre en oeuvre ce soutien. La tentation est donc grande de se limiter au médicament. L’expérience américaine montre que, si le soutien aux parents n’est pas possible, le traitement par la ritaline est inefficace et donc, potentiellement nuisible.
Conséquences sociales et politiques

En tant qu’entité diagnostique le TDAH résulte beaucoup plus de l’existence d’un médicament et d’une négociation sociale que des avancées de la psychiatrie biologique. Qu’on y adhère ou non ce diagnostic se généralise en France en même temps que le discours sur l’égalité des chances. La démocratie américaine s’est fondée sur l’égalité des chances à la naissance et la méfiance vis-à-vis du pouvoir de l’état. Comme cette idéologie se heurte à la réalité d’une injustice sociale croissante, la psychiatrie biologique est convoquée pour démontrer que l’échec social des individus résulte de leur handicap neurobiologique. Au nom de l’égalité des chances, la société américaine autorise alors chacun à faire valoir les droits que lui confère son handicap (éducation spécialisée, etc). Le TDAH, conçu comme un désordre neurologique d’origine principalement génétique, est donc une réponse sociale, adaptée à l’idéologie américaine, face aux questions réelles posées par l’injustice sociale vis-à- vis de l’échec scolaire et de la délinquance. Elle conduit logiquement à proposer un traitement précoce et un soutien renforcé en direction des seuls enfants diagnostiqués comme handicapés par le TDAH.

Face à l’échec scolaire et la délinquance, le Danemark et la Suède ont fait des choix radicalement différents(4). Pour eux l’état doit s’efforcer de compenser dès la petite enfance les conséquences de l’inégalité économique et éducative des familles. En conséquence les congés de maternité rémunérés sont longs (alors qu’ils n’existent pas aux USA) et l’accueil de tous les enfants de 1 à 6 ans dans des structures collectives est garanti par l’état quel que soit le niveau de revenu de la famille. La qualité des structures accueillant les enfants de 1 à 3 ans est particulièrement renforcée (un adulte pour 3 enfants). Ce système coûte cher, mais il représente un investissement très profitable à long terme pour la collectivité car il diminue l’échec scolaire (pourcentage d’enfants en dessous du niveau scolaire minimum: Danemark 5 %, France 7 %, USA 18 %)4.

Alors même que les preuves de l’inefficacité de la politique américaine commencent à apparaître dans la littérature spécialisée, le discours sur les causes biologiques du TDAH et sur l’égalité des chances envahit le champ médiatique français. Nous le regrettons et espérons que ces quelques réflexions permettront de clarifier les polémiques françaises autour du TDAH.

1. Gonon, F., Guilé, J. M. & Cohen, D. Le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité: données récentes des neurosciences et de l’expérience nord américaine. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence sous presse (2010). Cet article peut être demandé à francois.gonon@u-bordeaux2.fr
2. Gonon, F. The dopaminergic hypothesis of attention-deficit/hyperactivity disorder needs re-examining. Trends in Neuroscience 32(1), 2-8 (2009).
3. Combret, R. Les effets de la ritaline sur les plans du comportement et du fonctonnement mental chez l’enfant hyperactif. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence in press (2010).
4. Esping-Andersen, G. Trois leçons sur l’état providence (Seuil, Paris, 2008).

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>Habiter poétiquement le monde : exposition à Lille du 30/09/10 au 30/10/11

Lille Métropole Musée d’art moderne d’art contemporain et d’art brut

À travers plus de 350 œuvres, l’exposition Habiter poétiquement le monde met en avant la façon dont des artistes, mais aussi des écrivains et des cinéastes, décrivent et interprètent leur présence au monde.
« Telle est la mesure de l’homme. Riche en mérites mais poétiquement toujours, sur terre habite l’homme », écrit le poète Friedrich Hölder lin. Création et quotidien ne sont pas séparés, mais se confondent ; déambulation, errance, disparition, accumulation, performance sont à l’origine de la constitution d’espaces réels et imaginaires ayant la capacité, selon les nécessités qui président à leur création, de s’ouvrir ou de se refermer sur l’extérieur.
Transversale (art contemporain et art brut), constituée de multiples échos et associations entre des œuvres et des documents d’archives issus de contextes très divers sur plus d’un siècle, l’exposition est conçue « en constellation », comme une promenade à travers les différents espaces du musée (salles d’exposition, auditorium, parc, site Internet).

