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>Interne de Garde Et Contrainte

 

 

 

Trois portes verrouillées me séparent de la chambre d’isolement, de la chambre d’exclusion. Au sein même de ce lieu, lieu d’accueil de la folie, une frontière sépare les « fous ordinaires » des autres, les fous dits dangereux, ou potentiellement dangereux, ceux qui suscitent la peur parmi les soignants.

 

Dans cette zone de non droit, il suffit parfois de peu pour basculer de l’autre coté de la frontière.

L’organisation des soins prend une allure autoritaire. Un simple refus de traitement peut conduire à l’isolement, voire à la contention si la révolte est trop vive. 

En psychiatrie, la dangerosité supposée se mesure au nombre de portes qui sépare un patient du reste de l’institution. C’est notre échelle de la douleur à nous.

Des bruits de clefs, des portes qui s’ouvrent et se referment aussitôt. Toujours fermer les portes. Moi aussi j’ai des clefs, je suis l’interne de garde, une sorte de gardien de prison…

Dans la chambre d’isolement, dans la chambre d’exclusion, le patient est contenu, le patient est attaché. De la camisole de force à la « contention thérapeutique », seuls les mots ont changé, la violence, elle, reste la même. Une violence qui ne dit plus son nom. Les mots nous mentent. Ils nous donnent l’illusion que nos pratiques ont évolué, que le temps de l’asile est révolu. Des mots pour faire passer la pilule. «Soyez raisonnable » disent les soignants convaincus de la légitimité de leurs pratiques, « lorsque vous serez plus calme nous lèverons la contention. » Il faut entendre : Lorsque les médecins feront leur travail et que vous serez tassé par les neuroleptiques. Lorsque votre corps ne sera plus une menace pour nous, que nous n’aurons plus peur, nous vous détacherons.

Pour l’heure, dans la chambre d’exclusion, les soignants sont inquiets. Le montant du lit brisé sous l’assaut de la rage et du désespoir, menace, par son tranchant, l’intégrité corporelle du patient. Les soignants veulent le déplacer pour le protéger, car en ces lieux, on se soucie de prévenir les blessures corporelles, celles qui laissent des traces visibles. Le corps du patient attaché, ce corps qu’on veut préserver, est aussi ce corps menaçant, qui fait peur. Il ne sera déplacé qu’à condition que je le rendre inerte, inoffensif. C’est le rôle qui m’est assigné.

Le patient sait ce qui l’attend. Comme un condamné avant son exécution il formule un vœu, un dernier vœu, recouvrer sa dignité …enfin, un peu. Il macère dans ses urines depuis des heures, il voudrait juste prendre une douche, se changer.

« Pas question » rétorque l’infirmière armée de sa seringue, « nous verrons ça plus tard ». Elle aurait pu ajouter « si vous êtes sage ». C’est sans appel.

« Il l’a fait exprès pour qu’on le détache » me dira-t-elle plus tard.

Quel cynisme ! 

A-t-on seulement conscience que ce patient, ce malade, ce fou, est un homme ? Qui se soucie en cet instant de ce qu’il peut éprouver, de ces blessures invisibles que nous lui infligeons ?

Je suis au chevet de cet homme, trop près diront certains, je lui parle, j’essaye de le rassurer. Comment pourrais-je l’apaiser alors que je suis moi-même horrifiée par cette scène ! Ma bienveillance à son égard est dérisoire…j’en suis douloureusement consciente.

En cet instant, je me sens écrasée par ce monstre sans âme qu’est devenue la machine institutionnelle.

Désemparée, je cherche du regard de l’aide parmi les soignants, mais en vain. Leurs visages sont fermés, ma détresse, pas plus que celle du patient, n’est entendue. J’éprouve la violence de son isolement. 

Nous sommes encerclés par les renforts. Cette milice toute puissante semble jouir de sa force. Place à l’intimidation…ils sont là pour mater la rébellion.

Le patient est sommé de se soumettre, d’accepter sans résister l’injection qui le rendra, pour un temps inoffensif.

Ses plaintes se muent en sanglots, puis en rage lorsqu’un infirmier qu’il ne connaît pas s’adresse à lui d’un ton condescendant en lui tapotant sur la tête.

Sa révolte est perçue comme une preuve ultime de sa violence, justifiant ainsi le traitement qui lui est réservé.

L’homme finit par se soumettre. Comment aurait-il pu en être autrement. La camisole chimique prendra momentanément le relais de la camisole de force afin que son corps inanimé soit déplacé sans peur. La peur, ce fléau de l’institution.

Combien de jours, combien de semaines cet homme restera-t-il attaché, je l’ignore. Mais pour avoir vécu ça en d’autres lieux, pour avoir vu la nécrose s’emparer de ces corps mortifiés, je sais à quel point l’aveuglement des hommes peut les rendre cruels.

Je suis furieuse qu’on maltraite un homme avec tant d’indifférence. Furieuse d’être le témoin impuissant, mais non moins complice de cette barbarie.

Les infirmiers, surpris par mon indignation et par les larmes que je peine à contenir, m’écoutent avec complaisance, mais ne m’entendent pas. Ils n’entendent pas sa souffrance à travers moi. 

Les murailles défensives qu’ils ont élevées pour se préserver les coupent de leur humanité, sans cela, comment supporteraient-ils d’infliger à un homme un tel traitement ?

« Contention thérapeutique ». Attacher pour soigner, quel paradoxe !! Qui a dit qu’attacher un homme comme un chien enragé pouvait le soulager de sa souffrance ? 

Le plus terrifiant pour moi, c’est que, durant ma courte mais édifiante expérience d’interne en psychiatrie, je n’ai jamais entendu quiconque remettre en question la légitimité de cette pratique. Pourtant, les dérives sont quotidiennes : de la contention préventive à la contention comme châtiment, en passant par la contention comme moyen de maîtriser les patients « turbulents »  dont on n’a pas le temps de s’occuper, qui font désordre dans l’institution.

Nos patients ne sont-ils pas suffisamment malmenés par cette société ?

N’est-on pas censé accueillir leur souffrance quelle que soit la forme qu’elle revêt ? Ne doit-on pas les restaurer dans leur dignité, plutôt que relayer un discours politique et médiatique scandaleux, qui les désigne comme des criminels dangereux ? 

Je refuse d’être un agent au service de la prévention de la dangerosité. Je refuse de voir en chacun de mes patients un criminel potentiel. Et pourtant j’étais là, entourée d’une garde renforcée déployée autour de moi parce qu’on prêtait à cet homme des intentions violentes.

Q’en est-il de la violence que nous lui faisons subir à lui, et à tant d’autres, au nom du principe de précaution ! Aurions nous le monopole de la violence ?

Les passages à l’acte de certains patients ne sont-ils pas le reflet de notre toute puissance, induits par le climat de suspicion et  d’insécurité qui s’est insinué dans nos institutions ?  

La contention préventive est régie par les mêmes principes que la rétention de sûreté. Et en laissant ces principes infiltrer nos pratiques, dans cet espace d’accueil de la différence, nous trahissons l’essence même de nos fonctions.

La transformation de l’institution psychiatrique en univers carcéral, bien qu’elle ait été officialisée il y’a quelques mois, se prépare depuis bien longtemps.

C’est l’aboutissement d’une volonté politique, enfin affichée, qui tend, depuis des années, à instrumentaliser les soins psychiques à des fins normatives et répressives. A faire de nous, soignants, des outils du contrôle social, mis en demeure, par les plus hautes autorités, de réduire la folie au silence.

La protocolisation des soins en psychiatrie, qui tend à se généraliser, est l’une des armes redoutables visant à nous soumettre.

Le protocole tue la pensée. Il nous enferme dans une technicité déshumanisante qui exclut toute dimension subjectale. Plus de place pour la rencontre essentielle  de l’autre, pour l’imprévu, pour la création dans toute sa dimension soignante.

Pas de discussion possible. Un protocole, ça ne se discute pas, ça s’applique ! Le protocole est la matérialisation de la pensée unique, il tue l’esprit libre.

L’institution psychiatrique est en souffrance. Les soignants sont usés par les maltraitances administratives. Ils sont acculés par des tâches bureaucratiques ingrates censées rendre compte de la qualité des soins au détriment même des soins. La réduction des effectifs infirmiers rend impossible l’accomplissement des soins dans toute la dimension transférentielle que cela requière. 

Les temps d’échanges et d’élaboration se réduisent comme peau de chagrin laissant les soignants désemparés dans une institution que la pensée a désertée. Leur isolement et leur détresse croissante renforcent leur sentiment d’insécurité, et par là même, le cercle vicieux des violences institutionnelles. Les valeurs si riches du travail collectif sont abandonnées au profit d’un cloisonnement des tâches et des fonctions, aboutissant aux clivages que l’on connaît dans les équipes.

Le travail à la chaîne remplace la création, dans une institution psychiatrique transformée en usine de traitement des déchets.

A l’aire de la « santé mentale », le sujet est réduit à des dysfonctionnements neurobiologiques, nié dans sa singularité, dans sa complexité. Il est sommé de taire sa souffrance, au risque d’être relégué au rang des incurables, des handicapés comme on les appelle maintenant. Encore une manière sournoise d’inscrire la souffrance dans le corps, sous l’angle de la défaillance.

Quand aux jeunes internes, victimes, pour la plupart, d’une rupture de transmission, soumis au discours dominant réducteur, ils n’ont désormais pour références que le DSM IV et le vidal. Dressés à chasser les symptômes, ils revendiquent fièrement leur statut de « médecins comme les autres », et se retranchent derrière leurs blouses blanches et leurs bureaux en n’ayant pas conscience qu’ils sont eux même un symptôme. Symptôme d’une société déshumanisée qui chasse les spectres en tous genres, et refuse d’admettre qu’elle produit le mal qui la ronge.

N’a-t-on pas entendu des internes en psychiatrie suggérer que des cours de self-défense soient intégrés à notre formation ? « Pour maîtriser nos patients sans leur faire de mal » disaient-ils ! 

On pourrait se munir de bombes lacrymogènes tant qu’on y est, ou de pistolets à décharges électriques…ça ne ferait jamais qu’une décharge de plus !

La réalité dépasse parfois la fiction ! Des murs surmontés de barbelés, des chambres d’isolement «dernier cri », des caméras de surveillance, des bracelets électroniques en guise de lien thérapeutique, c’est ce que l’avenir nous réserve si nous ne réagissons pas. Ne manqueront plus que les sentinelles…mais qui sait…la paranoïa est de rigueur.

Le projet de soins ambulatoires sous contrainte nous réserve également un avenir bien sombre ! Nos patients seront fichés et traqués sans merci, ils devront pointer aux CMP comme des criminels en sursis au risque de se voir dénoncés puis enfermés. La collaboration médico-policière a de beaux jours devant elle ! 

Prêts pour le grand nettoyage ?

Les hommes n’ont-ils toujours rien retenu de l’histoire ? Ont-ils oublié où la soumission et la collaboration pouvaient mener !

Combien de temps encore fermerons nous les yeux sur ces dérives ?

Nous devons mettre un terme à cette escalade, refuser de nous laisser instrumentaliser, refuser la mise à mort des soins psychiques.

Notre richesse réside dans la singularité de nos pratiques, puisons notre force dans la mise en commun de nos expériences. Nous devons recréer du collectif, de l’hétérogène, des espaces d’élaboration pour résister aux consensus qui écrasent la pensée.

Nous avons les moyens et le devoir d’empêcher le pire. La psychiatrie a toujours été, et sera toujours menacée de dérives idéologiques. C’est en questionnant perpétuellement nos pratiques, en redevenant subversifs que nous échapperons à l’enfermement.

Je voulais témoigner de mon expérience au singulier parce que c’est la singularité même qui est menacée par le rouleau compresseur de cette politique normative.

Parce que cette machine infernale menace de broyer sur son passage tous ceux qui s’écarteront de cette norme absurde.

Parce que nos patients, symboles malgré eux de l’insoumission et du hors norme, sont en première ligne face à cette entreprise d’épuration.

Je voudrais témoigner de mon espoir au pluriel, parce que c’est d’une révolte collective que cet espoir est né.

Parce que des voix se sont élevées parmi les soignants pour dénoncer la violence institutionnelle érigée en modèle.

Parce que je suis sortie de cet isolement mortifère, déterminée à me battre aux  cotés de ces hommes et ces femmes pour réinstaurer la parole comme acte fondateur du soin, et de la relation soignant

 

Mounia Terki

Interne en Psychiatrie

 

Texte présenté aussi au Forum de la Nuit Sécuritaire au Colloque Europsy d’octobre 2009.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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>Conversation sous la tente

 

L’autre jour, je suis allée à la tente. Trois-quatre collègues. Jean-Luc qui rangeait, nettoyait les frigos et mettait des étiquettes sur les portes pour indiquer ce qu’ils contenaient. Vincent, virevoltant deci-delà. Paul, attablé, son bonnet sur la tête. J’ai commencé à parler avec Paul. « Ici, c’est un lieu dont tout le monde a besoin. La tente joue comme un révélateur : il nous faut une maison du personnel. Dans cet hôpital, chacun est complètement éclaté. Entre les pavillons, l’extra, l’intra, personne ne se rencontre plus. La tente nous permet de nous retrouver. Et puis, ici, on fait des premiers accueils. Il y a des familles qui viennent nous demander des conseils sur la psychiatrie. Il faut vraiment se poser la question de la continuité de la tente, après. C’est aussi notre position à l’entrée de l’hôpital qui permet tout ce travail.»


Un journaliste arrive. La Dépêche. Il veut faire le portrait d’une infirmière. Pas de chance, il y a surtout des infirmiers et des aides-soignants. Va pour l’infirmier. Il commence à discuter avec Paul, qui remonte aux temps anciens, à ce qu’il appelle « la psychiatrie institutionnelle » et que j’appellerais plus volontiers la psychiatrie asilaire. Les malades qui travaillent, les grands pavillons, les dortoirs, les grandes équipes, les trois-huit sans aucun moment de rencontre inter-équipes (ce que nous appelons « les transmissions »), le pécule indexé sur le timbre-poste et payé par le vaguemestre, l’ordre asilaire de cette époque. Et puis, l’évolution, — la révolution, il faudrait dire — et l’énorme changement que les infirmiers ont accompli dans leur travail avec les malades. Paul ajoutait que pour lui, c’était grâce à un médecin-chef qui impulsait un mouvement d’ouverture qu’il avait travaillé autrement. Et l’on pouvait se former. Et cette formation avait des effets en retour sur l’équipe et les collègues. 


Parce qu’au fond, c’est aussi cela qu’on ressent sous la tente. Cette culture commune de soignants en psychiatrie qui nous infiltre. Ce métier, qu’on a construit avec les patients, grâce à eux autant qu’avec eux. Cette passion du lien, de tout ce qui relie.


Le journaliste de la Dépêche avait oublié son appareil photo. Embêtant pour un portrait. Ah ! mais celui de l’Humanité arrive. Il nous fait poser dehors, devant le feu. Il enverra une photo à son collègue. Très bien. 


Pendant ce temps, Jean-Luc a fait griller la viande sur les braises du feu de palettes et arrive avec un plat rempli. L’interview continue tout en mangeant. Le gars de La Dépêche commence par décliner l’invitation qu’on lui a lancée, « seulement un verre de vin, ça m’ira très bien », puis le temps passant, accepte un morceau de viande et un bout de pain. Le portrait de Paul s’élargit des commentaires des uns et des autres. Vincent aime beaucoup utiliser l’appareil photo de son téléphone portable et a pris Paul sous tous les angles, avec et sans bonnet. On parle aussi du rendez-vous pour manifester le lendemain à l’ARS. André souligne en apparté, que les patients, il faut savoir les laisser tranquilles, qu’aujourd’hui, l’ambiance est plutôt à l’activisme et à la réponse immédiate, médicamenteuse ou autre, alors qu’il faut savoir prendre le temps de les laisser venir, suivre leur rythme, et que c’est une condition absolument nécessaire au travail et à la construction d’une relation authentique, que sinon il y a trop le risque de faire écran. 


Vers une heure, d’autres collègues arrivent. Des jeunes. Du coup, on se met à parler de la formation, de la transmission. « Nous avons appris notre travail au contact des anciens, mais aujourd’hui, il n’y en a pratiquement plus dans les pavillons. J’en veux beaucoup aux collègues qui ont de l’expérience d’être tous partis travailler en dehors de l’hôpital. » Occasion de rappeler au journaliste que l’activité de l’hôpital a lieu pour une bonne part (la moitié ?) à l’extérieur. Et de rappeler à Paul qu’il fut un temps où personne ne voulait aller travailler «en extra », comme on dit. On parle aussi du tutorat mis en place pour pallier à l’insuffisance de la formation psychiatrique actuelle dans les écoles d’infirmières.


 Le journaliste est sur le départ. Passe un psy (psychanalyste, je veux dire). Qui glisse discrètement une liasse de billets en soutien. On lui offre à manger. À l’autre bout de la table, on parle ciment, prise rapide et fers à béton. Il s’en mêle, apporte quelques précisions sur les matériaux. Une collègue félicite ceux qui ont parlé à la radio. C’était vraiment très bien. « Pas de tout repos, il faut être très concentrés » précisent ceux qui y sont allés. On raconte la panne pendant l’émission du groupe électrogène qui fournit l’électricité, vite, aller rajouter de l’essence. « On n’a raté que deux minutes. » Un syndicaliste arrive. Jean-Luc lui parle du compteur de chantier qui doit être installé dans l’après-midi. « J’ai pensé qu’il ne fallait pas que les fils traînent par terre. » « Ah, si tu as besoin, j’ai le camion avec la nacelle et quelques minutes, si je peux faire quelque chose, c’est maintenant.»

 

Quelqu’un d’autre arrive en parlant des tentes que ceux du tramway ont montées à leur terminus. Équipés d’emblée. Et de leur matériel pour tenir. De gros réchauds, etc. « Ce n’est pas une prime en plus qu’ils demandent. Ils luttent pour qu’on ne leur enlève pas une prime à laquelle ils ont droit. » Une collègue revient sur son repos, en profite pour s’arrêter. Je parle avec elle d’une patiente qu’on suit en commun. Elle raconte la vie au pavillon, le manque d’effectifs, les jeunes qui viennent d’arriver, qu’il faut « tutorer » justement et c’est pour ça qu’elle revient, elle me donne aussi des nouvelles d’une collègue commune.  


Je pourrais aussi parler de ce patient qui s’est mis à me raconter des pans entiers de l’histoire de Marchant ; de Véra, qui passe parler d’un projet qui lui tient à cœur et cela ouvre une discussion passionnante et pointue sur le travail ; ou de ces parents, se plaignant d’être mis à l’écart par le médecin qui soigne leur enfant mais ajoutent « l’équipe infirmière du pavillon est formidable ». Avec eux, c’est un vrai entretien de régulation qui a lieu et pourtant, impossible de penser le faire ailleurs que là, dans la nuit et le froid, à côté des palettes qui brûlent. 


C’est tout cela que permet aussi la tente.

 

Difficile de rendre cette vie, la simplicité, l’ordinaire et la chaleur de ces moments, les discussions qui passent du coq à l’âne, où tout est mêlé, de l’histoire de la psychiatrie au bricolage (mais notre métier est presque totalement constitué de cela : de bricolage), les rencontres qui se font, viande, pain et verres qui circulent autour de la table et le sentiment que quelque chose existe là, de précieux, qu’on ne peut pas enlever aux gens. Quelque chose  d’extrêmement important, de vital, d’indispensable. Quelque chose qui concerne la psychiatrie sûrement, mais au-delà d’elle, touche notre manière d’être ensemble dans la société d’aujourd’hui et la possibilité de travailler dans un collectif vivant. Parce que la vie, elle est là, pas dans les protocoles et autres évaluations, encore moins dans le CAC 40 et toutes les économies qu’on veut nous imposer. Non, la vie est là, et les patients en ont besoin, ils ont besoin de la sentir en nous. C’est avec cette vie qu’ils peuvent se reconstruire pour aller mieux. 


Ah ! j’oubliais le principal. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est un système de remplacement généralisé organisé sur tout l’hôpital, intra et extra, pour pallier l’absence chronique des deux tiers du personnel infirmier d’un pavillon. Ce système de remplacement généralisé avait entre autres pour effet de désorganiser le travail et la prise en charge des patients dans tous les services. 


Une autre des revendications emblématiques du mouvement a été un temps le manque de petites cuillères en métal ! et le fait qu’elles étaient systématiquement remplacées par des petites cuillères en plastique. (Mais cette pénurie touche aussi les bols, etc.) De ce côté-là, au moins, la direction a compris et les petites cuillères en métal sont réapparues dans les pavillons. 


Évidemment, la tente, c’est une protestation contre les économies actuelles, la pénurie constante de personnel due à une quarantaine de postes vacants non pourvus sur l’hôpital.  Mais c’est aussi une lutte pour défendre une certaine manière de soigner faite de respect du patient, contre la tendance actuelle d’une psychiatrie exclusivement sécuritaire et contre le retour à l’ordre asilaire, même modernisé par les caméras, les alarmes, les molécules soit-disant d’avenir et le fric pompé par les laboratoires. 


Pas étonnant que ce mouvement soit mené prioritairement par les infirmiers et les aides-soignants. Eux plus que les autres savent jusqu’à quel point le respect et la valeur de leur travail vont de pair avec le respect du patient. Les patients ne s’y trompent pas d’ailleurs : la tente leur a plu d’emblée, elle met un peu d’animation dans leur vie à l’hôpital, mais ils s’arrêtent aussi là pour prendre un café ou parler de la psychiatrie et il est arrivé que certains d’entre eux nous en racontent des bouts d’histoire. 

 

Ce jour-là, on a même parlé de monter des murs de briques sous la tente. Des murs qui resteraient une fois que la tente aurait disparu. Une bonne farce à faire à notre direction. Et tout un symbole. 


Blandine Ponet, Toulouse, décembre 2010.

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>La splendeur perdue des asiles

Article de la revue Books – N°18 – Décembre 2010

Les hôpitaux psychiatriques ne sont pas seulement des lieux de souffrance. Ce sont aussi des refuges où les malades trouvent une reconnaissance, un respect, une communauté. Leur fermeture massive, à partir des années 1960, a souvent aggravé la situation des aliénés. Saisissant aujourd’hui leurs bâtiments à l’abandon, le photographe Christopher Payne montre à quel point les asiles américains étaient des lieux de vie, où la détresse le disputait au grandiose.

L’aile des patients, à l’hôpital de Buffalo. L’asile offrait une vie étriquée, sans doute, mais protégeait les patients des agressions que leur réservait habituellement le monde extérieur.

Dans notre imaginaire, les hôpitaux psychiatriques sont des lieux de cauchemar, synonymes de sordide, de chaos, de détresse et de brutalité. À l’abandon, la plupart affichent désormais porte close. Mais nous continuons de penser avec effroi aux êtres naguère enfermés entre leurs murs. Il est donc tout à fait salutaire d’entendre le témoignage d’une internée, une certaine Anna Agnew, jugée folle en 1878 (époque où ce type de décision était prise par un juge, non par un médecin) et « mise à l’écart » à l’hôpital psychiatrique de l’Indiana. Elle avait fait des tentatives de suicide de plus en plus désespérées et essayé d’empoisonner l’un de ses enfants avec du laudanum.

Lorsque l’institution se referma sur elle, Anna ressentit un profond soulagement. Le soulagement, surtout, de voir sa folie enfin reconnue. « Avant même la fin de ma première semaine à l’asile, écrivit-elle plus tard, j’éprouvais plus de contentement que je n’en avais ressenti jusqu’alors en une année entière. Non que je fusse réconciliée avec la vie, mais mon triste état mental était enfin compris, et j’étais traitée en conséquence. En outre, j’étais entourée de personnes qui connaissaient le même type de malaise et d’égarements, et je m’intéressais de plus en plus à leurs souffrances, avec une compassion croissante. En même temps, j’étais moi aussi traitée comme une aliénée, bienveillance dont on ne m’avait jamais gratifiée auparavant (1). » Continuer la lecture de >La splendeur perdue des asiles

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>L’Echec systémique en Sciences de la santé

 

 

A propos d’une « audition publique » de la SAS (Sainte Autorité de Santé) sur la dangerosité des malades mentaux.


Le 10 Décembre 2010 a eu lieu, au sein d’un cénacle d’Experts réunis en conclave, en présence d’un public restreint et trié sur le volet, dans les écuries du Palais Ministériel, une Audition « Publique » (sic !…pour un débat démocratique, relire les discussions des députés et des pairs sur la loi de 1838, période de monarchie constitutionnelle !).


Le thème en répondait à une commande royale quant à l’état de la science en matière de dangerosité des « schizophrènes » (vocable populaire, affectionné par notre monarque, pour exprimer la terreur commune de la folie… A cet égard, la psychiatrie devra un jour intégrer le préjudice causé aux malades par les dérives populistes de ce « diagnostic », dont elle devrait peut-être s’interdire désormais l’usage…).


Afin de « scientiser » l’affaire, on rajouta au fameux « schizophrène dangereux », le « bipôlaire », symbole de réussite des sciences biomédicales et caution de leur tentative d’appropriation-expropriation de la psychiatrie (discipline bio-psycho-sociale).


Le faible résultat de ce procès est à la hauteur de ce qu’on pouvait en attendre…nous verrons prochainement comment la SAS essorera le torchon pour en extraire la quintessence. 


Mais, outre les considérations politiques alarmantes, environnant ce non-évènement, c’est sur le constat d’une faillite obstinée de la pensée scientifique dans le champ clinique que nous voulons attirer l’attention. 

Si la Physique du 20e siècle s’est largement ouverte aux approches holistiques (le « tout » n’est pas réductible à la somme de ses parties) et systémiques (l’interaction entre parties produit des « qualités émergentes » dont l’expression ne peut être déduite de l’analyse des constituants)…


Si la biologie du 21e siècle s’achemine à grand pas vers l’étude systémique du « scénario interactif » du génome humain, afin d’en saisir l’expression ou la répression, selon les caractéristiques de l’histoire du sujet ou de son environnement… Si les sciences économiques se sont totalement approprié les outils systémiques dans la compréhension et le contrôle des fluctuations et des bifurcations du flux des échanges économiques et financiers… Par contre, l’évolution des sciences cliniques du psychisme se singularise par une viscosité névrotique de notre pensée, enlisée dans une conception monadique de l’Esprit. 


Malgré la terrible expérience européenne de l’eugénisme mis en actes génocidaires, cette conception monadique s’aggrave parfois, chez nous, d’aigres relents Moréliens (conception hérédo-dégénérative des troubles mentaux comme « régression philogénétique »), voire Lumbrosien (démasquage de l’individu dangereux, de la « classe dangereuse »).

 

Lorsque ces rémanences européennes se placent sous l’égide de l’expertise anglo-saxonne du « fait statistique », on nommera les conceptions qui en découlent : Monadisme Aggravé (MA). Toute entreprise contribuant à situer la folie, la violence, le désespoir, la solitude, la dangerosité comme symptômes pathognomoniques d’un dérèglement de l’individu (ou d’une classe d’individus) s’inscrit sous l’égide du MA.

 

Cette doctrine confond deux ordres de phénomènes systémiques de niveau différent : des caractéristiques (pathologiques ou non) d’individus ou de groupes d’une part, et des qualités émergentes liées aux interactions de ces individus ou de ces groupes avec leur entourage humain de l’autre.


Folie, Violence, Dangerosité ne sont autres qu’émergentes : issues des interactions circulaires entre un individu (ou un groupe) et son environnement naturel, matériel et humain. C’est dans une « politique du lien » que la psychiatrie s’exerce, pour désamorcer ces délétères effets de systèmes, lorsqu’ils sont associés à des troubles mentaux.


C’est précisément dans ce champ qu’œuvre, en France, depuis cinquante ans, la Psychiatrie de Secteur. 


Le déni massif auquel elle est soumise, de façon répétée. Le refus par la HAS d'en prendre en compte les avancées conceptuelles essentielles et de faire de celles-ci des données scientifiques empiriques, participe à une régression homogène de la pensée occidentale vers un retour aux procès en sorcellerie et à l'inquisition (dont les méthodes se couvraient aussi des atours de l’ "evidence based science").


A quand l'Audition Publique sur la cruauté des arabes, l'avarice des juifs et la paresse des nègres ?


Dr Patrick Chaltiel. Psychiatre d’Exercice Public

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>Maintien en hospitalisation au delà de 15 jours : contraire à la constitution

 Article paru dans Médiapart le 29 Novembre 2010 Par Roland Gori et Fabrice Leroy.

L’article L. 337 du code de la santé publique prévoit qu’au-delà des quinze premiers jours, une hospitalisation sans consentement peut être maintenue pour une durée maximale d’un mois, renouvelable, au vu d’un certificat médical circonstancié indiquant que les conditions de l’hospitalisation sont toujours réunies.

Le conseil constitutionnel vient de déclarer cet article contraire à la constitution (Décision n° 2010-71 QPC du 26 novembre 2010). Le conseil constitutionnel a en effet estimé qu’il y avait là une méconnaissance de l’article 66 de la constitution, selon lequel la liberté individuelle ne peut être tenue pour sauvegardée que si le juge intervient dans le plus court délai possible. Continuer la lecture de >Maintien en hospitalisation au delà de 15 jours : contraire à la constitution

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>Continuité des soins ou continuité sous contraintes ?

 

A propos du Projet de loi relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques

et à leurs modalités de prise en charge

 

(Assemblée nationale lundi 4 octobre 2010)

Présentation de la rencontre – débat 

sur l'invitation de Serge BLISKO,  Député de Paris, 

 à l’initiative de Noël MAMÈRE, Député de Gironde, 

et avec Martine BILLARD, Députée de Paris. 

 

Organisée par Le Collectif des 39 Contre la Nuit Sécuritaire

 
– Ouverture et premières interventions –
 

P. Machto : La loi qui est en discussion pose le problème suivant : est-ce que la contrainte peut être confondue avec le soin ? Est-ce qu’il faut revenir à l’avant 1793, c’est-à-dire avant que Pinel et Pussin décident d’enlever les chaînes aux aliénés.

S. Blisko : Cette loi prône l’hospitalisation et les soins sans consentement. Et c’est maintenant qu’il faut agir. Ces questions doivent être popularisées d’autant plus qu’elles font moins l’objet de débats publics que d’autres questions. Et pourtant tout comme la loi sur l’immigration, cette loi remet en causes des libertés fondamentales. S. Blisko se refuse à toute discrimination faite aux Hommes (les personnes souffrant de troubles psychiques, comme les tziganes, etc.). Il appelle à une psychiatrie humaniste.

M. Guyader : Cette loi parle de protocolarisation des pratiques, de dangerosité des patients, d’exclure les personnes qui ont des troubles, et qu’on préfèrerait cacher. Il n’y a donc aucune place à « l’hospitalité pour la folie », à la créativité qui permet à certains de réussir à sortir du tréfonds. C’est une insulte à la culture.

Exclure les professionnels, chercher à se substituer aux praticiens, détruire la continuité des soins en détruisant ce qui la constitue (c’est-à-dire les rapports que les praticiens cherchent à tisser avec leur patients). La formation des psychothérapeutes réduite à 3 ans. Il est nécessaire de rétablir un internat de spécialisation, la psychiatrie de secteur (car sa disparition engendre des disparités régionales), de faire que les études d’infirmiers en psychiatrie soit une spécialité.

Un autre constat : avec cette loi, l’entrée en hôpital est facilitée, mais pas la sortie, ce qui va l’encontre de l’hospitalité. Il y a lieu de revendiquer l’état de droit pour tous (pour les patients) et une éthique du soin.

M. Billard : Il y a nécessité d’une mobilisation en amont. Hélas, elle n’est pas toujours possible car les parlementaires courent après les lois. Leur travail est difficile : d’un jour à l’autre ils ne savent pas sur quelle loi ils vont statuer (= entrave parlementaire). C’est très grave étant donné que le gouvernement souhaite de plus en plus faire passer des lois sécuritaires. M. Billard parle de textes de lois d’émotions, basés sur des fais divers (des lois de la peur). Il est arrivé que le président de l’Assemblée Nationale change l’ordre du jour, le jour même. Le texte de loi qui nous réuni aujourd’hui n’est pas encore inscrit en commission, mais il peut très bien l’être en novembre.

Ce projet de loi est une extension d’autres lois, par exemple la vidéosurveillance. Ce pouvoir rêve d’enfermer des populations gênantes. Il y a un recul du pouvoir de la justice au profit du pouvoir politique. Ce qui sous-entend la possibilité de rétention sans intervention de la justice et donc sans recours pour le malade et/ou sa famille. Quand on relie cela au manque d’effectif dans les hôpitaux, et la pénurie des soins ambulatoires.

Il est nécessaire qu’un débat public soit organisé pour sensibiliser la population, et trouver des solutions ensemble.

L. Brunessaux reprend le constat de M. Billard, le gouvernement essaie de diviser la population. Dans ce projet de loi sont créées deux catégories de patients : les patients les plus difficiles (ceux qui ont purgé une peine et qui ont passé un séjour dans un UMD), qui seraient traités différemment avec cette loi que les autres patients…

P. Machto : La question de la judiciarisation doit être approfondie. Il est nécessaire d’être vigilant, et de bien l’analyser, car elle peut être détournée. M. Guyader : ajoute qu’il ne faut pas de loi.

 

– La Parole est donnée au public –

G. Dana : Le collectif des 39, selon lui, est un observatoire des pratiques. La pratique des soins suppose d’avoir du temps et de pacifier les rapports entre patients et praticiens. Il y a certes des dispositifs à envisager, mais on ne peut pas se précipiter dans le vote d’une telle loi. Un constat : les synthèses, qui sont des réunions permettant de traiter chaque patient au cas par cas, ne sont pas comptabilisées ; et pourtant elles font partie du soin.

S. Klopp : La psychiatrie manque peut-être un peu de volonté politique. 

Le parti communiste demande que soit : 

– redéfini les pratiques de soin ; 

– remis en place, une formation spécialisée ;

– donné des moyens. 

 

Avec cette loi, le fichier ferait son retour, avec l’utilisation du dossier médical informatisé (DMP), où seront consignés les antécédents de passage en UMD, par exemple. Et ceci non plus seulement pour 5 ans, mais à vie. 

Réponse de M. Billard : Le DMP doit rester confidentiel. Nous nous étions fermement battus pour que les médecins du travail n’aient pas accès au DMP.

P. Chemla : Il y a déjà trop de transparence. Nous avions alerté le conseil de l’ordre sur le fait que maintenant avec les dossiers informatisés tout le monde peut avoir accès comme il veut. P. Chemla dit qu’il ne veut pas qu’un juge ou un préfet interviennent dans son travail.

Mr Dubuisson, du GIA (Groupe Information Asiles) : il faut tout de même un contrôle des pratiques de soin. Car si le patient est contraint, ce n’est pas le cas des soignants. Et peut-être que parfois leurs pratiques peuvent être remises en question. C’est pourquoi ce dernier est tout de même pour la mise en place du Juge des Libertés et de la Détention (soit un magistrat indépendant).

 

– Reprise des interventions –

N. Mamère 

 annonce la création à Bègles du Campus Solidaire et le collectif des 39 y est invité le 4 novembre à participer à une soirée – débat autour du film « Un Monde sans fous ? ». Il évoque la tyrannie de l’émotion. Il fait référence à P. Virilio, à la notion de vitesse, à cette « civilisation de l’accélération » : l’émotion d’un côté, l’urgence de l’autre entraîne une dangerosité pour nos libertés.

Le gouvernement est constitué de « braconniers » (qui cherchent à séduire les électeurs du Front National), qui souhaitent une société d’exception. Et en même temps ce projet de loi pose de vraies questions…

F. Chaumon : cette réunion concrétise la volonté d’échanger sur ces questions de manières ouvertes vers l’extérieur. Il y a quelque chose de très grave dans cette affaire : on veut nous faire croire qu’il est nécessaire d’enfermer. Et il y a aussi des praticiens qui adhèrent à cela (un auditeur ajoute même que ceux qui pense autrement sont une minorité). F. Chaumon constate que les services qui comptabilisent de nombreux comportements violents ont eux-mêmes des pratiques violentes. Les services qui enferment beaucoup, sont des services qui sont eux-mêmes fermés… 

Un danger aussi grand que le sécuritaire : la police sanitaire. Idée selon laquelle on peut déterminer ce qui est bien pour autrui. Mais, à partir du moment où l’on veut l’appliquer à un individu en particulier, c’est un problème. Effectivement, comme le disait le président du GIA, on peut remettre en question les choix de traitement de son médecin.

Il revient sur la notion de liberté : il ne faut pas faire de son patient un objet de pouvoir (c’est ce que prônait le courant désaliéniste). La supposé « non-demande » du patient ne dépend-elle pas des soins, de l’offre de soins proposée ? F. Chaumon ajoute que la folie ne se caractérise pas chez le fou par le non-savoir de son mal. Ce n’est pas si simple. Et donc la banalisation et les pensées simplistes (les raccourcis du style : fous = dangereux) sont à bannir. Il y a besoin d’un renouveau dans la culture, d’une promotion de la singularité des pratiques.

Quand un élu se retrouve face à un trouble de l’ordre public, qu’est-ce qu’il fait ? 

Réponse de N. Mamère : effectivement la réponse est au cas par cas, on essaie d’abord de comprendre ce qu’il s’est passé.

 

– Retour au débat avec la salle –

Le projet de loi ne s’intéresse pas aux soins mais seulement à l’enfermement. Il y a une autre question à traiter : quel est l’accès au soin ? Quelquefois le soin sous contrainte est parfois le seul moyen d’avoir accès au soin.

Dans quelle mesure notre exercice de pouvoir garde une éthique ? Et ne tombe pas dans « l’abus de pouvoir » ?

B. Durand : Ce que le gouvernement cherche à obtenir c’est la réduction des troubles au moindre coût possible. Les débats que nous avons ici aujourd’hui, les réflexions lors de nos meetings, doivent être entendus des politiques. Lors d’une précédente réunion dans cette même salle, organisée par le Parti Socialiste, il n’y avait pour parler de la santé mentale, que l’association FondaMental, … et Jean Luc Roelandt ! Jean Luc a fait de très bonnes choses dans son secteur, cependant là il prône les « pairs-aidants » déjà existant au Canada ! Un scandale quant il s’agit de faire d’anciens patients des sortes de super-patients avec une formation, délivrée par qui ? On voit ce qui est proposé avec le décret sur le titre de psychothérapeutes… C’est tout autre chose, l’entraide entre les patients, leur responsabilisation dans une dynamique institutionnelle !

Plusieurs questions à propos de la gauche, du parti socialiste, et de son possible retour au pouvoir.

N. Mamère précise qu’il représente le parti « Les Verts  – Europe écologie », et non le PS. Aussi, il ne peut parler en leur nom. Et, il ajoute que la démocratie directe est bonne, mais la démocratie représentative est importante aussi, surtout sur cette question complexe. D’autre part, il faut informer et éduquer la population sur ces questions. Notre société est malade de la simplification (« travailler pour gagner    plus », etc.)

Il évoque aussi le milieu carcéral, et le fait que bien entendu il y a de nombreuses personnes qui sont incarcérées et dont la place n’est pas dans les prisons…

P. Chemla : Si la gauche revient au pouvoir, est-ce que les logiques normatives (nommées certification, aujourd’hui) vont être abandonnées ? Nous ne sommes plus dans une logique d’objectifs, mais de normes. Les gens se protègent derrière les normes. 

N. Mamère adhère à cette dernière intervention, et ajoute que c’est le cas également dans l’écologie et dans d’autres secteurs. M. Bellahsen prend la question sous l’angle de la formation. On nous pousse à une déresponsabilisation. La formation actuelle va dans le sens de la délégation des tâches, un cloisonnement des professionnels. Il y a un développement de la peur des patients, ce qui entraîne des réactions inadaptées. On se réfugie derrière les sciences, et c’est la médicalisation de la psychiatrie. La question du savoir expertale  (d’experts) : dans notre formation on ne nous explique pas que notre pratique nécessite du temps et de la créativité. On nous propose des cours de sciences humaines, mais ils sont basés uniquement sur la gestion des personnes. Le     «Santémentalisme», prôné par l’association FondaMental, organisme évoqué dans le film « Un monde sans fous ?», se base sur la normalisation dans le but que la santé mentale soit un instrument pour que nous soyons plus compétitif face au reste du monde (objectif européen), ce qui induit un Etat gestionnaire. Pourquoi ne pas mettre en place des collèges locaux de psychiatrie, organisés de manière pluridisciplinaire (réunir des personnes de tous les secteurs : psychiatres, infirmiers, éducateurs,…)

R. Ferreri : D’un côté il y a un sujet universel et de l’autre des personnes qui vont pouvoir jouir bourgeoisement de leurs biens. On ne peut écarter des gens sans que cela nous questionne (est-ce que l’on aurait pu l’éviter ?) « L’espoir des réponses ne doit pas tuer l’espérance». Nous sommes passés dans un monde de la gestion des Hommes, et ce qui échappe aux politiques doit être anéanti.

C’est quoi le lien social ? C’est ce que nous partageons vraiment, le fait qu’il n’y a pas de vérité dernière. Nous ne pouvons pas clore un débat dans le but de l’efficacité. Selon R. Ferreri, la question des sujets est à reprendre, tout comme la valeur d’échange. Dans le combat que nous menons, il est nécessaire de discuter avec tous.

Il faut lutter contre l’évaluation. Lénine disait « Quand à l’intérieur on ne peut rien faire, il faut aller vers l’extérieur ».

 

– Débat avec la salle –

Intervention d’un artiste-citoyen qui se demande si justement le collectif va assez vers la population, et est prêt à s’engager dans des initiatives.

Réponse de L. Brunessaux : en Février un rassemblement va être organisé autour débats, projections de films, expositions, concerts… et sera ouvert à tous. Il est nécessaire de développer des échanges avec les artistes et les citoyens… 

S. Klopp ajoute que des assises régionales (organisées par le Front de Gauche) vont avoir lieu, et il serait intéressant que le collectif des 39 s’en saisisse.

Françoise Attiba : « Quand on voit comment les représentants politiques sont en difficultés eux-mêmes à l’assemblée, on peut se demander si il faut en attendre un vrai soutien ».

P. Machto : on ne peut pas dire que nous ne pouvons pas compter sur eux, on ne peut pas dire ça, le débat d’aujourd’hui ici en témoigne mais il faut absolument approfondir le travail avec eux, transmettre nos analyses et nos propositions. Ne pas laisser la place aux fondaMentalistes de la santé mentale ! 

Il conclue cette rencontre par la lecture de l’Appel du Collectif des 39 aux Préfets et aux grands corps de l’État.

 

 

Notes prises par Adèle AUDUREAU 

Secrétaire des départements Social et Culturel des Ceméa

Relecture et compléments : Paul MACHTO, Psychiatre

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>Halte au rapport Bockel !

 

Halte au Rapport Bockel [1]!

Cet été, dans le cadre de la relance de sa politique sécuritaire, le Président de la République a demandé à Jean-Marie Bockel, qui était alors secrétaire d'État à la justice, de préparer un rapport sur la prévention de la délinquance juvénile, rapport qui a été remis le 3 novembre 2010 à Nicolas Sarkozy. Le rapport tente d'expliquer l'explosion de la délinquance. Il est particulièrement clair : il s’agit de retrouver les voies de l’autorité en famille, à l’école et dans l’espace public.