L’exposition rassemble des œuvres qui, pour certaines d’entre elles, sont familières des salles de musée, quoiqu’elles y soient parfois entrées par des portes dérobées, ou qu’elles continuent d’y résister ; d’autres y entrent pour la première fois, et leur rencontre inattendue per met d’interroger les définitions mêmes de l’acte artistique, du geste esthétique, de l’expérience poétique.
Elles relatent des gestes d’archives de soi et du monde, des cartographies et des traces d’expérience, documentent des relations, parfois erratiques voire douloureuses, entre l’individu et son environnement. Elles constituent enfin des formes de performance de la vie même, des dispositifs d’expression, de transmission et de communication, à la fois ouverts vers l’autre et néanmoins constitués en systèmes propres parfois complexes à déchiffrer.

Parcours dans les villes, longue traversée des paysages, marches sans but apparent, nomadisme voulu ou subi : l’artiste comme l’écrivain voyageur prend la mesure du monde, de l’étendue, établit les rapports entre le mot et le dessin, entre le geste et le tracé. L’artiste « essaie le monde », comme écrit Thomas Hirschhorn, et le poème devient un espace où se joue la possibilité de sa propre disparition ou dissolution. Il est tantôt, ou simultanément, construction qui prend forme dans l’espace réel, et trajectoire cursive, sismographie éphémère.

Cette ouverture du réel peut conduire l’artiste à se trouver dans un espace de type interstitiel : être physiquement ici et maintenant, mais traversé et pris dans un temps où passé et futur se confondent. Que le voyage soit physique ou intérieur, la mise en tension ou quelquefois « mise en perte » du réel est transmise ou relatée, comme un journal de voyage. Le quotidien ne se sépare plus de l’œuvre ni du regard. Les frontières entre intime et commun se brouillent dans une mise en doute de ce qui semble communément partagé. « L’habité poétiquement » détourne les gestes quotidiens en apparence les plus évidents, les théâtralise ou révèle leur étrangeté et leur normativité. Il fait appel, comme le dit Pierre Dhainaut, à l’esprit d’enfance, qui permet, sans confort, de vivre le monde comme poème.

Au croisement de l’exposition Habiter poétiquement le monde et des collections permanentes, les visiteurs pourront également découvrir les premières expositions Théma art moderne et art brut : Portraits d’artistes et Les Bâtisseurs de l’imaginaire.

http://www.musee-lam.fr/wp-content/uploads/2010/09/Dossier_habiter-poetiquement-le-monde_web.pdf

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>Mais où est le DoudouSM ?

La réaction au discours du 2 décembre 2008 de Nicolas Sarkozy qui promettait une dimension répressive et ségrégative aux «soins» psychiatriques est le corollaire de l’ambition des «39 contre la nuit sécuritaire» à ce que soit maintenu et transmis un essor psychiatrique issu de deux siècles d’élaborations.

L’état de la psychiatrie ne cesse de se détériorer en France depuis 25 ans et la dimension « sécuritaire » du projet de réforme de la loi de 90 régissant les soins sous contraintes n’est que l’aboutissement d’un abandon, qui se veut définitif, d’une conception humaine du soin. Le point de bascule a été atteint au bout d’un parcours que nous sommes nombreux à dénoncer depuis maintenant des années.

Nous y voilà !

Un scientisme réducteur, soutenue par les pouvoirs publics, tente, avec un succès de plus en plus affirmé, de faire table rase d’une discipline, sans doute dérangeante ou pour le moins incongrue, dans le contexte de guerre économique et financière que nous connaissons.

Tout un savoir-faire est dénigré et peut être anéanti. La transmission devient de ce fait un enjeu majeur.

Cela mérite sans doute un détour du côté de ce que recouvre la transmission.
Une idée assez répandue voudrait que l’objet de la transmission soit purement un savoir. Une telle occurrence se limiterait à un transfert de dossiers. Il s’agit de toute autre chose. Le but d’une transmission se rapproche certainement plus de la fabrique d’un sujet, autrement dit d’une naissance à quelque chose.

Au sein de la relation du maître à l’apprenti ou à l’élève, au-delà de la dimension du savoir et de l’ignorance (y compris celle du maître), s’impose l’idée d’initiation. L’initiation est une autre naissance souvent fondue avec le passage à l’état adulte. Le savoir et ses carences ne sont en la matière que prétexte, qu’espace d’une nouvelle nomination, d’une accession à un nouveau statut. Il ne s’agit d’enseigner qu’à celui qui partagera aussi des valeurs.

Le savoir, la technique ne sont que le développement de cette nouvelle appartenance, de cette nouvelle famille.

Dans certains domaines, l’impétrant peut même recevoir un nom nouveau et contracter l’engagement de transmettre à son tour. Il y a donc du maître chez l’apprenti dès l’engagement de celui-ci. La transmission rime alors avec liberté et engagement.

Le candidat à l’initiation se retrouve donc à devoir inventer ce qui lui a été donné…. parfois susurré. Nous retrouvons là l’espace transitionnel que décrit Winnicott.

La transmission concerne bien plus la naissance d’un sujet à un nouvel espace que le transfert ad integrum d’un savoir. Il n’y a qu’à mesurer le degré d’ignorance qui peut être transmis en l’occurrence pour s’en convaincre. Ce qui importe est l’accueil d’un nouveau membre. Bien entendu se dessine dès lors un parcours balisé par le manque. Le manque, ça ouvre des perspectives…. et le style de cette confrontation n’est pas indifférent ; se détacher pour une part des mimiques du maître, faire sienne certaines autres, ce qui signifie qu’un certain tri a été fait dans la transmission, tout cela consomme qu’une transmission se revendique..

Par ailleurs, le « tourisme dans la transmission » n’est pas à écarter. Il s’agit même d’une notion centrale. Afin d’insister sur le nécessaire détachement du maître, d’éviter des identifications stérilisantes et excessives, aller fréquenter d’autres savoir-faire, une fois les bases acquises, peut se révéler précieux. Se libérer du maître auquel on s’est aliéné est une perspective à inscrire dès le début du processus. C’est là une condition de la transmission surtout si ça laisse des traces. Un architecte appellerait ceci des fondations. S’il est difficile voire impossible de jouir de sa liberté, jouir d’une libération du maître auquel on s’est aliéné se révèle non négligeable.

Le transitionnel est l’espace de jeu à travers lequel une séparation s’opère.

Winnicott nous indique qu’à partir d’une première phase quasi fusionnelle, empreinte de subjectivité, va intervenir une objectivation de l’objet qui va faire séparation. Se joue une première distinction de l’objet, en tant que différent du moi de l’enfant. Limiter la subjectivité, en dessiner les contours par une différenciation objectale, la clinique montre combien cela peut être utile. Puis, l’enfant apprendra à être seul en présence de sa mère ce qui signifie que, si tout ne se passe pas trop mal, il ne sera plus jamais seul et portera en lui des constructions lui permettant d’affronter la solitude…

Il n’y a qu’à regarder un objet transitionnel pour observer combien la destructivité, la violence l’agressivité, la détermination participent du processus.

Le doudou est en charpie, puant, perdu et retrouvé contre vents et marées. N’importe quelle caissière de supermarché normalement constituée suspendra toute activité face à ce bout de chiffon perdu et dont elle connaît la valeur. Il s’agit d’un trésor inaliénable dont seul l’enfant peut décider de se séparer un jour sans drame puis l’expédier dans les greniers de la mémoire.

L’enfant invente le Doudou, l’élit, lui confère son statut et le démolit suffisamment pour être inimitable. Un débris singulier. La destruction en la matière est foncièrement créatrice.