Dans les familles, nous serions confrontés à la « toute puissance de certains enfants conduisant à l’anomie, effet d’éviction des parents dans certaines familles, démission parentale dans d’autres, création d’une économie intrafamiliale de survie basée sur les trafics, crise de notre modèle d’intégration républicaine » (page:8). Face à ce scénario catastrophe, à la « crise de la paternité », au nombre effrayant de « familles monoparentales », il conviendrait de « restaurer l’autorité » (essentiellement paternelle) et de sanctionner aussi les parents qui ne l’auraient pas compris.

Pour cela, il faudrait « développer un véritable programme national de coaching parental en s’appuyant sur les réseaux d’accompagnement des parents » (proposition 1, page:19) : un livret de la parentalité républicaine serait remis aux familles à l’issue de stages parentaux, il faudrait aussi “renforcer les capacités parentales et notamment les capacités de parents à parler avec leurs enfants par une approche comportementaliste de la parentalité qui repose sur des constats avérés” mais non démontrés dans le rapport… Ces propositions ressemblent d'avantage à des opérations de formatage et de normalisation des enfants et des familles qu'à des outils de prévention.

Le rapport préconise ensuite de confier un statut aux beaux-parents (proposition 2). Cela parce que «dans certains quartiers où explose la délinquance juvénile, plus d'un foyer sur deux est une famille monoparentale » (page : 20). L'idée sous-jacente est que le père ou le tiers fait défaut, alors que c'est justement lui qui incarne l'autorité. Il faudrait donc donner un statut au beau-parent afin d'aider à restaurer l'autorité ce qui est une vision très simpliste et réductrice du concept d'autorité et de fonction paternelle.

A l’école, le problème est un « constat d’échec unanime quant aux 150 000 mineurs qui sortent chaque année du système scolaire sans formation ni diplôme, absentéisme et décrochage scolaire conduisant à l’émergence d’une catégorie de jeunes sans repères, livrés à la rue, devenant des cibles privilégiées pour la délinquance et l’intégrisme religieux » (page:8). Prenant appui sur ces clichés, le rapport préconise de « restaurer la citoyenneté » et rappelle que la mission de l’école est de « faire intégrer dès le plus jeune âge la notion de règle » (page:9). Nous ne sommes donc pas surpris que ce rapport prône « l’intensification des échanges d’informations entre les équipes pédagogiques, la police et la justice ».

Ce rapport propose toute une gamme de sanctions et de contraintes parentales à généraliser afin d'impliquer fortement les parents dans la scolarisation de leurs enfants : « les parents défaillants ou qui ne répondent pas à un rendez-vous peuvent se voir convoquer, le cas échéant, par les services de police » (page:23), participation obligatoire des parents ne maîtrisant pas la langue française à une mise à niveau linguistique et républicaine (proposition 3, page:26), développement des mesures de rappel à l’ordre du maire envers les mineurs et leurs représentants légaux (page:26), généralisation des Conseils pour les Droits et Devoirs des Familles qui pourraient rappeller les droits et devoirs des parents, proposer un accompagnement, saisir le Conseil général pour la mise en place d’un dispositif plus contraignant allant jusqu’à la suppression des allocations familiales et saisir le juge des enfants en cas de danger pour l’enfant (proposition n°4, page:32).

Le rapport préconise aussi de généraliser le Contrat de Responsabilité Parentale. En cas de non-signature du contrat ou du non-respect de ses obligations des sanctions sont prévues comme la suspension de tout ou partie des prestations familiales ou comme une mesure judiciaire d’aide à la gestion du budget familial sur saisine du juge des enfants (Proposition n°5, page 33).

Le rapport souhaite aussi « faciliter le recours aux poursuites pénales pour les parents défaillants » en modifiant le Code Pénal (proposition 6, page:35).

Toutes ces mesures semblent favoriser la répression au détriment de la prévention. Odile Banal, vice présidente du syndicat de la Magistrature, intérrogée sur ce sujet dit qu' “au lieu de revenir sur la véritable prévention qu' est l'assistance éducative c'est à dire la protection de l'enfance en danger, l'insistance sur le soutien aux familles, on reppart sur le rappel à l'ordre, le rappel à la loi, la multiplication des interventions du Maire, du Conseil Général et au final de tout ça il faut prévoir des sanctions, des amandes, toujours pour les mêmes, toujours pour les familles[2].

La précarité économique favorise les comportements agressifs. Pourquoi alors ne pas s'intéresser au rétablissement d'une véritable justice sociale?

La septième proposition de ce rapport est elle aussi particulièrement préoccupante car elle relance l'idée d'un « repérage précoce » des troubles du comportement. L'idée d'une détection précoce des enfants potentiellement violents revient régulièrement, au prétexte de prévenir la délinquance. Cette idée avait suscité de nombreuses réactions de la part de psychologues et de spécialistes de la petite enfance lorsqu'elle avait été proposée par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en 2005, puis lorsqu'elle avait été reprise par Nicolas Sarkozy alors ministre de l'intérieur dans son avant-projet de loi sur la prévention de la délinquance[3]. Cette disposition avait été abandonnée dans le texte définitif, voté en février 2007, après le tollé qu'elle avait suscité.

Dans son communiqué de presse du 4 novembre 2010[4], le collectif « Pasde0deconduite » précise que les liens entre des difficultés de comportement des jeunes enfants et une évolution vers la délinquance ont été invalidés par les sociétés savantes concernées, les professionnels et les citoyens impliqués dans le champ de l'enfance. Le Comité consultatif national d'éthique a dénoncé catégoriquement un tel amalgame dans son avis n° 95 rendu le 11 janvier 2007. En effet, mettre en place un dépistage précoce des futurs délinquants chez les enfants dès deux ans est du déterminisme, de la stigmatisation : c'est développer l'idée qu'il y a un lien de continuité entre la souffrance psychique de certains enfants qui engendrerait plus tard des comportements violents et délinquants. Ce rapport reprend l'idée portée par Sarkozy : la délinquance serait une maladie qu'il faudrait repérer, qui serait contagieuse au sein de la famille et qui serait pourquoi pas héréditaire. Dans ce rapport, il s'agit plus de prédiction que de prévention.

Pourtant Monsieur Bockel remet cette disposition à l'ordre du jour en s'appuyant sur l'institution scolaire. Il pense que cette « vulnérabilité pourrait être repérée chez les petits entre 2 et 3 ans », et s'appuie sur un projet d'avis du Conseil économique et social datant de février 2010, favorable à « un dépistage plus précoce des troubles mentaux des enfants et adolescents ». Il cite Jean-Pierre Rosenczveig, vice-président du tribunal de grande instance de Bobigny, qui estime que « l'école est le lieu de repérage le plus en amont possible des enfants en difficulté. Dès 3 ans, la quasi-totalité d'entre eux se retrouvent à l'école qui est le lieu idéal pour repérer les élèves en difficulté et mobiliser l'aide qui leur est nécessaire tant pour eux que pour leurs parents (page:43)». Ce rapport a tendance à se servir de la porole de spécialistes pour étayer son idéologie et justifier son projet politique.

Pour y parvenir, Monsieur Bockel souhaite la « création d'un réseau partenarial réunissant Éducation Nationale, Centre Médico-Psycho-Pédagogiques et services de psychiatrie infanto-juvénile » afin de « permettre au sein des établissements scolaires, la création d'équipes pluridisciplinaires (orthophonistes, psychologues, éducateur de rue, ASE, Éducation Nationale) en charge de détecter et de répondre à des comportements d'enfants difficiles » (page:44).

Pourtant, comme le remarque lui-même Monsieur Bockel dans son rapport, il y a un manque chronique des moyens alloués à la médecine scolaire, à l'action sociale, et à la psychiatrie. Il omet de parler de la disparition programmée des RASED, de la suppression en 2009 de 2000 postes de professionnels d'aide à l'école, des grandes difficultés que rencontrent les dispositifs d'AVS et d'EVS, etc. Monsieur Bockel préconise de faire rentrer des professionnels d'aide à l'école au même moment où le gouvernement vide l'école de ses professionnels d'aide! Et il fait l'impasse sur les moyens financiers à mobiliser et sur les outils de prévention qui existent en France mais dont la pérénisation est de plus en plus difficile: postes non pourvus, budgets supprimés, etc. Ce travail de prévention pourrait très bien se faire si on lui allouait des budgets suffisant, si on le revalorisait. Comment explique-t-on qu'il faille près de six mois pour recevoir des parents soucieux de leur enfant dans un Centre-médico-psycho-pédagogique? Il est évident que plus la population s'appauvrit, plus les besoins des outils de prévention – et non de prédiction- augmentent.

Monsieur Bockel ne semble pas percevoir que considérer qu'il faille s'occuper d'un enfant qui ne va pas bien quand il est petit pour éviter qu'il devienne délinquant nous mène dans un projet de société qui conduit à du contrôle, du pistage des enfants. Dans ce rapport, le soin, la prise en charge psychologique n'émanerait plus du Ministère de la Santé mais bien du Ministère de la Justice.

Que vient faire la justice dans cette affaire de prévention des difficultés des enfants ? A travers ce rapport, le projet gouvernemental est de mettre la protection de l'enfance sous l'égide de la prévention de la délinquance, l'école assurant la jonction entre protection de l'enfance et prévention de la délinquance. Ce rapport est dans la lignée de la loi de la prévention de la délinquance de 2007. Certains articles de cette loi obligent la protection de l'enfance à rendre des comptes à la prévention de la délinquance. Y est préconnisé le partage d'informations nominative qui est une atteinte au secret professionnel. Des personnes en situation de soutien, d'aide, à des familles qui viennent leur confier leurs difficultés, sont tenues de faire remonter leurs informations auprès du Maire où est représenté la Préfecture de Police. Cela ressemble dangereusement à de la Délation.

C'est sans doute pour cela que dans ce rapport, Monsieur Boquel préconnise de réformer le métier d'éducateur de rue, donc de l'arrêté du 4 juillet 1972 : “en effet, ce métier demeure encore trop lié à la protection de l’enfance comme en témoigne l’arrêté du 4 juillet 1972 indiquant très clairement que « l’activité du club ou équipe agréée s’intègre dans les actions de prévention de l’aide sociale à l’enfance. Son caractère trop restrictif constitue en l’état une limite à l’efficacité de son action» (page:76)”. Monsieur Bockel préférerait que les éducateurs de rue soient du côté de la prévention de la délinquance. Il souhaite donc que “les pouvoirs publics redonnent une vraie densité au lien indéfectible entre ordre public et travail social (page:75)” et espère “faire revenir l'éducateur de rue dans l'espace public pour une reconquête des territoires” (proposition n°13, page:76).

Comme l'explique fort bien Monsieur David PUAUD, éducateur de prévention spécialisée, dans son courrier à Monsieur Bockel[5]: l'éducateur de rue ne peut être une force de concquérant venant restaurer l'ordre public dans les quartiers. L'arrêté de 1972 représente les conditions nécessaires et spécifiques au bon déroulement de ses actions éducatives en milieu ouvert. Sa remise en cause n'est pas une idée neuve, elle date de la loi de prévention de la délinquance de 2007…

Par ailleurs, Monsieur Bockel souhaite élaborer une charte de qualité visant à la réduction des délais d’exécution des mesures éducatives judiciaires (proposition n°12, page:73) sans pour autant s'interroger sur ce qui provoque cet embouteillement des services d'Aide Educative en Milieu Ouvert.

Pour conclure, ce rapport véhicule une conception bien particulière de la République teinté d'un moralisme inacceptable et poursuit les logiques sécuritaires du gouvernement.

Pour établir certaines propositions, Monsieur Bockel s'appuie sur des fais divers médiatisés mais contestables et contestés (le rapport INSERM sur le « trouble des conduites », la prétendue explosion de la délinquance des jeunes filles). Ce rapport fait des généralités à partir de points de vue plus que douteux sur l'immigration, il cible les « quartiers sensible », où habite la population « issue de l’immigration », qui abrite massivement des parents démissionnaires et plus ou moins intégristes. On y découvre par exemple que « certains parents d’origine étrangère ne perçoivent la France que comme un pays dans lequel il serait interdit de punir et interprètent la liberté comme un droit à la permissivité. » (page:14), que l'absence de père dans le processus éducatif « s'aggrave dans certaines familles d'Afrique noire où la mère s’occupe exclusivement des enfants pendant toute la période du primaire » ou encore que « dans certaines familles d’origine maghrébine, la mère joue à l’égard des garçons, un rôle de surprotection néfaste à l’acquisition des interdits républicains ».

Finalement, selon ce rapport, les causes de la délinquance seraient principalement culturelles et familiales. On y entend un regrêt de la “puissance paternelle” et l'idée saugrenue que l'égalité homme/femme et l'autorité parentale partagée seraient la cause de la délinquance. Quand on tente de dépister des troubles psychiques chez des petits enfants dans le but de prévenir la délinquance, il ne faut pas oublier que si les enfants vont mal, ce n'est pas forcément parceque les parents sont fautifs mais parce que les conditions de vie se détériorent dans notre pays.

Il ne semble pourtant pas avoir parut opportun à Monsieur Bockel de travailler le lien qu'il pourrait y avoir entre précarité, inégalité et délinquance. La lecture de ce rapport donne une impression étrange : l'État prône des actions de de réeducation comportementaliste et de sanction pour compenser les moyens de prévention qu'il détruit petit à petit.

Il semblerait que Monsieur Benisti, qui avait rédigé le rapport de la Prévention de la délinquance en 2005, ait d'ici peu à proposer un nouveau rapport sur ce sujet.


Bénédicte Maurin

 

2 “Café Picouly”, émission du 19/11/2010 sur france 5.

 

3 A visionner sur internet, le film l'enfance sous contrôle, de Marie-Pierre Jaury, présenté sur France 5 le 11 mai 2010

 

5 David Puaud, Lettre d'un éducateur de prévention à Mr Bockel in Rebond de la revue “Lien social”

 

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>Quelle hospitalité pour la folie ?

 

 

Intervention pour le colloque de Poitiers du 19 Novembre 2010 

 

Je vous remercie pour votre invitation qui est l’occasion d’une rencontre  sur des questions qui sont aussi les miennes. Je précise que membre du « groupe des 39 » dès sa fondation au lendemain du discours tenu par Sarkozy à Antony, je parlerai ici en mon nom et depuis ma pratique de psychiatre et de psychanalyste. Une pratique orientée depuis plus de 30 ans par la Psychothérapie Institutionnelle dans un service que j’anime depuis le Centre Antonin Artaud, mais aussi dans le service hospitalier qui lui est étroitement articulé.

 

C’est pour soutenir cette pratique et sa transmission, mais aussi pour lutter contre la haine froide d’une psychiatrie déshumanisante et protocolisée que je milite dans le groupe des 39 qui tente de mobiliser tous ceux qui se sentent concernés par cette dérive barbare de la psychiatrie ; et il est important de souligner la présence importante des patients qui prennent la parole dans nos rassemblements et en particulier notre meeting du 25 Septembre. 

 

Une question préside à l’argument du colloque qui nous réunit: que s’est-t-il passé depuis 1976 pour que le film « Vol au dessus d’un nid de coucous » nous paraisse toujours aussi actuel ? Cette question est troublante, et reflète bien les inquiétudes d’une génération qui a cru pouvoir en finir avec la violence asilaire en développant des pratiques alternatives. Or ce même discours alternatif a été détourné de façon perverse par l’Etat néolibéral pour détruire la psychiatrie en rejetant les patients à la rue ou en prison. Le film de P.Borel « un monde sans fous » est à ce sujet terrifiant, commençant par le recueillement d’une famille sur la tombe de l’un des siens schizo mort dans la rue.

 

Nous avons ainsi assisté à ce retournement de tous les mots et les mots d’ordre que nous avancions, et depuis 25 ans tous les gouvernements de droite comme de gauche sont allés dans la même direction avec entre autres la fermeture de 40000 lits en psychiatrie, la fin de l’internat en psychiatrie, la fin d’une formation spécifique pour les infirmiers psy et maintenant l’expulsion progressive de l’enseignement de la psychanalyse dans les facultés de psychologie.

 

Il est même question dans le rapport Millon d’une fin de la séparation entre la psychiatrie et la neurologie, en raison des progrès des neurosciences. Cela alors que tous les chercheurs les plus sérieux avouent leur déception devant leurs hypothèses biologiques : ni l’IRM, ni les recherches sur les neurotransmetteurs ne sont venus rendre compte de l’étiologie de la schizophrénie. Ce dont on pouvait se douter mais ce discours aura eu une fonction essentielle dans le dispositif du biopouvoir.

 

D’ailleurs certains praticiens et politiques font mine de croire toujours à ces hypothèses causalistes et simplificatrices. La croyance dans la toute puissance des psychotropes, et des cruellement nommés antipsychotiques, continue à faire des ravages dans les services où l’on pense soigner en abrasant les délires et en remettant les malades dehors le plus vite possible. Cette croyance, appuyée bien sur par le lobbying de Fondamental que l’on voit s’exhiber sans vergogne dans le film de Borel est sans doute à la source du projet de loi qui prévoit l’obligation des traitements en ambulatoire. Projet délirant d’une « gestion de la folie » comme l’affirmait tranquillement le rapport Couty qui n’ira pas sans reste puisqu’il est déjà prévu que les psychiatres auraient une obligation de délation au directeur qui referait interner le patient.

 

Nous avons quelquefois l’impression, sans doute discutable, d’assister à un retour du même dans un mouvement de répétition qui fait fi de toute l’histoire de la psychiatrie, alors que nous devrions savoir que la répétition n’est pas un simple retour à l’identique et qu’elle peut permettre à certaines conditions de faire advenir le nouveau. 

 

Beaucoup parmi nous ont ainsi avancé cette hypothèse d’un retour en arrière, d’un  nouveau « grand renfermement », d’un « retour à l’Asile » après la fermeture d’une parenthèse historique où nous aurions pu espérer une psychiatrie plus humaine et moins enfermante.

 

Du coup cela provoque un mouvement de déploration et de nostalgie d’un âge d’or qui laisse croire qu’il fut un temps où tout était possible, et cette nostalgie risque fort de plomber toute transmission vis-à-vis des jeunes générations qui arrivent dans nos métiers soignants.

 

Disons le tout de go : je ne partage pas cette manière d’envisager la réalité politique de la psychiatrie.  Il n’y eut jamais d’âge d’or, hormis dans les espoirs utopiques que nous avons porté et dans l’énergie que nous avons déployée pour transformer nos pratiques.

 

Ce qui s’est effondré et fait l’objet d’un deuil difficile pour certains, c’est justement la croyance en une utopie où nous pourrions en finir avec l’Asile, cela à partir de l’idéalisation d’expériences étrangères comme l’aventure basaglienne ou celle de Cooper, ou d’autres. Effectivement il fut une époque où nous avons cru qu’il serait possible de faire du passé table-rase et que (comme dans la chanson) la révolution serait victorieuse demain ».

 

L’effondrement d’une illusion-car c’en était une- nous fait traverser une sorte d’espace vide qu’il ne s’agirait pas de combler par une nouvelle utopie qui ne pourrait à son tour que nous décevoir !

 

Je crois plutôt que ce moment de désarroi que nous traversons au travers de cette perte bien réelle peut être une chance si nous arrivons à renoncer à cet espoir d’une réconciliation du sujet avec lui-même, un espoir d’en finir en quelque sorte avec la division subjective dont le siècle qui vient de se passer nous a montré l’échec tragique.

 

Nous nous trouvons en quelque sorte « privés et délivrés » de tout recours à une idéologie messianique – je reprends là une formulation dont use G.Bataille dans l’Erotisme à propos des « anciens mythes ». Nous avons appris que la liberté n’était pas forcément thérapeutique et que le « sans-limite », fascinant, constituait une drogue dure et dangereuse : plus possible de croire qu’on en finira un jour avec l’enfermement ou avec l’hôpital psychiatrique, la clinique est là chaque jour pour nous le rappeler. Pour autant, nous avons maintenant une praxis qui nous donne une expérience de 30 ans dans l’accueil de la folie : un accueil humain fondé en raison sur la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle et dont nous pouvons vérifier chaque jour la pertinence inestimable.

 

Nous savons aussi maintenant que Freud avait raison quand il critiquait ceux qu’il appelait « les bolchévistes » (dans « le Malaise dans la Culture »), pour leur prétention à réaliser l’Utopie comme fin des conflits, le paradis sur terre à l’instar des chrétiens qui le promettent dans les cieux.

 

Nous le savons maintenant, parce que l’Histoire s’est chargée de nous l’apprendre, en nous cognant très fortement et en nous mettant le nez sur les massacres commis au nom du Bien : je me suis ainsi approprié  l’hypothèse d’un effondrement traumatique des utopies révolutionnaires, que Jacques Hassoun, dans son dernier livre (Actualité d’un malaise), pense comme l’un des ressorts de l’actualité du malaise.

 

Après la Shoah et la catastrophe qu’elle ne cesse de produire dans la Culture,  comme l’a fort bien développé Giorgio Agamben dans « Homo sacer » et dans « Ce qui reste d’Auschwitz », il s’est produit une série de catastrophes d’autant plus traumatiques qu’elles ont atteint l’espoir d’un autre monde possible. Il nous est devenu impossible de croire, comme nous l’avons fait pendant longtemps que l’humanité avait à choisir entre « Socialisme ou Barbarie ». Je reprends là intentionnellement le nom du mouvement créé après-guerre par C.Lefort et C.Castoriadis qui espéraient un socialisme dégagé du stalinisme . Il faudrait d'ailleurs faire une place particulière à Castoriadis, qui n’aura eu de cesse jusqu’au terme de sa vie que de penser les processus de subjectivation en les mettant en rapport avec les « constructions imaginaires de la société », pour constater in fine « la montée de l’insignifiance », qui a fait le  lit du populisme et de tous les micro-fascismes actuels.   

 

Notre époque, caractérisée par le cynisme et la mélancolisation du lien social,  le fétichisme de la marchandise et la volonté explicite d’en finir avec Mai 68, aura vu nombre d’ex-gauchistes tourner leur veste. Je pense à tous ceux qui, « revenus de toute illusion », affirmant qu’on  ne les y reprendra plus ont appuyé la remise en ordre sarkozyste. 

 

Mais ce sur quoi je voudrais insister, c'est ce qui se présente de façon nouvelle sur ce fond de répétition, à savoir l’émergence de formes nouvelles de révoltes et de subversions dont nous n’attendons plus qu’elles tiennent « une ligne juste » ou qu’elles annoncent une révolution toujours « victorieuse demain ». De la désobéissance civile, du refus, nécessairement minoritaires d’ailleurs, provoquent des rassemblements inédits. Des retraités y côtoient des jeunes gens et, dans ce processus qui sait utiliser au mieux la modernité virtuelle d’internet, se créent des liens forts et réels, des lieux nomades qui ne cessent de s’enchevêtrer et de résister à toute tentative d’appropriation, ou à la stabilisation trop rapide d'une « bonne forme ». Des collectifs comme « le groupe des 39 » se constituent à la base et sans sommet, ce qui déçoit avec bonheur les demandes d’autorisation qui inévitablement resurgissent.  Moment instable qui ne durera peut-être pas et qu’il ne s’agit pas d’idéaliser, où il semble possible d’accueillir  du conflit dans le rassemblement. Il est intéressant aussi de remarquer que ces mouvements de révolte se trouvent dans la nécessité de se passer de modèle et que la transmission qui s’y effectue consiste aussi à faire la critique des fictions anciennes, qui se sont avérées des impostures. 

 

En tout cas, et je vais m’y arrêter un peu, tout ceci provoque une nouvelle donne du transfert dans l’institution que j’anime à Reims, le Centre Antonin Artaud, qui soutient un accueil et une praxis se passant de toute « terre promise ». La Psychothérapie Institutionnelle s’y présente comme méthode pour penser l’hétérogène de la clinique. A distance du dispositif divan/fauteuil, et au travers des médiations les plus diverses, il s’agit de construire et reconstruire sans cesse le praticable pour donner lieu et figuration au réel  de la psychose.

 

Travail passionnant et harassant qui ne pourrait s’imaginer sans le support du transfert, mais qui nous met en prise avec des éléments hétérogènes, en rapport avec l’Histoire et le Politique.

Pour la première fois depuis 30 ans, je me suis ainsi retrouvé à manifester le 19 Mars 2009 avec mes patients sous la banderole confectionnée avec eux : « Nous sommes tous des schizophrènes dangereux », et cela dans une ambiance tout à fait jubilatoire qui crée le réel de l’illusion d’une communauté partagée. J’insiste sur l’intégralité de cette formulation, car il peut paraitre insensé d’évoquer une communauté partagée avec des psychotiques qui, selon la doxa, ne sauraient produire du lien social. Et pourtant cela se produit, dans un transfert qu’il ne s’agit surtout pas d’interpréter, mais qui permet de construire de nouveaux praticables et fait surgir des avancées cliniques déroutantes.  

 

Au lendemain de la manif du 19 Mars 2009, j’ai ainsi découvert avec une certaine sidération qu’un patient avait fabriqué une vidéo prise à notre insu avec son téléphone  portable, qu’il avait construite, montée et mise en ligne sur You Tube, rajoutant des commentaires et mettant d’ailleurs en avant le lieu qu’il s’approprie ( en l’occurrence le Groupe d’entraide mutuelle La Locomotive). 

 

Un tel acte est saisissant sur le plan politique : un patient s’inscrit ainsi comme sujet d’une histoire en train de se faire, se dégageant ainsi radicalement d’une posture d’objet de soins et « d’handicapé psychique » . Le même aura pu, à ma grande surprise aussi, témoigner en mon absence dans l’émission « les pieds sur terre » à France Culture, pour raconter de façon très voilée et discrète ses épisodes d’internement, son appui prolongé sur le Centre Artaud, et le temps qu’il prend maintenant pour s’occuper de sa famille. Il anime aussi de chez lui sous un pseudonyme un blog et un site internet, et arrive à réinventer du réel sur ce fond de réalité certes virtuelle, mais portée également par le transfert. Il intervient dans les forums du net, se désolant de l’ignorance des jeunes psy qui arrivent dans la profession et se plaignent à juste titre qu’on ne leur ait pas enseigné Freud et la Psychothérapie Institutionnelle…  

 

Je respecterai sa discrétion et le voile qu’il tisse tout en se mettant en avant avec courage et ténacité, et je ne dévoilerai donc pas son histoire clinique pourtant passionnante. Je relèverai seulement dans le fil de mon propos cette capacité trouvée, et non pas retrouvée, à coanimer avec les soignants des espaces thérapeutiques et, aussi pendant les années précédentes, à se positionner très clairement comme cothérapeute, venant en séance me parler de son travail auprès des autres patients comme lors d’un contrôle analytique. 

Comme vous pouvez l’entendre, je tiens le pari d’une praxis où la psychanalyse n’interdit en aucune façon, bien au contraire , de s’impliquer dans le mouvement politique …A rebours de cette impasse insistante et nihiliste d’un prétendu déclin inéluctable du symbolique, ne trouvant de ressource que dans l’espoir d’un retour à l’ordre ancien ! Comme si les processus de symbolisation ne pouvaient surgir que dans un mouvement littéralement réactionnaire, alors que nous devrions être bien placés pour soutenir qu’il n’y a d’analyse que dans la subversion de l’institué et dans la traversée des évidences qui ont toujours fait le lot de la bêtise.

 

Je ne suis pas loin de penser, à l’instar de J.Clavreul dans son dernier livre (« l’homme qui marchait sous la pluie »), que la jouissance de la servitude volontaire et de l’assujettissement constituent une sorte d’impensé de nombre d’analystes bien souvent réfugiés dans l’idolâtrie du texte lacanien, ceux qu’il appelle les « lacanistes ». Or, si nous voulons accueillir le vif de l’inconscient à venir, il est essentiel de pouvoir se soutenir d’une transmission qui se dégagerait autant que faire se peut de la religiosité. Ce que J. Hassoun indique dans une formulation qui me convient à merveille du « psychanalyste infidèle », reprenant ainsi en la détournant la posture freudienne du « juif infidèle ». Nous savons que pour Freud, cette posture impliquait un double mouvement de rupture radicale avec la religion, sans que cela implique pour autant de renier en sa judéité. Serons nous à même de soutenir une transmission freudienne, sans pour autant fétichiser la doxa, autrement dit de pouvoir accueillir le nouveau et l’inouï en nous passant d’une grille de décodage trop assurée, mais sans faire table rase non plus du savoir et de l’expérience accumulés ? C’est sans doute une posture exigeante, et qui suppose de réinventer sans cesse la psychanalyse, ainsi qu’une psychiatrie soucieuse du sujet de l’inconscient, à partir d’une refondation permanente. 

 

C’est ainsi que je m’inscris, par rapport à cette transmission dans le groupe des 39, ainsi qu’à  La Criée fondée à Reims voici 24 ans quand nous avons pressenti le risque de formatage et de mesure de l’efficacité thérapeutique. Nous n’avons eu de cesse, dans la mesure de nos moyens, de penser ce qui nous arrivait pour trouver le moyen de tenir bon et de résister à cette construction d’un nouveau dispositif au sens que lui donne Michel Foucault. Je vais en reprendre la définition précisée par Agamben dans un petit livre récent « Qu’est-ce qu’un dispositif ? » : «  Foucault a ainsi montré comment, dans une société disciplinaire, les dispositifs visent, à travers une série de pratiques et de discours, de savoirs et d’exercices, à la création de corps dociles mais libres qui assument leur identité et leur liberté de sujet dans le processus même de leur assujettissement. Le dispositif est donc, avant tout, une machine qui produit des subjectivations et c’est par quoi il est aussi une machine de gouvernement »  Je poursuis ma citation beaucoup plus loin dans le même ouvrage « ce qui définit les dispositifs auxquels nous avons à faire dans la phase actuelle du capitalisme est qu’ils n’agissent plus sur la production d’un sujet, mais bien par des processus que nous pouvons appeler des processus de désubjectivation ». 

Je trouve cette remarque d’Agamben fondamentale, et allant d’ailleurs bien au-delà de Foucault, dans une direction qui parait rejoindre nos préoccupations les plus cliniques. Il existe en effet une contradiction fondamentale entre la conception foucaldienne de la subjectivation, toujours conçue comme un assujettissement dans le dispositif de consentement à la norme, et la conception psychanalytique qui dégage les effets de subjectivation comme un progrès dans la cure, ou dans l’analyse institutionnelle. Je veux parler d’une institution dans le sens qui nous importe, un Collectif  qui viserait toujours plus aux effets de surgissement et d’émergence du sujet de l’inconscient, ce que l’on peut repérer dans ses effets : surgissement de formations de l’inconscient telles que rêves, lapsus, actes manqués, mais aussi relance de la capacité d’invention et de confrontation à l’inconnu. Nous ne cessons de buter sur cette contradiction qu’il n’est pas question de suturer, mais de mettre au travail, puisque nous la vivons que nous voulions le savoir ou pas ! La perception par Agamben que le formatage actuel produit une désubjectivation, et la recherche qu’il fait pour une possible révolte, m’intéressent au plus haut point dans la mesure où elles produisent une ouverture pour la pensée, là où nous avions l’impression d’une opposition irréductible.

Je rappelle que ce qui est important chez Agamben, c’est le mouvement subjectivation/désubjectivation, ce dont il avait parlé dans un livre précédent à propos de la honte ; la honte qui dans le livre de Robert Antelme « L’espèce humaine », saisit le jeune homme choisi dans la foule par les nazis pour être exécuté et qui se met à rougir. A l’époque Agamben parlait de subjectivation à propos de cette honte, ce qui avait choqué  nombre d’analystes. Question de registres de langages différents qu’il s’agit pour nous de préciser pour éviter de comprendre trop vite et de rester prisonniers d’un monolinguisme

C’est d’ailleurs cette difficulté qui surgit d’entrée de jeu avec cette nécessité de penser l’hospitalité pour la folie: il nous faut pourtant bien assumer cette polyphonie sans espérer une traduction intégrale d’une langue à l’autre, mais en procédant plutôt par superposition et en travaillant sur le palimpseste ainsi produit… 

Il me parait important de travailler ainsi en relevant le défi d’une double aliénation du sujet divisé par son désir inconscient mais également aliéné aux processus sociopolitiques.  

Freud, nous le savons, s’est toujours tenu à distance clinique des schizophrènes, doutant même de la possibilité d’un transfert avec ces patients tout en gardant le contact avec les quelques analystes comme Ferenczi qui s’y risquaient. Il nous a laissé cependant dans son commentaire des mémoires du président Schreiber une hypothèse qui reste encore audacieuse : ce qu’on prend pour la maladie, le délire est en fait une tentative de guérison et de reconstruction du monde, un mode de lutte du sujet contre l’effondrement. Une hypothèse que nous vérifions dès lors que nous acceptons de faire émerger le transfert psychotique et de favoriser son accueil. Une hypothèse qui devrait interdire pour meurtre d’âme, toutes les volontés d’abrasion du délire qui visent à faire taire le délirant par tous les moyens que la psychiatrie actuelle ne cesse d’inventer. 

On sait que Lacan est parti de son transfert à Aimée, et qu’il ainsi construit sa méthode à partir de la paranoïa. Il me parait important de souligner  aussi comme le fait F.Davoine qu’il ne fut pas le thérapon de sa patiente mais son témoin et son scribe ; et qu’il consacra toute une partie de son enseignement aux présentations de malades, qui m’ont toujours paru une façon de se protéger du transfert pour mieux observer le patient d’une façon qui reste objectivante.

Par contre il a dans le même temps encouragé les meilleurs de ses élèves à se risquer avec des psychotiques, et Jean Oury, G.Michaud et quelques autres sur lesquels nous ne cessons de nous appuyer ne cessent d’en témoigner.

Je vais, pour les besoins de l’exposé relever quelques aspects de sa position quant à une hospitalité pour la folie.

J’ai donc relu pour la circonstance le texte  « l’agressivité en psychanalyse » que l’on trouve dans les Ecrits: Lacan conclut son propos sur une « fraternité discrète (avec l’analysant)  à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux », mais il évoque auparavant tout au long de ce texte, la recherche de l’apathie pour le psychanalyste qui à trop désirer pour son patient ne ferait que renforcer son agressivité. 

Je cite Lacan : à propos de l’attitude de l’analyste : « offrir au dialogue un personnage aussi dénué que possible de caractéristiques individuelles ; nous nous effaçons, nous sortons du champ où pourraient être perçues cet intérêt, cette sympathie, cette réaction que cherche celui qui parle sur le visage de l’interlocuteur, nous évitons toute manifestation de nos gouts personnels, nous cachons ce qui peut les trahir, nous nous dépersonnalisons, et tendons à ce but de représenter pour  l’autre  un idéal d’impassibilité. » 

On voit donc dans ce texte par ailleurs remarquable deux postures : l’une qui court pendant tout le texte et une autre apportée par une conclusion apportant une sorte de modération. Sans ouvrir la discussion trop tôt, que vaudrait cette recherche de l’apathie dans un transfert psychotique, et même dans d’autres situations cliniques, où il s’agit que l’analyste, le « psychiste » manifeste son activité psychique et son désir d’analyse que je ne peux imaginer autrement que tourné vers la vie ?   

Par ailleurs il faudrait aussi évoquer la critique lacanienne de l’intersubjectivité  en psychanalyse dans le séminaire sur le Transfert. Lacan insiste sur la disparité subjective dans le transfert analytique et sur la signification de l’amour en tant que substitution de l’amant à l’aimé, sur une manière d’apprendre à aimer. Je le cite : « est-ce à dire que je doive lui apprendre à aimer ? Assurément, il parait difficile d’en élider la nécessité… ». Encore faut-il que l’analyste puisse perlaborer cet amour avec discernement dans le cadre du transfert et du progrès de la cure… 

Lacan évoque dans ce même séminaire la dimension de l’atopia que Lacan prête à Socrate, le côté insituable, traduit de façon magnifique par le nulle part de son être qui donne voie à la recherche d’une position subjective.

Je vais maintenant citer Pascale Hassoun qui nous a fait à Reims un très bel exposé sur cet enjeu de l’hospitalité : « d’où vais-je entendre la personne qui vient me voir ? En quoi ma propre atopia est-elle ou non mise en jeu ? N’est-ce pas l’autre/l’hôte qui va me permettre de passer de l’atopia au topos car son altérité va me permettre de me positionner ».

En d’autres termes comment  supposer un passage entre l’autre du transfert et l’hôte de l’hospitalité, un passage aussi entre le travail de la métaphore dans le transfert et le jeu de substitution de l’hospitalité ? 

Ce sont ces passages qu’il va nous falloir explorer jusque dans leurs aspects les plus paradoxaux, et je vais essayer d’en déployer maintenant quelques uns.

Pour Freud et la psychanalyse, il semble que ce soit toujours le crime qui soit premier et fonde une origine à la Culture fut-ce de façon mythique. Et l’on peut constater que si le meurtre de Moïse est effacé du texte et reconstruit par Freud, le premier fratricide lui peut se lire en toutes lettres ainsi que le progrès qu’il permet d’effectuer dans la Culture.

Cette question de ce qui est premier : le don ou le crime peut paraître abstraite, voire métaphysique ; mais elle est absolument essentielle et très concrète pour notre praxis. 

Donnons tout de suite un exemple : si nous devons accueillir un patient psychotique très perturbé, qui témoigne peut-être par sa folie et son hostilité paranoïde d’un crime dans sa filiation et son histoire, il est de la plus haute importance de décider d’un mode d’accueil. Et si ce patient rencontre une institution hostile ou indifférente à sa détresse, ou un analyste neutre et apathique, alors sa situation risque de s’aggraver sérieusement. 

D’où le pari de l’hospitalité que je mettrai en rapport avec une bejahung, une affirmation primordiale à soutenir avec force et détermination, éventuellement malgré un contre-transfert négatif ou une inquiétude à se risquer. Cette inquiétude à risquer le « nulle part de son être » pour accueillir l’autre alors que je pressens la difficulté de le rencontrer, d’apprivoiser nos inquiétudes respectives pour qu’il m’ouvre la porte, et me laisse rentrer dans son paysage tourmenté ; la difficulté aussi que j’ouvre ma porte et que je puisse l’accueillir…

Ma résistance, celle de l’analyste ou celle d’un collectif, est-elle le témoignage d’une hostilité foncière à l’autre ? Ou plutôt du travail qu’il va falloir effectuer et dont je peux pressentir qu’il ne sera pas une partie de plaisir. J’ai longtemps pensé que la négativité était première : ça collait bien avec ma formation marxiste comme avec la tradition freudienne. Freud nous a effectivement transmis un savoir fort utile sur la verneinung (la dénégation), la verleugnung (déni/désaveu), la verwerfung sur laquelle Lacan a insisté en la traduisant par forclusion, abolition primordiale, et en faisant de la forclusion des noms du père la clé de voute d’une élucidation de la structure psychotique. Il a aussi insisté et Oury mieux encore, et bien d’autres depuis, pour évoquer une atteinte du refoulement primaire ou primordial dans la psychose (et les états limites psychotiques).

Et nous aurions tendance à penser qu’il n’y a pas de possibilité de sujet pour la psychanalyse s’il n’y avait pas ce refoulement primaire, cette séparation de das Ding, cette perte primordiale…

Je pourrais ainsi égrener tranquillement mon chapelet psychanalytique ce qui serait assez ennuyeux ! Mais je préfère remarquer que l’on ne peut imaginer une abolition aussi radicale que la forclusion qu’à la seule condition d’imaginer un temps logique antérieur de bejahung.

D’ailleurs si l’abolition était totale, le sujet ne pourrait sans doute même pas exister ; et cela sans même parler de forclusion partielle ou d’enclaves psychotiques, vacuoles de désymbolisation qui sont tout de même fréquentes dans la clinique des états-limites, des troubles psychosomatiques et autres…

Au commencement il y aurait donc la bejahung que nous ne pouvons que supposer, et que je mettrai bien rapport avec la préoccupation maternelle primaire dont parle Winnicott. Ou pour le dire autrement il faut bien que le sein ait été donné pour que l’enfant puisse s’en sevrer !

Voilà ce qui à mon avis dessine la nécessité d’un accueil fondé sur une hospitalité première de l’Autre, et c’est là que l’élaboration de Levinas que nous avions lu (Totalité et Infini) à Reims voici 10 ans pour préparer le colloque Asile peut nous être d’une aide précieuse. Je m’explique : je ne propose pas une adhésion au système de valeurs profondément religieuses de Levinas, ni même au mouvement de pensée de Derrida qui dans son livre Adieu s’emploie à transmettre sa lecture d’un ami disparu.

Notons d’ailleurs que Derrida n’use pas cette fois de sa méthode de déconstruction mais tente plutôt un recueil et même un recueillement.

Derrida vise à faire valoir la valeur philosophique de l’œuvre de l’ami disparu, montre sa signification d’immense traité de « l’hospitalité inconditionnelle », et n’hésite pas à expliciter, questionner les concepts. Par exemple à propos de la question de la primauté du don ou de l’hostilité, il montre à un lecteur profane en philosophie combien la thèse de Levinas s’oppose radicalement à celle de Kant. Kant suppose, ce que nous avons tous tendance à supposer au nom d’un certain sens des réalités, un fond d’hostilité permanente entre les hommes, qu’il s’agit d’apprivoiser, de réguler par des traités pour aboutir à une paix perpétuelle qui n’aurait rien de naturel. On voit la proximité avec Freud et son inquiétude légitime devant « l’humaine pulsion de destruction » qui conclut le Malaise dans la Culture. Inquiétude que je suis bien obligé de partager devant l’exacerbation de la destructivité contemporaine, et après les catastrophes que nous avons connues au 20° siècle marqué par la Shoah, le stalinisme, les génocides et les guerres qui n’ont jamais cessé.

Pourtant la pensée de Levinas s’est élaborée pendant la montée du nazisme dans l’enseignement de Husserl et d’Heidegger qu’il a participé à transmettre, alors pourtant qu’il publie le petit livre « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme »  qui amorce dès 1934 une critique voilée de la proximité des thèses d’Heidegger avec le mythe nazi. (En particulier tout ce qui tourne autour d’une mystique du sol et de l’enracinement). 

Mais c’est comme s’il ne lui était pas possible de penser le crime autrement que comme une tentative de destruction du visage, ce visage qui définit la relation métaphysique avec autrui. L’hospitalité se définit alors comme accueil du visage : « l’hospitalité devient le nom même de ce qui s’ouvre au visage, de ce qui plus précisément l’accueille. Le visage toujours se donne à un accueil et l’accueil accueille seulement un visage ».

Le meurtrier, et là il reprend l’exemple de Caïn, est celui qui croit que la mort est passage au néant. Mais même ce néant se présente alors comme une sorte d’impossibilité ou plus précisément une interdiction. « Le visage d’autrui m’interdit de tuer, il me dit tu ne tueras point même si cette possibilité reste supposée par l’interdit qui la rend impossible ». [Pour Levinas la mort c’est la non-réponse dans le visage d’autrui].

Vous entendez encore une fois le chiasme : avec cette possibilité qui reste supposée par l’interdit qui la rend impossible, et le fait que Caïn dévoré par l’envie, comme nous l’avons vu, tue effectivement Abel, ce qui n’empêche pas qu’il soit à l’origine d’un progrès de la Culture, avec l’invention de la métallurgie, des instruments de musiqueetc…  

Je pense qu’il doit y avoir mille commentaires talmudiques pour justifier cette réussite du crime, mais pour moi, pour tous ceux qui essaient de penser ce paradoxe avec la psychanalyse, il parait important de donner raison à ce montage textuel. Comme tous les textes fondateurs la Genèse construit un montage, un dispositif qui donne sa place au désir, à l’envie et à la pulsion de destruction.