De la même façon, la pratique à transmettre doit être assimilée puis détruite avant d’être inventée à nouveau. D’ailleurs, n’est-elle pas incomplète, truffée d’ignorance ? C’est ce qui explique la transe du maître, si j’ose dire, quand il observe ce que son petit protégé ose faire de son savoir, qu’il tient lui-même de son maître vénéré et qu’il chérit comme un enfant. L’apprenti n’en fait qu’à sa tête et ignore toute vénération qui n’est pas encore de son âge et pas follement créatrice non plus. Et puis appuierait-il malgré lui, dès qu’il a un tant soit peu d’expérience, sans trop le savoir, là où ça fait mal, à savoir là où se concentre du refoulé ?

Ce savoir doit être découpé en lambeaux, mâché puis digéré, pimenté à toutes les sauces en présence de coreligionnaires et du maître, afin que l’apprenti puisse enfin se l’approprier sous une forme assimilable. L’apprenti-sorcier doit passer par des catastrophes potentielles et des démesures mais sous un œil protecteur, jusqu’à ce qu’il sache voler de ses propres ailes. Cette transmission nécessite du maître et des alter-ego. «S’autoriser de soi-même et de quelques autres» trouve sans doute là son fondement. On ne pose pas les mêmes questions à tout le monde, on ne choisit pas le moment de comprendre et bien des reconnaissances sont nécessaires. Elles sont de différentes sortes. Encore un point en faveur d’une construction plutôt que d’une livraison d’un savoir clef en main.

Il y a donc nécessité d’un passeur qui soit objectivable, dont on puisse se différencier et se libérer, d’un savoir à parfaire, destructible et digérable, d’une ignorance palpable, d’un « initiant » qui laisse libre cours à son engagement, à sa violence et à ses capacités d’ingestion, si possible en réunion et d’un contexte socio-historique qui ait encore l’utilité de sujets d’un savoir spécifique. C’est là l’espace du politique, de l’amour, de l’adoubement, éventuellement du trauma, de la vérité, même si cela conduit à dire pas mal de bêtises, et de l’inconscient qui n’est pas fait pour rester les bras croisés.

Alors, qu’en est-il de l’aire de jeu psychiatrique au sein de laquelle nos jeunes collègues doivent advenir ? Quelles sont les possibilités de désintégration-réinvention du savoir et des pratiques en vogue ou nouvellement installées ? Le DSM peut-il être subverti en DoudouSM qui puisse lui permettre une réelle efficacité ?

Le moins que l’on puisse dire est que les protocoles sont coriaces, qu’ingérer le « F20.0 de la classification CIM » censé résumer la vie d’un schizophrène, afin de l’insérer dans un processus dialectique réclame beaucoup d’imagination, que passer sa vie à donner la main à un phobique dans l’ascenseur ou devant une photographie de serpent demande beaucoup d’abnégation ( cf les thérapies comportementales des phobiques).

S ‘agit-il d’affiner une théorie ou d’attendre le DSM «up to date» fruit d’une négociation entre lobbies ?

Que penser de l’appropriation d’une pratique qui consiste d’emblée à avoir peur, à neutraliser un patient, l’attacher sur un lit, le boucler dans une chambre d’isolement, vérifier les caméras vidéos de surveillance, monter des clôtures, couper les arbres dans les cours, déclencher l’alarme dès qu’un patient monte le son ou vous effleure ? Qu’attendre de soignants auxquels a été enseigné que le dire du patient est le fruit d’une tare génétique, que mieux vaut commencer le dossier informatique pendant qu’il vous cause ? Que toutes ces paroles sont nulles et non advenues, forcloses ?

Quel sujet soignant tente-t-on de faire advenir ainsi ? Quel personnage pourra-t-il en naître ?

Il reste à témoigner que d’autres «aires de jeu psychiatriques» existent et à subvertir autant qu’il est possible le DoudouSM.