Encore une fois il faut insister sur la distinction qu’ont fait Lacan, J.Oury, J.Hassoun, N.Zaltzmann et d’autres entre pulsion de mort et pulsion de destruction. Ces deux pulsions sont d’abord confondues par Freud dans « l’au-delà du principe de plaisir »(1920), et distinguées dans d’autres textes ultérieurs même s’il ne tranche jamais très clairement. C’est dans « Problèmes économiques du masochisme »(1924) qu’il va parler de la pulsion de destruction comme colonisation par Eros de la pulsion de mort, que l’on peut plutôt définir comme silenciation, énigme et ressort du symbolique.

Définir la mort comme « non-réponse » et soutenir comme le fait Derrida « qu’il faut commencer par répondre, qu’il n’y aurait donc pas au commencement de premier mot » puisque « le premier mot, le premier oui est déjà une réponse à l’Autre » peut peut-être être mis en perspective avec l’hypothèse première de Lacan définissant le sujet comme pris dans le discours de l’Autre. Mais Lacan écrit cette formule in fine S barré poinçon petit a pour écrire cette entame au lieu de l’Autre et cette chute de l’objet cause de désir.

Cette entame nécessaire, je dirai que c’est ce que nous avons à garder à l’esprit si nous voulons rester le plus lucide possible en face de cette difficulté : il nous faut donc supposer en permanence cette entame du oui, de la bejahung, pour le dire dans la langue freudienne. Ce serait une manière de soutenir ce nouage qui nous empêche de penser séparément pulsion de mort et pulsion de vie : il s’agit d’une intrication intime et instable. Toute désintrication ayant des effets cliniques immédiats, des effets de désymbolisation et de dévitalisation.

Lacan en avançant cette figure de l’analyste apathique, faisant le mort, voulait bien sur démolir la posture de l’analyste oblatif, voulant tout le bien de son patient, et entrant avec lui dans un échange faisant fi de la disparité subjective du transfert. Il avait sans doute en partie raison en son temps, mais aujourd’hui que cette figure a fait des ravages, et pas seulement chez les psychotiques, il me parait essentiel d’essayer de penser ce qui nous est nécessaire pour nous engager et nous tenir dans le transfert. Pour permettre aussi ces « greffes silencieuses de transfert » dont parlent Pankow et Oury qui ne peuvent se produire à mon avis que sur ce fond d’une hospitalité vivante sur laquelle Oury insiste sans cesse, d’ailleurs en la référant d’ailleurs à Levinas. Comment imaginer des greffes de désir, de vie, avec un analyste cadavérisé ??

A l’inverse il faut aussi souligner qu’un analyste qui s’avancerait sans prudence et sans tact sur son désir, et en oubliant la disparité subjective prendrait le risque d’érotiser le transfert. Ce qui est une faute dans la névrose, et conduit aux passages à l’acte qui alimentent la chronique, devient tragique dans la psychose, car l’excitation provoquée peut faire des ravages en raison de la désintrication pulsionnelle toujours menaçante et de la très grande proximité du patient avec sa destrudo. Winnicott a beaucoup insisté sur cette proximité et Oury, quand l’érotisation se produit nous conseille de pratiquer l’art de la conversation…

Tout un programme qui suppose de pouvoir travailler à partir d’éléments apparemment triviaux, superficiels, qui sont autant de médiations nécessaires pour aborder de façon précautionneuse les enjeux du désir inconscient chez le psychotique. Se rappeler sans cesse que cela nous conduit toujours dans des zones extrêmement archaïques où la nécessité  de localiser un site de la mort peut éviter un engouffrement du sujet dans la tourmente. Autrement dit il va falloir réduire autant que faire se peut la part de narcissisme secondaire, de jouissance des enjeux imaginaires de prestance, pour permettre d’aborder cette hospitalité là. Comme le disait un patient qui fut un de mes maitres : « il faut que les soignants s’abaissent pour que les patients puissent s’élever ». Son intervention magnifique fit alors une très belle coupure interprétative dans l’érotisation d’un groupe percussion où les animatrices avaient quelque peu tendance à s’intéresser plus à l’animateur qu’aux patients. Pour autant il faut qu’il y ait cette première strate où un imaginaire du groupe se construit, et produise une certaine jouissance de la vie, pour qu’une telle coupure puisse s’effectuer. 

A ce point quelques mots sur la perversion possible d’une telle hospitalité, ou plutôt ce que Derrida appelle « une possible hospitalité au pire pour que la bonne hospitalité ait sa chance ».

Cette possibilité serait à mettre en rapport avec « l’impossibilité de contrôler, de situer pour s’y tenir par des critères, des normes, des règles, le seuil qui sépare la pervertibilité de la perversion. 

Cette impossibilité, il la faut. »

Cette assertion, je la reprendrai bien à mon compte pour souligner ce paradoxe à maintenir comme paradoxe de l’hospitalité dans le transfert : pas de règles ni de normes qui viendraient nous rassurer, mais à chaque fois et sans cesse une prise de risque absolument nécessaire. D’où la nécessité d’une analyse infinie pour l’analyste, et d’une analyse institutionnelle permanente dans toute institution digne de ce nom. 

Précisons : ce qu’on peut attendre d’un analyste, c’est qu’il ait pu se familiariser suffisamment avec la chose inconsciente et avec son symptôme pour accueillir le patient sans trop l’en encombrer. Ou même puisqu’il offre l’hospitalité de son espace psychique, qu’il puisse travailler à partir des points de trauma de son histoire qu’il aura traversé dans sa cure, et aussi dans les rencontres qui vont relancer sans cesse son analyse. Qu’on pense à F. Davoine nous disant à quel point l’orthodoxie lacanienne l’avait rendu muette, et la nécessité pour elle de s’étranger aux USA, d’y rencontrer des analystes étrangers à tous points de vue et des chamans des indiens des plaines  pour prendre la parole et créer son style et son dispositif analytique inimitable. Chacun ayant me semble-t-il à s’étranger pour pouvoir accueillir l’altérité sans la banaliser ou la réduire à du déjà connu.

En institution, la surprise vient de l’inattendu des rencontres qui se produisent pour des patients très perturbés : certains comme on sait auront tendance à se précipiter vers des « oreilles fraiches » : des personnes jeunes, inexpérimentées et donc ressenties moins dangereuses pour les défenses paranoïdes. Le risque est donc démultiplié d’analyse sauvage et de délire à deux ou à plusieurs, même si le collectif se donne des lieux d’élaboration des transferts engagés. 

On peut récuser ce risque en récusant la possibilité de l’engagement dans le transfert, ce qui constitue l’actuelle banalité des institutions qui s’en trouvent dévitalisées, avec une très forte tendance au désinvestissement voire à la perte du désir soignant.

On peut aussi et c’est le pari de la PI, construire à plusieurs le dispositif nécessaire : avec une pluralité de lieux d’élaboration, des séminaires et groupes de travail, une théorisation permanente de la praxis. C’est dans cette perspective d’une hospitalité construite à plusieurs que nous allons nous frotter en permanence aux paradoxes que j’essaye de dégager. Les résistances du Collectif ne seront pas envisagées comme des obstacles à abattre-faut-il le préciser, mais comme l’espace même de la construction. Chacun s’y engagera peu ou prou, avec la pulsatilité du désir inconscient, et l’unicité de son être au monde. Que cette unicité ait à voir avec son symptôme n’est pas une mince affaire, car il s’agit de réduire les effets d’analyse sauvage, de tamponner leur cruauté par l’humour et une certaine légèreté de l’ambiance, de la stimmung.

C’est dans cette « conjugaison des points aveugles de chacun » (JP Lehmann) que nous pouvons quelquefois espérer voir un peu mieux à condition bien entendu que cette conjugaison n’aboutisse pas à un aveuglement collectif…

C’est ainsi que se dessine une hospitalité orientée par le transfert où les passages de l’un à l’autre, les constellations transférentielles seront sans cesse travaillées par l’enjeu d’une responsabilité éthique que Oury a toujours référée à Levinas : « être responsable de la responsabilité d’autrui ».

Patrick Chemla  

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>« Accueille un visiteur qui t'étrangera mieux… »

 

Par, Pascale Hassoun


 Accueille un visiteur qui t'étrangera mieux

 Et par un front rebelle activera ton jeu.
        Montre toi connaisseur des façons de l'abord

 Et dès la porte ouverte afin qu'on ne s'éloigne

 Hôte à tort ne te montre oublieux de promettre

 Une lueur d'abord entre tes quatre murs 

                                                                                                   

 Francis Ponge  L'antichambre 1925                                                                                                                                                                

 

Parler, ouvrir l'année sur les « politiques de l'hospitalité » dans un lieu qui est l'hospitalité même est une gageure. Cette hospitalité, j'ai pu en prendre plusieurs fois la mesure à la lecture de l'intervention de Patrick Chemla [1] aux journées de l'association « Europsy » [2] et au cours des différents colloques organisés par la CRIEE, dont le dernier en juin 2010, en particulier au cours de l'atelier « Bricolages et constructions dans la clinique [3] ».

 

La difficulté se renforce du fait, paradoxalement, que je suis psychanalyste. La psychanalyse par apport au déploiement de l'approche de la psychothérapie institutionnelle me paraît couver le danger d'être enfermée dans sa forme et de se retrouver parfois inhospitalière. Pourtant elle était subversive et hospitalière de la folie lorsqu'elle s'est imposée à  Freud. A l'heure actuelle qu'est-elle devenue au regard de l'hospitalité ? Quand est-elle hospitalière et quand ne l'est-elle pas ? Bien plus, a-t-elle à être hospitalière ? Il semble sur ce point qu'en ce qui concerne J. Lacan, sa pratique et son discours, à ses débuts, l'aient été. Mais ensuite ? A force de tendre au trait du trait, de vouloir tout définir à partir du semblant et de l'imaginaire, de vouloir ramener le réel à un discours : les dits dépressifs (ce qui est intéressant et pas forcément faux), les psychanalystes ne s'isolent-ils pas insensiblement mais surement de la réalité sociale ? En quoi la double aliénation telle que Patrick Chemla la relève, le sujet divisé par son désir inconscient et travaillé par une aliénation sociale, entre-t-elle dans la réflexion et la pratique du psychanalyste ? Comment tenir les deux à la fois ?

 

Bref je me sens peu légitime pour vous parler ce soir. Et pourtant il y a de l'hospitalité dans le transfert au sens où pas n'importe quel accueil permet d'entendre la question du mal en tant que pulsion de destruction [4].

 

 Le psychanalyste reste encore celui à qui l'on s'adresse lorsque la pulsion de destruction, d'auto-destruction, autrement dit la jouissance qui mène au mortifère, prend le pas sur le désir. La personne qui vient voir le psychanalyste vient le voir dans l'espoir de renverser la balance, dans l'espoir que le désir puisse retrouver sa place et devenir plus fort que la pulsion de destruction [5].

 

La question qui surgit immédiatement est celle de la mise du soignant. Quelle va être sa mise pour que le « retournement », le renversement puisse avoir lieu ?

 

Qu'en est-il de l'hospitalité ?

 

Hôte est un mot qui dérive d' Hostis  qui contient deux valeurs de l'étranger : l'étranger favorable (l'invité-ami) et l'étranger hostile ( l'ennemi). D'où le jeu de mot de Derrida incluant l'hostile à l'hospitalité lorsqu'il intitule son séminaire de 1995 « L'hostipitalité ». De quel hostile s'agit-il ? Derrida ajoute :« Qu'elle est « terrifiante », la loi des lois qui veut que l'hôte (host), l'invitant, donne ce qu'il a de plus précieux à l'hôte (guest), à l'invité, et devienne alors en vérité, comme l'autre, l'hôte de son hôte, pour ne pas dire son otage. » 

 

A cette bivalence du terme d'hospitalité s'ajoute en français une autre ambiguïté car hôte en français est à la fois hôte l'accueillant et hôte l'accueilli. 

 

L'hospitalité ne serait-elle pas l'action de recevoir chez soi l'étranger qui se présente [6] ?

 

L'hospitalité implique la notion de limite, de lieu, de dedans (domi) et de dehors (foris) et donc de porte, symbole de la communication ou séparation. Selon Benveniste le terme opposé à « domi » est tiré de « ager », champ, sous la forme de l'adverbe « peregri » d'où le dérivé « peregrinus » « étranger ». En effet le champ inculte, l'espace désert est opposé à l'endroit habité. Hors de cette communauté matérielle commence l'étranger qui est fortement hostile. Il y a l'idée d'un avant (la nature) et d'un après (la culture) et d'une intégration, le passage du nomade au sédentaire. L'hospitalité est donc l'articulation entre deux mondes, entre le connu et l'inconnu, le local et l'errant, l'ami et l'ennemi.

 

L'hospitalité peut être conçue comme la connaissance de la pratique que l'homme entretient avec l'Autre (l'altérité) à travers lui même. Celui qui accueille, qui est en situation de sédentaire est en fait un migrant, un étranger en attente, tandis que celui qui est reçu, en position de nomade, est en fait un sédentaire en attente. L'un et l'autre sont engagés dans un vaste système d'échanges.

 

En effet que ferions nous sans hospitalité, sans cette possibilité offerte par l'hospitalité  de  permettre à l'ailleurs d'arriver jusqu'à nous ? N'est-ce-pas ce que l'on demande à son hôte : raconte moi d'où tu viens, comment est-ce là-bas ? Il y a toujours une curiosité de l'autre. Rappelons  la fascination pour les récits des grands voyageurs. L'hôte, le voyageur, rassure et alerte.

 

L'hospitalité n'est-elle pas ce qui permet la circulation? S'il n'y avait d'emblée que hostilité, peur, on ne pourrait pas circuler. L'hospitalité est ce lieu d'accueil qui suspend pour un temps l'hostilité. Il était courant que l'étranger paye une taxe moyennant quoi il était sous la protection du souverain, règle qui au fond tenait compte de ce que sa présence  pouvait susciter comme angoisse, envie hostile et rejet. L'hospitalité est cette loi, ce rite, qui autorise l'interrogation, voire le franchissement, des limites mais sans violence. 

 

L 'Iliade nous offre un magnifique geste d'hospitalité. Après la chute de Troie et la mort d' Hector le fils du roi de Troie Priam [7], celui-ci va chez Achille, l'ennemi, chercher le cadavre de son fils, afin de pouvoir le ramener à Troie et l'enterrer avec les honneurs. Le vieux roi Priam prend donc le risque d'aller chez l'ennemi. Achille prend aussi le risque de recevoir le père du meurtrier de son meilleur ami. Voici comment le texte parle de l'énormité du geste d'hospitalité qui est en train de s'accomplir : « Lorsqu'un mortel, en proie à une Faute, après avoir dans son pays commis un meurtre, arrive brusquement, à l'étranger, dans la maison d'un homme riche, une stupeur saisit tous ceux qui l'aperçoivent… »

 

Priam est dépeint dans l´Iliade comme faisant preuve d'une immense bonté et d'une justice exemplaire. Contrairement à ses conseillers, il refuse de porter le blâme sur Hélène pour la guerre . Il voit mourir nombre de ses fils au cours de la guerre  et en particulier Hector tué par Achille. Celui-ci refusant de rendre le corps d’Hector à sa famille pour les funérailles. Priam se rend au milieu du camp des grecs pour y supplier Achille qui par respect lui rendra le corps de son fils. La rencontre d’Achille et de Priam est l’un des passages les plus émouvants de l’Iliade. Leur rencontre commence par le temps pour pleurer, pour dire l'entame, la perte.

 

Ou encore tel dissident accueilli qui amène son hôte à se mobiliser contre son ancien allié. Ainsi dans la tragédie grecque d' Eschyle « les Suppliantes [8] »

..

L'hospitalité  est source de lien social à tous les niveaux. C'est grâce à l'hospitalité que se construisent les alliances  et que se renversent ces mêmes alliances.  Les différents croisements de valeur et d'identités rendus possibles par l'hospitalité font de celle-ci un profond facteur d'enrichissement.

 

L'hospitalité classique consistait à satisfaire les besoins de base et de sécurité, voire dans certains cas de confort et d'affection, de personnes en déplacement à travers une relation gratuite, c'est à dire non économique. Il ne faut pas oublier ceux qui étaient jetés sur les routes par manque de travail et pour lesquels l'hospitalité classique était un moyen d'attendre des jours meilleurs. D'une certaine manière l'hospitalité remplissait alors une fonction régulatrice et permettait aux plus défavorisés de conserver un minimum d'autonomie dans un milieu difficile. En effet grâce à la règle de l'hospitalité, ils pouvaient continuer à entretenir des relations aléatoires avec l'environnement et par conséquent ne pas cesser d'être mobiles en attendant de pouvoir se sédentariser. L'hospitalité n'a pas qu'une fonction régulatrice, elle est liée à la vie nomade en ce que celle-ci est la vie opposé à ce que la sédentarisation peut avoir d'immobilisation. Dans le premier conflit des frères, Dieu reçoit les offrandes non pas de l'agriculteur Caïn mais du nomade Abel. L'errance a toujours été l'autre face de l'humain. C'est une mythologie de croire que l'homme est stable. Les hommes,  les peuples, ont toujours été en mouvement, ne serait-ce que pour les guerres. 

 

« Mais si originellement, écrit Claude Raffestin [9], l'hospitalité a pu être cela, la « mise en monnaie » de la ville a progressivement fait reculer cette hospitalité, sinon sous la forme de la charité ou de la philanthropie. Si l'hospitalité a drastiquement reculé c'est que l'errance des pauvres pèlerins, qui était une valeur dans les traditions judéo-chrétienne- musulmane, n'a plus aucune signification positive aujourd'hui. La monétarisation complète a fait prévaloir des relations d'échanges de type purement économique. Dés lors l'hospitalité comme don offert est considérée comme dilapidation des richesses. La ville contemporaine livrée à l'ultra libéralisme économique ne possède pas de structures spécifiques pour faire face à l'exclusion que représente l'errance moderne, qui est non pas passagère et conjoncturelle comme on a pu le penser, mais structurelle…. La réinvention de ces formes d'hospitalité qui s'enracinent tout autant dans des initiatives privées que publiques et qui sont l'expression d'une sorte de morale naturelle, n'en finit pas de souligner la contradiction de notre société, dans laquelle le système économique procède selon une espèce de « sélection sociale » qui renvoie les problèmes de l'exclusion qu'elle crée à l'émergence d'une entraide indispensable si l'on veut éviter les explosions de violence. » 

 

 Outre la barrière économique, l'étranger qui demande hospitalité peut franchir la limite matérielle mais il se retrouve confronté à une autre limite, beaucoup moins visible et plus subtile, celle des codes, de la sémiosphère (sphère des signes), du lieu d'accueil. Bien que n'étant pas à franchir c'est cependant elle qui lui donnera sens ou le lui refusera. La sémiosphère est aussi un lieu d'apprentissage et d'ouverture. J'apprends les signes de l'autre. Je regarde autrement ma société d'origine. Cependant un phénomène de traduction de la différence est nécessaire pour permettre une convivialité, sinon le déni de cette différence peut déclencher le conflit. L'hôte refusé dans la sémiosphère intérieure mais néanmoins présent dans l'intériorité de la ville, du pays, devient alors un otage. Ainsi en est-il des étrangers utiles mais non intégrés. Il faut une véritable hospitalité de l'hôte pour ne pas retomber dans l'hospitalité du même qui  alors a tendance à se reconstituer en ghetto. 

 

Reste le don dans lequel la relation ne s'épuise pas. En effet, comme l'indique Benveniste, le don est de nature relationnelle. Il n'est pas le propre du donateur. Il est dans la relation entre le donateur et le donataire. La racine indo-européenne « do »signifie « donner et prendre ». 

 

Et pour nous qui sommes des soignants ne faut-il pas interroger d'abord notre position d'hospitalier ? Qu'est ce qui a fait pour que nous nous  soyons dirigés vers un rapport de soin à l'autre ? Où en nous et comment se pose la question de l'hospitalité ? Je voudrais surtout retenir la notion d'entrée, de franchissement d'une porte, de passage. D'où le passeur tire-t-il sa force ? N 'est-il pas amené parfois à forcer le passage, à créer lui même le seuil, à proposer quelque chose qui transforme une barrière en seuil ? L'hospitalité n'est -elle pas essentiellement cet entre deux qui se produit dans la rencontre ? N'est-elle pas un espace pour cet entre deux qui fait que ce qui pouvait être ressenti comme hostile, parce que trop prés de l'intime ou trop chargé de mortifère, acquiert un lieu, une demeure ? Comme le dit Paul Ricoeur, l'hospitalité n'est pas une technique, elle est une attitude. L'hospitalité n'est-elle pas toujours de l'ordre de l'évènement ? De la première fois ? De l'acte ? Étrangement l'acte d'hospitalité ne produit-il pas cette sorte de paradoxe de pouvoir se sentir et chez soi et l'hôte; plus même, de pouvoir se sentir d'autant plus chez soi que l'hôte a accepté notre invitation, qu'il a senti un seuil possiblement franchissable ? Alors, c'est comme si notre maison devenait plus grande…moins étrangère… « Elle est le partage du chez soi », dit Ricoeur [10].

 

Allons aussi loin que lui : Ce partage est une entame. Elle n'est interface avec l'autre/l'hôte que parce qu'elle est entame de moi même. Cette entame me permet d'aller vers l'étranger en moi, elle me construit, elle m'enrichit de mon hôte.

 

Compte tenu de la superposition des dimensions d'amitié et d'hostilité que l'on trouve dans la notion d'hospitalité, nous ne serons pas étonnés de trouver un très beau passage de J. Lacan sur l'hospitalité, justement dans l'article sur…  L'agressivité en psychanalyse . C'est un article très intéressant dans lequel Lacan développe le fait que l'étranger dont nous souffrons c'est nous même qui le créons. Pourquoi, comment ? Du fait même que nous n'avons accès à l'objet de notre désir qu'en le dégageant de l'image de cet objet et de nous même (notre moi)  que nous avons projetée dans l'autre. Nous essayons en vain de récupérer cet objet mais il nous revient aliéné à l'autre, ce qui engendre notre agressivité. 

 

Lacan, après avoir développé le fait que l'agressivité soit une des coordonnées intentionnelles du moi humain, une tension subjective, et cela spécialement en rapport avec la catégorie de l'espace, rappelle que cette catégorie de l'espace se croise avec la dimension temporelle relevée par Freud dans l'angoisse. Ces deux dimensions, qui sont des tensions dit-il, ne sont pas autre chose que l'assomption par l'homme de son déchirement originel, « par quoi, ajoute Lacan, à chaque instant l'homme constitue son monde par son suicide, ce que Freud développe avec la notion de pulsion de mort. »… Lacan de conclure « C'est cette victime émouvante, évadée d'ailleurs irresponsable en rupture de ban qui voie l'homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous, c'est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d'ouvrir à nouveau la voie du sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous somme toujours inégaux. [11] »

 

Cette intervention de Lacan eut lieu en 1948

 

Tout dans ce passage ne parle-t-il pas d'hospitalité ? La victime émouvante, évadée; l'homme en rupture de ban; la galère sociale; que nous recueillons…quand elle vient à nous, précise Lacan;  cet être de néant; auquel notre tâche quotidienne est d'ouvrir la voie du sens; ouvrir la porte ce n'est pas n'importe quoi précise Lacan, c'est ouvrir la voie du sens…; dans une fraternité discrète..; à la mesure de laquelle nous sommes toujours inégaux….Cette fraternité n'a pas de limite, l'hospitalité est par définition illimitée et cependant nous sommes dépassés par elle. Nous ne pouvons pas nous égaler à la mesure de ce que cette fraternité pourrait exiger de nous. L'hospitalité semble ici se creuser dans un retournement des positions où celui qui croit donner reçoit et celui qui croit recevoir donne.

 

Pas d'hospitalité sans doute sans ce retournement. C'est ainsi que j'ai entendu la remarque de l'une de mes patientes. Que m'avait-elle dit ?

 

Elle me dit : « C'est une violence que je peux approcher ». Lorsqu'elle me dit cela, j'entends qu'elle est en train de me dire qu'elle vient de franchir un seuil. Elle le dit à propos du livre de Faulkner « Sanctuaire » dont elle dit que l'écriture est superbe, poétique, comme un film, mais que le contenu est d'une violence inouïe, viol du regard, du corps. C'est alors qu'elle énonce : « C'est une violence que je peux approcher ». « Il y a des années, ajoute-t-elle, je n'aurai pas pu ouvrir deux pages. » Le seuil qu'elle est en train de franchir est un monde qui, quoique toujours chargé de violence, peut cependant devenir apaisable. Ainsi, quelques minutes plus tôt, elle a pu dire : « je gère mieux l'inconnu ». Celle qui dit pouvoir approcher cette violence a fait un long chemin avec moi durant lequel elle était en prise avec une souffrance intense sans parvenir à la mettre à distance. Sa capacité de violence était telle que j'étais sur le qui-vive, un rien imprévisible pouvant rallumer l'incendie. Sa souffrance m'atteignait au point que je m'étais un peu figée, comme en résistance à son contact assez dense par lequel elle se défendait elle même de son manque d'enveloppe. Constatant, et ce faisant elle m'en faisait le cadeau, qu'elle pouvait s'approcher de la violence sans en être pulvérisée, elle s'est demandé pourquoi sa souffrance avait cédé. La réponse qu'elle donna est la suivante :  « Vous m'avez fait savoir que vous aviez des pensées et que ces pensées c'est moi qui vous les inspirais et que c'était possible…ça…. » Elle poursuit : « Là, , quelque chose s'est déchiré…crevé » ( une obscurité, un voile, un écran, une barrière…). Vlan ! De mon coté il m'avait fallu faire un travail énorme sur mon agressivité envers elle et me déloger de mes critères, de ce qui pour moi pouvait ou non être aimable, pour la reconnaître dans ce qu'elle était et non dans ce que j'aurais voulu qu'elle soit.

 

Si je vous amène ce fragment c'est parce qu'il illustre que le visiteur, cet homme ou cette femme en rupture de ban, ne demande pas simplement à être reçu, mais il demande, il attend, de servir à quelque chose, de servir à son hôte. Il attend de produire quelque chose chez l'autre, son hôte. Il n'y a pas moyen, me semble-t-il, « d'ouvrir la voie du sens » si l'accueilli ne produit pas du sens chez le supposé accueillant.

 

Comment nommer ce que je viens de décrire ? Articuler le transfert avec l'hospitalité m'amène à reprendre un débat soulevé par Lacan autour de l'intersubjectivité. Comment nommer ce phénomène où la subjectivité de l'un agit sur l'autre ? Est ce là le transfert ?

 

Dans de très belles pages de son séminaire  le transfert, pages que j'ai redécouvertes et relues grâce à vous, Lacan tombe à bras raccourci sur l'intersubjectivité. « L'intersubjectivité, dit-il, n'est-elle pas ce qui est le plus étranger à la rencontre psychanalytique? [12]»

 

 Vous comprendrez qu'après ce que je viens de déplier cette assertion puisse m'interroger. Lacan est même encore plus radical puisqu'il ajoute : « Y pointerait-elle que nous nous y dérobons, sûrs qu'il faut l'éviter. L'expérience freudienne se fige dès qu'elle apparaît. Elle (l'expérience freudienne) ne fleurit que de son absence. » C'est plus que radical. Comment nous situer ?

 

Suivons la démarche de Lacan : Il dénonce l'intersubjectivité, comme une position où l'ego de l'un se refléterait dans l'ego de l'autre et comme  une tentation de vouloir le bien du patient. Le patient, dit-il, « ne veut pas qu'on veuille son bien, il veut être surpris ». Il veut être entamé lui aussi. 

 

Lacan   propose de prendre la question dans un autre sens et de partir de l'extrême de ce que suppose une relation où l'on s'isole avec quelqu'un pour lui apprendre quoi?   ce qui lui manque… ». Il ajoute « ce qui lui manque, il va l'apprendre ….en aimant. » « Je ne suis pas là, en fin de compte, pour son bien mais pour qu'il aime… ». Il enfonce le clou : « Est ce à dire que je doive lui apprendre à aimer ? Assurément, il paraît difficile d'en élider la nécessité…[13] »

 

C'est quoi aimer. Ne serait-ce pas, comme la patiente me l'a appris, à sortir de mon moi? Je vous renvoie au séminaire Le transfert. Ce que j'en retiens pour nous aujourd'hui ce sont trois choses qui viennent très vite dans les chapitres suivants, qui permettent de comprendre pourquoi Lacan ne veut pas parler d'intersubjectivité mais de transfert.

 

1°- Il y a trois places : a) la place de l'amant qui  est celui qui manque et va chercher quelque chose chez l'aimé. b) la place de l'aimé qui lui posséderait l'objet qui attire l'amant. c) la place de l'objet lui même.

 

Lacan fait une remarque intéressante : Il remarque que c'est celui qui manque qui est actif. Ce n'est pas forcément le plus fort qui est actif.

 

D'où vient la signification de l'amour se demande Lacan et nous avec lui ?

 

La signification de l'amour vient de la substitution de l'amant à l'aimé. C'est cette métaphore (la substitution est le mécanisme de la métaphore) qui engendre la signification de l'amour. Cela n'est pas sans m'évoquer cette substitution de place que l'on suppose à l'hospitalité. Cette substitution potentielle où celui qui offre devient celui qui manque et celui qui manque devient celui qui offre.

 

2°- Cette potentielle substitution permet non pas que l'on fasse quelque chose à la place de l'autre mais que chacun soutienne ce dont il a à répondre. Une des figures de l'hospitalité est la dette[14].

 

Autre loi de l'hospitalité interne au transfert ? Celle de soutenir la dette à laquelle l'hôte a à faire face.

 

3°- Lacan note ce jeu croisé de l'objet qui suscite l'amour dans  le Banquet  de Platon. Dans la série des prises de paroles on peut voir que « je » parle à l'un de ce qu'il suscite en  l'autre pour qu'un troisième le comprenne. Lacan note que c'est de son atopia,

 

 le coté insituable, le nulle part de son être, que Socrate a certainement provoqué toute une ligne de recherche.

 

Pour nous ce soir, je retiens cette atopia, ce nulle part de son être, qui donne voix à la recherche, à la position subjective. On sait en effet que cette atopia  n'est pas sans relation avec la position de Socrate face à sa propre mort. Étonnante dimension de l'hospitalité qui est de donner lieu en soutenant et en risquant sa propre atopia[15].

 

D'où en effet vais-je entendre, vais-je pousser à la recherche, la personne qui vient me voir ? En quoi ma propre atopia est-elle ou non mise en jeu ? Quel est ce nulle part d'où je puis entendre ce nulle part de l'autre ? N'est-ce- pas l'autre/l'hôte qui va me permettre de passer de l'atopia au topos (lieu) car sa venue, dans son altérité, va me permettre de me positionner ?

 

Je vous propose de nous arrêter sur un autre fragment de cure. En effet cette dimension du lieu me fait penser à une patiente extrêmement réservée, bloquée, que je reçois en face à face car elle a vraiment besoin de mon visage. Cette patiente est venue me voir après avoir lu un livre sur « Les violences de l'autre. Faire parler les silences de son histoire[16]».

 

A la suite de la lecture de ce livre elle avait contacté l'auteure. Celle-ci vivant au Canada n'avait pas pu la recevoir et lui avait donné mon nom. Devant autant d'inhibition, j'ai été tentée de l'encourager plutôt à s'inscrire à un groupe de marcheurs ou reprendre la chorale etc, pensant que cela lui serait plus utile que nos maigres échanges. Mais elle a eu la bonne idée de refuser et de me dire qu'elle préférait continuer avec moi. C'est alors que ce « forçage », son insistance, m'ont comme invitée à aller vers elle et à reprendre ce pour quoi elle était venue : habiter son lieu psychique. Quelque chose s'est débloqué en moi. J'ai cru en elle, en nous. Mon regard a changé. Ce n'est qu'à ce moment là que je lui ai vraiment ouvert ma porte. Au fond, ce qu'elle me laissait entendre, ce qu'elle attendait de moi, l'hospitalité que je pouvais lui offrir, la raison qui la faisait venir vers moi, était que je reste au plus près de son espace psychique de sorte que celui-ci puisse faire lieu, qu'il puisse devenir un lieu pour elle. En effet un espace psychique traversé de peurs, d'appréhensions, de destruction, de solitude, ne peut devenir un lieu habitable que par l'intermédiaire de l'espace psychique d'un autre.

 

Après avoir lu comment Socrate ouvrait les lignes de recherche sur l'amour à partir de son atopia, laquelle n'est pas sans relation avec sa propre manière d'envisager la mort, je me dis que devant autant de crainte de la vie j'ai du hésiter à mettre en jeu cette part de nulle part de moi même. En effet cette part j'y tiens et je ne suis pas prête à la risquer avec n'importe qui. 

 

Ce qui m'amène à revenir sur la notion d'intersubjectivité. Cette fois-ci je la reprendrai à mon compte mais en la développant non pas comme l'entendaient les théoriciens de l'ego-psychologie avec lesquels Lacan était rentré en guerre  mais comme l'entendent les théoriciens du courant phénoménologique. Je veux dire une subjectivité qui se crée en présence d'autrui. Une présence à l'autre, de l'autre, qui produit du sujet parce que de l'autre.

 

C'est à cette présence que j'ai été appelée par ma patiente. L'hospitalité comme appel. L'appel entendu pour aller vers elle, vers ce elle caché  derrière ses timidités auto protectrices, un elle qui avait sans doute peu connu le plaisir de susciter du plaisir en l'autre. L'appel entendu aussi ( et surtout ?) pour aller plus loin en moi. Nous étions au départ loin de l'amour et son potentiel de substitutions et pourtant je savais qu'il n'était pas sans pouvoir se déployer. 

 

En cheminant à travers les méandres du transfert ne serions nous pas passés de l'intersubjectivité à l'interrelation…? et même de l'interrelation à l'interpellation ! D'une conception de l'intersubjectivité à l'autre, la différence vient du fait que c'est la relation qui produit le sujet. Finalement cela me plaît, c'est plus actif, il y a plus de corps. Pour pouvoir passer de l'un à l'autre l'amour de transfert a été le pont. Pas n'importe quel pont. C'est cette dimension du pont sur laquelle je voudrais insister. La légende de Saint Julien l'Hospitalier telle que Flaubert la rapporte servira d'appui à ma réflexion.

 

Dans la nouvelle de Flaubert  la légende de Saint Julien l'Hospitalier  c'est en fin de parcours que Julien le meurtrier et le parricide devient Julien l'hospitalier. Bien que ses parents avertis de son destin aient voulu l'élever à l'abri de tout, Julien ne peut contrôler son appétit de prédateur jusqu'au jour où le cerf qu'il est en train de tuer lui lance la malédiction qu'il assassinera son père et sa mère. Pour fuir la malédiction il s'éloigne et défie sans cesse la mort dans des combats extrêmes. Mais n'échappant pas à son destin il  tue sans le savoir ses parents qui avaient pris sa place dans son lit. Finalement après moultes épisodes qui le font fuir toujours plus loin, il se transforme en moine accueillant les pèlerins et mendiants et lui même se fait le passeur. Il n'est pas seulement dans l'errance mais dans un exil volontaire. 

 

Que lire dans cette légende sinon  que l'hospitalité n'est pas là d'emblée mais qu'elle est le fruit d'un long périple dans lequel la présence et l'affrontement au mal n'est pas absent, loin de là. Ne pourrions nous pas faire l'hypothèse que Julien n'a pu se faire passeur (le plus grand parce qu'il porte le Christ) que parce qu'il a été destructeur ? Le passeur ne serait-il pas une des formes de sublimation de l'agressivité ? Est-ce un hasard si ce si le bel énoncé  de Lacan que je vous citais au début se trouve dans un texte sur l'agressivité ? 

 

Étrange passeur…passeur qui étrange.

 

Oui le verbe étranger existe dans la langue française même s'il n'est plus employé comme le déplore le dictionnaire le Littré. S'étranger veut dire s'éloigner, s'exiler d'un pays, faire éloigner d'un lieu, désaccoutumer d'y venir. Ainsi la couturière de Madame de Gasparin a pu lui dire «  Madame votre robe vous étrange.. – dès qu'un vêtement m'étrange il n'est pas fait pour moi, lui répond celle-ci.» L'estrangeur est celui qui travestit…Ou encore Malherbe : « une petite somme étrange celui qui l'emprunte; une grande le rend ennemi.. »

 

Alors « accueille un visiteur qui t'étrangera mieux » cela ne résonnerait-il pas comme : accueille ce visiteur qui t'éloignera le plus de toi-même au point presque que tu ne te reconnaisses plus ? Accepte que celui qui vient puisse t'exiler de ton pays. Accueille celui qui n'est pas fait pour toi. Cet étrange en toi, si tu vas vers lui, te permettra peut être de ne pas être ton propre ennemi.

 

Mais tout cela est sans doute plus facile à dire qu'à faire. Ouvrir sa porte  va si peu de soi que Francis Ponge nomme Antichambre l'un des plus beau poèmes sur l'hospitalité.

 

Donnons donc la parole à Francis Ponge avec le « proême »[17] l'Antichambre (1925) d'où j'ai tiré le titre de mon intervention de ce soir:

 

Accueille un visiteur qui t'étrangera mieux

Et par un front rebelle activera ton jeu.
         Montre toi connaisseur des façons de l'abord

Et dès la porte ouverte afin qu'on ne s'éloigne

Hôte à tort ne te montre oublieux de promettre

Une lueur d'abord entre tes quatre murs 

 

 « Accueilles un visiteur qui t'étrangera mieux ». Nous retrouvons la substitution repérée par Lacan de l'aimé à l'amant. Celui qui possède quelque chose et qui est aimé pour cela devient celui qui manque et  appelle le visiteur. Ce n'est pas tant le visiteur qui a besoin d'un lieu que le visité qui a besoin d'un visiteur pour pouvoir aller vers l'étranger en lui-même et pouvoir créer. Le visiteur est facteur d'activation de la créativité. 

 

Et pas n'importe quel visiteur : un visiteur au front rebelle. C'est ce front rebelle qui activera  le jeu de l'hôte.

 

« Hôte à tort » écrit F. Ponge. En effet ne faut-il pas se faire violence pour offrir l'hospitalité ? Au fond de moi n'ai-je pas le secret espoir que le patient ne se soit trompé d'hôte?  Ne suis je pas hôte à tort, contre moi même ? Pourquoi me désigne t-il comme hôte ? D'ailleurs, qu'il reste dans l'antichambre…[18]

 

Cette résistance me plaît beaucoup. Juste avant d'écrire « Antichambre » Ponge écrivait

 « O visiteurs s’il en est ! Ne vous rebutez pas aux difficultés de la porte

(…). Heureux si tu me cherches où tu peux me trouver, entre ! 

Le plus difficile est alors obtenu »

 

Voici pour conclure un moment où la résistance rencontrée et surmontée à ouvrir ma porte a donné au transfert tout son poids.

   

Celle qui vient me voir me dit d'emblée qu'elle est partagée, qu'elle ne voulait pas venir demander une fois de plus quelque chose à un psychanalyste, et pourtant elle est venue sur l'invitation du médecin de l'homme avec lequel elle vit. Elle dit dans la foulée qu'elle a déjà quitté brusquement deux psychanalystes. Et elle se tait. En moi une foule de questions sur le pourquoi, le comment de ces ruptures, questions que je ne lui pose pas car je veux rester au plus proche de la tonalité émotionnelle de ce premier contact. Je veux rester au plus proche car tout en moi voudrait s'échapper, revenir à du banal, à de l'information (qui êtes vous, que faites vous etc ). Je fais taire en moi ces questions. Je me dis aussi que je suis fatiguée de ces demandes qui n'en sont pas. Alors qu'elle dit ne pas être sûre du tout de vouloir rester, suis-je moi même sûre de vouloir la garder, suis-je moi même sûre de vouloir engager quelque chose de moi dans cette rencontre ? Je suis fatiguée à l'avance de tous les efforts que je pressens avoir à déployer.

 

Elle dit une chose encore. Elle dit que de jeunes psychotiques dont elle s'occupe sont dans l'absence totale de désir, que ce n'est même pas que leur désir soit bloqué, enfoui, non dit-elle, ils sont dans la jouissance pure et n'ont pas de désir. Pour quelqu'un qui n'avait rien à dire, ne voulait pas venir, elle en dit déjà beaucoup sur la jouissance qui vient entraver le désir. Et cela la concerne. Touchée, prudente, intriguée, perplexe, je mets fin à l'entretien en l'invitant à nous revoir et en lui disant : « nous avons le temps. Nous allons prendre le temps qu'il faut ». Je le dis pour elle. Je le dis pour moi. Le temps de ressentir son mal-être, d'en être habitée.

 

Elle revient la semaine suivante. Même tonalité. Elle parle de ce qui lui fait mal : sa mère, incestueuse, dit-elle. Je n'en saurai pas plus. Je n'interroge pas même si dans mon for intérieur j'aimerai avoir des détails. Nous nous quittons en disant :  « à la semaine prochaine ». Je ne sais toujours pas grand chose d'elle mais elle laisse derrière elle une impression de douleur. Elle camoufle cette douleur en se présentant comme une hystérique qui met le supposé savoir de l'analyste en échec. Ce qu'elle a fait avec ses deux précédents psychanalystes. Lorsqu'elle me le dit, il y a une sorte de défi dans sa voix. Je sens que c'est une posture.

 

Lorsque pour la troisième fois je la revois, elle dit  qu'elle aime mes meubles. Qu'elle se sent bien chez moi. Alors que je ne connais encore pratiquement rien de son histoire, lorsqu'elle me reparle de sa souffrance car sa mère, qu'elle a pourtant quittée à 16 ans, continue à envahir son espace psychique, je lui dis quelque chose qui, moi, m'a aidée et  dont je fais l'hypothèse que cela peut l'aider, ne serait-ce que parce que je m'avance. Je lui dis : « Pour pouvoir se quitter il faut avoir créé une relation, il faut qu'il y ait eu du lien. Si vous voulez quitter votre mère, dénouer le lien de souffrance que vous avez avec elle, il faudra que vous acceptiez de la revoir et de lui parler. On ne peut se séparer que s'il y a eu lien ». « Ah, c'est impossible, dit-elle, dans un cri ». Tout en recevant ce cri en plein cœur, je pense quand même que ce que je lui ai dit est juste, qu'elle aura un acte à poser qui sera de cet ordre, sans savoir encore exactement ce qu'il sera. Je continue à ne pas questionner, ou très peu.

 

Cette intervention qui l'invite à reprendre contact avec sa mère alors que celle-ci est incestueuse peut paraître étonnante. Je voudrais dire d'abord que chaque situation est unique, que ce qui est justifié dans un cas ne l'est pas forcément dans un autre cas. J'ai entendu certes qu'elle avait une mère incestueuse avec laquelle elle avait coupé tout lien mais j'ai aussi entendu que cette mère envahissait son espace psychique. J'ai entendu que la question qui se posait pour elle en priorité était celle de limiter cet envahissement et de trouver la bonne distance pour la place à donner en elle à sa mère. Pourquoi sa mère envahissait-elle son espace psychique ? C'est parce que tout en elle aurait voulu une autre mère. Tout en elle depuis qu'elle était enfant était en manque de mère. C'est cela que j'ai voulu privilégier. Malgré l'incohérence de sa mère (son manque de limites qui respectent le corps de sa fille) j'ai privilégié la reconnaissance d'un lien. Sans doute le fait  d'avoir entendu qu'elle avait quitté brusquement ses deux psychanalystes précédents  avait fait son chemin en moi, comme pour m'indiquer qu'elle ne s'était jamais remise d'avoir brusquement quitté sa mère. Cela restait en elle comme quelque chose d'insupportable, qu'elle n'assumait pas, et qu'en toute probabilité elle reproduisait avec ses analystes, et qu'elle avait bien l'intention de refaire avec moi si je me comportais comme eux. J'en étais avertie. J'ai donc mis en perspective sa capacité à poser un acte, à dégager ce premier acte posé à 16 ans de sa dimension d'acting dans lequel elle était tentée de le réduire en l'hystérisant.

 

Je sens que peu à peu se met en place un espace transférentiel entre nous. Peu à peu se crée de  l'entre. Cet entre qui est présence à l'autre, et du coup présence à soi et au monde. Je sens que nous sommes en train de prendre le temps de cet entre qui est présence et possibilité de partager avec un autre son intimité sans que cela ne soit vécu comme un viol. Et cela justement pour elle dont l'intimité a été violée par sa mère.

 

Le quatrième rendez vous est celui où elle peut me donner des détails sur cette violation. Je comprends avec elle non seulement l'intrusion maternelle mais la souffrance maternelle d'une femme qui a du se construire sans support et qui régule sa déréliction en banalisant tous ses comportements comme si tout était équivalent, utilisant ses enfants sur un mode dérisoire pour ses fantaisies érotiques. Elle me dit avoir rêvé de sa mère juste avant de venir à sa séance. Dans son rêve elle trouvait la porte de chez sa mère ouverte. Elle lit ce rêve comme une possibilité de réintroduire un contact avec sa mère. 

 

Elle me dit aussi qu'il faudra que nous parlions du paiement et de la suite. Jusqu'ici je n'en avais pas parlé, attendant le moment. J'entendais sa demande comme un accord à poursuivre régulièrement, une sorte d'engagement qui faisait sens pour elle. Possibilité de formuler un projet thérapeutique.

 

La cinquième séance  faillit être la dernière. Pourquoi ? A cause d'une grossière erreur de ma part. Nous convenons d'un prix et d'un rythme. Elle me demande si elle doit payer les premières séances. Alors que j'avais pensé, senti, qu'elle n'avait pas à payer ces séances, parce que pour que ce paiement ait un sens, soit ressenti comme juste, elle avait d'abord besoin d'être reçue. Elle avait besoin d'une forme d'hospitalité. Cependant je m'entends lui dire qu'elle aura à payer un prix global qui représentait trois séances. Sur le coup elle ne dit rien, accepte. Mais la fois suivante elle me dit sa déception. Elle me dit que ce n'est pas encore cette fois-ci qu'elle sera reçue. « Vous êtes, me dit-elle, comme les autres ». Je mesure immédiatement mon erreur et je lui donne raison. Je le lui dis, mais d'une certaine manière le mal est fait… 

 

Que s'est-il passé, me suis je demandé. Pourquoi lui ai-je demandé de payer ses premières rencontres ? Il y a beaucoup de justifications possibles. Mais je pense que ce qui a été à l'origine de ma demande a été le désir de banalisation. Comme si je ne m'autorisais pas complètement à l'émergence du transfert que j'avais cependant rendu possible. Comme un désir inconscient de quitter le lieu d'où je l'avais écoutée. Je banalisais la singularité de notre rencontre en la régularisant. Je ne soutenais pas mon audace ni l'espace psychique qu'elle avait ouvert en moi.

 

Si j'ai choisi ce cas, c'est  parce que la patiente tenait à sa souffrance. C'est ce qu'elle m'a signifié dés le départ en me disant qu'elle venait contre son gré et en me disant qu'il fallait que je m'attende à se qu'elle s'en aille comme elle avait quitté ses deux premiers analystes auxquels elle avait préféré sa souffrance.  Sa souffrance la faisait tenir. Nous en parlons : Je lui dis « en quittant vos analystes vous n'avez pas voulu leur permettre de s'introduire dans votre douleur ». J'ajoute « vous n'êtes pas prête à introduire un autre dans votre douleur ». Elle répond « j'ai peur qu'en perdant ma douleur je ne trouve en moi que du vide ». Se séparer de sa douleur c'était prendre le risque d'affronter son vide. Il fallait pour cela qu'elle puisse faire l'expérience d'une relation à l'autre qui puisse autant la faire tenir que sa souffrance ne la faisait tenir. 

 

La cure  est maintenant pour elle un lieu où il y a un autre. Elle sent que sa souffrance a trouvé une adresse. Elle n'est plus un sujet en souffrance même si elle reste un sujet qui souffre. 

 

Si nous, elle et moi, avons pu « produire » cet espace pour le sujet [19] c'est sans doute parce que nous en avions toutes deux le désir mais aussi parce que la permanence du cadre l'a permis. Dimension importante pour l'hospitalité.

 

 

1. Patrick Chemla « L'acte d'hospitalité »

 

2. Colloque d'Europsy octobre 2010 Paris. «  Un acte peut-il encore faire sens ? »

 

3. J'ai été émerveillée d'entendre ce que j'entendais d'autant plus que cela venait de ceux et celles qui, au quotidien, sont avec les patients. Je n'ai rien à leur apprendre sur l'hospitalité. Ils ont tout dit en articulant avec tellement de tact  la place en eux qu'ils acceptaient d'entamer ou de faire résonner pour que le patient se re-trouve.

 

4. Telle que Patrick Chemla en parle dans son exposé et telle que Nathalie Zaltzmann  en parle dans ses derniers livres.

 

5. Celui qui fait la démarche vers un psychanalyste demande à être « débarrassé » de son symptôme. C'est une surprise, un étonnement (un faux étonnement, il le sait sinon il ne serait pas venu voir un psychanalyste) quand je lui dis que l'acte du psychanalyste est l'inverse de l'acte chirurgical : Nous ne sommes pas là pour « couper » la partie mauvaise mais au contraire pour l'accueillir.

 

6. In Trésor de la langue française informatisée

 

7. Le texte poursuit : « même stupeur saisit Achille à voir Priam, semblable aux Immortels; même stupeur aussi prend les autres, et tous se regardent entre eux » Iliad Chant XXIV.

 

8. Un chœur de femmes, fuyant des noces auxquelles on veut les contraindre, vient demander asile et protection en terre d'Argos; le roi du pays, après avoir hésité entre deux droits et deux intérêts- ceux de son peuple, ceux des suppliantes-, décide de leur accorder son soutien et se prépare à une guerre inévitable. La situation suffit à évoquer des questions aussi essentielles que la violence faite aux femmes, l'exil et le malheur des réfugiés, l'accueil de l'étranger et l'hospitalité comme devoir.

 

9. Claude Raffestin  Réinventer l'hospitalité  in Persée, revue scientifique. Université de Genève.

 

10. Paul Ricoeur Étrangers, moi même  in Semaines sociales 1998. Immigration, défis et richesses.

 

11. J. Lacan  Écrits. « L'agressivité en psychanalyse » éd. Seuil 1966, p.122

 

12. J. Lacan. Le séminaire, livre VIII, le transfert, seuil 1991, p. 20

 

13. op. citée, p.25

 

 14.Ainsi, pour reprendre l'exemple sur lequel s'appuie Lacan,  Achille qui est l'aimé de Patrocle devient l'amant. Qu'est ce que cela veut dire? Alors que Patrocle est mort au combat, Achille retourne lui même au combat. Est-ce que cela veut dire que Achille se met à la place de Patrocle? Non c'est tout le contraire. «  par son acte, qui est en somme d'accepter son destin tel qu'il est écrit, il se met non pas à la place de Patrocle,mais à la suite de Patrocle, il fait du destin de Patrocle la dette à laquelle il a, lui, à répondre, à laquelle il a à faire face. »

 

15. Alcibiade dans le Banquet la définit comme une espèce de singularité insaisissable. C'est un mot qui provient du préfixe de privation a et du topos. A la différence de l'ou-topia, qui signifie un lieu qui n'existe pas, imaginaire ou futur, l'atopia renvoie à une attitude qui, privant les lieux de leur qualité de « topos », de leurs limites, bouscule la géométrie, voire l'organisation de la cité. L'attitude atopique échappe à l'identification, au repérage préalable.

 

16. Louise Grenier. Les violences de l'autre. Faire parler les silences de son histoire. éd. Quebecor 2008

 

17. Proême : poème en prose, prosaïque. Ponge déclare qu'il ne se veut pas poète mais qu'il utilise le magma poétique pour s'en débarrasser… Il est en révolte contre le parler ordinaire tout en ayant le désir irrépressible de s'exprimer et d'aboutir à des formules claires et impersonnelles. Il se passionne pour l'arbitraire de la langue et l'irrationnel. L'absurde naît d'une confrontation entre l'être humain et le silence déraisonné du monde.

    1923 décès de son père.

 

18. Ponge maniant l'ironie laisse entendre qu'il s'agit en somme de laisser le visiteur faire antichambre..

 

19. Le « sujet »  que la cure psychanalytique vise à faire advenir est le sujet qui peut reconnaître sa division du fait du langage et de la sexualité.

 

 

 

 « Politiques de l'hospitalité »

 La CRIEE année 2010-2011  Conférences-Débats

              

Pascale Hassoun, Reims, le 21 octobre 2010

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>Quand la machine "judiciaire" prend le pas sur l'évaluation psychiatrique…

Une plaignante, Danielle S, a fait valoir auprès du Conseil constitutionnel que ses droits de liberté (téléphoner, recevoir du courrier, refuser un traitement) au vu de la loi du 27 juin 1990 relative aux droits et à la protection des personnes hospitalisées en raison de troubles mentaux et à leurs conditions d’hospitalisation, ces droits n’ont pas été respectés.

« Les sages » saisis par le Conseil d’Etat ont décidé la suppression de l’article L.337 inscrit au Code de la Santé Publique selon lequel :

– « Dans les trois jours précédant l'expiration des quinze premiers jours de l'hospitalisation, le malade est examiné par un psychiatre de l'établissement d'accueil.

– « Ce dernier établit un certificat médical circonstancié précisant notamment la nature et l'évolution des troubles et indiquant clairement si les conditions de l'hospitalisation sont ou non toujours réunies. Au vu de ce certificat, l'hospitalisation peut être maintenue pour une durée maximale d'un mois.

– « Au-delà de cette durée, l'hospitalisation peut être maintenue pour des périodes maximales d'un mois, renouvelables selon les mêmes modalités.

– « Le certificat médical est adressé aux autorités visées au deuxième alinéa de l'article L. 338 ainsi qu'à la commission mentionnée à l'article L. 332-3 et selon les modalités prévues à ce même alinéa.

– « Faute de production du certificat susvisé, la levée de l'hospitalisation est acquise » – A partir du 1er août 2011, les malades mentaux hospitalisés à la demande d’un tiers (HSDT) feront l’objet au terme du quinzième jour d’hospitalisation non plus du seul certificat médical circonstancié qui affirme ou infirme la nécessité de poursuivre ce mode d’hospitalisation sous contrainte parce que leurs troubles ne leur permettent pas d’accepter les soins, mais ce sera au juge d’en décider. La réforme annoncée de la loi de 1990 en attente d’examen par les parlementaires (évènements tragiques de Pau, Grenoble) devront d’ici là choisir soit un JLD (juge de la liberté et de la détention) ou une juridiction ad hoc qui fera le contrôle de l’HSDT.

Aujourd’hui, ce même contrôle est appliqué pour les gardes à vue et la rétention des étrangers. Il ne manquait que les personnes hospitalisées sans leur consentement. L’avocate Corinne Vaillant a donné comme argument de défense de la plaignante que le simple fait de demander un stylo pour écrire à un juge était parfois considéré comme un motif suffisant pour prolonger l’internement.

D’abord le mot « internement » fait référence à la psychiatrie asilaire d’avant François Tosquelles précurseur de la psychiatrie institutionnelle. Ensuite, j’essaie d’imaginer le contexte où le patient qui est ou n’est pas conscient de ses troubles et au vu de ses droits qui lui ont été énoncés à son admission demande un stylo pour écrire à l’autorité judiciaire. Les soignants (médecins, infirmiers) sont habilités à faire la différence entre le délire procédurier de la personne paranoïaque et le discours névrotique de celui qui demande une écoute disponible et bienveillante.

Dans les deux cas, un entretien s’ensuit. La tournure judiciaire de ceci m’inquiète car ce qui pourrait être perçu comme étant un signal clinique sur le chemin de la guérison par une prise de conscience des troubles ou l’acceptation du traitement est disqualifié par le simple fait que nous répondrons au malade : « C’est le juge qui décidera si vous continuer le traitement ou si vous sortez demain » car c’est de cela qu’il va s’agir plus que la demande du coup de fil à passer ou du courrier à envoyer en toute urgence.

Nous savons par expérience que « l'alliance thérapeutique » est difficile à mettre en place avec une personne qui n’en a pas fait la demande parce que déni des troubles. La CDHP (commission des hospitalisations psychiatriques) a vocation consultative pour ce mode d’hospitalisation sous contrainte. A-t-elle appliqué ses missions ? Est-ce que cette affaire n’est pas un prétexte d’un amenuisement du pouvoir médical transférer au ministère de la justice comme pour l’intérieur ?

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>«Le déni du transfert amène à transférer l’autorité soignante sur celle de la justice»

 

 

 

Les médias se déchainent : le conseil constitutionnel déclare une partie de la loi 1990 contraire à la constitution et ordonnent l’intervention des juges qui devra décider si un patient admis depuis plus de 15 jours en HDT doit le demeurer ou non
deux petits rappels :

 

– La constitution de la 5ème république est une des plus antidémocratique que notre pays ait connue, qu’elle fût dénommée « le coup d ‘état permanent » par d’illustres hommes de gauche et que tout programme un tant soit peu progressiste devrait inscrire au centre de ses propositions la constitution d’une nouvelle république . C’est dire combien nos sages ( ?) du conseil constitutionnel sont prescrits par une armature juridique bien souvent anti démocratique

 

– Ce n‘est pas la loi de 1990 qui empêche de soigner, ni cette loi qui autorise  des arbitraires insupportables, ni cette loi qui favoriserait des internements arbitraires, ni cette loi qui porterait attaque aux libertés fondamentales

 

Je soutiens que les principales attaques contre les libertés fondamentales en psychiatrie se situent dans un délitement grave d’un des principes républicains et démocratiques majeurs, issus de la grande guerre et de la création de la sécurité sociale : l’accès à des soins de qualité pour tous.

 

C’est cette dégradation gravissime qui entraine tous les abus, les inconséquences, les arbitraires.

 

Le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire n’ a de cesse de l e répéter : la percée dans l’opinion et les médias du discours sécuritaire est la conséquence de l’abandon progressif de l’engagement des équipes soignantes dans des soins de qualité ; que cela soit  à cause du manque de moyens, à une formation misérable ou à une conception de la folie qui tenterait de lui dénier son caractère inhérent à tout fonctionnement humain.

 

Nous sommes en face d’une catastrophe sanitaire sans égal : les équipes soignantes sont écrasées et maltraitées par la bêtise et l’incompétence d’un système qui ne met plus le patient au cœur du processus de soins .

 

La Réforme de la loi de 1990 annoncée depuis deux ans  a été combattue par notre collectif : demande de moratoire dans un premier temps, dénonciation du projet Bachelot dans un second temps. Et tout cela pour des raisons très simples : seule une grande réforme de la psychiatrie  et non pas uniquement une réforme des soins sous contraintes pouvait éviter le pire.

 

Hélas nous ne pensons pas que ce gouvernement pouvait nous proposer une réforme progressiste…

 

Et voilà que le conseil constitutionnel s’en mêle, obligeant notre gouvernement à changer certains aspects de la loi de 1990 avant juin 2011

 

Et pour l’instant pour les patients en HDT : ainsi le juge déciderait pour les HDT et les préfets Pour les HO !!

 

Certains crient victoire : le pouvoir du psychiatre est ainsi « transféré »  aux juges. Qui peut ainsi crier victoire ? Les patients ? Les familles ? Les psychiatres ?

 

Que fera de ce pouvoir le juge ? Que sera cette nouvelle alliance juge psychiatre ? Mariage forcé, mariage arrangé ? Attelage de raison, de passion ? Quel intérêt pour les soins ?

 

Que vont devenir des soins régularisés par un juge ? que vont ressentir, penser ou vivre les patients qui seront à l’hôpital sur décision du juge ? 

 

J’avoue que j’aime bien savoir quand je fais un certificat d’HDT, que c’est avec l’équipe de soins et son engagement que vont se décider les soins, se vivre leur évolution, leur arrêt, leur poursuite : dans le transfert avec une équipe soignante

 

Or   le déni de ce  transfert  devient radical. Ce déni du transfert soignant amène à transférer l’autorité soignante sur celle de la justice.

 

Mais je dois être de ceux qui sont contre les libertés fondamentales puisque le cc en a décidé autrement…

 

Certains disent qu’il y a des scandales à l’HP ; exact sans doute. Mais croyez vous sincèrement que les juges vont stopper cela ? Pire encore quand une décision judiciaire entérinera une hospitalisation que certains trouveront injustifiée, ne croyez vous pas que le couvercle se refermera presque définitivement sur l’injustice ou la maltraitance ?

 

Ainsi, à mon sens, cette décision du cc en apparence favorable aux droits des malades mentaux risque d’être utilisée une fois de plus contre eux : la destruction des hôpitaux ira en s’accroissant, la place des équipes soignantes sera de plus en plus prescrite par une loi de la cité qui se trouvera de plus en plus en contradiction avec la loi de l’engagement dans les soins.

 

Nous n’avons pas besoin de juges mais de moyens, de formation, d’équipements, de discours valorisant et encourageant: telle est l’urgence en psychiatrie !

Toute autre loi serait faite pour amuser la galerie et pour éviter les vraies questions ; toute autre loi participerait , peu ou prou, à l‘organisation de cette catastrophe sanitaire

Ainsi  Le projet des soins sous contrainte en ambulatoire (enfermé chez soi, malgré soi), liberticide s’il en est,  risque de se trouver conforté par cette décision du conseil constitutionnel ! Paradoxe pour certains,  cruelle évidence pour d’autres dont je suis..

 

petit billet d’humeur…

 

Hervé BOKOBZA

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>Les sages placent l’internement sous contrôle judiciaire

http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/actualites/qpc-decisions-du-26-novembre-2010.50738.html

 

http://www.liberation.fr/societe/01012304791-les-sages-placent-l-internement-sous-controle-judiciaire

 

Deux parmi de nombreux articles (voir ci dessus) reprennent la décision du conseil constitutionnel. Si nous en débattions ? Voici quelques propos récent pour ce qui est de M. B et plus ancien de Bonnafé, car cette question ne date pas d’aujourd’hui. A vos claviers .

Quelques réactions rapides en première lecture de la QPC : 

"En mettant la constitution (article 66) comme contradictrice à l’article 3212-7 de la santé publique, le conseil constitutionnel nous  rappelle que toute privation de liberté n’est pas chose normale, et a fortiori en psychiatrie.

Le premier intérêt de ce texte est de rappeler aux équipes de psychiatrie qu’elles ne sont pas au dessus des lois, malgré le fait qu’il y ait une spécificité légale de la contrainte dans cette discipline.

Cette QPC ouvre, à la demande de la requérante et de l’association de patients (GIA) la question de la judiciarisation qui n’est pas un débat tranché au sein du collectif des 39 puisque la judiciarisation, si elle propose d’introduire la psychiatrie dans le droit commun et de  considérer la privation de liberté psychiatrique comme toute autre privation de liberté, risque concrètement d’être en but à la paupérisation et l’engorgement du système judiciaire ainsi que le risque d’une justice et donc d’une contrainte à deux vitesses. Risque enfin de placer la privation de liberté en psychiatrie sur le registre uniquement du judiciaire plutôt que sur le registre clinique.

Ce qui serait intéressant : envisager la même démarche avec les HO et avec la circulaire donnant ordre aux préfets d’être plus que prudent avec les personnes ayant troublés l’ordre public.

Les perspectives ouvertes par cette décision du conseil constitutionnel :

– La déclaration d’inconstitutionnalité prend acte à partir du 1er août 2011. Dans le même temps, la loi actuelle re-visitée par le conseil constitutionnel montre bien que mis à part cet article qui va dans un sens trop contraignant pour les patients, la loi de 1990 est adaptée et ne nécessite pas de réforme, qui plus est dans un sens sécuritaire.

 – Une application sécuritaire de la psychiatrie (qui serait plus du gardiennage qu’un processus actif de soins) peut être remise en cause par les moyens légaux. Ce qui annonce des perspectives politiques intéressantes si l’hypothétique réforme de la loi de 1990 allait dans le sens sécuritaire annoncée par le projet de loi de mars 2010."

Mathieu Bellahsen

 

Voici un petit texte de rappel de bon sens (article 64 exit à remplacer, sinon le reste tient la route)

Pour mémoire, (n’oubliez pas les oubliettes)

"Il n'y à pas d'internements arbitraires, c'est l'internement qui est arbitraire"

voir l'entretien de Bonnafé en 1989: "Légiférer sur les fous"  http://antonin.blog.lemonde.fr/2006/01/14/2006_01_lgifrer_sur_les/

…L’un est l’aspect pénal, avec la mise en question de l’«Article 64». Il se dit là beaucoup de choses qui ont une très grande valeur, contre l’annulation des actes du «fou». Il est bien heureux que se livrent ces «levées de boucliers» contre les positions sur-aliénantes de dé-responsabilisation en chaîne. Mais le fait que ça renvoie à l’immense problématique globale de responsabilité/punissabilité de tous les citoyens reste (je dirai : «par force») plus enseveli encore que le renvoi aux droits de tous les citoyens pour l’« au-delà de la Loi de 38 ». On ne creusera jamais avec assez d’attention la problématique profonde sur «folie et délinquance», mais il n’est pas de bonne méthode de subordonner le débat sur «Loi et folie» à ce registre. On pose mieux la question de fond, celle du statut anthropologique de la folie, en n’enflant pas les mythes du «fou dangereux» et en mettant au premier plan les droits ordinaires des «déments» ou «aliénés», comme on les nommait, à être traités dans la loi commune. Comme les vieux, etc…

L’autre aspect, sur lequel on ne saurait manquer de fermeté, mais où l’important est dans le contexte, est la question de l’internement arbitraire. Le fait est que, dans son traitement ordinaire, elle est surtout utilisée pour empêcher de comprendre que c’est l’internement qui est arbitraire. Le discours commun est envahi de protestations contre le fait que des gens, dont on dit, par exemple très significatif, qu’«ils n’ont rien à se reprocher», soient placés chez les horribles « fous ». En somme, de quoi entretenir chez les bonnes âmes que traiter les «vrais fous» comme on les traite n’a rien de scandaleux. J’ai là, en mémoire, deux révoltes anti-démagogiques passant dans les plus mal-audibles des combats. Comment lutter contre les aberrations répressives de la psychiatrie dans les « pays socialistes » sans dire, en même temps, que protester contre le fait de mettre des «gens bien» chez les fous est aberrant si l’on en profite pour entretenir l’horreur des «vrais fous». Et aussi, comme le cas Camille Claudel en a fourni une occasion récente dans l'histoire, combien il peut être aberrant de parler du sort et de la mort des internés géniaux pendant la guerre en ignorant et faisant ignorer qu’ils furent des victimes comme les autres, les 40 000 «oubliés ».

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>Doit-on professionnaliser les pairs-aidants ? (article à paraître dans le prochain numéro de Rhizome)

Que de changements dans l’implication des usagers de la santé et plus spécifiquement de la psychiatrie depuis les pionniers du « self help », dans les années trente aux Etats-Unis, avec l’émergence du mouvement des « alcoholics anonymous ». L’apparition du sida, cinquante ans plus tard, a donné un essor considérable à cette notion, et aux USA comme en France, elle a conduit certaines associations à des engagements militants sur le plan social et politique

En psychiatrie, le concept d’usager a été préféré par les intéressés à celui de patient. Deux catégories se positionnent en fait comme usagers, les familles regroupées au sein de l’UNAFAM et les usagers eux-mêmes regroupés au sein de la FNAPSY.

Depuis la loi du 4 mars 2002 sur les droits des usagers, ils siègent dans les conseils d’administration des hôpitaux et dans les commissions de conciliation, devenues ensuite les commissions des relations avec les usagers et de la qualité des soins (CRUQ), ce qui pose immédiatement la question de la formation de ces représentants si l’on ne veut pas qu’ils ne soient qu’un alibi.

Mais à côté des ces fonctions représentatives, la question de l’entraide a été centrale dans le développement tant de l’UNAFAM que de la FNAPSY et très vite s’est posée la question des aidants : aidants-familiaux pour l’UNAFAM, pair-aidants pour la FNAPSY qui avait développé, avant même l’instauration des Groupes d’entraide mutuelle, des formes d’entraide évoquant les pratiques des Club-houses anglo-saxons.

La création des GEM a officialisé ces pratiques et permis de les développer sur une plus grande échelle. Cette innovation a constitué une avancée majeure, par ce qu’elle implique de changement de regard sur les personnes soignées en psychiatrie. Elle a permis de constater une foultitude de situations qui confirme la pertinence de cet outil de solidarité et de facilitateur de lien social qui se démarque de tout objectif thérapeutique.

Il est apparu flagrant, avec ces GEM, que des patients qui vivent des périodes de stabilisation ou de rémission prolongées, peuvent constituer une composante d’appui pour d’autres patients ? On le constate quotidiennement lorsqu’un un adhérent sait suggérer à tel autre adhérent de reprendre contact avec son psychiatre, trouver les mots qu’il faut pour tel autre qui vit un moment difficile, prendre l’initiative avec d’autres usagers d’aller chercher à son domicile celui qui ne donne plus signe de vie depuis quelques jours.

Si l’idée de « pairs-aidants » va ainsi de soi, les choses deviennent plus compliquées lorsqu’il s’agit de vouloir leur donner un statut. Car cette possibilité d’entraide souvent très subtile, se nourrit de l’expérience vécue et de la capacité de la partager et non d’une place définie dans un dispositif aussi pertinent soit-il. Le pair-aidant est avant tout une situation qui se décline au participe-présent : c’est un gérondif, mais ça ne saurait être un statut qui irait sûrement à l’encontre de cette solidarité partagée.

Faut-il pour autant en rester là ? Car en effet, la FNAPSY s’est engagée dans une expérience de formation d’usagers baptisée « formation de médiateurs de santé-pairs », soutenue par le CCOMS et financée par la CNSA. L’idée de former des usagers dont certains ont pris des responsabilités dans les GEM ou sont même devenus animateurs est tout à fait légitime en soi, mais en revanche nous nous interrogeons, lorsque nous lisons dans le projet de cette formation qu’il s’agit d’intégrer « un nouveau type de professionnels dans les équipes soignantes ». Il nous semble que cela va introduire des confusions dont ni les pairs-aidants, ni les professionnels du soin ne tireront bénéfice. C’est justement le fait que ces pairs-aidants ne sont pas des professionnels, mais justement des pairs qui leur donnent cette pertinence dans l’accompagnement de certains des leurs. Les mettre en position de soignant, même s’il s’agit d’un nouveau type, c’est quelque part les invalider en tant que pair. Sans compter le risque des financeurs omniprésents qui trouveront là une opportunité pour réduire le nombre de postes de soignants.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas leur proposer des formations, cela ne veut pas dire non plus qu’on leur refuse cette position particulière d’expert dont parle Claude FINKELSTEIN : " Nous devenons experts de notre pathologie et partenaires avec les experts que sont nos thérapeutes, écrit-elle. La mise en synergie de ces deux expertises, dans le respect mutuel, est pour nous la véritable alliance thérapeutique sans laquelle notre vie devient un enfer ». J’irais même plus loin en affirmant qu’ils peuvent être aussi des experts dans la formation des professionnels. Je pense, qu’avec la prudence qui s’impose, il faut absolument leur donner la parole dans les cursus de formation des soignants, y compris celle des psychiatres. Mais toujours en tant qu’usagers, car ceux qui deviennent des soignants, et il y en a, sont alors dans une autre position que pair engagé dans une démarche « d’empowement » comme l’on dit aujourd’hui.

Lorsque l’on prend connaissance d’une étude récente cofinancée par la Fondation de France et soutenue par la FASM Croix Marine [1]sur l’accueil des familles des jeunes adultes hospitalisés en psychiatrie, on voit d’emblée l’intérêt de concevoir des médiateurs de santé, tant pour les patients que pour les familles, mais n’en faisons surtout pas des soignants. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas les rémunérer, mais ayons un peu d’imagination pour qu’on leur laisse leur place particulière à côté et en synergie avec les soignants dont ils peuvent par ailleurs contribuer à faire évoluer les pratiques.

Il me semble que si cette initiative est intéressante, il faut repenser néanmoins le statut de ces futurs-médiateurs pour leur laisser leur place originale et précieuse de pair et se méfier du risque de récupération de cette démarche dans une logique de soins à l’anglo-saxonne

RHIZOME

[1]Pratiques en santé mentale 2010 n°4

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>Les pairs aidants, peut-on séparer le «cure» du «care» ?

Ce concept vient du Québec et consiste en une participation de personnes en souffrance psychique au rétablissement d’autres personnes également en souffrance psychique. Des expérimentations sont en cours actuellement en France sur trois sites : Paris, Lille, Marseille.

Suite à une formation à Paris 8 niveau master, les patients vont devenir des experts. Ces formations tiennent-elles compte de la singularité des patients ? N’ y a-il pas un risque que les pairs aidants ne soient pas là pour soigner mais pour montrer le bon exemple, driver, coacher, ceux qui ont le mauvais goût d’être en rade, qui sentent mauvais, sont incuriques comme le disent les manuels?

Cela coûte trop cher de fabriquer des lieux de soin. Et en plus, ceux qui existent déjà sont de plus en plus inhumains et inefficaces. La vision purement gestionnaire n’aboutit-elle pas à la décharge sur les patients d’un souci de la société et au renforcement du clivage entre le cure et le care déjà institutionnalisé dans la séparation entre le sanitaire et le médicosocial ?

La vision médico centrée culturelle et idéologique actuelle, soutenue par la santé mentale positive, participe de la division du soin en «cure», art noble prodigué par des professionnels du soin et en «care» relevant des professionnels du médicosocial chargés de l’accompagnement du handicap psychique».

Cette division du travail de soin, en cure et care, dans nos Établissements psychiatriques cloisonne les travailleurs en fonction de leurs statuts professionnels, norment et bornent leurs interrelations avec les patients. Ce client usager en « cure » à l’hôpital, en devenir de handicapé psychique sera bientôt accueilli dans la cité par le secteur médicosocial, totalement séparé du sanitaire.

Le soin est une fonction collective. Prise de position radicale qui insiste sur le fait que le soin n’est pas prodigué seulement par ceux qui ont un statut de « soignant » mais aussi par les patients eux-mêmes, les familles, les amis et tous les employés de l’établissement de soin, du jardinier au Médecin-chef. Chacun participe de l’entreprise thérapeutique quel que soit son statut et son rôle.

Ce travail fait par les patients n’est pas un emploi, il n’est pas salarié, il peut être considéré comme un travail psychothérapique. Ce potentiel soignant, la plupart du temps complètement écrasé, est un opérateur de désaliénation sociale de l’Établissement par la mise en mouvement du rôle, du statut et de la fonction de chacun.

La responsabilisation et la mise au travail des patients par le partage des tâches de la vie quotidienne dans l’Établissement a posé des questions à ses promoteurs qui ont inventé les Comités Hospitaliers Croix Marines en 1953 aux journées nationales de Pau. Structure associative indépendante passant un contrat ou une convention avec l’administration de l’hôpital en ce qui concerne leurs responsabilités dans la vie sociale et le travail thérapeutique dans l’établissement.

Les Comités Hospitaliers sont les opérateurs d’une double articulation Établissement-Comité Hospitalier-Club thérapeutique. Cela ouvre à l’intérieur de l’établissement, pour les patients, des espaces et des activités cogérées avec le personnel au sein du Club thérapeutique.

En 2002, une commission de la fédération Nationale de croix marine s’est d’ailleurs battue avec détermination pour que cette possibilité juridique soit maintenue bien que, pour bon nombre, ce type de structures soient obsolètes.

La disparition des clubs thérapeutiques est renforcée par cette nouvelle vision du sanitaire, totalement clivé du médicosocial. Dans cette nouvelle idéologie, les GEMS sont d’ailleurs une manifestation directe de la disparition des clubs intra-hospitaliers.

La création d’un nouveau statut socioprofessionnel, de pair aidant, participe de l’écrasement de cet outil subtil de responsabilisation des patients : en statufiant certains en expert, on individualise une fonction collective qui se dénature du soin pour devenir normative.

Le traitement des maladies mentales n’est pas une mise aux normes qui participe d’un contrôle social. Un premier niveau d’asepsie consiste à travailler les effets pathoplastiques de l’aliénation sociale qui en surajoute à l’aliénation mentale si nous confondons le rôle, le statut et la fonction. Nous le répétons : le soin est une fonction collective et non pas un statut individualisable.

Prenons un exemple de cette vision médico centrée. Dans un hôpital psychiatrique, selon l’ARS et les protocoles d’accréditation, les médicaments doivent êtres distribués par des infirmiers et seulement des infirmiers : c’est du soin au sens «noble». Mais quand le patient rentre chez lui, qui lui donne ses médicaments ? Et quand il est à l’hôpital, qu’il est réticent et qu’il refuse de les prendre, il faut le contraindre et parfois avec force. S’il a un bon contact avec une personne qui n’est pas infirmier, la division statutaire du soin écarte ce possible recours à une approche en douceur.

Un patient accompagne plusieurs fois par jour son voisin de chambre en chaise roulante jusqu’à la salle à manger ou dans différents ateliers. Une autre apporte tous les jours le plateau-repas d’une patiente âgée qui a du mal à se déplacer. Un autre conduit la navette plusieurs fois par semaine et n’oublie pas de faire les courses d’un copain. Cela n’est-il pas du soin ? Et puis tel autre convainc son copain de chambre de ne pas fuguer, de prendre son traitement, de participer à des activités. Cela n’est-il pas du soin ?

Il est à noter le remarquable travail fait par les chercheurs autour de cette notion de care qui met en visibilité un aspect du soin qui ne se voit pas si l’on n’y fait pas attention. Ce travail invisible est d’ailleurs la plupart du temps bénévole et incombe à ceux « qui ne peuvent pas ne pas », c’est-à-dire aux femmes, aux mères et belles-filles quand il s’agit de l’univers familial.

Il faut aussi se rappeler que la dernière « victoire » des infirmiers psychiatriques a été de pouvoir arrêter de faire le ménage, les toilettes… et se consacrer aux entretiens et aux visites à domicile. Le partage des tâches suivant leur valeur symbolique est un phénomène aliénatoire contre lequel il faut lutter en permanence.

La sollicitude et le souci de l’autre, cela ne peut pas se séparer du cure. Le care n’est pas un état d’esprit, c’est un geste, approcher discrètement un fauteuil de la table pour que le patient soit à l’aise tout en respectant sa dignité. Cela paraît totalement insensé de vouloir séparer le cure et le care dans le travail réel en institutionnalisant cette fonction en statut comme certains de nos politiques en font la promotion.

L’hospitalité pour la folie à l’hôpital psychiatrique souffre de cette destruction du lien social opéré par ces protocoles déshumanisant assignant chacun selon son statut à un rôle figé. Alors que l’on a des outils thérapeutiques qui permettent d’intriquer le cure et le care.

Des pairs qui aident des pairs, c’est la vie quotidienne dans un lieu de soin qui développe les principes de bases des clubs thérapeutiques : La lutte contre les préjugés d’irresponsabilité et de dangerosité des malades mentaux mais, aussi, et surtout, la gestion collective de l’ambiance et de la vie quotidienne.

C’est un travail de soutien, d’accompagnement, qui n’est pas reconnu comme outil primordial de soins dans la plupart des structures où chacun est à la place où son statut le fige, écrasant la polysémie des existants que nous sommes.

Untel se met à parler de ses vécus délirants ou hallucinatoires seulement avec tel autre, parce que c’est un autre, accessible à son vécu intérieur, à qui il se fie. Parfois ce tel autre possible c’est le cuisinier. Mais comment le rencontrer s’il est physiquement isolé dans son laboratoire cuisine, obéissant aux dernières normes hyper sécure du cheminement protocolisé de la chaîne alimentaire. Chaîne parmi les autres qui l’enferment dans son statut et fait disparaître ce possible existant ouvert à la rencontre d’un sujet errant dans le délire et le nulle part.

Le statut de pair aidant risque de continuer l’ écrasement de cette polysémie du travail avec la folie et du travail des fous. En statufiant cette fonction soignante portée, en partie, par les patients, il marque d’une certaine façon le déni de cette possibilisation. Il détourne et instrumentalise la mise en visibilité de ce travail de care fait par des chercheurs engagés dans un travail de désaliénation sociale.

Qui sera choisi pour advenir à un tel statut socioprofessionnel ? Serait-ce la réapparition des « bons malades », les plus obéissants, les plus travailleurs et les plus compliants aux normes, ceux qui touchaient le pécule le plus élevé ?

Un tel projet de statut professionnel sous-payé extirpant du collectif cette fonction soignante qui se devrait d’être généralisé, écrase la hiérarchie subjectale au profit d’une hiérarchie objectale de contrôle et d’assujettissement aux nouvelles normes du bien-être psychosocial.

P. Bichon

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>Le trouble déficitaire de l'attention avec hyperactivité : faits et interprétations politiques.

François Gonon (directeur de recherche CNRS) et Annie Giroux-Gonon (psychologue, psychanalyste)
Contact: francois.gonon@u-bordeaux2.fr

Le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) est en France un sujet de polémiques. Celles-ci ignorent souvent l’évolution rapide des données et des idées en matière de TDAH dans la littérature internationale. Un article récent(1) fait le point de cette évolution. Notre but ici est de présenter cet article puis d’en tirer quelques conséquences au niveau individuel et social.

TDAH: données récentes des neurosciences et de l’expérience nord-américaine.
En Amérique du Nord, le TDAH représente le trouble psychique le plus fréquemment diagnostiqué chez l’enfant avec une prévalence de 7 à 9 %. La prescription de psychostimulants (amphétamine, ritaline) y touche des populations importantes depuis trois décennies. La neurobiologie est souvent mise en avant pour justifier cette prescription: le TDAH serait dû à un déficit de dopamine (et/ou de noradrénaline) que viendrait corriger ces médicaments. La littérature récente remet en question cette hypothèse déficitaire(2). En l’absence de théorie neurobiologique solide, l’origine biologique du TDAH est souvent affirmée en raison de sa forte héritabilité (75 %). Cette héritabilité est estimée par des études de vrais et faux jumeaux et suggère que des prédispositions génétiques pourraient favoriser l’apparition du TDAH. Cependant, ces études ne font pas la différence entre facteurs génétiques purs et interactions entre gènes et environnement. Selon ce même type d’études, la tuberculose présente aussi une forte héritabilité (80 %). Par conséquent, contrairement à ce que véhicule les médias, « héritable » ne veut pas dire « avoir des causes génétiques ». De nombreux facteurs environnementaux augmentent le risque de TDAH: faible niveau économique et d’éducation des parents, naissance prématurée, mère adolescente, excès de télévision entre 1 et 3 ans. Inversement, si la mère a fait des études supérieures, le risque est diminué. Par conséquent, un renforcement des crèches et des écoles maternelles dans les quartiers les moins favorisés serait sans doute l’une des mesures les plus efficaces pour prévenir le TDAH(1).

Les études récentes confirment que la ritaline (seul médicament autorisé en France) est relativement bien tolérée et améliore l’attention chez les 3/4 des enfants souffrant du TDAH. Cependant, ces enfants présentent à long terme un risque accru de toxicomanie, délinquance et échec scolaire. Les études nord américaines récentes montrent que le traitement par la ritaline n’a aucun effet, en positif comme en négatif, vis-à-vis de ces risques. Par contre les interventions psychologiques et sociales en direction des enfants et de leurs parents diminuent efficacement ces risques ainsi que les troubles souvent associés au TDAH (anxiété, dépression, troubles externalisés). Le ministère de la santé de Grande-Bretagne recommande en première intention un soutien psychologique et éducatif en direction des parents. La prescription de ritaline devrait toujours être associé à ce soutien et être réservée aux enfants les plus en difficulté.

La situation française est très différente des USA puisque les médecins généralistes ne sont pas habilités à poser le diagnostique de TDAH et que le pourcentage d’enfant traité par la ritaline est en moyenne inférieure à 1%. On peut donc supposer que la prescription de ritaline entraîne en France des effets à longs termes plus souvent bénéfiques qu’aux USA, mais cette hypothèse n’a pas encore fait l’objet d’une étude. L’expérience américaine d’un effet nul, en moyenne, du traitement médicamenteux du TDAH vis-à-vis des risques à long terme suggère que si certains enfants ont tiré bénéfice du traitement, d’autres ont vu leur état s’aggraver. Une étude française va dans ce sens(3).
Conséquences face aux difficultés d’un enfant particulier

Les psychanalystes ne s’étonneront pas de deux conclusions issues de l’approche pragmatique anglo-saxonne. Premièrement, les symptômes du TDAH sont plus fréquents dans certaines familles même si cette répétition n’a pas grand-chose à voir avec la génétique. Deuxièmement, le plus efficace pour aider l’enfant en difficulté, c’est de soutenir ses parents. Les méthodes de soutien préconisées aux USA (e.g. méthode Barkley) consistent surtout en conseils éducatifs de bon sens. Un soutien inspiré par la psychanalyse n’est nullement incompatible avec ces conseils, mais il va plus loin car la psychanalyse permet de lever les obstacles inconscients qui empêchent les parents de mettre en pratique ces conseils.

En France, sur le principe, tout le monde est d’accord pour affirmer la nécessité d’associer à la ritaline un soutien aux parents. Malheureusement, en pratique, il est plus facile de prescrire de la ritaline que de mettre en oeuvre ce soutien. La tentation est donc grande de se limiter au médicament. L’expérience américaine montre que, si le soutien aux parents n’est pas possible, le traitement par la ritaline est inefficace et donc, potentiellement nuisible.
Conséquences sociales et politiques

En tant qu’entité diagnostique le TDAH résulte beaucoup plus de l’existence d’un médicament et d’une négociation sociale que des avancées de la psychiatrie biologique. Qu’on y adhère ou non ce diagnostic se généralise en France en même temps que le discours sur l’égalité des chances. La démocratie américaine s’est fondée sur l’égalité des chances à la naissance et la méfiance vis-à-vis du pouvoir de l’état. Comme cette idéologie se heurte à la réalité d’une injustice sociale croissante, la psychiatrie biologique est convoquée pour démontrer que l’échec social des individus résulte de leur handicap neurobiologique. Au nom de l’égalité des chances, la société américaine autorise alors chacun à faire valoir les droits que lui confère son handicap (éducation spécialisée, etc). Le TDAH, conçu comme un désordre neurologique d’origine principalement génétique, est donc une réponse sociale, adaptée à l’idéologie américaine, face aux questions réelles posées par l’injustice sociale vis-à- vis de l’échec scolaire et de la délinquance. Elle conduit logiquement à proposer un traitement précoce et un soutien renforcé en direction des seuls enfants diagnostiqués comme handicapés par le TDAH.