Patrice Charbit

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>Elukubr : Soirée lecture le 13 novembre

Je souhaite aujourd’hui partager avec vous le fruit (encore vert) d’un travail d’artistes, dont certains ont traversé des expériences en hôpital psychiatrique, sont sortis de leur camisole chimique, à la force du mensonge, à la force de la parole, de l’analyse, à la force de l’art.

Eu égard à nos regards.

Souhaitant vous convier à une soirée lecture le samedi 13 novembre,

afin d’établir contacts et échanges, réflexions et partage d’opinions,

dans le cadre de l’exposition « paradigme des alter-réaliste » qui s’achève le 14 novembre,

au 59 rue de Rivoli (Métro Chatelet)

Consciente de la proximité de la date, j’espère que d’aucuns pourront se libérer  pour y assister.

Dans un élan d’appel à manifestation poétique et cognitive,

curieux d’explorer différents regards sur le monde,

le collectif elukubr propose dans le cadre de l’exposition «  Paradigme des alter-réalistes », une soirée  méninges…

Au programme :

18h / Elukubrations d’agitateurs alter-poétiques :

Lecture d’extrait de textes, de Baudelaire à Artaud, de Bataille à de Nerval, d’Eluard à Ginsberg,  en passant par Laborit…

avec : Marie Le Gall, Fani Kanawati, Laure Carrale, Johanna Elalouf,

Guillaume Dumas, Matei Gheorghiu, et Jérôme Roniger.

19h / Cognition: entre connaissance et société.

Conférence/Débat animé par Guillaume Dumas

La cognition questionne. Mieux, elle se questionne elle-même.

Elle se questionne sur son origine, son fonctionnement, ses enjeux…

Et de ses questions surgissent de multiples connaissances et possibles.

Entre ontologie et éthique, dans quelles directions partent les sciences de la cognition?

20h / Guappe Carto
musique expérimentale, violon, contrebasse, percussion, accordéon

Entrée libre

Vous avez la possibilité d’adhérer à l’association pour soutenir nos actions et réflexions (adhésion 10euros, ou de faire un don)

Collectif elukubr – paradigme des alter-réalistes

« (origines étymologiques de paradigme : modèle, exemple, montrer, comparer. Ce mot sous-entend un constat, loin des croyances ou positions politico-esthétiques qu’illustrent habituellement les manifestes.)

Face à un réel fait d’infinies singularités, envisager une vue d’ensemble objective d’un concept nous semble irréaliste. A travers nos elukubrations, nous invitons seulement les curieux à frôler, sentir des interprétations des facettes choisies.

Elukubr c’est un constat d’impuissance théorique au profit de l’action. Débarrassés des enjeux chimériques attendus de l’artiste conceptuel, nous entreprenons des voyages à travers différentes couches du réel, conscients de l’impossibilité d’être justes, mais curieux d’explorer différents regards sur le monde.

C’est le parcours qui nous anime, pas le fait.

L’alter-réalité est la première marche de notre projet. ‘Penser autre’ ainsi que transformer la perception orientent les projecteurs vers le spectateur plutôt que l’artiste. Le but est l’assimilation d’une intention : L’objet ou ses pères ne sont qu’un brouillon de cette expérience. L’art, s’il en est, ne peut se réaliser qu’à travers cette relation fragile.

A l’image de son propos, Elukubr c’est une association de différences. La recherche d’une identité commune s’est faite dans la rencontre des qualités et défauts de chacun. Ce projet n’est pas une utopie mais bien le résultat de désirs humains, contraints de grandir à travers erreurs et conflits.

Le collectif fonctionne comme une purge des vanités. C’est un lieu propice à l’oubli de soi, où s’exprime un objectif commun: s’inviter chez l’autre. »

http://elukubr.org/

Le lieu : 59 rue de Rivoli, ancien squatt d’artistes devenu galerie d’art alternatifs grâce au dialogue artistes/mairie de Paris, nous ouvre ses portes du 27 octobre au 14 novembre du mardi au dimanche, de 13h à 20h.

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Le Collectif des 39