Face à l’échec scolaire et la délinquance, le Danemark et la Suède ont fait des choix radicalement différents(4). Pour eux l’état doit s’efforcer de compenser dès la petite enfance les conséquences de l’inégalité économique et éducative des familles. En conséquence les congés de maternité rémunérés sont longs (alors qu’ils n’existent pas aux USA) et l’accueil de tous les enfants de 1 à 6 ans dans des structures collectives est garanti par l’état quel que soit le niveau de revenu de la famille. La qualité des structures accueillant les enfants de 1 à 3 ans est particulièrement renforcée (un adulte pour 3 enfants). Ce système coûte cher, mais il représente un investissement très profitable à long terme pour la collectivité car il diminue l’échec scolaire (pourcentage d’enfants en dessous du niveau scolaire minimum: Danemark 5 %, France 7 %, USA 18 %)4.

Alors même que les preuves de l’inefficacité de la politique américaine commencent à apparaître dans la littérature spécialisée, le discours sur les causes biologiques du TDAH et sur l’égalité des chances envahit le champ médiatique français. Nous le regrettons et espérons que ces quelques réflexions permettront de clarifier les polémiques françaises autour du TDAH.

1. Gonon, F., Guilé, J. M. & Cohen, D. Le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité: données récentes des neurosciences et de l’expérience nord américaine. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence sous presse (2010). Cet article peut être demandé à francois.gonon@u-bordeaux2.fr
2. Gonon, F. The dopaminergic hypothesis of attention-deficit/hyperactivity disorder needs re-examining. Trends in Neuroscience 32(1), 2-8 (2009).
3. Combret, R. Les effets de la ritaline sur les plans du comportement et du fonctonnement mental chez l’enfant hyperactif. Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence in press (2010).
4. Esping-Andersen, G. Trois leçons sur l’état providence (Seuil, Paris, 2008).

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>Mais où est le DoudouSM ?

La réaction au discours du 2 décembre 2008 de Nicolas Sarkozy qui promettait une dimension répressive et ségrégative aux «soins» psychiatriques est le corollaire de l’ambition des «39 contre la nuit sécuritaire» à ce que soit maintenu et transmis un essor psychiatrique issu de deux siècles d’élaborations.

L’état de la psychiatrie ne cesse de se détériorer en France depuis 25 ans et la dimension « sécuritaire » du projet de réforme de la loi de 90 régissant les soins sous contraintes n’est que l’aboutissement d’un abandon, qui se veut définitif, d’une conception humaine du soin. Le point de bascule a été atteint au bout d’un parcours que nous sommes nombreux à dénoncer depuis maintenant des années.

Nous y voilà !

Un scientisme réducteur, soutenue par les pouvoirs publics, tente, avec un succès de plus en plus affirmé, de faire table rase d’une discipline, sans doute dérangeante ou pour le moins incongrue, dans le contexte de guerre économique et financière que nous connaissons.

Tout un savoir-faire est dénigré et peut être anéanti. La transmission devient de ce fait un enjeu majeur.

Cela mérite sans doute un détour du côté de ce que recouvre la transmission.
Une idée assez répandue voudrait que l’objet de la transmission soit purement un savoir. Une telle occurrence se limiterait à un transfert de dossiers. Il s’agit de toute autre chose. Le but d’une transmission se rapproche certainement plus de la fabrique d’un sujet, autrement dit d’une naissance à quelque chose.

Au sein de la relation du maître à l’apprenti ou à l’élève, au-delà de la dimension du savoir et de l’ignorance (y compris celle du maître), s’impose l’idée d’initiation. L’initiation est une autre naissance souvent fondue avec le passage à l’état adulte. Le savoir et ses carences ne sont en la matière que prétexte, qu’espace d’une nouvelle nomination, d’une accession à un nouveau statut. Il ne s’agit d’enseigner qu’à celui qui partagera aussi des valeurs.

Le savoir, la technique ne sont que le développement de cette nouvelle appartenance, de cette nouvelle famille.

Dans certains domaines, l’impétrant peut même recevoir un nom nouveau et contracter l’engagement de transmettre à son tour. Il y a donc du maître chez l’apprenti dès l’engagement de celui-ci. La transmission rime alors avec liberté et engagement.

Le candidat à l’initiation se retrouve donc à devoir inventer ce qui lui a été donné…. parfois susurré. Nous retrouvons là l’espace transitionnel que décrit Winnicott.

La transmission concerne bien plus la naissance d’un sujet à un nouvel espace que le transfert ad integrum d’un savoir. Il n’y a qu’à mesurer le degré d’ignorance qui peut être transmis en l’occurrence pour s’en convaincre. Ce qui importe est l’accueil d’un nouveau membre. Bien entendu se dessine dès lors un parcours balisé par le manque. Le manque, ça ouvre des perspectives…. et le style de cette confrontation n’est pas indifférent ; se détacher pour une part des mimiques du maître, faire sienne certaines autres, ce qui signifie qu’un certain tri a été fait dans la transmission, tout cela consomme qu’une transmission se revendique..

Par ailleurs, le « tourisme dans la transmission » n’est pas à écarter. Il s’agit même d’une notion centrale. Afin d’insister sur le nécessaire détachement du maître, d’éviter des identifications stérilisantes et excessives, aller fréquenter d’autres savoir-faire, une fois les bases acquises, peut se révéler précieux. Se libérer du maître auquel on s’est aliéné est une perspective à inscrire dès le début du processus. C’est là une condition de la transmission surtout si ça laisse des traces. Un architecte appellerait ceci des fondations. S’il est difficile voire impossible de jouir de sa liberté, jouir d’une libération du maître auquel on s’est aliéné se révèle non négligeable.

Le transitionnel est l’espace de jeu à travers lequel une séparation s’opère.

Winnicott nous indique qu’à partir d’une première phase quasi fusionnelle, empreinte de subjectivité, va intervenir une objectivation de l’objet qui va faire séparation. Se joue une première distinction de l’objet, en tant que différent du moi de l’enfant. Limiter la subjectivité, en dessiner les contours par une différenciation objectale, la clinique montre combien cela peut être utile. Puis, l’enfant apprendra à être seul en présence de sa mère ce qui signifie que, si tout ne se passe pas trop mal, il ne sera plus jamais seul et portera en lui des constructions lui permettant d’affronter la solitude…

Il n’y a qu’à regarder un objet transitionnel pour observer combien la destructivité, la violence l’agressivité, la détermination participent du processus.

Le doudou est en charpie, puant, perdu et retrouvé contre vents et marées. N’importe quelle caissière de supermarché normalement constituée suspendra toute activité face à ce bout de chiffon perdu et dont elle connaît la valeur. Il s’agit d’un trésor inaliénable dont seul l’enfant peut décider de se séparer un jour sans drame puis l’expédier dans les greniers de la mémoire.

L’enfant invente le Doudou, l’élit, lui confère son statut et le démolit suffisamment pour être inimitable. Un débris singulier. La destruction en la matière est foncièrement créatrice.

De la même façon, la pratique à transmettre doit être assimilée puis détruite avant d’être inventée à nouveau. D’ailleurs, n’est-elle pas incomplète, truffée d’ignorance ? C’est ce qui explique la transe du maître, si j’ose dire, quand il observe ce que son petit protégé ose faire de son savoir, qu’il tient lui-même de son maître vénéré et qu’il chérit comme un enfant. L’apprenti n’en fait qu’à sa tête et ignore toute vénération qui n’est pas encore de son âge et pas follement créatrice non plus. Et puis appuierait-il malgré lui, dès qu’il a un tant soit peu d’expérience, sans trop le savoir, là où ça fait mal, à savoir là où se concentre du refoulé ?

Ce savoir doit être découpé en lambeaux, mâché puis digéré, pimenté à toutes les sauces en présence de coreligionnaires et du maître, afin que l’apprenti puisse enfin se l’approprier sous une forme assimilable. L’apprenti-sorcier doit passer par des catastrophes potentielles et des démesures mais sous un œil protecteur, jusqu’à ce qu’il sache voler de ses propres ailes. Cette transmission nécessite du maître et des alter-ego. «S’autoriser de soi-même et de quelques autres» trouve sans doute là son fondement. On ne pose pas les mêmes questions à tout le monde, on ne choisit pas le moment de comprendre et bien des reconnaissances sont nécessaires. Elles sont de différentes sortes. Encore un point en faveur d’une construction plutôt que d’une livraison d’un savoir clef en main.

Il y a donc nécessité d’un passeur qui soit objectivable, dont on puisse se différencier et se libérer, d’un savoir à parfaire, destructible et digérable, d’une ignorance palpable, d’un « initiant » qui laisse libre cours à son engagement, à sa violence et à ses capacités d’ingestion, si possible en réunion et d’un contexte socio-historique qui ait encore l’utilité de sujets d’un savoir spécifique. C’est là l’espace du politique, de l’amour, de l’adoubement, éventuellement du trauma, de la vérité, même si cela conduit à dire pas mal de bêtises, et de l’inconscient qui n’est pas fait pour rester les bras croisés.

Alors, qu’en est-il de l’aire de jeu psychiatrique au sein de laquelle nos jeunes collègues doivent advenir ? Quelles sont les possibilités de désintégration-réinvention du savoir et des pratiques en vogue ou nouvellement installées ? Le DSM peut-il être subverti en DoudouSM qui puisse lui permettre une réelle efficacité ?

Le moins que l’on puisse dire est que les protocoles sont coriaces, qu’ingérer le « F20.0 de la classification CIM » censé résumer la vie d’un schizophrène, afin de l’insérer dans un processus dialectique réclame beaucoup d’imagination, que passer sa vie à donner la main à un phobique dans l’ascenseur ou devant une photographie de serpent demande beaucoup d’abnégation ( cf les thérapies comportementales des phobiques).

S ‘agit-il d’affiner une théorie ou d’attendre le DSM «up to date» fruit d’une négociation entre lobbies ?

Que penser de l’appropriation d’une pratique qui consiste d’emblée à avoir peur, à neutraliser un patient, l’attacher sur un lit, le boucler dans une chambre d’isolement, vérifier les caméras vidéos de surveillance, monter des clôtures, couper les arbres dans les cours, déclencher l’alarme dès qu’un patient monte le son ou vous effleure ? Qu’attendre de soignants auxquels a été enseigné que le dire du patient est le fruit d’une tare génétique, que mieux vaut commencer le dossier informatique pendant qu’il vous cause ? Que toutes ces paroles sont nulles et non advenues, forcloses ?

Quel sujet soignant tente-t-on de faire advenir ainsi ? Quel personnage pourra-t-il en naître ?

Il reste à témoigner que d’autres «aires de jeu psychiatriques» existent et à subvertir autant qu’il est possible le DoudouSM.

Patrice Charbit

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>L'hôpital Marchant à Toulouse : tous sous une tente !

« Allez savoir pourquoi ce lundi 18 octobre 20102, nous, soignants, nous sommes rebiffés alors que nous étions traités depuis bien longtemps comme les ouvriers spécialisés d’une usine à « produits de soins » des Temps modernes. Stock de robots blancs multitâches, bardés de clefs et de bips, baladés ici et là en fonction des unités à réapprovisionner, un œil rivé sur les caméras, l’autre sur les écrans d’ordinateur. Du côté patients, même gestion : un stock d’entrants et de sortants, à estampiller du code barre DSM3 en vue de la T2A et à réguler en fonction de l’offre et de la demande… »

Nous, les salariés de de l’hôpital Marchant à Toulouse tenons une permanence sous une tente à l’entrée de l’établissement depuis le 18 octobre.

Il s’agit d’une sorte de piquet de grève symbolique puisqu’il ne bloque rien de l’activité de l’hôpital, mais le soutien massif des salariés, du public et des patients aux organisateurs (une intersyndicale associée à des collègues sans carte), s’ajoutant à une visibilité croissante dans les médias, nous donne bon espoir d’obtenir gain de cause.

De nombreux détails sont archivés sur le blog qui attend d’ores et déjà de nombreux visiteurs, bonne lecture.

http://tinyurl.com/manifestente

http://marchantlatente.canalblog.com

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>La psychiatrie mandarine : un lointain passé

En cette fin d’année 2510, nous avons décidé de laisser une place aux travaux d’un anthropologue qui vient de retrouver les traces d’un courant de psychiatrie tombé en désuétude depuis plusieurs centaines d’années.

Ici, une civilisation hexagonale perdue de la psychiatrie refit surface, peuplée de personnages exotiques. La situation actuelle d’hospitalité inconditionnelle pour les personnes en proie à des difficultés existentielles, loin d’avoir toujours été un courant majoritaire, avait failli disparaître quand la psychiatrie mandarine se développa.

A la fin du XXème et dans les débuts du XXIème siècle, une caste fut promue comme experte en problèmes humains. C’était le temps où l’on pensait encore pouvoir transformer l’Homme en Robot. Cette illusion perdura jusqu’à la moitié du XXIème siècle, date du grand « démandarinement ».

A la fin du XXème siècle, les mandarines étaient, à de rares et militantes expressions près, un groupe homogène de psychiatres (GHP) qui s’infiltra dans les instances gouvernementales d’alors. Armés de leurs mandarines, les « maîtres » divaguaient, créant une armée des petites mandarines transgéniques pendant plusieurs années (avec différentes variétés : internes, infirmiers, éducateurs, psychologues etc.)

De nombreuses pathologies infectèrent les petites mandarines transgéniques, en commençant par un état limite. Jusqu’alors spécifique, la psychiatrie devait revenir dans le giron de la neurologie. Clivés entre ce qu’ils voyaient en vrai et ce qu’on leur apprenait, les petites mandarines ne croyaient plus au rapport particulier qu’entretenait la psychiatrie avec le champ du médical et le champ social.

Un délire de revendication se manifesta alors (cf lettre introductive du rapport Milon, 2009(1)) où la psychiatrie, spécialité comme les autres, devait retourner dans le giron de la neurologie. Ce délire, entretenu par la paranoïa confabulante des mandarines, leur souffla l’idée bizarre que, eux, les inventeurs méconnus de la psychiatrie, découvriraient un jour la cause de l’humanité de l’homme, le gène ou l’aire cérébrale de la bonne santé mentale. Un courant, le FondaMentalisme(2), se développa sur ce postulat erroné. Organisant des Mental Thon qui réunissaient toutes les mandarines ISOpathes, ils allèrent jusqu’à localiser sérieusement le siège de la psychopathie (cf un document d’époque).


Note de veille 159 du centre d’analyse stratégique :
Perspectives scientifiques et éthiques de l’utilisation des neurosciences dans le cadre des procédures judiciaires, Décembre 2009(3).

1. http://www.senat.fr/rap/r08-328/r08-328_mono.html#toc1 : « Le mouvement de mai 68, porteur notamment de ces critiques, a tenté d’émanciper la psychiatrie des pratiques chirurgicales inadaptées et d’une vision jugée trop étroite de la maladie3(*). Il a abouti, par l’arrêté du 30 décembre 1968, à la séparation de la psychiatrie et de la neurologie auparavant réunies au sein de la neuropsychiatrie4(*). Cette division en deux spécialités se révèle aujourd’hui regrettable en raison de la révolution qu’ont connue les neurosciences et l’imagerie médicale et des connaissances acquises depuis lors dans ces disciplines. Leurs applications pratiques dans le traitement des maladies mentales commencent déjà à apparaître, notamment dans le cas de l’autisme. »

2. http://www.fondation-fondamental.org/interieur.php?page=10

3. http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/NoteVeille159.pdf

Entraînant un déni massif de la psychiatrie et plus largement de l’humain, la psychiatrie se détacha de plus en plus de sa complexité pour s’attaquer à des troubles jusqu’alors inconnus, mentionnés de manière comique dans le DSM 5675 RRW.
La mégalomanie prit le relais et les mandarines se dirent qu’ils pourraient répondre à tout, tout seul. Tout devenait des histoires de « santé mentale », « l’affaire de tous(4) » pendant que les patients les plus graves étaient délaissés car promus incurables par les mandarines.

C’est comme cela que les petites mandarines transgéniques seraient cloisonnées dans les services autoproclamés « de pointe », apprenant une psychiatrie déréalisée, formatée, déprise de toute concrétude.

Dans le même temps, associés à des conduites boulimiques affectant la Recherche, des mandarines FondaMentalistes grossissaient, grossissaient encore et encore(5).
Respectant l’hygiénisme rénové qu’ils tentaient de mettre en place, leur appétit sans limite imposa aux mandarines de faire quelques exercices. Ils allèrent dans des pays lointain s’entraîner et chercher des régimes réputés hypocaloriques pour les finances publiques. Ils ramenèrent des techniques exotiques puis, en 2009, escaladèrent à main nue la pyramide Couty(6) pour arriver à son sommet.

En haut de cette pointe de la psychiatrie, ils tentèrent de convertir les psychistes de base à la psychiatrie made in Outre Atlantique. De nombreux curieux s’approchèrent et essayèrent ces serre-têtes en forme d’oreille de Mickey que l’on avait rapporté de ce périlleux voyage, de tous ces pays dont la déchéance avait quelques longueurs d’avance sur l’Hexagone.
Instantanément lobotomisé par la « Science » des mandarines, le paysage de formation changea. Certains Astérix abandonnèrent la potion clinique magique du secteur pour en faire une entité administrative exclusive.

4. http://www.strategie.gouv.fr/article.php3?id_article=1079

5. http://icm-institute.org/menu/actualites

6 http://www.sante-sports.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_Missions_et_organisation_de_la_sante_mentale_et_de_la_psychiatrie-2.pdf

Progressivement, les oreilles en plastiques Mickey émirent des interférences rendant n’importe quel soignant sourd au fait psychique. Les expériences et inventions de terrain devenues honteuses, la psychopathologie fast food se développa, appuyée par le courant des psychiatres Mickey.

Faisant « fausse route », selon les déclarations des mandarines, beaucoup de soignants de base firent une anorexie mentale qui eut de graves répercussions sur l’état psychique des patients, des familles et des équipes. Le risque d’inanition était grand. Pour y remédier, les mandarines, des psychiatres mickeys en lien avec la Haute Autoritaire du Santé-mentalisme(7) proposèrent un gavage par des recettes thérapeutiques toutes faites qu’ils nommèrent « bonnes pratiques », « RMO », « démarche qualité », « traçabilité » etc. Le principe de précaution aseptisa le champ psychiatrique où « les mauvaises graines » continueraient malgré tout à proliférer.

S’en suivit une épidémie de phobies à traiter, notamment pour les psychistes en formation : phobies de la relation, du temps perdu à dialoguer, de la dédramatisation possible de certaines situations. Les conduites d’évitement entraînèrent une pathologie de l’agir de type psychopatique. A question courte, « solution » provisoire courte. Tout devint plus bref : il s’agissait alors de ne plus traiter que l’urgence, les troubles à l’ordre public, les troubles des conduites, les problèmes scolaires et sociaux(8).

Les soignants « tournicotti tournicottons », tournaient, se remplaçaient, se déléguaient leurs tâches. En devenant interchangeable l’histoire des patients ne se déposait plus à l’intérieur de leurs âmes mais dans des machines étranges appelés « ordinateurs », DIM, RIMPSY etc(9). Ils avaient toutes les informations mais aucun renseignement. La majorité pensait que c’était le progrès. La grande panne d’électricité de la fin du XXIème siècle et la perte de données qu’elle entraîna, remettra les psychistes sur le chemin de leur humanité. Mais de longues années s’écoulèrent.

7. http://www.has-sante.fr/portail/jcms/c_6737/affichage?opSearch=OK&catName=true&replaceFileDoc=false&searchInFiles=false&portlet=c_39085&text=psychiatrie&start=0&cidsfilter=c_64700&cids=c_64700&langs=

8. https://www.collectifpsychiatrie.fr/Texte-integral-du-projet-de-loi.html

9. http://bigbrotherawards.eu.org/article960.html

Des maladies nosocomiales résistantes à ces nouveaux traitements firent leur apparition dans de nombreux services, furent relatés dans de nombreux documentaires télévisés d’alors (« Les infiltrés(10) », « Sainte Anne(11) » …), alors même que des thérapeutiques innovantes, mais il est vrai, complexes, dans le champ de la folie avaient fait leur preuves depuis la seconde moitié du vingtième siècle(12).

Entouré par ce climat d’obscurité récusant la pensée, toute la cité se mit paradoxalement à parler haut et fort de « transparence ». Beaucoup des patients devinrent invisibles, cachés qu’ils étaient dans la rue, dans les prisons ou dans les enceintes de haute sécurité. Les petits enfants n’échappèrent pas à ces disparitions. Des centres fermés pour « mineurs » se construisirent avec des vigiles pour tout encadrement soignant(13).

Certains avaient pourtant inventé des traitements de choc pour ces infections nosocomiales gravissimes mais la plupart des nouveaux soignants n’en entendirent plus parler pendant longtemps : les thérapeutiques institutionnelles et désaliénistes furent mises à l’écart, provoquant des allergies aux mandarines qui voyaient d’un mauvais œil que l’on transforme leur pyramide en route pavée où chacun était à la même hauteur que l’autre.

Progressivement, la névrose obsessionnelle des soignants se manifesta par le développement de compulsions avec des rites de vérification : procédures, protocoles, accréditation, certification, V1, V2, V3, V456789… Une vague de désertion chez les psychiatres se propagea, quittant le terrain ils allaient faire de grosses commissions : CLIN, CLUD etc., le tout assorti d’un masochisme excessif en face d’un surmoi féroce : toujours et encore la Haute Autoritaire du Santé-mentalisme.

Les mandarines firent un lobbying intense auprès des instances gouvernementales. Ce procédé de légitimation de leur croyance s’avéra payant dans un premier temps. Au même moment certains casse-noisettes se réveillèrent pour légitimer la scientificité de pratiques de terrain sur un autre mode que les  « impacts factor » dont se nourrissaient les mandarines.

10. http://www.dailymotion.com/video/xdcuu3_hopital-psychiatrique-les-abandonne_lifestyle

11. http://www.dailymotion.com/video/xdhzux_sainte-anne-hopital-psychiatrique-p_shortfilms

12. http://www.psychiatrie-desalieniste.com/Therapeutiques-institutionnelles.html, http://www.youtube.com/watch?v=Ox9nWVSYvTU

13. http://www.pasde0deconduite.org/

Un réseau de casse-noisettes se développa, ils insistèrent et développèrent une recherche clinique de terrain qui n’était pas prédéterminée par les hAS du contrôle. De même que les mandarines produisaient toujours plus de murs et construisaient toujours plus de cloisons(14), les casses noisettes décloisonnèrent, à partir de la base, la formation des soignants(15).

Les mandarines voyaient d’un mauvais œil les casse-noisettes et pouvaient compter sur l’appui de leur patron Ni-coca Sacropic, banane en chef qui tentait des mutations génétiques avec une grande courge qu’il avait pris pour femme. Il fit un discours devant les mandarines et les psychiatres Mickey à l’hôpital d’Entonnoirs pour dire que les chochophrènes étaient trop dangereux et qu’il fallait leur payer des bracelets GPS pour qu’ils soient télécommandés non plus pas leur voix mais par leurs psychiatres Mickey(16).

Une angoisse envahit 39 casse-noisettes et ainsi que d’autres bizarros alors même que beaucoup de nouveaux psychiatres formatés Mickey avait une peur irraisonnée des chochophrènes ; des conduites réactionnelles se développèrent : contenchions, chambres d’esseulement, vidéo-club surveillance, abandon des activités et groupes de chochocialisation… Ni-coca Sacropic, Dame Rose Bachaline et Brie Hortie Fouille donnèrent plein de sous pour appuyer ce mouvement. Personne ne put leur dire qu’il fallait avant tout des soignants formés plutôt que des murs déformés par les hurlements et les coups des chochophrènes.

Ni-Coca, Rose, Brie, les mandarines et les mickeys n’étaient que l’image du renoncement de beaucoup de psys « bonnes poires » qui n’avaient pas râlé quand on avait voulu les transformer en managers de santé-mentalisme. Progressivement, voyant l’ampleur des renoncements consentis inconsciemment, les soignants se mélancolisèrent. Des idées de ruines se répandirent avec la vitesse de la peste : « tout est foutu », « ce sera plus jamais comme avant » etc.

14. http://www.serpsy.org/actua_09/Circulaire_DHOS02F2200923_du_22_01_09.pdf

15. https://www.collectifpsychiatrie.fr/?p=247

16. http://www.dailymotion.com/video/x7lj27_allocution-de-n-sarkozy-a-antony_news

Les mandarines se repaissaient de cette nourriture monstrueuse pour imposer leur hégémonie et la transformer en soi disant « progrès ». La perte de contact avec la réalité des mandarines et des psychiatres mickey les firent sombrer dans une paraphrénie fantastique où tout devenait gestion, chiffre et « ressources humaines disponibles ». Des moments d’exaltation les faisaient virer maniaques comme ce jour où le centre d’analyse stratéchic avait consacré « la santé mentale positive »(17), ou encore cette fois où l’Union Européenne avait déclaré en 2008 que la santé mentale était un « Droit de l’Homme »(18). La psychiatrie était-elle devenue « un Devoir de l’asticot » ? Nos recherches ne purent confirmer cette hypothèse.

Les casses noisettes et les chochophrènes en vinrent à la conclusion qu’il ne fallait pas laisser les ardeurs toutes puissantes de Ni-Coca l’emporter sur les libertés fondamentales comme ses copains de chambrée tentaient de le faire avec d’autres catégories de la population.

Quelques années plus tard, les mandarines, dépossédées de leur jus toxique, furent renversées par la base de la pyramide : les bonnes poires s’étaient alliées aux casse-noisettes. Ils remirent au centre de leur préoccupation non plus les chiffres et autres HAS mais les chochophrènes, les bambins (qui n’étaient pas chélinquants comme l’avait déclaré l’INSERMination artificielle des cerveaux(19) et leurs familles.

Ils formèrent de nouveau les jeunes soignants à la rencontre avec les patients. La peur se dissipa progressivement. Les vidéo-club surveillances projetèrent des rêves incongrus, les chambres d’esseulement furent transformées en Suites royales(20). Dans le même temps les psychiatres mickey avaient perdu leur repère. Quelques chochophrènes vinrent leur tenir compagnie et les consolèrent. Un nouveau lien social tissé de respect et d’amitié vit le jour et la peur qu’avait augurée cette ère de la transparence se dissipa pour laisser la place aux contrastes de l’existence.

17. http://www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/CP_nv171109.pdf

18. http://ec.europa.eu/health/ph_determinants/life_style/mental/docs/pact_fr.pdf

19. http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=ERES_COLLE_2006_01_0073

20. http://www.scribd.com/doc/34001797/Les-Cahiers-pour-la-Folie

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>Forum Vol au dessus d'un nid de coucou, Actualité du soin psychique

FORUM « Vol au dessus d’un nid de coucou, Actualité du soin psychique » : Salle de conférence Centre Hospitalier Laborit 370 avenue Jacques Cœur Poitiers

La rediffusion récente de « Vol au dessus d’un nid de coucou «  a été l’occasion de souligner l’inquiétante similitude entre une psychiatrie américaine inhumaine évoquée dans cette œuvre de Milos Forman et celle qui en 2010 se répand sur le territoire français.

Les méthodes thérapeutiques évoquées dans ce film, froides, punitives, culpabilisantes, mécaniques, nous apparaissent être en train de recouvrir celles qui font appel à la sollicitude, l’empathie, l’écoute, en un mot à la prise en compte de la singularité humaine.
A la sortie de ce film en 1976 nous pensions qu’il pouvait en être autrement en France.

Qu’en est-il alors en 2010 dans les établissements médicaux et médicaux-sociaux ?

– Le malade, malgré les aléas de ses symptômes,
est-il toujours une personne inscrite dans la société ?

– L’être humain de par sa maladie, ou son handicap est-il placé hors la loi commune ?

– Le soignant peut-il préserver sa capacité à soigner, à accompagner, à l’heure où sa fonction est dénaturée, et son identité professionnelle désavouée par ce que l’on attend et exige de lui ?

Quelles réflexions mettre en œuvre dans nos pratiques pour garantir des soins humains et aidants ?

Le Collège Régional Poitou-Charentes des Psychologues de la Fonction Publique Hospitalière est une association Loi 1901. Il se veut un lieu de débats ouvert aux psychologues ; un lieu d’échanges et de recherche ouvert à tous les domaines utiles à notre réflexion (scientifique, philosophique, sociologique, juridique, éthique, culturel …..).
Il organise régulièrement des conférences, des forums, des colloques.

Vendredi 19 novembre 2010

9h Accueil

9h45 Ouverture de la journée 
Josette Marteau Château

10h00 Quelle hospitalité pour la folie ?
Patrick Chemla

11h00 Pause

11h15 Parents de personnes hospitalisées, quels vécus ?
Catherine Le Grand-Sébille

12h00 Pause repas

14h00 Créer et maintenir des lieux de narration, une résistance nécessaire à la post- modernité.
Simone Molina

15h00 Pause

15h15 Garantir des soins humains et « hospitaliers »: Table ronde.
Patrick Chemla, Simone Molina, Catherine Le Grand- Sébille,
Muriel Ferrier

16h30 Clôture de la journée
Josette Marteau-Château

Patrick Chemla, psychiatre et psychanalyste il anime l’association « La Criée » à Reims, il est membre du collectif des 39. Il est co-auteur de l’ouvrage collectif Asile publié sous sa direction (Erès), auteur de Expériences de la Folie (Erès).

Catherine Le Grand-Sébille, socio-antropologue, elle est co-auteur de l’étude Parents de grands adolescents et jeunes adultes hospitalisés en psychiatrie. Quels vécus? Quels besoins? Quelles violences? Quels soutiens ?

Simone Molina, psychologue clinicienne et psychanalyste à l’hôpital de Montfavet.

Muriel Ferrier psychologue clinicienne au centre hospitalier de Niort.

Josette Marteau-Château psychologue clinicienne au centre hospitalier Henri Laborit, présidente du Collège Régional.

Références filmiques et documentaires:
Vol au dessus d’un nid de coucou de Milos Forman. Sortie en France 1976
Un monde sans fous ? de Philippe Borrel diffusé sur France 5, le 13 avril 2010.
Le livre d’entretiens complément du film Un monde sans fous ? Publié aux éditions du champ social.

Vous pouvez copier-coller le bon ci-dessous et le renvoyer à :

Maryline Auvinet-Gessé
2 Chemin de Regombert
86340 Nouaillé-Maupertuis

Renseignements :
Josette Marteau-Château
CMPEA, 7 Allée Martin Luther King
86000 Poitiers
Tel. : 05 49 01 40 21

Nom :………………………………………
Prénom :……………………………………
Adresse :……………………………………………………………………………..……
……………………………………………..
Code Postal :………………………….……
Ville :………………………………………
Tél. : …………………..……………………
Courriel:……………………..…………..…
Profession :…………………………………

TARIFS

Adhérent du Collège Régional.. 15 €
Non adhérent :………………. . 40 €
Demandeur d’emploi (attestation
ASSEDIC du mois en cours)…..……. 10€
Étudiant < 26 ans……………… 10€ Ci-joint un chèque de… …… ………..€ à l’ordre du Collège Régional Poitou-Charentes des Psychologues de la FPH. Date : Signature :

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>Appel au monde de l'art et de la culture 

Collectif des 39
contre La Nuit Sécuritaire

« Quelle Hospitalité pour la Folie ? »

« Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie,
c’est l’homme même qui disparaît. »
François Tosquelles.
 
Nous adressons à la société tout entière la question « quelle hospitalité pour la folie? » quand une future loi, véritable insulte à la culture, s’attaque à l’essence même du lien social, en désignant à la vindicte de tous et en menaçant des personnes plus vulnérables que dangereuses.

Si cet appel s’adresse au monde de l’art et de la culture c’est parce que pour nous la folie, en tant que part indissociable de l’humain, est fait de culture.  
À ce titre, le combat pour une hospitalité pour la folie n’est pas qu’une affaire de spécialiste : elle doit se mener aussi sur le terrain culturel.

Le monde de l’art et de la création culturelle nous semble le mieux placé -n’est-ce pas son rôle?- pour résister à l’attente normative et interroger le monde sur sa part de folie, individuelle ou collective.

Chaque artiste, chaque intellectuel ou acteur culturel, s’engage dans une recherche originale, dans des propositions toujours risquées, des remises en jeu des repères consensuels, à la croisée de l’intime et de l’Histoire. 

Chaque artiste invite l’autre dans cette autre lecture, et en toute liberté.
En tant que soignants, nous pensons devoir toujours avoir en perspective, dans nos pratiques, dans nos institutions, la nécessaire rencontre de la folie et de la culture.

La mise en jeu de l’inventivité, la création, le partage des oeuvres d’art, sont des éléments essentiels dans les accompagnements thérapeutiques auxquelles nous sommes attachés, mettant les traitements médicamenteux à leur juste place et pas comme unique réponse.

Appel  à la culture, comme liant créatif de l’intime et du social… le lieu d’un maillon essentiel, à restaurer dans la réflexion actuelle pour penser l’accueil de l’insensé, pour penser la question de la folie, de la maladie et du sort qu’on lui réserve.

Nous souhaitons avoir votre concours, votre engagement pour préserver cette part énigmatique de l’humain, sa part de folie.

Un projet de loi « sur les modalités de soins psychiatriques » sera discuté cet automne au Parlement : il détourne le terme de « soins » et représente une grave attaque contre les libertés individuelles ; il risque d’altérer profondément la relation entre patients et soignants.

Ce projet de loi instaure des « soins sans consentement », y compris « en ambulatoire », c’est-à-dire en dehors de l’hôpital, au domicile. Il remplace les modalités actuelles d’hospitalisation et d’alternative à l’hospitalisation en promouvant toujours plus de contrôle et de répression.  

Tout un chacun est aujourd’hui concerné par cette réforme. En effet, la notion de « santé mentale » utilisée notamment par les rapports gouvernementaux semble étendre le domaine des troubles psychiques à la simple exacerbation des sentiments, des émotions, aux peurs, à la tristesse, aux énervements, aux angoisses, aux ressentis et vécus douloureux, liés à des situations précises telles que le travail, une rupture, un deuil. De plus, l’évocation du « trouble de l’ordre public », entraînant la mise en place de soins psychiatriques sans consentement, comporte un risque de dérive pour les libertés individuelles. 

Ce texte s’inscrit dans le droit-fil du discours de Nicolas Sarkozy à l’hôpital d’Antony le 2 décembre 2008. Désignées par le Président de la République comme potentiellement criminelles, en tout cas potentiellement dangereuses, toutes les personnes qui présentent des signes peu ordinaires de souffrance psychique, quelle que soit leur intensité, se trouvent en danger de maltraitance. Se saisissant de dramatiques faits-divers, pourtant exceptionnels, le Président a laissé libre cours à son obsession sécuritaire. Cette orientation a déjà donné lieu à plusieurs textes réglementaires qui aggravent les conditions de l’hospitalisation et poussent vers plus d’enfermement, plus d’isolement.

Le projet de loi qui crée les « soins sans consentement » y compris à domicile, est un saut dans l’inconnu. Il représente un risque de dérive particulièrement inquiétante car sont instaurés :
        
– des soins sous la menace d’une hospitalisation forcée en cas d’absence aux consultations ;
        
– des soins réduits à la surveillance d’un traitement médicamenteux, nouvelle camisole chimique 

– des soins où la rencontre, la confiance dans la relation, la patience, la prise en compte de la parole, sont oubliées ou accessoires.

Nous savons bien que c’est la peur qui génère des réactions violentes chez certaines personnes ; or, cette loi va organiser la peur des patients et la peur chez les patients.

Ce texte porte atteinte à  la confiance entre le patient et le soignant : celui-ci représentera en permanence une menace, une surveillance sur la liberté d’aller et venir du patient, car il lui incombera de signaler toute absence aux consultations et aux visites, sous peine de sanctions . Le préfet, saisi par le directeur de l’hôpital, enverra les forces de l’ordre pour contraindre la personne à une hospitalisation. Le malade devenant « un contrevenant », il s’agit donc de nous exclure de notre métier de soignant. 

Cette politique accompagne une dérive, depuis une quinzaine d’années, des pratiques psychiatriques : carence des formations, augmentation des isolements, retour des techniques de contention, primauté des traitements médicamenteux sur l’écoute, la relation, l’accueil des personnes en souffrance psychique. Ce projet de loi, avec la conception des troubles mentaux qu’il implique, va amplifier ces pratiques d’un autre âge.

Un collectif s’est constitué en décembre 2008, en réaction immédiate à ce sinistre discours présidentiel : « Le Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire ».

Se sont ainsi réunis des professionnels de la psychiatrie qui entendent résister à cette orientation inacceptable, à ces pratiques asilaires et aux nouvelles dérives scientistes.

Dans de nombreuses équipes, dans de nombreux services et secteurs psychiatriques, des artistes, des philosophes apportent leur concours aux professionnels pour mettre en œuvre avec les patients des espaces de création, d’initiatives, d’événements artistiques, joyeux, sérieux, inventifs, troublants, surprenants, en apportant de la vie, du désir là où la vie, le désir ont tendance à s’évanouir.

Des expositions, des créations théâtrales, des événements musicaux, des créations vidéos, des musées d’Art brut, des initiatives radiophoniques et par Internet se sont multipliés, donnant à voir la fécondité des productions originales possibles, enrichissant ainsi des thérapeutiques diversifiées.

Nous devons créer les conditions d’un accueil humain de la douleur morale, du désarroi psychique, des discours énigmatiques et délirants.

La possibilité de penser le soin et la folie est aujourd’hui mise en cause. Nous entendons bien résister à ce glissement vers le pire, et pour cela nous avons besoin de vous.

Nous ne voulons pas d’un tri des êtres humains en fonction de leur valeur utilitaire.
Nous ne voulons pas d’un retour au grand renfermement.
Nous ne voulons pas de l’internement à domicile.

«On juge le degré de civilisation d’une société
 à la manière dont elle traite ses marges, ses fous et ses déviants.»

Lucien Bonnafé
 
Votre signature nous serait d’une aide précieuse. 
SIGNER LA PETITION

LISTE DES ARTISTES SIGNATAIRES

« Qui cache son fou, meurt sans voix.» (Henri Michaux, « L’espace du Dedans »)

Laure Adler, journaliste, écrivain
Agnès B. , styliste, Paris
Jacques Albert-Canque, metteur en scène, Bordeaux
Anne Alvaro, comédienne
Jacques André, réalisateur, metteur en scène, plasticien, Paris
Cécile Andrey, metteur en scène (Vosges), co-fondatrice du festival «La tête ailleurs»
Jan Arons, peintre, Vallabrègues
Nurith Aviv, cinéaste
Claude Attia – comédien, Avignon
Pascal Aubier – cinéaste
Raymond Bellour, directeur de recherche émérite au CNRS
Joseph Beauregard – cinéaste documentariste
Jacqueline Blewanus, peintre, Vallabrègues
Corinne Bondu – formatrice- réalisatrice- productrice
Philippe Borrel, cinéaste – documentariste
Rony Brauman – ancien président de Médecins sans frontière.
Geneviève Brisac, écrivain, éditrice
Françoise Brunel
Claude Buchwald – Metteur en scène
Rodolphe Burger – musicien
Michel Butel, écrivain, journaliste.
Olivier Cadiot – écrivain
Marco Candore, comédien.
Laurent Cantet – cinéaste
Maréva Carassou, comédienne,
Arlette Casas, responsable communication Université Montpellier 2
André Castelli – conseiller général du Vaucluse
Carmen Castillo, cinéaste
Claude Chambard, écrivain, éditeur
Charb, dessinateur, Charlie Hebdo
Guigou Chenevier, Musicien compositeur
Isabelle Chevalier, musicienne
Françoise Clavel, créa- costumes, Paris
Françoise Cloarec – peintre et écrivain
Dominique Conil – écrivain
Michel Contat, chercheur CNRS émérite
Compagnie Les Acidus, comédiens
Patrick Coupechoux, écrivain, journaliste
Christine Dantaux – galériste socialiste – Pernes les Fontaine
Marie Darrieussecq – écrivain
Marcelo De Athayde Lopes, danse thérapeute
Valérie de Saint-Do , Rédactrice en chef de la revue Cassandre/Horschamp
André Debono, peintre (Nîmes)
Christine Deroin – écrivain
Martine Deyres, cinéaste, Besançon
Marcial Di Fonzo Bo, comédien et metteur en scène
Alain Didier-Weill, écrivain, auteur de théâtre
Claire Diterzi, chanteuse et compositrice
Annick Doideau, peintre (Paris)
Catherine Dolto, éditrice
Suzanne Doppelt, écrivain
Patrice Dubosc – cinéaste
Françoise Ducret, Peintre
Jean Pierre Ducret – Président du C.A. du Théâtre de Cavaillon
Denis Dufour, compositeur, Paris
Sophie Ernst, Paris, philosophe
Jean Michel Espitallier, poète
Christine Fabreguettes – artiste plasticienne Vaucluse
Serge Fauchier, peintre (Perpignan)
Stéfano Fogher – musicien, comédien
Patricia Geffroy, Animatrice ateliers d’écriture
Hala Ghosn, comédienne, metteur en scène, Paris
Sylvie Giron – danseuse, chorégraphe
Esther Gonon secrétaire générale de la Scène Nationale de Cavaillon
Jean Michel Gremillet – directeur de la Scène Nationale de Cavaillon
Angele Grimaldi, cinéaste
Jean Louis Guilhaumon – Maire de Marciac- Fondateur du Festival Jazz In Marciac.
Sabina Grüss –sculptrice
Mariette Guéna
Patrick Guivarch, responsable des cinémas UTOPIA d’Avignon
Pierre Helly – metteur en scène
Catherine Herszberg – journaliste, écrivain.
Gérard Haddad écrivain
Charlotte Hess, danseuse, chorégraphe. Animatrice sur Radio libertaire, Paris.
Stéphane Hessel, ambassadeur de France
Olivier Huet
Marie Jaoul de Poncheville, cinéaste, Paris
Jeanne Jourdren, médiatrice culturelle, Auray
Marie José Justamond, directrice artistique, directrice du festival Les Suds, à Arles
Charles Kalt, plasticien (Strasbourg)
Leslie Kaplan – écrivain
Daniel Kupferstein, réalisateur
Danielle Lambert, poète, auteure de proses brèves, Paris
Monique Lauvergnat Maire – adjointe à la Culture 84 Le Thor
Linda Lê – écrivain
Fred Léal, écrivain
Agnès Lévy, peintre
Isabelle Lèvy-Lehmann, photographe, Paris
Jean Pierre Lledo, cinéaste, Paris
Frédéric Loliée, comédienne, metteur en scène
Jean-Daniel Magnin, Secrétaire général du Théâtre du Rond Point
Thibault Maille, compositeur
Clotilde Marceron – musicienne, Cavaillon
Elissa Marchal, artiste peintre
Maud Martin, réalisatrice, Tours
Jacques Martinengo, artiste plasticien, 26- Dieulefit
Ismérie Marzone Lévêque, chanteuse, comédienne, Toulouse
Britta Medus
Daniel Mesguich, comédien, metteur en scène, directeur du Conservatoire d’art dramatique de Paris.
Xavier Moine, artiste plasticien,
Marie José Mondzain, philosophe
Mario Moretti – galériste socialiste – Pernes les Fontaine
Valérie Mréjen, cinéaste
Yves Müller – artiste – photographe
Véronique Nahoum Grappe – anthropologue
Eric Nonn, écrivain
Paul Otchakovski-Laurens, éditeur
Yves Pagés, écrivain et éditeur (Ed. Verticales), Montreuil
Xavier Person, écrivain.
Nicolas Philibert, cinéaste.
Rosie Pinhas-Delpuech, écrivain, directrice de collection, traductrice
Jacques Rancière, philosophe
Claude Régy, metteur en scène
Georgette Revest, artiste peintre écrivain, Marseille
Jean Michel Ribes, auteur, metteur en scène, directeur du Théâtre du Rond-Point,
Christophe Ribet – comédien
Marcel Robelin, peintre (Nîmes)
Daniel Robert, Peintre
Patrice Rollet, co-rédacteur en chef de la revue Trafic
Pierre Rosenstiehl, mathématicien
Dominique Rousseau, auteur illustrateur Bédéiste
Valérie Rouzeau, Poète
Elizabeth Royer, galeriste
Caroline Sagot Duvauroux – peintre et poète
Lydie Salvayre – écrivain
Joshka Schidlow, critique de théâtre
Michèle Sébastia, Comédienne
Christine Seghezzi, réalisatrice
Meriem Serbah – actrice
Nicolas Sers, comédien, Paris
Emmanuele Scorceletti – photographe
Tristan Siegmann, photographe (Paris)
Anne Saussois, peintre (Paris)
Charlotte Szlovak, cinéaste, Paris
Dimitri Tsiapkinis, artiste chorégraphique, Tours
Catherine Vallon, Metteur en scène
Gérard Vallerey, écrivain et traducteur, Toulouse
Didier Vancostenoble, photographe, ancien directeur d’hôpital psychiatrique, 76 Tourvillela chapelle
Agnes Verlet, Ecrivain
Pascal Villaret, auteur, Alés
Elise Vigier, comédienne, metteuse en scène
Vanina Vignal, cinéaste
Véronique Widock, comédienne
Martin Winckler, écrivain
Mâkhi Xénakis, sculpteur
Catherine Zambon – auteure de théâtre et comédienne

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>Nouvelle édition du Campus Solidaire sur le thème « Un monde sans fous »

Prochaine rencontre, le jeudi 4 novembre 2010 à 19h30

Nouvelle édition du Campus Solidaire sur le thème « Un monde sans fous », documentaire de Philippe Borel, avec la participation de Paul Machto, psychiatre et d’autres membres du « collectif des 39, la nuit sécuritaire », collectif en psychiatrie.

Rens. : 05 56 49 95 95 ou http://campussolidaire.blogspot.com

L’objectif du Campus solidaire et de permettre à tous d’accéder à la connaissance. Il propose d’associer le public à des travaux préparatoires (documents, petits films, enquêtes…). Les thématiques sont variées : citoyennté urbaine, psychanalyse et société, globalisation et développement durable, technologies, sciences et envrironnement… Le Campus solidaire est gratuit, ouvert à tous et sans inscription préalable.

► Campus solidaire – Bâtiment 25 rue des Terres Neuves à Bègles – Tramway ligne C arrêt Terres Neuves – Bus 11/24 arrêt Auriac.

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>Comment les représentants de l’Etat font d’une procédure de soins, l’hospitalisation d’office, un moyen d’enfermer les patients au mépris de l’avis des psychiatres.

A l’automne 2009, fraîchement arrivé dans les Pyrénées-Orientales, le nouveau préfet a décidé de s’attaquer aux sorties d’essai pratiquées dans les hôpitaux psychiatriques. Raison invoquée : le risque de « trouble à l’ordre public ». Le Dr Philippe Raynaud, chef de pôle à l’HP de Thuir, est l’un des premiers psychiatres à faire les frais de cette nouvelle politique.

« En septembre, les gendarmes ont ramené à l’hôpital certains patients en sortie d’essai sous prétexte qu’ils étaient potentiellement dangereux. Certains avaient un travail et l’ont perdu. On a actuellement un patient hospitalisé à temps plein depuis six mois alors que rien dans son état ne justifie qu’il soit consigné jour et nuit », s’énerve le psychiatre qui vit l’enfer depuis l’automne dernier.
Empêcher les patients de sortir ou pire les réintégrer quand ils sont dehors, en résumé les enfermer à l’hôpital psychiatrique… LIRE LA SUITE SUR LE SITE DES INROCKS

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>Non à la garde à vue psychiatrique

A l’issue du colloque tenu lundi 4 octobre 2010 à l’Assemblée nationale, sur le thème « Continuité des soins ou continuité de la contrainte ? », le Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire lance un appel solennel aux préfets.

Sur Médiapart (contes de la folie ordinaire), la reprise d’une intervention importante de Noël Mamère, député et maire de Bègles : Psychiatrie: «un projet de loi inique et injuste»

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>Un projet de loi unanimement rejeté

Le 3ème Meeting national du Collectif des 39 a été un nouveau succès. Près de 1000 personnes ont participé à cette rencontre centrée sur le projet de révision de la loi de 90, « projet relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et à leurs modalités de prise en charge ».

La mise en forme de ce Meeting a fait une large place aux débats, qui ont laissé apparaître dès le matin, l’inanité d’un tel projet de loi liberticide dont le seul but est de renvoyer « les schizophrènes en Schizophrénie ».

À noter les nombreuses prises de position de patients témoignant de leur refus de cette loi et du climat qui déferait les liens d’amitié et de confiance.

Des jeunes infirmiers ont aussi témoigné des lacunes de leur formation en psychiatrie et exprimé que parfois même des collègues vivaient, du fait de cette formation insuffisante « dans la terreur » des patients! Il y a là un effort très important à faire comme nous n’avons de cesse de le revendiquer.

Devant la nécessité de constituer un large front de refus de cette loi, dont il est totalement inconsidéré d’envisager quelques amendements que ce soit, nous avons invité les représentants des partis politiques et des syndicats à s’exprimer. Celles et ceux qui ont accepté notre invitation à prendre publiquement position vis-à-vis de cette loi, au nom de leurs organisations, ont été à la hauteur de nos espérances en refusant toute compromission.

Les partis politiques représentés, partis de gauche, PS, PCF, Europe Écologie -LesVerts, Parti de Gauche, NPA, ont affirmé leur rejet total de ce projet de loi, en se déclarant favorables à son retrait. La CGT au nom de la Fédération de la Santé et de l’Action Sociale ainsi que le syndicat Sud Santé sociaux se sont aussi prononcés pour le retrait du projet de loi.

Nous sommes très préoccupés de la position ambiguë de certains syndicats de psychiatres. Nous notons que le Syndicat National des Psychiatres Privés (SNPP) a partagé les critiques du Collectif des 39 sur le projet de réforme de la loi, ainsi que l’Union Syndicale de la Psychiatrie (USP) qui s’est aussi exprimée contre la loi en centrant sa position sur la proposition de la judiciarisation.

Le Collectif des 39 considère que la judiciarisation demande réflexion et nécessite des débats afin que les questions qu’elle soulève puissent être discutées. Cette discussion ne saurait représenter une divergence, et n’entame en rien notre détermination à faire front contre cette loi.

La position du SPH continue de nous étonner, critiquant comme nous l’essentiel de la loi et sa dérive sécuritaire, mais en acceptant les soins ambulatoires sous contrainte que nous considérons comme une régression des pratiques de soin, qui prétendrait répondre au déni psychotique par une contrainte prolongée au-delà de la crise. Lors des débats, nous avons rappelé que pour nous, le soin sous contrainte ne peut s’envisager que pour les périodes de crise, et que rien ne justifie d’étendre la privation de liberté au-delà de ce temps. L’exception que constitue les sorties d’essai n’a pas à devenir la règle.

Finalement, lors du débat, le président du CASP s’est exprimé d’une façon claire, pour le rejet de cette loi, ouvrant le chemin a une position plus radicalement affirmée des autres syndicats. La lutte doit continuer pour emporter toutes les conviction.

Au delà de la psychiatrie c’est la conception même du lien social qui est en jeu : la folie en tant que part indissociable de l’humain est un fait de culture. Ainsi, le collectif des 39 a-t-il lancé un « appel à la culture » qui s’adresse au monde de l’art et de la culture, le combat d’une hospitalité pour la folie n’étant pas qu’une affaire de spécialistes.

Selon l’écrivain Leslie Kaplan : « Ces mesures proposées par le gouvernement actuel révèlent une tendance profonde qui s’aggrave tous les jours : promouvoir avant tout et toujours la simplification, instaurer une civilisation simplifiée, dans laquelle je refuse de me reconnaître et que j’appelle ‘ une civilisation du cliché’ ».

Le passage à l’acte de la circulaire officielle du mois d’Août, désignant nommément un groupe de population à exclure marque un point de bascule de cet « Etat limite », décrit par Serge Portelli, magistrat, vers un Etat policier où la Norme devient loi.

Après les Roms, serait-ce au tour des fous ?

L’exécution en Virginie de Teresa Lewis ne peut que renforcer notre inquiétude sur la dérive de nos démocraties quand la norme fait Loi et que le sécuritaire allié au gestionnaire exclut de plus en plus de citoyens, poussant chaque sujet vers l’incarnation d’un « contrôleur de la norme ». Il est possible de dire « Non ! », et nous devons l’affirmer avec force devant toutes ces dérives.

Le débat ouvert par ce projet de réforme va au-delà de la seule question de la contrainte : Quelle est la nature de la norme incluse dans la notion de « santé mentale » ? Cette notion floue englobe des impératifs économiques de rentabilité du sujet. Madame Montchamp, présidente de la fondation FondaMental, député UMP, le dit de façon explicite dans le documentaire de Philippe Borrel, « Un monde sans fous » : « la maladie chronique, ou la santé mentale, changent la manière d’être compétent dans une entreprise, aller dans ce sens-là, c’est se donner les chances de plus d’efficacité, de plus de performance ».

Dans le climat ambiant, toute pensée est attaquée par un volontarisme simplificateur. Comme l’a remarqué Pierre Dardot, philosophe, nous vivons sous un régime de la norme. Les lois produites par le gouvernement ont une fonction : faire prévaloir des normes.

Ce 25 septembre 2010, nous avons encore une fois montré notre détermination. Il nous faut continuer à porter le refus de certaines pratiques, continuer à lutter sur ce terrain. Nos métiers sont touchés au quotidien par l’intégration de normes. Contre cela, il nous faut toujours plus travailler à la mise en commun, de nos savoir-faire et d’une conception humaniste de la psychiatrie et du bien commun.

La force et la dynamique du collectif des 39 a emporté durant cette journée l’adhésion de syndicats et des partis politiques. Notre refus du projet de loi sur les soins en ambulatoire sans consentement est désormais suivi par beaucoup qui appelaient initialement à « raison garder ». Ce n’est pas suffisant mais c’est un début.

Dès lors, les psychiatres, les professionnels qui acceptent ce projet de loi, font rentrer la haine et la défiance envers les patients dans des pratiques qui vont se centrer sur le contrôle.

Le collectif des 39 est né en réaction au discours de Nicolas Sarkozy le 2 décembre 2008 à Antony. Nous avions alors dis « Non » à la stigmatisation, à la banalisation de la violence institutionnelle sur les patients et les professionnels niés dans leur savoir faire. Il s’agit aujourd’hui encore de dire « Non » à cette loi liberticide et sans aucune dimension sanitaire. Cette journée de débat et de rencontre s’est clôturé par « l’appel des 1000 ».

Cette revendication sera répétée et confirmée lors de la journée de grève du mardi 28 septembre 2010 à l’appel des syndicats de psychiatres. Puis lors du colloque à l’Assemblée Nationale organisé par le collectif des 39 le lundi 4 octobre 2010.

Il ne peut y avoir de proposition d’amendement ou de volonté d’adapter ce texte. Tous ensemble, nous demandons le retrait pur et simple de ce projet de réforme.

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>Le projet de loi réformant les soins en psychiatrie : une insulte à la culture

Il faut être bête comme l’homme l’est si souvent pour dire des choses aussi bêtes que bête comme ses pieds, gai comme un pinson…… Le pinson n’est pas gai, il est juste gai quand il est gai, triste quand il est triste ou ni triste ni gai………………… J.Prévert

Lorsque s’imposera le bilan de l’action présidentielle de Nicolas Sarkozy, on ne manquera pas de constater la déflagration qu’il aura initiée entre l’Etat et les avancées civilisatrices, les acquis culturels de notre pays. Et l’on pourra dresser un sinistre catalogue : discours à l’université de Dakar sur l’homme Africain « pas assez entré dans l’histoire », loi organisant les soins psychiatriques sous contraintes en ambulatoire, centres de rétentions administratives à perpétuité, démantèlement de « camps » de Roms, de gens du voyage, création d’une inégalité des citoyens devant la loi, plaisanteries de mauvais goût devant les tombes des résistants des Glières, réponses insultantes à des citoyens en colère, mépris pour les lecteurs de la Princesse de Clèves, et bien sûr j’en passe. Promotion de la barbarie, insulte à la culture caractérisent cette politique.

Le discours présidentiel et la politique du gouvernement sont constamment marqués de la l’imperium de la culture du résultat ; l’action, fût-elle agitation volontariste, trouve seule grâce à leurs yeux. Or dans le champ du soin à la personne psychiquement en souffrance, cette orientation est catastrophique. Elle rejette les apports d’une clinique de la psychopathologie patiemment élaborés en particulier par les écoles françaises et allemandes, enrichie par la philosophie phénoménologique et par le génie freudien, approches qui nécessitaient d’écouter les patients cas par cas et une formation continue sérieuse de la part des praticiens de toutes catégories. Elle y projette au contraire une protocolisation des pratiques et une évaluation détachée de tout contexte clinique, fondée sur des définitions de traits pathologiques sans commune structure mais dont l’addition se prête à des statistiques abusivement transposées ici. Cette agitation pseudo scientifique accompagne de fait un virement volontaire, violemment scandé, s’insufflant obsessionnellement dans les media, de l’interprétation de la psychopathologie comme souffrance individuelle vers l’affirmation de la dangerosité du patient pour autrui.

On pourrait croire en effet sans rapport les errements du président et de son gouvernement avec l’observation de ce qui se passe en psychiatrie aujourd’hui ; pourtant, la préférence allant aux faux semblants, l’on y retrouve la haine de l’histoire et de la patience, de l’exigence intellectuelle, on y retrouve la lâche flatterie populiste de la passion de l’ignorance pour faire gober la promotion des entreprises de fabrications de coupables , on y retrouve une fermeture bornée aux hasards et à la singularité des rencontres qui fondent toute possibilité de création civilisatrice. Quand Picasso peignit son « Nain » d’après celui de Vélasquez dans « les Ménines » il était à l’apogée de son travail et en particulier du désapprentissage du savoir académique : lui-même affirmait : « à huit ans j’étais Raphaël, il m’a fallu toute une vie pour peindre comme un enfant ». Dans nos professions nous savons bien quelles difficultés il nous faut affronter, traverser, pour savoir ne pas savoir et nous laisser enseigner (sinon soigner) par l’aventure de la rencontre avec des patients. Le caractère parfois inouï de leur souffrance pourrait nous tenter de recourir à la maîtrise, au contrôle, à la tentative de modifier par la manipulation des comportements qui nous dérangent trop ; répondant par la violence à la peur qui parfois les envahit nous pourrions alors renoncer à ce que Tony Lainé appelait « sa profonde solidarité avec la folie qu’il y a dans l’autre » niant nos propres failles, nous nous retrouverions du côté de la barbarie dont l’histoire de la psychiatrie a souvent montré trop de preuves. Praticiens de ce champ particulièrement sensible à ce qu’être humain peut signifier, notre travail quotidien est de nous réunir grâce à une orientation qui limite ces tendances barbares, dites inhumaines ; sans les nier, de veiller à opposer à la mise au ban de tel ou tel malade, à la répression de tel ou tel comportement par l’abrutissement médicamenteux ou l’enfermement , l’offre d’un accueil pour l’histoire de chacun avec sa temporalité pour entrer en confiance, avec la singularité des médiations que chacun reconnaît ou invente.

Mais, nous voilà convoqués aujourd’hui là où la barbarie de la société de contrôle (au sens de Deleuze reprenant le syntagme de William Burroughs), tente de nous mener. Malgré la contestation radicale des psychiatres désaliénistes contre les lieux d’enfermement comme réponse à la question de la folie, malgré la leçon incontournable de Foucault, nous sommes conviés à participer activement à la recherche d’une maîtrise du symptôme par le contrôle des conditions de son émergence au domicile même du patient. Le projet de loi relative aux droits et à la protection (sic) des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques et aux modalités de leur prise en charge- qu’en terme galant ces choses là sont mises- organise la continuité de la contrainte au prétexte de la continuité des soins ; dévoiement de sens qui s’inscrit dans la cohorte des insultes à la culture, à l’apaisement du lien social qu’elle promeut , nouvel avatar qui vient stigmatiser une population et confirmer la défiance à l’encontre de ceux qui n’adhéreraient pas au projet médical les concernant ( non compliants faut-il dire !) mais aussi à l’égard de l’étranger, du paresseux, du lettré, du sans papier, de l’analyste et de son patient, du voisin, de l’artiste, de l’homme de passage, sans oublier le raton laveur, car ne sont ils pas des dangers potentiels pour le sommeil des bien pensants ? La promotion de la confusion entre Droits de l’homme et du citoyen et la mesquine petite somme des droits individuels permet d’agiter le chiffon d’une prétendue aspiration populaire à la sécurité plutôt que de se pencher sur les conditions de vie commune d’un peuple. Population facilement exclue à cause du mal-être qu’ils évoquent et que l’on préférerait ne pas voir, les patients comptent parmi les proies que s’autorise la puissance publique dans son entreprise nuisible de chasse aux boucs émissaires.

. Le projet de loi réformant l’obligation de soin pour les patients constitue donc un paradigme mortifère de cette tentative de destruction des solidarités garantes de la solidité du lien social entre les citoyens. Il s’agit là du projet cardinal d’un gouvernement pour lequel l’extrême droite est manifestement plus q’une compagne de route et pour lequel aussi la défense des intérêts des plus nantis impose d’organiser l’affrontement des plus démunis dans leur multiplicité et avec leurs intérêts parfois contradictoires, ou comment faire oublier l’affaire Woerth- Béttencourt en organisant la chasse aux Roms puis en septembre le soin sous contrainte en ambulatoire auquel nous sommes déterminés à livrer une bataille sans concession. Ce texte que députés et sénateurs seront amenés à examiner à l’automne prochain semble-t-il est une insulte à la culture car il ne laisse aucune place à ce qui du génie humain peut contribuer à tenter de donner hospitalité à la folie, il ne laisse aucune place au surgissement des potentialités créatrices qui, dans la folie, permettent à des sujets sur le point de succomber au tragique morcellement d’eux même , de reprendre pied, d’oser solliciter d’ autres personnes encourageant la trouvaille de suppléance à leur abîme pour que la vie ne soit plus complètement impossible. Les relations étroites entretenues par la folie et l’art, l’adoption par les équipes soignantes de la fécondité dont la souffrance psychique peut parfois être porteuse sont autant de témoignages contre l’atteinte à l’intégrité sociale et politique des patients qui constitue une insulte à notre culture fertilisée par le romantisme et le surréalisme.

La désignation des patients comme d’abord potentiellement dangereux est un raccourci inadmissible, un misérable contresens méconnaissant la fécondité poétique dont ils sont porteurs, méconnaissant l’apport de la folie à la connaissance de l’âme humaine, à ses créations artistiques, à ses trouvailles scientifiques. Ethiquement, elle est l’exact opposé de la considération attentive et solidaire que requiert toute pratique visant à prendre réellement soin de son contemporain. Philosophiquement elle dément honteusement l’incertitude fondamentale de la raison. . Cette loi se caractérise aussi par la protocolisation abusive du soin : l’absence d’un patient à sa séance, au temps de rencontre avec le soignant faisant l’objet non d’un questionnement, d’une mise en perspective clinique mais d’un acte normé, automatique, obligatoire, au nom naturellement des bonnes pratiques : dénoncer le sujet concerné à l’autorité administrative laquelle éventuellement le ramènera menotté à l’hôpital. Cette organisation visant au contrôle systématisé des « comportements » est un scandale dans le champ de l’aide, du soin. Elle consiste essentiellement à exclure les praticiens, toutes catégories professionnelles confondues de leur fonction primordiale : élaborer une réflexion sur leur travail pour ne pas nuire aux possibilités de traitement. Nous savons bien que la seule possibilité que nous ayons de préserver la dignité et l’intégrité psychique des patients, et la nôtre aussi, réside dans l’effort pour aborder l’énigme particulière de la souffrance de chacun, et cela comme Picasso peignant son Nain l’a fait, en se débarrassant des oripeaux du conformisme académique. Nous avons à chaque instant de nos pratiques à nous débarrasser autant que possible du fatras psychologisant et éducatif dont l’université fait volontiers la promotion. Nous avons aussi et surtout à nous débarrasser de tout ce qui pourrait nous paraître justifier que nous devenions acteurs du maintien d’un ordre public dont nous voyons au quotidien de l’arsenal législatif développé par les plus hautes autorités de l’Etat comment il tente d’imposer à un corps social au bord de la rupture les modalités les plus excluantes possibles du vivre ensemble et combien il confine à l’ordre moral dont le qualificatif de « nouveau » ne limite pas l’horreur. Avec, Freud nous ne pouvons pas y croire, mais avec lui il faut bien se rendre à l’évidence une fois encore : dans les moments de chamboulement de la société, aujourd’hui la mondialisation, les effets pacificateurs de la culture peuvent tomber les uns après les autres et quelquefois massivement. Le pire déferle alors et son cortège d’agonies, sa géhenne d’espérances perdues. Marquant l’extrême difficulté qu’il y a justement pour les hommes à vivre ensemble, à se retrouver dans le Babel des langues et des pulsions, le pire ne demande qu’à faire retour, livrant chacun sans limite à prendre sa place selon son organisation psychique au fil des événements , dominant ou dominé et parfois les deux à la fois, scène ouverte par l’oppression de l’homme par son semblable, avec « la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons » pour reprendre encore Prévert… Or l’on nous propose sans merci, le pauvre langage du président de la République en témoigne sans cesse, de faire la guerre contre ci, la guerre contre ça ; après la guerre économique le temps est à la guerre à la délinquance et à ceux qui l’incarnent : fous, roms et sans papiers faisant, semble-t-il, bien l’affaire. Bernard- Henri Lévy dans son article du Monde intitulé « les trois erreurs de Nicolas Sarkozy : mépris des Roms, outrage à l’esprit des lois, discours de guerre civile » écrit : « tenir le langage de la déchéance […] c’est la garantie d’une société fiévreuse, inapaisée, où chacun se dresse contre chacun et où le ressentiment et la haine seront très vite les derniers ciments du lien social » Nous savons bien pourtant comment les fous, souvent déjà témoins d’horreurs passées, subissent parfois et pour les mêmes raisons le sinistre sort de ceux que la bête désigne comme boucs émissaires des malheurs du monde. L’étymologie peut être d’une aide précieuse dans la compréhension de ces tristes voisinages : Aliéné du latin alius l’autre, le radicalement étranger, dont vient aussi témoigner la traduction allemande du mot aliéner : entfremdung, rendre étranger donc. C’est vraiment à ceci que nous sommes conviés : faire des patients des étrangers radicalement autres et dont il ne faudrait que redouter la violence. Il s’agit là d’une proposition éthiquement inadmissible, une fois encore, une insulte à la culture à laquelle nous refusons de nous associer. Le 2 décembre 2008 un discours offensif contre nos patients avait été proféré, il n’était pas forcément de bon ton, au cénacle des professionnels de l’enfermement, d’y voir une attaque grave aux libertés publiques ; la suite vient et organise un statut très particulier de l’humain en souffrance psychique ou de n’importe qui troublerait l’ordre public du fait d’un comportement incompatible avec les exigences de l’ordre moral. Ainsi l’on pourrait demain se voir imposer des soins psychiatriques sous contraintes éventuellement à la maison voire une hospitalisation. Cette dernière se déroulerait dans des lieux « sécurisés »( pour lesquels rappelons le soixante dix millions d’euros ont été débloqué par le ministère en trois mois) et dans des conditions où aller et venir librement serait graduellement limité sinon empêché essentiellement selon l’appréciation de l’omnipotente autorité administrative et l’étrange bénédiction présidentielle : « personne mieux qu’un policier de haut vol ne saurait en exercer les prérogatives », le tout éventuellement sur signalement des directeurs d’hôpitaux obligatoirement prévenus par les équipes soignantes.. Lacan reprenant le Balcon de Jean Genet rappelle à propos du rapport du sujet avec la fonction de la parole que « si est un rapport adultéré un rapport ou chacun a échoué et où personne ne se retrouve [….] continue de se soutenir si dégradé soit-il[…]comme quelque chose qui est lié a ce qu’on appelle l’ordre et cet ordre se réduit quand une société en est venue à son plus extrême désordre à ce qui s’appelle la police ». Dans la pièce de Genet, les petits vieux réclament des uniformes de généraux, d’évêques et de juges pour jouir dans le ventre des prostituées mais personne ne demande à enfiler les oripeaux du préfet de police qui choisit le phallus comme emblème, lui qui, pivot de tout, se désespère en même temps que sa fonction ne soit pas assez attractive pour que l’on souhaite s’identifier à lui. Il va de soi que nous ne saurions empêcher le président et ses préfets de jouir de leurs semblants phalliques, le voudrions nous que n’en n’aurions pas les moyens, mais nous avons le projet résolu d’empêcher qu’ils emportent les plus vulnérables d’entre nous dans leur préoccupante sarabande. « L’Etat qui fait la guerre se permet toutes les injustices, toutes les violences » dit Freud dans ses « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort ». Il y a dans le projet de loi qui nous bouleverse une réelle violence instituée, d’autant plus inquiétante que le principe civilisateur, l’apaisement créatif du lien entre les citoyens, sera d’autant plus difficile à mettre en œuvre dans ce moment de risque de « grande misère psychologique des masses » pour là encore reprendre Freud.. Les prochaines dispositions législatives concernant les personnes nécessitant des soins psychiatriques sont à l’aulne de ce qui s’enseigne sur les bancs des écoles de médecine et de soins infirmiers : c’est ainsi qu’il est enseigné dans les établissements publics de santé une méthode consistant à permettre au personnel devant un patient agité
, de savoir utiliser tel ou tel outil relationnel stéréotypé pour pacifier la situation ou à défaut d’utiliser des techniques issues des arts martiaux ; la guerre disais-je ; c’est ainsi qu’il faut déplorer la suppression progressive mais rapide des formations universitaires en psychopathologie, c’est ainsi que telle officine de recherche établit un classement ridicule de l’efficacité des thérapies, c’est ainsi encore que s’organise un diplôme de psychothérapeute visant à former en trois ans des professionnels de la psychothérapie.Ces pratiques tiennent lieu de réflexion référencée approfondie, prudente et précautionneuse sur les causes, le sens de la survenue de tel ou tel évènement, insulte à la culture vous dis-je. Il y a lieu à ce propos de constater que ce désastreux dévoiement de nos pratiques et de l’enseignement n’est pas de la seule responsabilité du gouvernement. Certains professionnels y ont leur part qui en effet réclament, enseignent, promeuvent, appliquent ces méthodes simplificatrices et violentes de relation avec les patients. La contrainte à la maison, l’immobilisation techniquement maîtrisée en lieu et place de la tentative toujours retravaillée de trouver les moyens d’une réelle hospitalité pour la folie, constituent ainsi les moyens nouveaux proposés aux professionnels dans l’exercice de leur profession. Nous avions pourtant mis beaucoup d’espoir dans la révolution copernicienne en psychiatrie qui ne centrait plus la question de la folie sur celle de l’asile ; nous avions cru dépassée la loi d’exception dont le premier effet avait été d’imposer un statut hors le droit commun à ceux que la parfaite étrangeté qui les définissait avait fait nommer « aliénés ». Nous voilà aujourd’hui renvoyés à cette approche ségrégative donnant aux plus fragiles d’entre nous un statut d’extra territorialité, les excluant du droit commun et les assignant au titre de leur souffrance particulière à l’enfermement à l’hôpital ou pire encore désormais, chez eux. Nous n’aurions pas dû oublier qu’un an avant sa mort, huit ans après sa condamnation définitive, Galilée, devenu complètement aveugle, écrivit dans un sonnet : »Monstre je suis plus étrange et difforme Que harpie sirène ou chimère…. Et je perds et mon être et ma vie et mon nom » La barbarie du savoir dogmatique, de la norme indiscutable peut aussi défaire le sujet péniblement rassemblé autour de sa faille originelle. Nous avons eu tort d’imaginer le progrès désaliéniste comme définitif, sans doute n’avions- nous pas assez bien lu Freud et son « Avenir d’une illusion » : toutes les avancées démocratiques, toutes les inventions esthétiques demandent à être soutenues, sans relâche tant elles sont fragiles.

Nous n’acceptons pas cette réforme imposée du soin en psychiatrie qui ne tient aucun compte de ce que la réflexion clinique attentive permet de médiations, d’inventions chaque jour à chaque rencontre avec chacun des patients dont la singularité de la souffrance nous enseigne les méandres de la complexité psychique , dont l’histoire particulière avec ses appartenances sociales et ses origines sur le globe est à considérer avec bienveillance là où le sarkozysme, pauvre référence politique mal inspirée des plus sinistres thèses stigmatisantes et rejetantes, ne veut rien savoir de la fécondité des brassages ethniques et culturels.

Le pouvoir s’attaque chaque jour un peu plus au socle sur lequel la République s’est construite, il a entrepris une destruction quasi systématique des propositions du Conseil National de la Résistance, il met à mal les droits essentiels de l’homme et du citoyen, organise des niveaux différents de citoyenneté, s’attaque à ce que l’histoire récente de la psychiatrie a tenté de développer, il met ainsi en danger la civilisation, la culture même qui permet aux humains d’essayer de vivre ensemble. Il y a là plus que jamais une ardente obligation à s’opposer à cette casse, à refuser d’appliquer des lois sans légitimité, à continuer d’essayer d’établir pour les générations à venir les bases d’une civilisation non excluante, les fondements d’une organisation sociale ou dire le mot culture ne serait pas une insulte.

Nous sommes aujourd’hui dans la position décrite par Francis Ponge à propos de Giacometti : « l’homme en souci de l’homme, en terreur de l’homme, s’affirmant une dernière fois en attitude hiératique, d’une suprême élégance. Le pathétique de l’exténuation à l’extrême de l’individu réduit à un fil » Ce fil est fragile, il tient chacun des hommes et ne demande qu’à se rompre, nous sommes garants du maintien de son intégrité, c’est ainsi que les poètes, les peintres, les musiciens pourront continuer à tisser avec ce fil à quoi nous sommes réduits, la beauté et l’espérance du monde.

Il y a un acte de profonde culture à refuser le projet de loi organisant des soins sous contrainte à domicile, un des actes de résistance que la dérive actuelle du pouvoir exige, comme de refuser le traitement discriminatoire de certaines catégories de citoyens réduits aux actes commis par une infime minorité d’entre eux. Il y a lieu de prendre ainsi notre place, « calmes sous nos sabots, brisant le joug qui pèse sur l’âme et sur le front de toute humanité » pour citer Rimbaud dans son poème « Morts de quatre vingt douze ».

Michaël et Jacqueline Guyader.

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>Judiciariser est-il si judicieux ?

Après tout, les partis et syndicats sont responsables de leurs stratégies. Il est d’autant plus important dans cette période que le groupe des 39 continue « d’incarner » un groupe de réflexions et de discussions voire de propositions qui maintient, au sein d’un même mouvement partagé, de l’hétérogène.

Les quelques lignes qui suivent visent essentiellement à alimenter la discussion. Peut-être nous faut-il remonter un peu dans le temps, pour interroger ce que nos sociétés ont mis en place avec l’avènement de la loi de 1838.

« Judiciariser est-il si judicieux ? »

Le projet de réforme de la loi de 1990 va prochainement être discuté à l’assemblée nationale. Cette proposition survient au milieu d’une avalanche de textes sécuritaires et n’y échappe pas.

En ce qui concerne l’hospitalisation sous contrainte un certain nombre d’entre nous pense qu’il serait judicieux de proposer que la décision d’hospitalisation sous contrainte soit d’ordre juridique.

Bien souvent une phrase résume cette position : pas de privation de liberté sans l’intervention d’un juge, garant encore à ce jour du contradictoire même si cela n’est pas inscrit dans le marbre. Le débat est ouvert. D’une certaine manière, il sera plus important qu’une éventuelle orientation vers telle ou telle modalité, qui pour devenir effective, n’empêchera pas que ce débat persiste si nous le souhaitons.

Le« package », où le placement judiciaire est intégré comme proposition dans la protestation contre ce projet de loi, qui vient d’être signé par différents partis et syndicats est de mon point de vue une erreur stratégique dont il convient de prendre acte sans pour autant nous opposer dans une division stérile afin justement de ne pas enterrer le débat en pensant que cette incise mettrait fin à la nécessaire discussion entre nous, pour constituer deux clans définitivement fermés, les pour ou contre la judiciarisation.

Après tout, les partis et syndicats sont responsables de leurs stratégies. Il est d’autant plus important dans cette période que le groupe des 39 continue « d’incarner » un groupe de réflexions et de discussions voire de propositions qui maintient, au sein d’un même mouvement partagé, de l’hétérogène.

Les quelques lignes qui suivent visent essentiellement à alimenter la discussion. Peut-être nous faut-il remonter un peu dans le temps, pour interroger ce que nos sociétés ont mis en place avec l’avènement de la loi de 1838.

La Raison comme fiction politique : la mise à l’écart de la folie

La loi de 1838 inaugure à la fois un mode de traitement de la folie, puisqu’elle est aussi une loi de financement des établissements qui seront régis par elle, en même temps qu’elle inaugure les modalités d’une protection de la société contre les actes des personnes qu’elle reconnaît folles et qui pourraient porter atteinte à l’intégrité de ses membres et ce dans l’actualité de leur folie telle qu’elle pourrait s’exprimer au quotidien.

Pour mémoire rappelons que la loi de 1838 est une loi qui organise le centre de l’action du corps psychiatrique, médecins aliénistes et gardiens, pendant ce temps de mise à l’écart.

Voilà peut-être pourquoi c’est le terme de placement qui est retenu et non pas celui « d’asilification », l’acte de l’autorité administrative ne porte pas prioritairement sur la réponse, sur le soin, sur le traitement y compris moral, sur ce qui se ferait au sein de l’asile mais sur la mise à l’écart. Cette mise à l’écart est massive puisque ces personnes sont en même temps « interdites ». Elles perdent leur capacité civile. Il faudra attendre la loi de 1968 sur les incapables majeurs pour séparer le temps du placement et la capacité civile. Les choses étant toujours plus compliquées qu’on ne peut les décrire, une petite part est réservée aux soins : une ébauche de la reconnaissance du soin existe dans une analogie du libre consentement par le transfert de la question de la liberté individuelle, au titre du placement dit volontaire. Ici c’est la volonté du peuple, pour le dire de manière un peu grandiose et amplifiée qui vient se substituer à la volonté que devrait avoir la personne de se faire hospitaliser pour se soigner. Dans la logique de cette mise à l’écart, le placement volontaire transfère par le biais d’une personne prenant intérêt au devenir d’une autre, la volonté de se faire soigner et déplace ainsi la question de consentement éclairé vers les proches. D’abord la mise à l’écart, après le soin. Dire qu’il n’y a pas de différence entre la loi de 1838 et la loi de 1990 dans son fondement n’est pas tout à fait juste.

L’entrée dans la Raison comme norme : la folie comme pathologie

La loi de 1990 ne place plus, elle hospitalise. Au-delà probablement des intentions du législateur, elle déplace l’imaginaire social vers un nouveau modèle où l’autorité administrative ne gère plus principalement les atteintes à la sûreté des personnes reconnues folles en prenant une mesure de protection de la société, elle ordonne aussi la réponse en déplaçant la problématique de la mise à l’écart vers le soin. Le diable se cache dans les détails, cette petite extension de la portée des décisions administratives aux soins, qu’on soit d’accord ou pas de la considérer comme un progrès, est néanmoins à prendre en compte historiquement. De même la demande d’un tiers estompe la question de la volonté comme projet politique partagé, pour la remplacer par quelque chose assez proche de ce que cherche à mobiliser le « Care ».

La loi de 1838 fonde un corps celui des aliénistes et des gardiens missionnés pour « traiter » ceux d’entre nous qui n’auraient pas accès à cette fiction partageable et cela en dehors de l’espace commun dans une micro société disciplinaire où ils ne peuvent pas être maintenus si les motifs qui les y ont conduits ont cessés. Dans ce montage social quand les troubles gênants ont disparu, les questions soulevées par la folie sont mises en attente.

Le « nul n’est censé ignorer la Loi » peut s’appliquer à tous, du coté de l’emphase déclarative même aux puissants de ce monde puisque sont écartés ceux qui sont reconnus « insensés ». La loi de 1990 opère un petit glissement, elle ouvre la porte à un imaginaire où le soin répond aux questions posées par la folie du coté d’une pathologie de la Raison. Pour résumer nous sommes passés insidieusement de – d’abord écarter puis soigner – avec la loi de 38 à –soigner en écartant – avec la loi de 1990. En précisant que ce mouvement que je décris n’est pas le réel des pratiques psychiatriques, il fait tout simplement partie de la donne.

Je fais l’hypothèse suivante : du côté des institutions proposées par l’État ( Ce qui est différent des pratiques « réelles » des institutions), avec l’abandon de la loi de 1838 nous sommes passés de l’ancien asile qui fonctionnait comme une « rustine » appliquée sur la bulle de la Raison comme fiction politique où la médecine psychiatrique recevait de fait un mandat de gestion de la folie avec son territoire attenant : l’asile et son domaine agricole, avec quelques petits privilèges dit « de fonction », différents selon qu’on était aliéniste ou gardien, tout le monde y trouvant plus ou moins son compte, nous sommes donc passés à un déplacement de la gestion de la folie par changement progressif de son territoire attenant : l’hôpital psychiatrique et son domaine : le secteur. Là où le domaine asilaire et agricole pouvait faire aussi office d’espace de travail et de déambulation, c’est maintenant le secteur qui se trouve poussé comme prolongement de l’hospitalisation psychiatrique construisant une nouvelle donne.

Avec les soins ambulatoires sous contrainte, le projet de loi propose que ce soit le secteur qui devienne un espace de déambulation et de travail. Il faut ici prendre les choses très au sérieux, c’est l’amorce d’une extension vers la société civile d’un modèle disciplinaire. je ne m’étends pas trop là-dessus pour ne pas alourdir le débat, si ce n’est en formulant une question qui n’est pas faite pour qu’on y réponde mais pour qu’on la maintienne comme question et cogitation :

Quelle différence y a-t-il entre la définition de la santé par l’OMS et la race aryenne ?

Là encore je ne porte pas de jugement critique sur la politique de secteur, ne poussons pas d’emblée des cris d’orfraies. Le secteur pensé dans la suite de l’expérience psychiatrique de la résistance et construit sur son modèle territorial n’a jamais milité chez ses fondateurs et continuateurs pour cette évolution. Elle n’est d’ailleurs pas sensiblement consommée, loin de là mais pour autant ne sous-estimons pas que flotte dans l’air son odeur de soufre,

Je nous préviens que le passage de la loi de 1838 à la loi de 1990 n’est pas aussi anodin qu’on le croit. Bonnafé en son temps nous avait averti en expliquant à qui voulait bien l’entendre, qu’au-delà d’une déclaration aux effets politiques massifs telle que article 1, les lois précédentes sont annulées, la question n’était pas d’améliorer, de rendre plus efficace les modalités de placement sous contrainte mais de mettre en place les conditions politiques et pratiques du dépérissement de leur utilisation. La loi de 1990 est un produit de la gauche gestionnaire qui ouvre à l’extension d’une psychiatrie experte et normative, ce n’était pas consciemment souhaité comme tel mais c’est inscrit dans les modifications minimes et pourtant significatives apportées à la loi de 1838 : Hospitalisation, demande d’un tiers, 2 certificats… Je ne nie pas que quelques éléments de la loi de 90 énoncent un plus grand soucis des patients, je dis simplement qu’elle a permis d’occulter, en période de développement effectif des pratiques sectorielles, les vrais problèmes posés par la folie, soit de son accueil, pour concentrer la réflexion sur le temps de la contrainte, proposant ainsi que la politique de secteur ne soit plus tant le lieu d’émergence de différentes formes de pratiques insérées au plus près dans la communauté mais une extension de l’hôpital psychiatrique. La loi de 90 est une loi qui a servi essentiellement à détourner l’attention des pratiques sectorielles.

Ce petit rappel m’apparaît nécessaire pour mieux comprendre ce qui se joue dans ce que nous propose cette nouvelle loi qui n’hésite pas à jouer le populisme sécuritaire en proposant de réduire la folie à n’être vouée qu’à un simple traitement de police même pas sanitaire. Quel enseignement retirer de la loi de 90 au moins deux choses : Un escamotage des questions réelles que rencontrait la psychiatrie en déséquilibrant le poids des équipes psychiatriques innovantes qui tiraient l’ensemble de la profession, pour redonner la main avec l’aide probablement d’un assez grand nombre, au temps de la contrainte hospitalière avec tout le montage organisationnel lié au dispositif des établissements hospitaliers. Les grands gestionnaires du détournement de la bonne utilisation de l’argent solidaire, profitant de l’aubaine liée aux pratiques novatrices qui avaient mis en place une diminution du nombre des lits hospitaliers, rendue possible par les pratiques dans la communauté, pouvant enfin s’exclamer haut et fort que le secteur était une affaire dépassée et qu’ils représentaient, eux les rois de la procédure, le sérieux de gestion de l’urgence…

Le deuxième escamotage s’inscrit dans la suite du premier, la question de la folie avec le passage du placement à l’hospitalisation n’est plus tant une affaire qui concerne les limites du projet politique de la raison (écarter) mais un désordre (hospitaliser) relevant de la science. Ce que les comportementalistes vont savoir exploiter sans vergogne. Il est des ouvertures qui sont de véritables pièges, ce qui est en débat aujourd’hui tient à ce que, sous prétexte d’ouverture, la loi de 90 a été inscrite dans une quasi réflexion permanente, la nouvelle loi étant présentée comme l’aboutissement de cette réflexion.

Qu’est-ce que la psychiatrie ?

Insidieusement le pouvoir constitué a proposé à la profession de réfléchir à l’amélioration de la loi de 90. Façon là de diminuer le poids des pouvoirs constituants. Cela a permis pendant quelques années de créer des petits cercles d’excitation autour de la meilleure façon de mettre en place la contrainte, ce qui n’a pas été sans déplaire à quelques syndicats et partis politiques..Voilà déjà quelques arguments qui en eux-mêmes devraient créer chez nous une certaine retenue avant de tomber dans le piège des propositions répondant au plus près de ce mouvement, étant entendu que la question n’est pas de parfaire sans cesse les modalités d’admission sous contrainte mais bien plutôt de se donner les moyens d’accueillir au mieux et aussi rapidement que possible dans la communauté les personnes hospitalisées, par un vrai travail institutionnel et singulier de suivi sectoriel, tout ayant été mobilisé par ailleurs pour éviter cette contrainte.

C’est quand même étonnant qu’en période de profonde régression on puisse se démener pour parfaire l’entrée sous contrainte dans les établissements psychiatriques. C’est un peu comme si en période de disette on se battait pour perfectionner les instruments de mesure servant à peser le peu de denrées alimentaires disponibles.

J’en viens maintenant à la question de la judiciarisation et la phrase clé : « Toutes privations de liberté doit être ordonnée par un juge. »

Je veux bien croire en la justice de mon pays et avaler ainsi le glaive de la justice mais enfin quand même pas le fourreau : aurait-on oublié que les privations de liberté ordonnées par les juges relèvent de la punition, les juges privent de liberté des personnes en les envoyant en prison pour les punir des actes qu’elles ont commis. Je ne dis pas que les gens hospitalisés sous contrainte ne sont pas privés de liberté et encore, il y a une petite trentaine d’année la très grande majorité des pavillons d’hospitalisation psychiatrique avaient une privation de liberté un peu plus souple et ouverte PO et PV compris. Je tiens à nous prévenir du risque, une fois passé le moment du combat militant et respectable motivant ce choix, de ce qui en restera : une analogie de procédure qui permettra aisément de déduire que cette privation de liberté soit du même ordre que la punition par l’enfermement en prison. Et puis remarquons quand même que notre démocratie républicaine a décidé de ne pas punir les gens qui commettent des actes sous l’effet de la folie. C’est-à-dire qu’ils sont reconnus comme n’ayant pas commis un acte qui relève de la justice des hommes qui eux sont reconnus comme pouvant partager la Raison dans un même projet politique. Comme le dit le garde des sceaux dans la discussion sur la Loi de 38 : « leurs actes ne se font pas en intention… » Et on demanderait à cette même justice de décider s’ils doivent être conduits ou pas sous contrainte en milieu hospitalier et bientôt même tomber sous le coup d’une contrainte aux soins en ambulatoires ? C’est-à-dire qu’on anticiperait un nouveau modèle où les comportements délirants incompréhensibles des individus relèveraient d’une mesure judiciaire de quelque nature qu’ils soient ? Que feront les juges sinon de s’appuyer sur des expertises. Je n’ose même pas imaginer le corps d’experts qui va se constituer dans la suite et leur fonctionnement au quotidien dans ce qui deviendra une procédure rapidement banalisée. Le langage aidant on parlera de contraintes judiciaires aux soins y compris en ambulatoire. Je comprends que pour certains cela offrirait une meilleur garantie que celle dévolue aux préfets qui sont les représentant de l’État et dont la crainte est lié à leur soumission au pouvoir politique en place.

Il n’empêche que l’on se servirait de la folie pour entrer dans un monde de justice positive ? On laisserait tomber ce qui est au centre du droit moderne que la justice c’est le pathos des hommes et non pas la prescription du bien faire ? En plus on reconnaitrait ainsi une relation organique entre soins et justice. Philippe Rappart aimait à rappeler que les malades dangereux lorsqu’ils étaient en psychiatrie n’étaient pas dangereux mais difficiles. Quel serait l’utilité de ce dispositif ? De mieux protéger les personnes d’une hospitalisation arbitraire ? Mais heureusement le droit les protège puisqu’elles peuvent saisir le tribunal pour rappel : Art. L.351. – Toute personne hospitalisée sans son consentement ou retenue dans quelque établissement que ce soit, public ou privé, qui accueille des malades soignés pour troubles mentaux, son tuteur si elle est mineure, son tuteur ou curateur si, majeure, elle a été mise sous tutelle ou en curatelle, son conjoint, son concubin, tout parent ou toute personne susceptible d’agir dans l’intérêt du malade et éventuellement le curateur à la personne peuvent, à quelque époque que ce soit, se pourvoir par simple requête devant le président du tribunal de grande instance du lieu de la situation de l’établissement qui, statuant en la forme des référés après débat contradictoire et après les vérifications nécessaires, ordonne, s’il y a lieu, la sortie immédiate. Toute personne qui a demandé l’hospitalisation ou le procureur de la République, d’office, peut se pourvoir aux mêmes fins. Le président du tribunal de grande instance peut également se saisir d’office, à tout moment, pour ordonner qu’il soit mis fin à l’hospitalisation sans consentement. A cette fin, toute personne intéressée peut porter à sa connaissance les informations qu’elle estimerait utiles sur la situation d’un malade hospitalisé.

C’est la fonction de la justice d’intervenir si quelqu’un se sent lésé par des actes commis contre lui, si on résume l’intervention du juge servirait à se protéger des risques trop politiques de la décision du préfet. En cette affaire la fin ne justifie pas tous les moyens, d’autant qu’il est plus simple de protester politiquement contre une décision politique que contre une décision judiciaire, ne l’oublions pas.

Que disait-il déjà Montesquieu ? « Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice… » La sécurité n’est pas la sûreté.

Je remercie Frédéric Gros qui me rappelait que vivre en sécurité a, dans notre histoire, désigné vivre à l’abri du pouvoir en place, nous ne pouvons que constater la constante progression vers une insécurité calculée et programmée qui infiltre à des niveaux divers nos démocraties libérales. Libéral est un terme qui a d’abord exprimé chez de nombreux auteurs la liberté de penser librement dans le mouvement des lumières sans être soumis aux humeurs du prince, ce qui les obligeaient à changer de contrée, à publier sous de faux noms voire à dicter à un serviteur leurs textes pour ne pas être reconnus. La complexité des mouvements politico économiques, des théories, déjà si différente entre un Adam Smith et un Ricardo, des critiques de Marx chez qui, j’ai le souvenir d’avoir lu que : nul ne pouvait nier que le libéralisme était un progrès pour l’homme à ceci près qu’il porte en lui à plus ou moins long terme la destruction de l’homme. Complexité encore des effets des pratiques de l’industrialisation avec l’arrivée massive de la financiarisation. Bref tout cela pour ne pas oublier la question de la liberté et l’extrême complexité qui se draine sous ce terme qui ne cesse de poser question dans les réglementations du quotidien, des droits d’auteur via l’internet aux hospitalisations sous contrainte. Il n’est pas anodin de remarquer que là ou l’usage employait le mot sureté (sûreté nationale, compromettre l’ordre et la sûreté des personnes…) c’est le mot sécurité qui vient à sa place laissant sous entendre qu’en ce qui concerne les actes commis au nom du pouvoir en place un petit tour de passe-passe serait suffisant pour les qualifier, la « pureté » des gouvernements et de la démocratie laisseraient croire que l’ancienne question de la sécurité des citoyen aurait disparu comme par enchantement ! Étrange que le mot sûreté se retrouve dans « la rétention de sûreté », nouveau fait du prince et de ses experts contre la tradition de l’histoire fondatrice de notre droit. Nouveau droit contre le droit, droit de contrôle et non plus de saisie collective des conflits et délits. Alliance d’un nouveau droit contrôlitaire avec les experts en actes à commettre, qui inverse l’usage de ce qui ne relève pas de la sureté mais de la mise en place d’un état d’insécurité, en employant ici le qualificatif de sûreté pour construire une rétention sous couvert de la justice. Rétention d’insécurité, en légiférant pour fonder un nouveau modèle, celui d’un droit qui punit non plus les actes commis mais ce que des experts construisent d’une destinée qu’ils attribuent à des personnes avec un pourcentage de prédiction assez élevé pour les retenir non pas par sûreté mais par un retour de non sécurité. Ce droit contre le droit moderne n’est rien d’autre que le retour sous une forme nouvelle d’une insécurité citoyenne réglementaire, qui plus est, il ne s’adresse non seulement à des individus en tant que tels mais il inclut l’individu concerné dans une cohorte comme autant de groupes spécifiques par leur mode de gestion : la cohorte des récidivistes supposés impose sa loi du nombre à l’individu. Il nous est de moins en moins interdit de penser que cette « scientasmatique » ainsi constituée qui unit un État contrôlitaire à un nouveau droit prédictif attirera vers elle bon nombre de savants fous, ivres du pouvoir de prédire et qui n’hésiteront pas, au nom du progrès, à détourner tout ce qui concerne les avancées complexes de la transmission de l’humain pour la mettre au service d’une surveillance y compris scientifique, c’est ce fantasme que je désigne du terme de scientasmatique. C’est dans ce contexte que se discutent les modifications de la loi de 90 et le passage de l’hospitalisation sous contrainte aux soins sous contraintes. De la chose publique au contrôle du public Cette insécurité prend un tour nouveau, ce n’est plus seulement le fait du prince dirigé contre un « gêneur » mais aussi la surveillance de chacun par chacun, la politique de la peur a-t-on dit avec juste raison. Je ne suis pas sûr, dans ce contexte, que l’appel aux pouvoirs constitués soit ce qu’il y aurait de plus pertinent. Le pouvoir en place pourrait tout à fait se saisir de la judiaricisation sans que cela modifie sa politique de la peur. Le droit s’il est politique dans le vote des lois offre bien moins de place à l’action politique au temps de leur effectivité judiciaire. Peut-être pourrions-nous proposer autre chose que de parfaire la loi de 90 ? C’est une piste que je lance en partant de ce constat d’une évolution contrôlitaire de nos démocraties. Le contrôle isole tellement chacun dans un mouvement de forçage pour cantonner les individus dans un rapport qui les éloigne d’autant de la politique qu’il les oblige à se caler sur une prétendue norme. Cette norme qui trouvait sa limite dans la folie doit être contournée en réduisant la question de la folie au modèle du traitement délictuel dont le schizophrène dangereux forme la clé de voute. Ainsi serait délictuel de ne pas se soumettre à des soins sous contraintes en dehors de toute actualité d’un risque sérieux de porter atteinte à l’intégrité des personnes. Ainsi des gens seraient sous contrainte dans la société parce que porteur de pensées dites pathologiques. Ainsi on quitterait la logique de la protection des personnes contre des actes, ce qui est dans son principe est tout à fait entendable, pour mettre en place un système de contrôle des pensées. C’est le premier grand volet de l’isolement. Le deuxième volet consiste en la mise en dépérissement de la chose publique dont nous sommes solidairement et politiquement propriétaires en la soldant pour partie au privé et en introduisant en son sein la machine à séparer les personnels soignants, les travailleurs en petites unités évaluables. Une perfection « démocratique » de l’ancienne techno bureaucratie gestionnaire des pays de l’est, l’auto évaluation y remplaçant l’auto critique. Nous avions été très heureux de la chute de ce modèle du communisme adjectif comme dirait Rancière. Avec la chute du mur de Berlin, ce que nous n’avions pas imaginé c’est qu’il était tombé du mauvais coté. L’isolement n’est pas un individualisme. La dynamique institutionnelle ne relève pas des techniques évaluatives verticales et individualisées, La psychiatrie désigne avant tout un espace de rencontre et de travail qui est aussi constitué par les tensions entre les énoncés sociaux et les singularités d’où qu’elles viennent : patients bien sûr, amis et familles de patients, professionnels du soin, de la culture… ce qui inclus les singularités de passage. Ces espaces de travail produisent de l’institutionnel en mouvement à la condition que les institutions hôtes redonnent la parole aux singularités en refusant d’avoir pour mission première de colmater leurs failles. Voilà contre quoi nous devons lutter plutôt que de mettre le doigt dans un perfectionnement de la contrainte. Pour que cette espace tienne, que le travail de tous puisse y faire ouvrage ou œuvre, soulagement, peut-être convient-il de partager les questions de la folie comme affaire de chose publique ? Peut-être convient-il de lutter contre ces deux processus d’isolement, en relançant sous une autre forme des commissions, assemblées propositionnelles pour le suivi et le soutien d’un service public au service du public ? Ce qui permettrait de lutter non seulement contre l’évaluation mais de se réapproprier le service public. En ce qui concerne la psychiatrie cela pourrait ressembler à des conseils de santé mentale mais pas comme dispositif sous contrôle, qui ont d’ailleurs disparus alors qu’ils n’avaient aucun pouvoir autre que de parler… Tout cela reste à imaginer, des constituantes locales d’appui propositionnel soutenues par les régions dont la composition diversifiée se réapproprierait la question de l’acc
ueil de la folie et des moyens pour y répondre au delà du stricte espace de soin… Un appel constituant aux départements ou régions, histoire de partir du terrain pour inverser le sens habituel de la pluie hiérarchique. Bref une autre façon de refuser cette loi en proposant d’en déplacer le thème et le style.

Roger Ferreri 19 Août 2010

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>La maladie mentale n’induit pas un comportement violent

En Français, sur l’article des Arch Gen Psychiatry :

Une analyse longitudinale d’une grande cohorte aux États-Unis remet en question une perception courante, selon laquelle les troubles mentaux sont une cause de violence dans la population générale.

Chez 34 653 personnes analysées en deux fois, on ne trouve pas d’incidence significativement plus élevée de comportements violents dans le groupe des personnes souffrant d’une pathologie mentale sévère : schizophrénie, troubles bipolaires et dépression majeure. En revanche, l’association violence-maladies mentales atteint la significativité lorsqu’il y a une comorbidité de consommation contemporaine et/ou de dépendance à des substances d’abus (alcool, cocaïne, marijuana…).

L’analyse multivariée des facteurs prédictifs du comportement violent entre les deux phases de l’étude révèle que l’incidence d’un comportement violent peut être prédite par certains facteurs historiques, ou contextuels : une violence passée ; une mise en détention à un âge juvénile ; des antécédents de criminalité chez les parents.

Par ailleurs, un âge plus jeune (inférieur à 43 ans), un revenu plus faible, un divorce récent, un abus physique, une mise au chômage, une victimisation sont également facteurs de risque. « Les praticiens doivent regarder au-delà du diagnostic de maladie mentale et prendre en considération de manière plus attentive l’histoire du patient comme sa vie contemporaine, quand ils veulent évaluer le risque de violence », soulignent les auteurs.

L’analyse montre que les personnes ayant une maladie mentale sévère sont plus vulnérables aux facteurs incidents de leur histoire (abus physique, actes criminels des parents) et aux stress de l’environnement (chômage…). Enfin, les personnes ayant une maladie mentale sévère et une comorbidité d’abus de toxique présentent une incidence significativement plus élevée d’actes violents entre les vagues 1 et 2, même comparativement à des sujets consommateurs de substances d’abus.

Dr BÉATRICE VUAILLE

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>Abandon sur ordonnance

Le gouvernement prépare pour cette rentrée une réforme de la loi de 1990 qui régissait jusque-là les modalités d’hospitalisation sous contrainte en psychiatrie. Hospitaliser sous contrainte, apanage de la psychiatrie, peut s’avérer nécessaire à protéger le patient de lui-même en période de crise, mais aussi à éviter les conséquences de troubles du comportement et de passages à l’acte.

Les crimes commis par des patients en état de démence, bien que surmédiatisés, sont rares voire rarissimes (Il y aurait autour de 5 crimes par jour en France, essentiellement commis en famille ou entre amis…90% des crimes étant élucidés par la police, les statistiques sont à la portée de tout observateur honnête …..) Les malades mentaux ne sont non seulement pas plus dangereux que les autres (ce qui est confirmé par une inévitable étude américaine), mais seraient, en revanche, bien plus exposés à la violence de leurs concitoyens.

Toutes ces observations viennent confirmer ce que tout praticien en psychiatrie sait depuis toujours, à savoir que les malades mentaux sont des êtres fragiles qu’il s’agit de protéger attentivement lors de la traversée de passages difficiles. La folie meurtrière relève de la marge et ne peut donc être au centre d’une politique de soins.

Le point saillant de la réforme proposée est la notion de « soin sans consentement ». « L’hospitalisation sous contrainte » de la loi précédente est ainsi remplacée par le « soin sans consentement » duquel pourrait éventuellement découler une hospitalisation après 72 Heures d’observation dans un centre ad hoc. Jusque-là, le patient était contraint aux soins pendant la durée de sa décompensation et dans le cadre d’un hôpital. Ce projet de loi inclurait désormais une obligation de soin à l’extérieur, y compris quand le patient est stabilisé. Il s’agirait de prévenir un malaise potentiel, sous contrainte. Le modèle fantasmé de traitement du patient dangereux est ainsi généralisé. La psychiatrie engendrerait de la sorte des citoyens particuliers, dont le statut serait calqué sur le modèle de la liberté conditionnelle, rivés à leurs droits par un bracelet chimique car, dans la pratique, cela se résumerait à l’obligation mensuelle de se faire injecter un neuroleptique retard avec menace d’hospitalisation en secteur fermé en cas de refus ou de non présentation au rendez-vous. Rêve-t-on qu’un patient réellement en phase dangereuse se rende si facilement à ses rendez-vous ?

Il s’agit d’une sédation obligatoire, étendue, dont les dérapages sont facilement imaginables. Le gouvernement veille à ce que les neuroleptiques soient pris et entend résumer les soins à cela. La dangerosité pour soi-même n’est pas même évoquée et le trouble à l’ordre public est prégnant. Alors que le risque suicidaire est la principale menace et le motif courant des mesures d’urgence, celui-ci n’apparaît pas dans le texte. Le motif de cette loi est donc sécuritaire et non sanitaire car le centre de ses préoccupations n’est pas de soulager une souffrance mais de veiller à un certain ordre public, sous couvert d’une efficacité bien théorique.

Il reste vrai que maltraité, attaché sur des lits d’hôpitaux, emprisonné ou abandonné à la rue, désigné à la vindicte populaire, obligé à des injections anonymes, assimilé à une tare génétique et pourquoi pas une erreur de la nature, le citoyen souffrant de troubles psychiques et sa famille pourraient faire part de leur mécontentement. Le gouvernement prendrait-il les devants avec un outil sécuritaire maquillé en entreprise de soins ? Une piqure chaque mois est-elle censée condenser toute la politique psychiatrique et masquer l’état de délabrement de l’appareil de soins ?

Ce projet de loi ne dit pas qui va courir après les 700 000 candidats à l’injection chaque mois, ne dit pas qu’un traitement est d’autant mieux accepté qu’il se situe dans une perspective de soin et non de coercition, ne dit pas qu’un traitement neuroleptique retard est tout à fait insuffisant à la prise en compte des pathologies qu’il concerne, ne dit rien du manque chronique de lits d’hospitalisation ou de structures extra-hospitalières. Selon ce projet, l’alliance thérapeutique avec le patient doit laisser place à la soumission obligatoire à une chimiothérapie sous peine d’enfermement, alors que tout traitement nécessite la collaboration du patient. Or les places d’hospitalisation manquent. De malhabiles technocrates rêveraient-ils d’une psychiatrie au rabais, sous-équipée, fonctionnant à la menace et osons le mot, pour « de sous-malades » ? Droguer, comme dans les prisons, pour faire régner le calme, reviendrait, pour ce qui nous concerne, à proposer aux patients des camisoles chimiques en enfermant dehors…. Pas de soin mais du silence. Une insulte.

Les malades, leurs proches, sont donc de plus en plus malmenés et ne sont plus des citoyens ayant accès à des soins dignes de ce nom alors que ceux-ci existent. Cette sous-citoyenneté n’est-elle pas l’indice d’un phénomène plus généralisé et l’attitude du gouvernement à l’égard de la maladie mentale n’est-elle pas le reflet du nouvel équilibre des pouvoirs au sein de notre société ?

Il serait illusoire, bien évidemment, de croire qu’une telle atteinte à la citoyenneté laisserait indemne le reste de la population. Tout d’abord parce que personne n’est à l’abri de troubles psychiques et est donc candidat à d’éventuels soins sans consentement mais aussi par ce qu’il convient d’insister sur ce qu’un tel projet vient dire de la structure actuelle de l’Etat français.
Un Etat fort, républicain, n’a aucun besoin de sous-citoyens et assume ses fonctions régaliennes (soins, justice, éducation, sécurité, culture, recherche, insertion, etc….)

Au sein d’un Etat fort, « l’exception à la française » d’il y a quelques décennies par exemple, le jeu du pouvoir est vertical et l’aversion des luttes horizontales qui favorisent les groupes de pression et desservent autant qu’ils inventent les minorités est religieusement établi. Un Etat fort protège un citoyen et lui enjoint des devoirs alors qu’un Etat faible favorise les communautarismes et organise les rapports de force dont il est le reflet.
La psychiatrie est particulièrement sensible à cette prépondérance de l’Etat.

Plus encore que les autres spécialités médicales, elle se montre dépendante de conditions politiques, ne serait-ce que dans l’organisation des soins. (cela va bien plus loin, mais ce n’est pas le sujet du jour). Alors qu’un Etat fort soigne avec les moyens dont il dispose, un Etat faible organise un espace de concurrence entre différents acteurs que sont, aujourd’hui pour la psychiatrie, lobbies industriels, religieux et sectes, médecines parallèles, médias, assurances, conseils juridiques, associations de consommation, ONG, etc. Il suffit d’un tant soit peu d’attention pour observer comment chacun se place sur ce « marché ».
Nous assistons au quatrième grand tournant de l’histoire de la psychiatrie. Celle-ci s’étale sur deux siècles.

1. La loi de 1838 consacre la victoire des psychiatres sur les juristes, les charlatans et les prérogatives de l’Eglise, dans le domaine de la santé mentale, en créant des lieux de soins laïques, spécifiques, à l’abri d’une justice expéditive, en collaboration avec les préfets. C’est la naissance des asiles psychiatriques. Les conservateurs appuient le projet parce qu’ils y voient une caution scientifique à l’isolement des déviants. Le traitement spécifique, « le traitement moral » de Pinel, n’y sera au bout du compte jamais appliqué et les asiles se cantonneront à être des lieux d’enfermement indignes. 100 000 internés au début du XX° siècle, les lettres de cachets monarchiques feront figure de « pratiques d’amateur » en la matière….. mais le domaine de compétence des psychiatres est défini. La psychiatrie républicaine née en 1801 de la plume de Pinel devient incontournable.

2. La troisième république, dans sa lutte acharnée contre L’Eglise, tente d’installer durablement le régime contre les monarchistes et s’appuie sur les psychiatres. La naissance des « psychothérapies » autour des années 1890, autorise ceux-ci à étendre leurs activités en dehors de l’asile, dans des cabinets privés, et permet l’ouverture vers la société civile. Un nouveau corpus scientifique, prenant acte de l’existence d’un » inconscient », démystifie l’hystérie et offre à L’Etat républicain un allié sûr dans sa lutte contre l’obscurantisme religieux de tendance monarchiste. Possession et démoniaque avaient fait long feu. L’asile, pour sa part, reste grosso modo ce qu’il était mais sa laïcité se confirme et l’idée de dispensaires commence à poindre ici ou là.

3. Le développement de la psychothérapie institutionnelle après la deuxième guerre mondiale projette de faire des asiles de réels lieux de soins, de soigner à proximité du lieu de résidence du patient, de favoriser l’insertion dans la cité. C’est une dénonciation de l’univers concentrationnaire de l’asile qui, dans une toute nouvelle approche, s’appuie sur les concepts issus de la résistance, les conquêtes sociales, « l’Etat providence » (la République qui s’occupe de ses enfants), le développement de la psychanalyse puis, plus tard, de la chimiothérapie. Il ne s’agit plus d’isoler voire de punir mais de privilégier la qualité du lien et la proximité. Tout le territoire français a ainsi été découpé en secteurs comme la République l’avait été en départements. « La parole et le soin à moins d’une journée de cheval du lieu de résidence ». Il s’agit d’une conception démocratique du soin.
La réussite de cette politique a été contrastée, relative aux initiatives locales des médecins chefs de service de ces unités. Elle réclamait une « inventivité adaptative » qui n‘a pas toujours été au rendez vous, et, par ailleurs, la fermeture de lits hospitaliers qu’elle a autorisée n’a pas été compensée par un financement équivalent des structures extra-hospitalières. Cette conception relève de facto d’une volonté politique.

4. Depuis les années 80 du siècle passé, nous assistons au quatrième tournant historique de la psychiatrie.
Le « marché », l’idéologie néo-libérale, la communauté européenne, différentes instances mondiales, les moyens de communication modernes, les nouveaux dogmes économiques et moraux, le communautarisme, poussent à une unification des modes de gouvernement et à la déchéance de la force de l’Etat.
L’équilibre entre Etat-nation, pouvoirs régaliens de l’Etat, place du citoyen, modalité des échanges commerciaux, mondialisation, nécessités démocratiques et influence des lobbies reste introuvable.

La psychiatrie actuelle est le reflet de cette situation. Nous assistons en effet à la construction d’une « bulle psychiatrique », aussi solide que ses équivalents financier ou immobilier, construite autour de ce qui reste une hypothèse de recherche, probablement fausse par ailleurs, à savoir l’origine génétique des troubles mentaux. Au nom de cette hypothèse, tout l’édifice psychiatrique existant est progressivement détruit. Les composantes sociales et psychanalytiques du dit édifice ne sont surement pas étrangères à ce déchainement de violence tant l’idéologie en cours privilégie la concurrence et « l’auto-entreprise de soi » plutôt que la qualité du lien.

Les nouvelles psychothérapies d’Etat participent du même phénomène. Il s’agit partout de ronger l’influence freudienne, et la génétique des troubles mentaux restant introuvable, de porter le fer sur son terrain, d’où l’alliance avec le cognitivo-comportementalisme.
L’Etat d’aujourd’hui veut une psychiatrie à ses ordres, de l’hôpital-prison au cabinet de psychothérapie de ville, en passant par l’obligation de soins injectables.
Le citoyen, ou ce qu’il en reste, est sommé de s’adapter et de soigner sa « résilience ». Le malade n’a qu’à s’en prendre à ses gènes, abandonné.

Dr Patrice CHARBIT, pour le collectif des 39

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>A la Folie – Appel au monde de la culture

Le monde de l’art et de la création culturelle nous semble le mieux placé -n’est-ce pas son rôle ?- pour résister à l’attente normative et interroger le monde sur sa part de folie, individuelle ou collective. En tant que soignants, nous pensons devoir toujours avoir en perspective, dans nos pratiques, dans nos institutions, la nécessaire rencontre de la folie et de la culture.

Le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire a lancé un appel aux acteurs du monde de la culture, pour soutenir le meeting que nous organisons samedi 25 septembre 2010, à Villejuif, à l’espace Congrès, les Esselières, sur le thème « Quelle hospitalité pour la folie ? ».

Cet appel s’adresse au monde de l’art et de la culture parce que pour nous la folie, en tant que part indissociable de l’humain, est fait de culture.

À ce titre, le combat pour une hospitalité pour la folie n’est pas qu’une affaire de spécialiste : elle doit se mener aussi sur le terrain culturel.

Le monde de l’art et de la création culturelle nous semble le mieux placé -n’est-ce pas son rôle ?- pour résister à l’attente normative et interroger le monde sur sa part de folie, individuelle ou collective. En tant que soignants, nous pensons devoir toujours avoir en perspective, dans nos pratiques, dans nos institutions, la nécessaire rencontre de la folie et de la culture.

La mise en jeu de l’inventivité, la création, le partage des oeuvres d’art, sont des éléments essentiels dans les accompagnements thérapeutiques auxquelles nous sommes attachés, mettant les traitements médicamenteux à leur juste place et pas comme unique réponse.

À cette interpellation, nous avons été contents de voir qu’en quelques jours 105 artistes, comédiens, écrivains, plasticiens, cinéastes, aient répondu présents, prêts à s’engager et à soutenir ce mouvement. Car au delà de l’aspect conjoncturel, le rejet du projet de loi sur les soins sans consentement adopté en conseil des ministres en mai et présenté bientôt au Parlement, la sensibilité à la question de l’accueil de la folie est forte et ouvre des perspectives pour les semaines et les mois à venir. En décembre 2008, Nicolas Sarkozy avait désigné les fous, les malades mentaux comme des individus, dangereux, potentiellement criminels, et appelé à un renforcement de l’exclusion, de l’enfermement. Cet été ce fut au tour des Roms, et des gens du voyage… La désignation de groupes de citoyens a créé, indiscutablement une vive réprobation dans l’opinion publique. Le mouvement des 39 a pour objet d’oeuvrer, sensibiliser et mobiliser justement sur cette question si fondamentale : l’Hospitalité. Paul Machto

« Quelle Hospitalité pour la Folie ? »

« Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie,

c’est l’homme même qui disparaît. »

François Tosquelles.

Nous adressons à la société tout entière la question « quelle hospitalité pour la folie ? » quand une future loi, véritable insulte à la culture, s’attaque à l’essence même du lien social, en désignant à la vindicte de tous et en menaçant des personnes plus vulnérables que dangereuses.

Si cet appel s’adresse au monde de l’art et de la culture c’est parce que pour nous la folie, en tant que part indissociable de l’humain, est fait de culture.

À ce titre, le combat pour une hospitalité pour la folie n’est pas qu’une affaire de spécialiste : elle doit se mener aussi sur le terrain culturel.

Le monde de l’art et de la création culturelle nous semble le mieux placé -n’est-ce pas son rôle ?- pour résister à l’attente normative et interroger le monde sur sa part de folie, individuelle ou collective.

Chaque artiste, chaque intellectuel ou acteur culturel, s’engage dans une recherche originale, dans des propositions toujours risquées, des remises en jeu des repères consensuels, à la croisée de l’intime et de l’Histoire.

Chaque artiste invite l’autre dans cette autre lecture, et en toute liberté.

En tant que soignants, nous pensons devoir toujours avoir en perspective, dans nos pratiques, dans nos institutions, la nécessaire rencontre de la folie et de la culture.

La mise en jeu de l’inventivité, la création, le partage des oeuvres d’art, sont des éléments essentiels dans les accompagnements thérapeutiques auxquelles nous sommes attachés, mettant les traitements médicamenteux à leur juste place et pas comme unique réponse.

Appel à la culture, comme liant créatif de l’intime et du social… le lieu d’un maillon essentiel, à restaurer dans la réflexion actuelle pour penser l’accueil de l’insensé, pour penser la question de la folie, de la maladie et du sort qu’on lui réserve.

Nous souhaitons avoir votre concours, votre engagement pour préserver cette part énigmatique de l’humain, sa part de folie.

Un projet de loi « sur les modalités de soins psychiatriques » sera discuté cet automne au Parlement : il détourne le terme de « soins » et représente une grave attaque contre les libertés individuelles ; il risque d’altérer profondément la relation entre patients et soignants.

Ce projet de loi instaure des « soins sans consentement », y compris « en ambulatoire », c’est-à-dire en dehors de l’hôpital, au domicile. Il remplace les modalités actuelles d’hospitalisation et d’alternative à l’hospitalisation en promouvant toujours plus de contrôle et de répression.

Tout un chacun est aujourd’hui concerné par cette réforme. En effet, la notion de « santé mentale » utilisée notamment par les rapports gouvernementaux semble étendre le domaine des troubles psychiques à la simple exacerbation des sentiments, des émotions, aux peurs, à la tristesse, aux énervements, aux angoisses, aux ressentis et vécus douloureux, liés à des situations précises telles que le travail, une rupture, un deuil. De plus, l’évocation du « trouble de l’ordre public », entraînant la mise en place de soins psychiatriques sans consentement, comporte un risque de dérive pour les libertés individuelles.

Ce texte s’inscrit dans le droit-fil du discours de Nicolas Sarkozy à l’hôpital d’Antony le 2 décembre 2008. Désignées par le Président de la République comme potentiellement criminelles, en tout cas potentiellement dangereuses, toutes les personnes qui présentent des signes peu ordinaires de souffrance psychique, quelle que soit leur intensité, se trouvent en danger de maltraitance. Se saisissant de dramatiques faits-divers, pourtant exceptionnels, le Président a laissé libre cours à son obsession sécuritaire. Cette orientation a déjà donné lieu à plusieurs textes réglementaires qui aggravent les conditions de l’hospitalisation et poussent vers plus d’enfermement, plus d’isolement.

Le projet de loi qui crée les « soins sans consentement » y compris à domicile, est un saut dans l’inconnu. Il représente un risque de dérive particulièrement inquiétante car sont instaurés :

– des soins sous la menace d’une hospitalisation forcée en cas d’absence aux consultations ;

– des soins réduits à la surveillance d’un traitement médicamenteux, nouvelle camisole chimique ;

– des soins où la rencontre, la confiance dans la relation, la patience, la prise en compte de la parole, sont oubliées ou accessoires.

Nous savons bien que c’est la peur qui génère des réactions violentes chez certaines personnes ; or, cette loi va organiser la peur des patients et la peur chez les patients.

Ce texte porte atteinte à la confiance entre le patient et le soignant : celui-ci représentera en permanence une menace, une surveillance sur la liberté d’aller et venir du patient, car il lui incombera de signaler toute absence aux consultations et aux visites, sous peine de sanctions . Le préfet, saisi par le directeur de l’hôpital, enverra les forces de l’ordre pour contraindre la personne à une hospitalisation. Le malade devenant « un contrevenant », il s’agit donc de nous exclure de notre métier de soignant.

Cette politique accompagne une dérive, depuis une quinzaine d’années, des pratiques psychiatriques : carence des formations, augmentation des isolements, retour des techniques de contention, primauté des traitements médicamenteux sur l’écoute, la relation, l’accueil des personnes en souffrance psychique. Ce projet de loi, avec la conception des troubles mentaux qu’il implique, va amplifier ces pratiques d’un autre âge.

Un collectif s’est constitué en décembre 2008, en réaction immédiate à ce sinistre discours présidentiel : « Le Collectif des 39 contre La Nuit Sécuritaire ».

Se sont ainsi réunis des professionnels de la psychiatrie qui entendent résister à cette orientation inacceptable, à ces pratiques asilaires et aux nouvelles dérives scientistes.

Dans de nombreuses équipes, dans de nombreux services et secteurs psychiatriques, des artistes, des philosophes apportent leur concours aux professionnels pour mettre en œuvre avec les patients des espaces de création, d’initiatives, d’événements artistiques, joyeux, sérieux, inventifs, troublants, surprenants, en apportant de la vie, du désir là où la vie, le désir ont tendance à s’évanouir.

Des expositions, des créations théâtrales, des événements musicaux, des créations vidéos, des musées d’Art brut, des initiatives radiophoniques et par Internet se sont multipliés, donnant à voir la fécondité des productions originales possibles, enrichissant ainsi des thérapeutiques diversifiées.

Nous devons créer les conditions d’un accueil humain de la douleur morale, du désarroi psychique, des discours énigmatiques et délirants.

La possibilité de penser le soin et la folie est aujourd’hui mise en cause. Nous entendons bien résister à ce glissement vers le pire, et pour cela nous avons besoin de vous.

Nous ne voulons pas d’un tri des êtres humains en fonction de leur valeur utilitaire.

Nous ne voulons pas d’un retour au grand renfermement.

Nous ne voulons pas de l’internement à domicile.

« On juge le degré de civilisation d’une société

à la manière dont elle traite ses marges, ses fous et ses déviants. »

Lucien Bonnafé

Vous pouvez signer cet appel à cette adresse : appelculture39@orange.fr

Voici donc les premiers signataires :

Qui cache son fou, meurt sans voix. » (Henri Michaux, L’espace du Dedans)

Laure Adler, journaliste, écrivain

Agnès B. , styliste, Paris

Anne Alvaro, comédienne

Jan Arons, peintre, Vallabrègues

Nurith Aviv, cinéaste

Claude Attia – comédien, Avignon

Pascal Aubier – cinéaste

Raymond Bellour, directeur de recherche émérite au CNRS

Joseph Beauregard – cinéaste documentariste

Jacqueline Blewanus, peintre, Vallabrègues

Corinne Bondu – formatrice- réalisatrice- productrice

Philippe Borrel, cinéaste – documentariste

Rony Brauman – ancien président de Médecins sans frontière.

Geneviève Brisac, écrivain, éditrice

Françoise Brunel

Claude Buchwald – Metteur en scène

Rodolphe Burger – musicien

Michel Butel, écrivain, journaliste.

Olivier Cadiot – écrivain

Marco Candore, comédien.

Laurent Cantet – cinéaste

Arlette Casas, responsable communication Université Montpellier 2

André Castelli – conseiller général du Vaucluse

Carmen Castillo, cinéaste

Guigou Chenevier, Musicien compositeur

Isabelle Chevalier, musicienne

Françoise Cloarec – peintre et écrivain

Dominique Conil – écrivain

Michel Contat, chercheur CNRS émérite

Compagnie Les Acidus, comédiens

Patrick Coupechoux, écrivain, journaliste

Christine Dantaux – galériste socialiste – Pernes les Fontaine

Marie Darrieussecq – écrivain

Marcelo De Athayde Lopes, danse thérapeute

André Debono, peintre (Nîmes)

Christine Deroin – écrivain

Marcial Di Fonzo Bo, comédien et metteur en scène

Claire Diterzi, chanteuse et compositrice

Annick Doideau, peintre (Paris)

Catherine Dolto, éditrice

Suzanne Doppelt, écrivain

Patrice Dubosc – cinéaste

Françoise Ducret, Peintre

Jean Pierre Ducret – Président du C.A. du Théâtre de Cavaillon

Christine Fabreguettes – artiste plasticienne Vaucluse

Serge Fauchier, peintre (Perpignan)

Stéfano Fogher – musicien, comédien

Patricia Geffroy, Animatrice ateliers d’écriture

Esther Gonon secrétaire générale de la Scène Nationale de Cavaillon

Jean Michel Gremillet – directeur de la Scène Nationale de Cavaillon

Jean Louis Guilhaumon – Maire de Marciac- Fondateur du Festival Jazz In Marciac.

Sylvie Giron – danseuse, chorégraphe

Sabina Grüss –sculptrice

Mariette Guéna, peintre

Patrick Guivarch, responsable des cinémas UTOPIA d’Avignon

Pierre Helly – metteur en scène

Catherine Herszberg – journaliste, écrivain.

Gérard Haddad écrivain

Stéphane Hessel, ambassadeur de France

Olivier Huet

Charles Kalt, plasticien (Strasbourg)

Leslie Kaplan – écrivain

Monique Lauvergnat Maire – adjointe à la Culture 84 Le Thor

Linda Lê – écrivain

Fred Léal, écrivain

Agnès Lévy, peintre

Frédéric Loliée, comédienne, metteur en scène

Jean-Daniel Magnin, Secrétaire général du Théâtre du Rond Point

Thibault Maille, compositeur

Clotilde Marceron – musicienne, Cavaillon

Elissa Marchal, artiste peintre

Britta Medus

Daniel Mesguich, comédien, metteur en scène, directeur du Conservatoire d’art dramatique de Paris.

Marie José Mondzain, philosophe

Mario Moretti – galériste socialiste – Pernes les Fontaine

Valérie Mréjen, cinéaste

Yves Müller – artiste – photographe

Véronique Nahoum Grappe – anthropologue

Eric Nonn, écrivain

Paul Otchakovski-Laurens, éditeur

Xavier Person, écrivain.

Rosie Pinhas-Delpuech, écrivain, directrice de collection, traductrice

Jacques Rancière, philosophe

Claude Régy, metteur en scène

Jean Michel Ribes, auteur, metteur en scène, directeur du Théâtre du Rond-Point,

Christophe Ribet – comédien

Marcel Robelin, peintre (Nîmes)

Daniel Robert, Peintre

Pierre Rosenstiehl, mathématicien

Dominique Rousseau, auteur illustrateur Bédéiste

Valérie Rouzeau, Poète

Caroline Sagot Duvauroux – peintre et poète

Lydie Salvayre – écrivain

Joshka Schidlow, critique de théâtre

Michèle Sébastia, Comédienne

Meriem Serbah – actrice

Emmanuele Scorceletti – photographe

Tristan Siegmann, photographe (Paris)

Anne Saussois, peintre (Paris)

Catherine Vallon, Metteur en scène

Agnes Verlet, Ecrivain

Elise Vigier, comédienne, metteuse en scène

Vanina Vignal, cinéaste

Véronique Widock, comédienne

Martin Winckler, écrivain

Mâkhi Xénakis, sculpteur

Catherine Zambon – auteure de théâtre et comédienne

Sophie Ernst, Paris, philosophe.

Jeanne Jourdren, médiatrice culturelle, Auray

Marie José Justamond, directrice artistique, directrice du festival Les Suds, à Arles

Valérie de Saint-Do , Rédactrice en chef de la revue Cassandre/Horschamp

Hala Ghosn, comédienne, metteur en scène, Paris

Danielle Lambert, poète, auteure de proses brèves, Paris

Jean Pierre Lledo, cinéaste, Paris

Maud Martin, réalisatrice, Tours

Georgette Revest, artiste, Marseille

Jacques Albert-Canque, metteur en scène, Bordeaux

Didier Vancostenoble, photographe, ancien directeur d’hôpital psychiatrique, 76 Tourvillela chapelle

Xavier Moine, artiste plasticien,

Jacques Martinengo, artiste plasticien, 26- Dieulefit

Christine Seghezzi, réalisatrice

Daniel Kupferstein, réalisateur

– Elizabeth Royer, galeriste

– Jacques André, réalisateur, metteur en scène, plasticien, Paris

– Dimitri Tsiapkinis, artiste chorégraphique, Tours

Maréva Carassou, comédienne,

Alain Didier-Weill, écrivain, auteur de théâtre

Cécile Andrey, metteur en scène (Vosges), co-fondatrice du festival « La tête ailleurs »

Claude Chambard, écrivain, éditeur

Martine Deyres, cinéaste, Besançon

Charlotte Szlovak, cinéaste, Paris

Pascal Villaret, auteur, Alés

Marie Jaoul de Poncheville

Ismérie Marzone Lévêque, chanteuse, comédienne, Toulouse

Denis Dufour, compositeur, Paris

Isabelle Lèvy-Lehmann, photographe, Paris

Charlotte Hess, danseuse, chorégraphe. Animatrice sur Radio libertaire, Paris.

Angele Grimaldi, cinéaste

Jean Michel Espitallier, poète

Patrice Rollet, co-rédacteur en chef de la revue Trafic

Françoise Clavel, créa- costumes, Paris

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>Lettre ouverte aux patients, à leurs familles et à leurs associations

Samedi 25 septembre 2010, de 9h. à 17h, le collectif des 39 contre la nuit sécuritaire organise à Villejuif, dans le Val de Marne, un troisième meeting national, sur le thème « Quelle hospitalité pour la folie ? ». Ce devrait être un moment fort de mobilisation contre le projet de loi du Gouvernement réformant la loi sur les hospitalisations en organisant « des soins sans consentement ». Les associations de parents et de patients, en tout cas les plus importantes d’entre elles, la F.N.A.P.S.Y, fédération des associations de patients en psychiatrie, et l’U.N.A.F.A.M., qui réunit les parents et amis de malades, soutiennent ce projet de loi, qui pourtant, à mon avis peut être résumé par trois mots : imposture, illusion, et régression ! Certes cela est quelque peu lapidaire. Quoique !

Nous avons pensé dès lors qu’une « Lettre Ouverte » pourrait tenter d’ouvrir un débat. Nous leur proposons de le commencer notamment lors de ce meeting. Nous leur lançons un appel public :

« Ne vous laissez pas leurrer par une illusion ! »

Le projet de loi sur les soins sans consentement en psychiatrie proposé par le gouvernement semble avoir recueilli le soutien d’associations de patients et d’associations de familles.

Partant du constat de l’insatisfaction de la réponse à l’attente de soins psychiatriques, du décalage entre certaines situations de détresse et les propositions des professionnels, les associations espèrent que ce texte va créer les conditions pour répondre à leurs inquiétudes.

Il n’en sera rien !

L’utilisation démagogique, émotionnelle de quelques drames, certes très choquants mais exceptionnels, fait de l’exception la règle pour l’immense majorité des situations pathologiques rencontrées. La question de non- reconnaissance de ses troubles par une personne, nécessite au contraire la mise en place d’une patiente approche, l’instauration de l’ébauche d’une relation, la mise en œuvre de la continuité d’un travail de contact, de confiance et de lien avec cette personne et avec son entourage.

En dépit des dénégations officielles, ce projet de loi est d’abord un texte sécuritaire.

Ce projet de loi ne garantit pas le nécessaire équilibre entre les libertés et les nécessités de sécurité publique. Le coeur de ce projet repose sur un dispositif qui va accroître les entrées en hospitalisation sous contrainte et durcir les possibilités de sortie des patients, ce qui aura un impact important sur l’organisation des soins et sur la qualité des prises en charge.

Mais surtout, ce projet de loi crée aussi un nouveau mode de soins, le soin sans consentement à l’extérieur de l’hôpital, ce qui revient à faire de l’espace public et du domicile des personnes un espace de contrainte, de surveillance et de contrôle permanent.

Cette proposition est illusoire car inefficace : il ne peut exister de véritable soin dans la continuité sans adhésion de la personne, en dehors des périodes d’hospitalisation, des situations aiguës où une équipe soignante amène le patient à entrer dans une démarche de soins et dans la conscience de ses troubles.

Les personnes souffrant de difficultés psychiques, affectives ou relationnelles ont le droit, au même titre que les autres, à bénéficier de soins de qualité, de sécurité, de respect de leur liberté, condition indispensable à l’instauration d’une authentique relation thérapeutique, un lien relationnel dans la durée. Tel est le meilleur outil de prévention, de réduction de la gravité de troubles du comportement éventuels.

Les modalités proposées, « les soins sans consentement en ambulatoire et la ré – hospitalisation autoritaire en cas d’abandon du traitement ou non présence aux consultations » vont entraîner au contraire une augmentation de l’échappement aux soins, mettre les soignants dans une position de menace potentielle pervertissant tout projet relationnel et thérapeutique sur la longue durée, et par là même amplifiant de fait les ressentis de persécutions vécus dès lors comme réelles…

Cette disposition :
- détruit la qualité du soin qui repose sur la confiance et la proximité entre le patient et l’équipe soignante.

— réduit les soins à l’observance d’un traitement médicamenteux dont nous connaissons les limites, les impasses, les échecs.

— menace la sécurité des patients en les laissant seuls à l’extérieur.

— risque bien au contraire d’augmenter le nombre de patients qui tenteront d’échapper à cette surveillance du fait de la méfiance à l’égard des soignants vécus plus comme des surveillants que comme des alliés.

— réduit la place de l’ équipe soignante au profit d’un protocole de soin standardisé.

— attaque les libertés publiques en faisant du contrôle et de la contrainte les outils privilégiés de cette réforme en contradiction flagrante avec les recommandations du Conseil de l’Europe.

Ne vous laissez pas leurrer par l’illusion qu’un traitement médicamenteux est le seul moyen de contrôler pulsions, délires, hallucinations.

L’intolérance se développe face aux souffrances psychiques. La tendance à l’exclusion des soins des patients dont les troubles s’inscrivent dans la durée, le tri entre les situations d’urgence, les « petits » troubles et désordre psychiques, et les patients lourdement affectés nous inquiètent particulièrement. Ces perspectives justifient la plus grande des vigilances, des rencontres, des partages d’analyse, des modalités d’action commune entre les associations de patients, de familles et les professionnels attachés et engagés dans un accueil humain, des soins de proximité et des thérapeutiques diversifiées

Le Collectif des 39 s’est aussi et surtout constitué face à l’insupportable dérive des pratiques : en tant que professionnels, praticiens travaillant depuis de nombreuses années, en référence à un accueil, une démarche thérapeutique respectueuse de la personne humaine, nous ne pouvons accepter la banalisation des isolements, des contentions, des enfermements d’une époque que nous croyions révolue.

Depuis 2003 et les « Etats généraux de la psychiatrie », nous ne cessons de réclamer aux pouvoirs publics des mesures fortes pour enrayer la dégradation de la qualité des soins. Nous constatons l’abandon de toute politique publique sur ce sujet depuis de nombreuses années et les répercussions que cela entraîne sur la vie des patients et de leur famille. Nous sommes convaincus que tel est aussi votre souci : être accueilli au plus tôt si nécessaire, au plus près de votre domicile, avec des soins respectueux, dignes, et de qualité par une équipe pluridisciplinaire, soignants disponibles et formés à des approches thérapeutiques diversifiées. Des thérapeutiques dans le cadre desquelles vous pouvez devenir acteur de vos soins, responsabilisé au plus tôt et au plus vite dans les lieux d’accueil et de soins. C’est donc à des modalités d’organisation des soins, de l’accueil, de la place des patients et des familles dans le dispositif soignant qu’il faut œuvrer, pour ensuite aborder la question des soins sans consentement. C’est pourquoi nous vous invitons à réexaminer vos positions par rapport à ce projet de loi ». Serons-nous entendus ? Le gouvernement ne cesse de dénier le caractère sécuritaire de ce projet, ainsi que l’opposition de la plupart des organisations syndicales de psychiatres et des personnels soignants.

Lorsque nous avions choisi en décembre 2008 le titre de notre appel « contre La Nuit Sécuritaire » après le discours de Nicolas Sarkozy à Antony, nous la redoutions pour les institutions psychiatriques. Dans la fuite en avant, cette sorte de stratégie de la tension à laquelle nous sommes confrontés depuis juillet (Roms, mensonges d’État, Europe), espérons que cette expression ne soit pas une redoutable intuition de psys pour le pays …

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>Réforme de la Loi de 1990 : La FNAPSY rappelle ses positions

Elle demande une loi « psychiatrie et santé mentale » destinée à redistribuer, réorganiser et articuler :

la prévention ;

le soin ;

la postvention.

La priorité est de soigner.

Elle s’élève contre l’appellation de « soins sous contrainte » donnée au soins ambulatoires alors qu’elle a toujours soutenu qu’il devait s’agir de « soins sous contrat » proposés comme alternative à l’internement (quand il est indispensable) mais non imposés.

Elle rappelle qu’elle a toujours demandé à ce que les usagers soient soignés dans des établissements adaptés à leurs cas :

les personnes ayant besoin de soins, consentis ou non, en hôpital spécialisé ou en service de psychiatrie ;

les personnes ayant commis des crimes ou délits, lors d’altération du discernement, en UMD ;

les personnes ayant commis des crimes ou des délits, dont ils ont été déclarés responsables, et soufrant par ailleurs de troubles psychiatriques, en UHSA, comme pour toute autre pathologie.

Le mélange de ces trois catégories ne peut qu’être inadapté et amener des dysfonctionnements graves.

Enfin, la FNAPSY rappelle qu’elle réclame l’intervention du juge pour toute privation de liberté, nous sommes des citoyens comme les autres et il en va de notre dignité.

Claude FINKELSTEIN

Présidente

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>Communiqué de presse (18 mars 2010)

« En amalgamant la folie à une pure dangerosité sociale, en assimilant d’une façon calculée la maladie mentale à la délinquance, est justifié un plan de mesures sécuritaires inacceptables. Alors que les professionnels alertent régulièrement les pouvoirs publics non seulement sur les conditions de plus en plus restrictives de leur capacité de soigner, sur l’inégalité croissante de l’accès aux soins, mais aussi sur la mainmise gestionnaire et technocratique de leurs espaces de travail et d’innovation, une seule réponse leur a été opposée : attention danger, sécurisez, enfermez, obligez, et surtout n’oubliez pas que votre responsabilité sera engagée en cas « de dérapage ».

Ceci est un extrait de l’appel lancé par le « groupe des 39 » il y a un an contre « la nuit sécuritaire »

Près de 30 000 citoyens (soignants, patients, familles, etc.) l’ont signé. Nous, soignants en psychiatrie, affirmions dans cet appel :

Devant tant de « dangerosité » construite, la psychiatrie se verrait-elle expropriée de sa fonction soignante, pour redevenir la gardienne de l’ordre social ? Nous, citoyens, psychiatres, professionnels du soin, du travail social, refusons de servir de caution à cette dérive idéologique de notre société. Nous refusons de trahir notre responsabilité citoyenne et notre éthique des soins dans des compromissions indignes et inacceptables. Nous refusons de voir la question des soins psychiques réduite à un pur contrôle sécuritaire criminalisant outrageusement la maladie mentale. Nous refusons d’être instrumentalisés dans une logique de surveillance et de séquestration.

Un an après le discours sécuritaire s’amplifie.

Il est appuyé par les projets de réforme de la loi de 1990, par des circulaires dont la dernière, en date 11 janvier 2010, provoque de toute part des réactions de colère tant la main mise du ministère de l’intérieur et « du maintien de l’ordre public » envahit le champ du soin pour tenter de l’assimiler à du gardiennage décidé par le préfet.

Les raisons sanitaires sont bafouées : le préfet décide « à discrétion » des sorties d’essai qui font partie de stratégies de soins, du ressort de la responsabilité médicale, et il n’est évoqué nul part la détérioration du champ sanitaire dont l’Etat est comptable.

Par la rédaction de cette circulaire, l’état stigmatise les équipes de soin, jugées laxistes ou incompétentes, s’autorise à restreindre les droits des patients et poursuit le chemin de leur ségrégation.

Le collectif des 39 se félicite des réactions unanimes de la profession contre cette circulaire

Il appelle toutes les associations et syndicats de la profession, les parents, les patients, à mener une action unitaire massive contre cette politique inacceptable et à élaborer des pratiques respectueuses des droits et libertés.

Le collectif des 39 est prêt à engager toute son énergie afin qu’une action de grande ampleur puisse se réaliser. C’est là le seul moyen d’endiguer cette machine infernale.

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>Comment ne pas être dans le miroir ? (intervention au Forum à Montreuil, du Collectif des 39 du 9-3)

Actuellement il est intéressant de constater que c’est à partir de faits divers meurtriers, les assassinats à l’hôpital de Pau, le passage à l’acte meurtrier d’un patient dit schizophrène à Grenoble l’an dernier, de leurs commentaires par la presse d’une part et des réponses ministérielles et présidentielles d’autre part, que se produit un mouvement de rassemblement de la psychiatrie française.

Sans ces faits hors limites en serions là aujourd’hui ?

Sans la diffusion médiatique d’informations autour de ces faits en serions-nous là aujourd’hui ?

Sans les réactions et réponses face à ces évènements, largement commentés par la presse, de Monsieur Nicolas Sarkozy, ministre ou président en serions-nous là aujourd’hui ?

Sans la portée au devant de la scène des réactions du président par les média en serions-nous là ?

Autrement dit « la psychiatrie française » ne peut-elle se mobiliser nationalement que dans les situations limites, ne peut-elle s’organiser que contre l’outrance ? Une outrance médiatisée donnant à voir et à entendre.
Avons-nous besoin d’être sous la contrainte du dicta médiatique et de l’esbroufe d’un seul, représentant d’un pouvoir régalien pour nous rebeller un peu plus haut et un peu plus fort ?
Pourquoi faut-il l’outrance pour que l’action commence ? Faut-il être au bord ou au-delà des catastrophes pour que nous puissions nous réveiller ?

Nombre de psychiatres du service public ces derniers mois ont rappelé combien ils n’ont cessé de travailler et de militer pour une psychiatrie humanisée. Comment se fait-il que leur travail n’ait pu être relayé par l’ensemble des secteurs et intersecteurs de France et des dom-tom,  avant la mise en route de cet appel des 39 ?
Sous quel joug sommes-nous ? Dans quoi sommes nous tous empêtrés au point ne pouvoir réagir, se retrouver, débattre que contre un pouvoir politique qui affiche clairement son incapacité à comprendre l’humain autrement que derrière l’œil de la caméra ?

En 1977, Michel Foucault écrivait dans Archives de l’infamie, petit texte qu’il destinait à la préface d’un livre à venir : «  Comme le pouvoir serait léger et facile, sans doute à démanteler s’il ne faisait que surveiller, épier, surprendre, interdire et punir ; mais il incite, suscite, produit ; il n’est pas simplement œil et oreille ; il fait agir et parler ».1

Qu’est-ce qui a empêché une mobilisation nationale soutenue dans le temps ? Aurions-nous oublié que lorsque l’on défend la psychiatrie, lorsqu’on défend ses malades dits fous, nous défendons notre propre liberté ? Le « fou » n’est-il pas le paradigme de notre part obscure ? Est-ce à nouveau à ne plus vouloir accepter cet « Umheimliche » que le combat avait à nouveau cessé pour la psychiatrie ? Ne pouvons-nous lier cet aveuglement, cette mise sous le boisseau de la part étrangère de nous-mêmes, à une nouvelle vague de résistance à la psychanalyse et à l’éviction de celle-ci dans les lieux de soin ? Éviction qui serait un effet de discours de plus en plus nombreux à nier la faillibilité de l’être, des discours de la performance toujours perfectible. La mise à l’écart de la psychanalyse n’est-elle pas liée, au discours de la science, sous l’espèce notamment de la pharmacologie qui exclue le rapport de la pensée d’un sujet à sa « maladie mentale » ?

De quels discours sommes nous les contraints pour que nos paroles n’aient pu être entendues, voire que nous ayons cessé de dire haut et fort quelque chose d’un engagement ?

Travailler dans le secteur public psychiatrique n’est pas un exercice aisé, cela suppose de jouer avec les discours et ceux qui les soutiennent.
Si en tant que sujet nous sommes dépendants des signifiants de notre histoire, en tant que citoyen nous sommes pris dans les discours qui animent notre quotidien. L’institution que constitue un secteur de pédopsychiatrie est conditionnée par un certain nombre de discours. En qualité de clinicien dans l’espace d’un secteur nous sommes individuellement soumis aux discours qu’y s’y pratiquent. Une question se pose alors quelles sont, pour chacun d’entre nous, nos possibilités d’action ? Comment articuler ses actions avec les autres acteurs ?

L’intersecteur de psychiatrie est aux confins de nombreux discours. Chaque service avec son médecin chef prend position par rapport à tous ces discours. Et chaque clinicien se positionne dans le cadre du service dans lequel il travaille. Chaque clinicien est aussi soumis plus ou moins à l’étiquette de son diplôme et de sa formation. Même dans le meilleur des cas, l’adhésion ne peut être constante et totale à la ligne directrice choisie par le médecin responsable. Chaque clinicien est donc lui-même pris dans ce jeu des discours, il a à se positionner à l’intérieur même de l’institution dans laquelle il travaille. Autrement dit le positionnement se fait aussi bien dans l’institution de soin que dans le champ social dans son ensemble.

L’intersecteur est à la croisée des chemins, de l’éducatif, du pédagogique, du social, du médical, du psychologique, du psychiatrique, du psychanalytique, du juridique, du politique et du financier. L’intersecteur de psychiatrie infanto-juvénile est un organisme public financé par des fonds publics et soumis à la politique de soin du ministère de la santé. Quelle marge de manœuvre avons-nous face à des préconisations émanant du ministère. Il est instructif de se prêter à la lecture des différents rapports, circulaires etc. qui sont en ligne sur le site du Ministère de la santé et des sports.

Nous avons à nous positionner en rapport avec la mission dont est chargée la psychiatrie publique et avec l’orientation que nous souhaitons donner à nos actes. L’exercice est rarement aisé.
Dans le rapport de septembre 2003, du Docteur Philippe Clery-Merlin assisté des docteurs Jean-Charles Pascal et Viviane Kovess-Mafety, on peut lire par exemple qu’il est préconisé de « former la communauté éducative 2à la promotion de la santé mentale et au repérage des problèmes ». Un partenariat des CMP des intersecteurs et de l’éducation nationale est recommandé, je cite : « que ces dépistages (des enfants présentant des troubles relationnels) soient inclus dans tous les bilans faits en milieu scolaire et que ces troubles soient pris en compte dans toutes les enquêtes de santé faites dans ces milieux ». 3

Sur ces rapports et circulaire, qui sont en ligne sur le site du ministère, on dicte aux professionnels la façon dont ils doivent agir. Il est par exemple préconisé, avec les familles qui auraient un enfant susceptible d’être autiste, de les diriger vers les espaces spécialisés pour le diagnostic de l’autisme mais on ne doit pas leur dire que leur enfant est autiste. Autrement dit on met les professionnels qui vont accueillir l’enfant face à une situation impossible. Comment espérer voir évoluer certains petits enfants si un lourd signifiant vient les marquer dés avant toute tentative de travail avec eux ?

Si dans la pratique tant au quotidien que dans des réunions institutionnelles on n’interroge pas ces recommandations voire les directives ministérielles, à quoi participe-t-on ? L‘enfant, les enfants se retrouvent au centre d’un dispositif de bilan et d’évaluation. Nous faisons ainsi de l’enfant l’objet de nos pratiques et non plus le sujet.

Autrement dit quels liens pouvons-nous entretenir avec les différents acteurs du terrain où évolue l’enfant pour que notre action soit éminemment politique ? Politique au sens où il y a lieu de défendre dans la cité une parole qui se défalque un tant soit peu des discours du pouvoir, d’un pouvoir administrant en l’occurrence. Un pouvoir qui saurait peut-être ce qu’est la santé mentale.
Comment trouver un chemin qui ne soit pas directement contre, qui ne soit pas contre le pouvoir, dans un jeu de miroir ? Comment trouver un chemin autre, décalé ?

Peut-être avons à travailler à l’intérieur même des institutions nos rapports aux discours ? Les travailler ces rapports au sein même de l’institution mais aussi avec tous ceux, qui comme nous, accueillent des enfants. Essayons de poursuivre et d’inventer, poursuivons le débat dans des lieux de parole comme celui d’aujourd’hui mais aussi au sein des institutions.

Il ne suffit pas de dire que l’on peut écouter autrement un enfant, sa famille, en permettant le travail de l’inconscient. Il est nécessaire d’inscrire le travail de l’intersecteur dans le tissu social par notre parole et par la façon dont nous la faisons jouer et circuler dans la cité. La psychanalyse est politique quand elle dynamise la circulation des différents discours et permet au sujet de s’y repérer.

1.Collectif Maurice Florence. Archives de l’infamie. Les prairies ordinaires. Paris 2009. 
2. C’est moi qui souligne.
3. On peut lire aussi par exemple pour ce qui concerne « l’autisme »: « PLAN AUTISME 2008-2010 : Dossier de presse, Vendredi 16 mai, Construire une nouvelle étape de la politique des troubles envahissants du développement (TED) et en particulier de l’autisme(…)
9. Elaborer des recommandations de pratique professionnelle et évaluer leur mise en œuvre : La HAS et l’ANESMS seront chargées, chacune pour ce qui les concerne, d’élaborer ces recommandations. Pour évaluer les pratiques, un programme d’évaluation sera mis en œuvre par la HAS à destination des professionnels de santé. De leur côté, les établissements médico-sociaux seront encouragés à entamer des recherches actions, avec l’appui de partenaires scientifiques extérieurs, afin d’évaluer leurs procédures de prises en charge. (…)
13. Expérimenter un dispositif d’annonce du diagnostic qui facilite l’orientation et l’accompagnement des familles : l’annonce du diagnostic doit être l’occasion pour les familles d’être informées sur les prises en charge existantes, les aides possibles et d’obtenir un soutien psychologique si elles le souhaitent. Un cahier des charges national sera conçu et donnera lieu à un appel à projet pour des expérimentations locales et permettront de concevoir différents supports d’information à destination des parents lors de l’annonce du diagnostic. (c’est moi qui souligne)

Françoise L. Meyer
Psychanalyste
Intersecteur de Saint-Denis 93

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>Allons nous continuer à courber l’échine ?

Si le premier temps de l’accréditation avait soulevé quelques débats, le deuxième temps , la V2, nécessite de nouvelles réflexions tant les problèmes posés sont différents qualitativement.

Ils posent, en effet, la question sensible de l’évaluation des pratiques.

Les équipes se sont engagées dans ce nouveau passage, développant des ressources considérables…

Et pourtant, cette somme inouïe de travail qui nous paraît bien souvent insensé (au niveau de la forme tout comme au niveau du fond) est une perte de temps – celui là non passé auprès de nos patients – à patauger dans les méandres de l’évaluation, l’auto évaluation, la formalisation, la réduction…

Le soin, désormais à la charge de l’administratif relève d’une parfaite signalétique, parcours, circuit … Au moins nous ne risquons plus de nous perdre. Bientôt un GPS du soin en vente dans nos centres commerciaux les plus proches ?

Mais si la signalétique semble mieux fléchée, je ne vois pas pour autant une quelconque destination à l’horizon…

Quand l’intention de soin se protocolise, l’autre, le patient devient un ON indifférencié bien loin d’une relation constituante puisque singulière d’une rencontre. L’autre déshumanisé, au mieux un chiffre, un déchet.

Fascisante, l’accréditation peut invalider toute subjectivation dans la relation, terrifiant anéantissement de notre être –humain le plus élémentaire.

Et pourtant les protocoles rassurent en référence cette fois au discours religieux du dogme accrédité .

Face à la V2, exit les grands référentiels théoriques, les grands mouvements de pensée, ils ne valent plus face aux Références administratives.

La culture de la transparence, virtuelle (faut-il encore le dire ?) , rejette le réel. L’effet est immédiat, si tout est possible alors plus rien ne l’est. Les climats dépressiogènes actuels en attestent.

Finalement, rien n’est vraiment grave, c’est peut-être ça le pire, la V2 ne demande rien qu’un tas de petites choses.

La contrainte de devenir bons élèves malgré nous nous conduit à nous arranger pour répondre au mieux, au plus économique, pour pouvoir continuer à fonctionner, pour être tranquille pendant quatre années.

Pouvons nous coopérer pour la survie des institutions telle que la loi l’exige sans nous compromettre ?

Nous compromissons, une coopération même à minima reste une coopération.

Cette accumulation d’un tas de petites choses, dont nous pouvons nous arranger dans un soupir d’agacement, à moins d’en rire s’il nous reste un peu d’humour, sera t’elle le charnier de la psychiatrie à venir ?

Chaque institution passe son épreuve, s’auto évaluant en louchant sur la copie voisine. Y a t’il de la place pour tous ?

La conflictualisation due à la division de nos relations (inter institutionnelle et/voir intra) n’est plus conceptuelle. Terminée les guerres d’école, c’est chacun pour sa peau dans la menace permanente de la bureaucratie post moderne, nouvelle dérive disciplinaire.

En croyant faire de l’économie, en voulant nous faire croire que nous faisons de l’économie, nous faisons de la finance. La finance dans sa centralité dominante, dans son aberration virtuelle.

Le prix de l’accréditation en lui-même nous en donne un parfait exemple.

C’est le jeu du furet, « il est passé par ici, il repassera par là », la bureaucratie revendique la savoir, le pouvoir sur les autres, dés lors naturellement considérés comme incompétents et à soumettre. La démarche même de l’accréditation et de la V2 n’est-elle pas une nouvelle forme de colonisation ? Le monde du plus fort devient insidieusement propriétaire du monde de l’autre…

Ne rentrons pas dans la protocolisation du soin et ne nous laissons pas imposer dans la thérapeutique des normes sans rapport avec ce dont la parole est l’expression.

Eviter le pire, en l’occurrence la mort d’une institution, risque de nous conduire à une prudente passivité doublée d’une abnégation de soi insupportable.

L’impuissance, le non agir ont pour effet la tristesse, la peur, l’insécurité, maîtres mots de la post modernité.

Pour voir survivre nos institutions, devons-nous y renoncer au nom du savoir bureaucratique ?

Alors, nous voilà, face à ce qui se construit comme de l’inévitable et nous conduit à l’acceptation. Comment dépasser les constats accablants, politiquement corrects, reflets d’une pensée abrasée ?

Comment modifier la situation en y introduisant de nouvelles potentialités ?

L’accréditation, pour conclure, c’est le risque de la dispersion dans une série de pratiques flottantes entre ce qui n’existe plus et ce qui n’existe pas encore, c’est le danger d’un mode imaginaire de dépendance à une totalité abstraite qui rend virtuel le réel et nous métamorphose en spectateurs de ce que nous sommes en train de faire.

Toute évaluation, nous le savons tous est toujours très relative.

Les pratiques cliniques, cela nous regarde, le nous pour un développement d’une myriade de relations « non utiles » nous pouvons ici prôner l’inutile avec le monde, avec les autres, avec nous-même. Assumer nos fragilités, nos incertitudes comme éléments indissociables à la situation clinique.

Les pratiques cliniques, plurielles, peuvent venir prendre le contre pied des contraintes de l’accréditation et d’autres instances du même acabit.

Pour reprendre l’acception de Deleuze, « résister c’est créer », titre aussi d’un live de Miguel Benasayag, et pour éviter les appauvrissements normalisateurs, il nous paraissait indispensable de témoigner à propos de cette chose qu’est la V2 et l’accréditation, de créer, entre nous un lien, une relation et de refuser d’être des monades isolées.

Cette lettre ouverte à vos remarques, vos suggestions, vos idées, votre soutien est une façon de pouvoir se rendre présent au présent que nous vivons, l’essence même de ce qui serait une éthique de vie.

S’absenter du présent, ne rien en dire, ce serait se sentir spectateur, ce serait dire avoir obéit totalement aux ordres .

Corinne Gal. Psychologue.

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>Réaction de I. Souchu Infirmière à St Martin de Vignegoul : Vous n’aurez pas nos rêves !

Vous n’aurez pas nos rêves !

Une psychologue m’a fait lire son texte « nouvelle de la V2 », entendez visite N°2 des accréditeurs et j’en partage radicalement la critique. J’ai eu envie à mon tour de m’exprimer à ce sujet.

Depuis le début, ma position quant à l’accréditation a été de lui tourner le dos, obstinément. Je ne fais volontairement partie d’aucune commission de travail. Ces vérités imposées me font souffrir et je ne voulais pas m’y trouver associée. Après la lecture du texte de ma collègue, mon attitude m’a fait l’effet d’une défense inutile car trop solitaire, comme si finallement je me protégeais personnellement de l’avancée de ce rouleau compresseur.

Car cette accréditation n’est pour moi qu’un chapître de plus à un processus déjà bien engagé d’une dégradation des rapports de l’homme avec son humanité. Elle est l’irruption d’une volonté extérieure violemment contraire à mon être vivant. Elle se heurte à mon désir d’un autre monde possible. Les mots sont forts ? La tyrannie bureaucratique aussi ! Elle se fait même payer ! comble de l’absurde ! Et notre horizon pourrait bien ressembler à un désert, désert du réel. Je vous livre cette phrase de Giorgio Cesarano dans Manuel de Survie

« La séparation monde réel/monde idéal a interdit à quiconque de vérifier activement la parfaite irréalité du monde réel en la confrontant à son désir ».

Cela dit…Que faire ? Comment ne pas céder ? Comment ne pas se résigner ? Quel geste inscrire ? Quel dessin à dessiner, quelle banderolle à imaginer nous permettant d’être un peu fiers, un peu consistants moins désespérés ! Entre tous, nous pouvons être pris dans les filets du discours qui nous fait croire que nous partageons la même vision sans cesser de ressentir que nous nous éloignons toujours plus de nous-mêmes.

J’ai choisi de travailler avec et dans la folie. Je ne veux ni ne peux intérioriser celle de l ’accréditation. Ce texte est mon refus. J’ai eu l’outrecuidance de croire que je pouvais le dire et qu’il y avait une place pour ce dire à Saint Martin de Vigngoul. Le courant de psychothérapie institutionnelle n’est pas né dans n’importe quel contexte historique. Nous y puisons nos racines et si nous ne voulons pas que l’histoire se fasse sans nous, ces questions se posent et dépassent largement le cadre de l’accréditation.

I. Souchu Infirmière à St Martin de Vignegoul

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>Où allons-nous en psychiatrie ?

(Texte prononcé le 21 mars 2009 lors d’un débat public à TOURS)

Il faudrait que l’ensemble du monde psychiatrique arrive à se mettre d’accord sur la question suivante : Qu’est-ce qu’on fait, qu’est-ce qu’on devrait faire en psychiatrie ?

Il est évident que cette question en soulève bien d’autres et même, tellement, que cela produit une inhibition patente, particulièrement au moment où nous sommes confrontés à une véritable charge contre les malades et le service public de psychiatrie de secteur.

Je vais essayer de vous dire quelque chose et, pour ce faire, je vais vous poser cinq questions. J’ai écrit l’essentiel de ce petit texte en revenant de Paris samedi dernier d’une journée organisée par UTOPSY et où est intervenu le collectif de « la nuit sécuritaire ».

Ce serait vous mentir si je vous disais que je n’avais pas quelques réponses à ces cinq questions. Mais se poser quelques questions peut donner une direction aux réponses.

Iére QUESTION

Pensez-vous qu’il puisse y avoir une clinique sans politique ? Pensez-vous que la clinique, c’est à dire la façon, le chemin qu’on emprunte pour poser un diagnostic, même à titre d’hypothèse, et pour réfléchir à la façon dont on va soigner le patient, pensez- vous que tout cela n’a rien à voir avec le politique, c’est-à-dire la façon dont on envisage le rapport de chacun avec la chose publique ? Cette chose publique, c’est celle qui organise le fonctionnement économique et touche donc aux grands secteurs de la chose publique dont nous connaissons la triade : santé, éducation, justice. Mais on peut y ajouter la culture, etc…

2ème QUESTION

Pensez-vous qu’il soit possible de passer d’un système public de soins dont les coûts sont répartis sur l’ensemble des couches sociales à un système où l’organisation des soins, du diagnostic à la guérison ou à la stabilisation, ne soit réglée que par l’objectif de produire de l’argent et donc de soumettre l’ensemble du système de soins à une logique de production financière ?

3ème QUESTION

Pensez-vous qu’on puisse fonder un système de soins, donc des pratiques de soins, articulé autour d’objectifs de rentabilité, de profits financiers et parvenir ainsi, un jour, à trier les patients en fonction de ce qu’on pourrait appeler leur coefficient de rentabilité ?

4ème QUESTION

Pensez-vous que la maladie mentale puisse être abordée exclusivement à partir d’une clinique dite objective, quantifiée, standardisée, statistisée ? Pensez-vous que les soins des maladies mentale puissent subir le même traitement évaluatif et être organisés à partir de ces seuls critères d’objectivité dite scientifique, avec interchangeabilité des personnels, discontinuité des soins, multiplications des intervenants ? Pensez-vous que les soins des maladies mentales puissent être encore des soins dans la logique des produits financiers et dans le repérage et la surveillance continue de la dangerosité potentielle des malades.

5ème QUESTION

Si vous répondez oui à ces trois questions, pourriez-vous préciser
votre choix de société ?
votre conception de la maladie mentale ?
les actions que vous comptez entreprendre pour réaliser ces objectifs ?

Avant de vous laissez répondre à ces questions, je vais vous faire part de mes propres réponses ;

A la première, je réponds : Pas de clinique, pas de soins, en dehors du politique. Les malades en prison, les malades à la rue, les malades renvoyés chez eux, les malades dont on ne s’occupe pas, les enfants qu’on veut désignés dès leur petite enfance comme potentiellement dangereux ou potentiellement malades, je pourrais continuer la liste, tout cela se soutient d’une clinique qui ne va pas sans le politique. De la clinique et du politique, je me sens responsable à la place où je travaille. Je ne peux pas m’en laver les mains ou me contenter de dire que je dois me faire à tout cela !

A la deuxième et troisième question, je réponds : Rentabilité financière dans le domaine de la santé signifie que chacun doit faire face individuellement à ses problèmes de santé et non collectivement. Baisse des remboursements, franchises, augmentation des mutuelles et des assurances, dépassements d’honoraires, forfaits, dessous de table, sont les moyens politiques de nous faire accepter un système de soin à plusieurs vitesses avec de graves conséquences sur la santé et la vie même des individus. 25% des cancers, des personnes atteintes d’un cancer, ne reçoivent pas les soins qu’ils devraient recevoir soit à cause des durée d’attente pour un diagnostic soit parce qu’ils ne bénéficient pas des soins qu’ils devraient recevoir. Et, on nous parle de qualité des soins ! Il y a aujourd’hui un tri explicite (malades sans papiers ou ayant la CMU, malades à la rue, malades en prisons etc…malades ayant besoin de soins psychiatriques). Et, nous savons qu’il va s’accentuer du fait de la mise en place de la T2A à 100%.Lorsque qu’on parle de repérage, de détection à la place de prévention ou avant la prévention, dans le rapport COUTY , c’est le TRI qu’on a comme objectif. Lorsqu’on parle dans le document sur les indicateurs en psychiatrie des malades consommateurs de soins, il s’agit toujours du tri qui implique bien sûr exclusion des soins. Les vieux et les malades mentaux ont peu de chance d’être sélectionnés comme une matière première propre au plus grand profit. Ceux qui ne rentrent pas dans le système normatif, même enfant, doivent être séparés des normés et punis plutôt qu’éduqués ou soignés. Tout ceci est inacceptable. Mettre en danger la logique du profit financier dans le domaine de la santé, du fait même de notre mauvais état de santé, finira bien par nous faire tous, un jour, être considérés comme potentiellement dangereux pour le système.

A la quatrième question, je répons : Pas de clinique, pas de diagnostic, pas de soins sans l’engagement du soignant qui va de l’accueil à la prise en charge, comme on dit. On s’engage avec notre formation, notre culture, avec ce que nous sommes, avec nos résistances, nos défenses, nos désirs, nos angoisses…Pas de thérapeutique sans cette prise relationnelle sous transfert. Clinique, diagnostic et soins ne peuvent se soutenir que du transfert qui est à notre charge. C’est à cette condition qu’il n’y a pas les fous d’un côté et nous, les soignants, de l’autre. De même, il n’y a pas le politique d’un côté et notre pratique de l’autre. Je crois que la folie est propre à ne pas nous le faire oublier.

A la cinquième question, je réponds :

Mon choix de société est le suivant : Une société où la parole puisse aller le plus loin possible au cœur même de son impossibilité à dire. Et, là encore, la folie nous enseigne. C’est pour cela que ce que ce qu’on dit de la folie engage l’ensemble de la société, engage la façon dont on envisage constituer une société. Désigner les fous comme potentiellement dangereux, ou l’enfant au début de sa vie ou un peu plus tard, c’est affirmer qu’on ne croit pas à la parole, à ce qu’elle nous permet de construire. Répondons leur que la folie que nous fréquentons nous a appris que c’était pourtant le seul chemin, que la parole est notre seule possibilité d’être libre. Ce qu’on nous propose n’est qu’enfermement stérile et lâche.

Il m’est difficile de concevoir un modèle de société sans avoir une conception de la maladie mentale. La maladie mentale n’est pas une limite à la créativité, elle nous pousse à l’inventivité, à l’ouverture, à la construction.

Alors, pour conclure :

Sommes-nous prêts à demander le retrait du rapport COUTY et à imposer notre façon de concevoir l’avenir de la psychiatrie ?
Sommes nous prêts à demander le retrait de la circulaire du 21 février 2009 ?
Sommes nous prêts à rejeter la tarification à l’activité et à désobéir à toute injonction de produire des éléments qui y contribuent ?
Sommes nous prêts à rejeter les procédures d’accréditation et d’évaluation de l’HAS qui méprisent autant les patients que le travail des soignants ?
Sommes nous prêts à informer tous les élus nationaux de ces positions et à rencontrer le Préfet pour lui faire connaître ces mêmes positions ?

Qu’avons-nous à exiger pour le service public de psychiatrie de secteur ?
D’abord le maintien du secteur et d’une équipe formée, stable, en nombre, capable d’assurer la continuité des soins, si essentielle en psychiatrie, et les liens avec toutes les structures sociales et médico-sociales qui ont leur missions propres, différentes du soin que nous voulons réinscrire dans nos pratiques, en psychiatrie, de la prévention à une réinsertion quelqu’elle soit. Le soin et l’accompagnement sont tout un en psychiatrie et relève de l’équipe de secteur même si des soignants extérieurs à l’équipe vont y participer ou des structures sociales ou médico-sociale qui doivent disposer de personnels suffisamment formés pour accueillir certains patients.
Le maintien du lien étroit entre lieux d’hospitalisation et l’extra-hospitalier.
La nécessité de reconsidérer autant la formation des infirmiers que celle des médecins et celle des psychologues.
La réaffirmation que les hospitalisations sous contraintes n’ont pour finalité que de permettre le soin et non répondre au dictat de l’ordre public. Les patients doivent pouvoir avoir la possibilité d’un recours rapide lorsqu’ils sont placés sous contrainte et avoir recours, si nécessaire à un avocat. Des limites doivent être fixées à la durée de la sortie d’essai. La mise sous tutelle ne devrait priver du droit de vote qu’à titre exceptionnel. Les mesures de tutelles devraient être périodiquement réexaminées.
L’ALLOCATION d’Adulte Handicapé pourrait être renommée Allocation d’Aide à la Vie Quotidienne et faire que les patients ne soient plus sous le seuil de pauvreté.

Il y aurait tant de choses à dire, que je m’arrête là.

R. LEBRET

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>Commentaire sur une visite d’accréditation d’un HDJ

Notre HdJ de pédopsychiatrie est une petite institution associative du secteur sanitaire, qui accueille 28 enfants de 3 à 16 ans, autistes, déficients sensoriels (surdité ou cécité), avec handicaps associés. Comme tous les hôpitaux, quelque soit leur taille, après l’accréditation, nous nous sommes attelés à la certification, la V2007. Nous avons dû, durant toute une année, déprogrammer nombre de synthèses cliniques et temps d’élaboration d’équipe, pour satisfaire à la démarche « qualité » ! Le témoignage ci-dessous est un commentaire « à chaud » de la visite en elle-même des agents de la HAS dans notre établissement. Durant les 4 jours de « l’enquête » des 2 experts visiteurs, nous avons ressenti une disqualification quasi constante de notre travail. C’était particulièrement déstabilisant. Comme si rien de ce qu’on avait pu mettre en place ne correspondait. J’avais l’impression étrange de ne pas parler la même langue, de me trouver dans un autre monde, « le meilleur des mondes »…

Je comprends mieux les équipes des grands hôpitaux psy qui expliquent que les infirmiers passent leur temps à renseigner leur activité sur ordinateur pendant que les patients ont un « repas thérapeutique » avec les ASH car bien sûr, le personnel soignant n’a plus le temps de s’occuper des patients, ils s’occupent du programme qualité…

Les 2 « expertes visiteuses » de la Haute Autorité de Santé n’avaient jusqu’à présent jamais visité de petits établissements. L’une était directrice d’une clinique privée de médecine, chirurgie, obstétrique et l’autre, cadre de santé dans un grand hôpital psychiatrique (+ de 300 lits) et on aurait cru les deux premiers jours qu’elles étaient arrivées chez les martiens…pour un contrôle d’identité ! Ce qui nous donnait également un sentiment d’inquiétante étrangeté… De plus, l’une d’entre elles (l’infirmière chef) a eu dès la présentation de leur démarche des jugements de valeur très déplacés, au sujet de la composition de notre équipe : « Comment pouvez-vous prétendre avoir un projet thérapeutique avec une équipe composée essentiellement d’éducateurs ? ou concernant notre projet d’établissement : « Complètement obsolète, c’est de la littérature, vous feriez tout aussi bien de le publier en roman »… ça ne commençait pas bien du tout… Le deuxième jour, elles étaient tellement disqualifiantes que j’en étais écoeurée ! Tout ce travail merdique, bureaucratique, enfermée à double tour dans mon bureau 10 heures par jour (sans voir ni les enfants ni l’équipe. C’est ça la qualité !) pour s’entendre dire que les précédents experts visiteurs nous avaient fait un rapport bien trop gentil, qu’elles ne comprenaient pas car ça n’allait pas du tout :
Une politique qualité embryonnaire (je n’ai toujours pas compris ce que c’était moi, leur « politique qualité » à la con !)
Pas de politique formalisée, de programme d’actions annualisé, d’objectifs hiérarchisés, de critères d’évaluation traçables et quantifiables… Que des actions au coup par coup disaient-elles
Elles expliquaient aux éducateurs que chaque fois qu’un enfant fait « une crise », ils doivent l’inscrire dans le dossier du patient et s’ils n’ont pas assez de temps… qu’ils se plaignent à la directrice…
Les rééducateurs doivent noter dans le dossier à chaque fois qu’ils prennent en charge un enfant (alors que c’est un emploi du temps annuel, donc pareil chaque semaine, les enfants restant 6 ans en moyenne…)
Notre « C8 » doit non pas être lavé quand il est sale mais « à périodicité définie » avec planning de nettoyage et de plus décontaminé régulièrement. Vous êtes un hôpital oui ou non, disaient-elles ?
Elles se fichaient pas mal de l’ensemble des réunions que nous avons avec les parents de nos jeunes patients, la vraie qualité c’est d’envoyer annuellement un questionnaire de satisfaction du client…
Elles me posaient des questions du genre : « montrez moi votre bilan annuel du schéma directeur de l’information ? »
Où sont les preuves écrites, montrez nous les preuves, etc. L’équipe était atterrée, et moi aussi… Ce n’était vraiment pas la peine d’y passer tant d’énergie pour en arriver là ! C’est vraiment la bureaucratie folle, la technocratie totalitaire. Quand elles croisaient un enfant, elles détournaient la tête. L’infirmière chef en psychiatrie, (la plus rigide des deux, bizarrement) expliquait à nouveau à une éducatrice qu’il fallait noter tous les événements qui posent problème dans le dossier du patient. Non, disait-elle, pas si ils se mordent entre eux (ce n’est pas ça le problème !) mais par exemple : « si un enfant arrive pendant 3 jours avec des chaussures abîmées, il faut le noter dans son dossier »…On ne sait jamais, il faut toujours se protéger de la moindre plainte possible des parents…

Au fou !

Cependant, au fil des 4 jours, on voyait quand même qu’elles prenaient la mesure du côté surréaliste des exigences de traçabilité tous azimuts. Elles nous disaient par exemple qu’il nous faudrait un qualiticien à temps plein ! C’est vraiment une bonne idée lorsqu’on est 30 salariés et qu’on n’est déjà pas assez pour prendre en charge les enfants. Je pense que la DDASS appréciera…Déjà que ni les consultants, ni le coût de la certification (3500 euros pour nous) n’est financé…Bonjour le double lien de « la démarche volontaire obligatoire » (c’est comme ça qu’il la nomme à la HAS). Elles ont malgré tout fait un effort d’adaptation mais étaient bien embarrassées pour réussir à faire rentrer la dentelle d’un travail institutionnel au cas par cas, réactif et adapté au plus prés des besoins des patients, dans les rouages de la grosse machine à certifier ! On va certainement avoir un rapport « avec suivi » à 3 ou 6 mois. Ils n’en ont pas encore terminé avec nous et nous non plus malheureusement. Heureusement, d’aller au meeting de la nuit sécuritaire, samedi, m’a un peu remonté le moral. Avez-vous déjà été à la HAS ? Les locaux débordent de luxe et de haute technologie ! La représentante des parents de la « CRUCQ » nous disait après son « interview » qu’elle était écoeurée en pensant à toute cette débauche de moyen dépensé pour cette démarche et combien de places pour les patients on pourrait créer avec ça… Qu’on en finisse avec ce broyage de cerveaux et cet empêchement de travailler ! Ça suffit la maltraitance…Comment peut-on imaginer une seconde que le patient soit au centre de cette démarche ?

Isabelle Huttmann Directrice

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